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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 17:35

StarAcademy arabe, sourdes envies et luttes nationalistes arabes surmédiatisées.

 

        Le concept de StarAcademy, parti d’Angleterre et consistant à révéler de nouveaux talents de la chanson à travers le regroupement d’une sélection d’une douzaine de candidats tamisée au bout de plusieurs semaines, dans une masse se comptant par milliers, sous le regard de téléspectateurs passionnés et assidus, s’est propagé notamment en France et au Liban.

 

         Les téléspectateurs tunisiens virent avec une certaine fierté la jeune, belle et élégante Baha les représenter avec brio à l’édition libanaise 2004. Baha surclassa largement tous ses concurrents par son talent réel et la grande beauté de sa voix. Mais les sélections se faisant par comptage de SMS expédiés des différents pays arabes représentés, Baha fut éliminée en demi-finale par un clown Egyptien, attachant mais n’ayant rien d’un chanteur, propulsé en une finale qu’il gagna ensuite aux dépens d’un bon candidat d’un pays du Golfe.

        

         Baha fut desservie par le fait qu’en 2004, les Tunisiens avaient été les seuls à ne pas pouvoir voter pour leurs candidats, Tunisie-Télécoms n’ayant ni  signé de convention avec les organisateurs, ni établi de ligne de SMS pour l’étranger.

 

           Baha n’aurait  d’ailleurs pas eu grande chance de gagner, les Tunisiens n’étant, dans leur totalité que dix millions, face aux soixante-dix millions d’Egyptiens.

 

         L’édition 2005, vit la participation d’une autre tunisienne beaucoup moins fine que Baha et paraissant d’abord mal assurée et quelque peu désagréable par ses manières un peu frustes et son accent kerkennien  prononcé. Mais au fil des semaines, prenant de l’assurance, travaillant avec acharnement et s’attachant davantage que les autres candidats à bénéficier des diverses formations fournies en chant, en maintien et danse mais aussi en matière de diététique et de bonnes manières, la jeune Amani, qui déjà au départ avait une très belle voix, hormis son patois populaire, se métamorphosa lentement mais sûrement en véritable diva.

 

         Par ailleurs, les formateurs ayant acquis de l’expérience et prenant conscience de la beauté et la force exceptionnelle de la voix de la candidate Amani qui interprétait merveilleusement Oum Khalthoum,   Asmahane et même des chansons plus légères et plus modernes qu’ils lui imposaient,  furent quasi-unanimes à ne jamais la nominer jusqu’à la finale, ce qui la protégea des votes largement chauvins…

 

         Auparavant, les téléspectateurs  tunisiens qui ne sont ni bêtes ni aveugles assistaient tout au long des dernières semaines aux alliances qui se faisaient et se défaisaient, au double niveau des candidats en lice, certains de ces candidats, jalousant d’autres et cherchant à les déstabiliser, n’hésitant pas à les agresser verbalement quand ce n’est pas en leur jetant dessus  un seau d’eau froide en plein sommeil, cette dernière prestation particulièrement bête et méchante, étant signée par le candidat saoudien aux dépens de la pauvre Amani qui en fut littéralement choquée…

 

         A cette lutte là se superposait à une autre, entre les différents pays représentés et ce, au moyen des SMS apparaissant au bas de l’écran, y compris,cettefois-ci, ceux des  Tunisiens ayant enfin droit au chapitre par les lignes heureusement établies par Tunisie-Télécom et Tunisiana.

 

         La production semblait à la fois subir et provoquer ces alliances et dés-alliances conjoncturelles, faisant une surprise appréciée à Amani en invitant sa mère à passer auprès d’elle 24 heures, pour inviter le surlendemain les mères égyptienne et libanaise, à passer plusieurs jours auprès de leurs filles, allant jusqu’à accentuer ce déséquilibre flagrant en élargissant l’invitation aux deux sœurs  égyptiennes,  avant de se « rattraper » en réinvitant la mère tunisienne….

 

         Quelques belles voix payèrent les pots cassés de ce jeu, c’est ainsi que passèrent à la trappe un Libyen, deux Libanais, un Jordanien, un Koweïtien, …et ne restèrent plus en lice que l’imbécile heureux agresseur jaloux d’Amani, celle-ci et une pimbêche égyptienne, mignonnette mais superficielle,  à la voix écorchée et au souffle court.

 

         Les nominations des professeurs, préservant la talentueuse tunisienne, exposèrent l’Egyptienne et le Saoudien aux votes des publics de l’avant dernière semaine ; et c’est alors que le poids démographique des 70 millions d’Egyptiens, se révéla inopérant  face à celui monétaire des Saoudiens qui n’en comptent qu’aux environs de la moitié.

 

         Et c’est le bellâtre saoudien Hicham que l’on retrouva en finale face à Amani la Tunisienne.

 

        Pour Les Tunisiens qui jusque là encourageaient leur candidate sans excès ni passion, ce fut le branle-bas de combat.

 

         Ayant constaté que le système était faussé à la base parce que donnant un pouvoir exorbitant aux votes des pays aux poids démographique et/ou monétaire, ce qui risquait fort de faire ainsi du Saoudite,  une star de la chanson arabe, alors  qu’il avoue lui-même avoir plutôt des dispositions pour une certaine comédie, sans en posséder aucune  pour le chant,  les Tunisiens eurent plusieurs réactions :

 

Ø     Quasi-simultanément, le lundi 11 avril, jour anniversaire d’Amani, le Président tunisien et son épouse, lui envoyaient un beau bouquet de fleurs pour son anniversaire avec une petite carte de vœux et d’encouragement. [1]

Ø     Un jour avant, une campagne  spontanée s’auto-organisait au sein de la population qui s’encourageait mutuellement à massifier les votes tunisiens par  l’envoi de SMS et par téléphone.

Ø     Enfin dans une action à la fois commerciale et nationaliste, les deux sociétés de télécommunications faisaient diffuser des spots publicitaires incitant leurs clients à profiter de baisses conjoncturelles des coûts des votes par  SMS et téléphones, réduisant ce coût de 40%,  puis de 70%.

          

          Dans le même temps une espèce de clivage s’opérait au sein des pays arabes en deux blocs, l’un pour la candidate tunisienne, bloc  motivé généralement par le constat de l’écrasante supériorité de sa technique de chant et par la grande beauté de sa voix.

 

         Cette première tendance était, globalement, celle des votants marocains, irakiens, yéménites, jordaniens et  ressortissants du Sultanat de Oman,  avec quelques libyens et libanais, sachant que ce clivage est celui visible au niveau des SMS et que les communications téléphoniques, n’apparaissant pas à l’écran, peuvent totalement révolutionner ce clivage apparent, dans un sens totalement différent.

 

         Les motivations du deuxième bloc, me semble-t-il, sont plus complexes et me paraissent relever de la jalousie et de l’esprit revanchard.

 

         Ce que peuvent  jalouser à la Tunisie, certains des pays de ce bloc, c’est en vrac et sans ordre de priorité, sa stabilité politique et sociale, son développement économique et son niveau de vie décent, son statut de la famille et de la femme, ses succès sportifs internationaux[2]

 

         L’esprit plutôt revanchard mes paraît consécutif à l’élimination de candidats ressortissants de ces pays, élimination dont ni la candidate tunisienne ni son pays ne sont responsables, les Tunisiens s’étant par exemple fortement mobilisés pour la candidate algérienne, très jolie, mais sans prétentions réelles à concourir …  

 

             Les surenchères saoudiennes s’organisèrent quant à elles lourdement, ainsi:

 

Ø     A partir du mardi 12 avril, lendemain de l’anniversaire de Amani, alors le candidat saoudite n’avait pas d’anniversaire à fêter, d’énormes bouquets de fleurs empotées dans des vases tellement lourds que le pauvre Bachar, eut de la peine à les soulever et les transporter ; ce furent d’abord, un prince saoudite, puis deux princesses, puis un troisième et quatrième princes qui noyèrent le pauvre Bachar sous ces pesants cadeaux.

Ø     L’ambassade de Tunisie ayant ajouté un autre joli bouquet, normalement enveloppé de papier cellophane, à l’intention de Amani avec une deuxième carte officielle de vœux, la chambre de Bachar et même les parties communes de l’espace de vie, furent envahies par de nombreux autres bouquets aussi énormes et aussi lourds…

Ø    Qui plus est, des SMS émanant de saoudites et saoudiennes[3]eurent tôt fait d’envahir le bas du petit écran pour y défiler, semant l’intox en affirmant que grâce à une « énorme mobilisation tunisienne », Amani mènerait largement au score et incitant les saoudiens à se réveiller ou au contraire pour affirmer que des chèques en blanc ont été donnés pour des votes écrasants en faveur de Bachar… 

 

Telle est aujourd’hui la situation, nous sommes le vendredi 15 mars, il est 11h30 du matin l’écho de l’émission StarAcademy libanaise me parvient du salon où sont installées Alia mon épouse et Ashraaf ma fille. Elles ont encore acheté de nouvelles cartes et sont occupées à envoyer d’encore plus nombreux SMS, exercice qu’elles apparentent depuis vendredi dernier à un devoir national.

 

Quelques minutes après, mon épouse monte me rejoindre dans mon bureau pour m’annoncer que la finale, organisée ce soir pour départager Amani et Bachar, et que le déroulement de cette finale sera retransmis par la chaîne principale tunisienne, comme l’avait été exceptionnellement celui de la demi-finale, la semaine passée !

 

Est-ce que, l’une ou l’autre des nombreuses chaînes saoudiennes ou toutes à la fois, prendraient l’initiative réellement révolutionnaire de retransmettre la finale, (qui ne saurait à mon avis leur échapper) ?

 

Cela m’étonnerait beaucoup qu’une telle permission leur soit donnée, car ce ne serait ni politiquement ni religieusement correct, ce serait littéralement shocking ! Mais sait-on jamais ? 

 

Il importe très peu, à mon avis, que ce soit la Tunisienne ou le Saoudite qui soit consacré(e) ce soir Star arabe de la Chanson sur un plan strictement national voire nationaliste ; sauf pour les mélomanes qui seraient, à mon avis, frustrés sur le plan purement artistique dans l’hypothèse favorable à l’amuseur saoudite.[4]

 

Ce qui est plus important, c’est de constater que malheureusement le chauvinisme arabe, sévissant plus gravement que dans les autres pays (dont aucun n’est exempt), semble devoir confirmer, encore pour très longtemps ce qu’avait constaté un penseur arabe à savoir que :

 

« Les Arabes se sont mis d’accord, une seule fois pour toutes, sur la nécessité de ne plus jamais être d’accord» .

 

Et que pour le moment, ni le phénomène de l’accélération de l’histoire, ni celui de la mondialisation, ni encore celui du dictat bushiste et plus généralement américain se voulant homogénéisant, ne semblent, leur avoir permis de rattraper leurs retards  en matière de cultures, civique, esthétique et artistique, pour s’en tenir là...

 

Revenons maintenant aux années soixante et voyons comment, à la place de Paris nous dûmes aller à Nancy, avec pour objectif d’achever notre licence d’éducation physique…

 

           



[1] Le Président tunisien, coutumier de récupération politique de performances, habituellement sportives des Tunisiens, sautant sur l’occasion pour récupérer, cette fois-ci la performance culturelle d’Amani !!


[2] Le contenu de quelques SMS me paraissent particulièrement édifiants à l’égard de la jalousie des succès sportifs.:Certains algériens, déclarent que la Tunisie n’a jamais été un grand pays sportif, notamment en foot et en hand et que seuls le Maroc, l’Egypte et bien sûr l’Algérie le sont vraiment, contestant au passage, à la Tunisie, son droit d’organiser la coupe du monde de  hand (Tunis janvier-février 2005) et sa qualification à la demi-finale, alors que de l’aveu de la presse mondiale spécialisée, le Club Tunisie eut été Le Vainqueur de cette  coupe, cela n’aurait été que largement mérité ! Ne parlons pas des multiples qualifications de la Tunisie, beaucoup plus nombreuses que celles des pays cités par les SMS, aux différents stades de consécration, 16èmes, 8èmes,  de la coupe du monde de football…


[3] Heureusement qu’elles ont le droit d’en envoyer, espérons qu’elles auront bientôt celui de conduire une voiture.

 

 

[4] Bien entendu, pour la petite histoire, ce fut le bellâtre saoudien qui aura le sacre « staracadémique » de par la force des dollars US, via les banques saoudites au grand dam des mélomanes ; petite consolation : Une année plus tard, il avait disparu de la circulation, tandis qu’Amani poursuit son petit bonhomme de chemin et est en passe de devenir une diva de la chanson arabe.

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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 11:43

Ecole Normale Sup, 2ème année.

 

       L’été 60/61 se passa comme en rêve, nous avions beaucoup pleuré notre cousin qui était extrêmement sympathique et blagueur, mais nous nous étions finalement résignés. Papa avait surmonté une crise de santé assez grave ayant nécessité une opération chirurgicale qui, malgré son diabète devenu préoccupant, avait débouché sur une convalescence presque inespérée, puisqu’il avait pu reprendre relativement vite, ses activités d’avocat dans lesquelles il s’était recyclé après sa mise en disponibilité et qu’il pouvait de nouveau, prendre avec nous, les bains de mer qu’il aimait tant.

 

       J’étais major de ma promotion et ma mère me donnait l’air de ne plus tant bouder mes études sportives. Toute ma famille était heureuse, bonheur que partagea largement mon ami Hédi qui passa chez nous plusieurs semaines.

 

        A la rentrée, Hédi et moi étions devenus très liés et, lui-même ayant bien réussi en se classant dans les 4 premiers, c’est avec la volonté bien arrêtée de préserver ce classement et d’aller achever notre licence à Paris, que nous entamâmes l’année universitaire.

 

       En reprenant les cours, nous apprîmes que Monsieur Hédi Saheb Ettabaa était notre nouveau directeur. Il avait pratiqué le football et l’athlétisme avec quelques succès et, ce qui le rehaussa encore à mes yeux, subjectivement je dois dire, c'est que j’appris incidemment qu’il avait été Khlifa, comme mon père et, au Kef, également comme mon père, à ses débuts …

 

       J’appris plus tard qu’il était marié à une nièce de ce Bourguiba qui nous avait causé tant de désagréments, ce qui ne m’empêcha pas de garder un préjugé favorable à notre nouveau directeur !

 

      Monsieur Saheb Ettabaa, sans pour autant avoir fait d’études spécialisées en la matière, était un fin psychologue avec le  zeste  de démagogie qu’il fallait pour se faire adopter par ses administrés. iI nous déclarait sans cesse que nous étions des étudiants à part entière et qu’il nous faisait pleine confiance pour nous comporter en personnes responsables.

 

       Bien que le régime de l’école fut l’internat, nous nous permettions très souvent, surtout pendant le mois de Ramadan, de sortir la nuit après la rupture du jeûne et d’aller à la Manouba nous attabler à un café  maure entouré de mûriers, jouer aux cartes et plaisanter gaiement jusqu’à une heure assez tardive.

 

       A notre retour, un autre Labidi, gardien de nuit, nous attendait pour refermer le portail rouillé qui nous servait de porte annexe. En effet, il y avait deux accès, dont l’un principal, donnant plein sud sur ce qu’est devenu aujourd’hui l’axe routier type autoroute, menant de Tunis vers les villes du Nord.

 

L’     L'autre porte,  donnait vers le Nord-ouest, plus en retrait par rapport à la route et était presque, entièrement recouverte par les branches touffues d’arbres extrêmement feuillus plantés les uns contre les autres, et c’est ce deuxième accès que nous utilisions pour sortir et rentrer, tard la nuit.

 

        Notre directeur était informé de nos sorties nocturnes par le journal que tenait le gardien de nuit, et celui-ci, nous déclarait de temps à autres que,  « si El Hédi lui avait donné pour instructions  de nous recommander de ne pas veiller trop tard. » Et, il faut dire que nous nous efforcions effectivement de respecter cette espèce de modus vivendi, et  de ne pas exagérer. Nous y reviendrons.

 

       Durant cette deuxième année, nos professeurs qui avaient déjà d’excellents rapports avec nous, se mirent à nous considérer presque comme des collègues, il y avait de leur part, moins de directives et davantage d’encouragements, moins de critiques parfois déplaisantes à l’occasion de ratages gestuels et, souvent, nous organisions ensemble des séances de projection de films et de documentaires.

 

       Certains parmi eux, se faisaient même inviter à nos surboums qui aboutirent plus tard au moins à un mariage entre une de nos partenaires féminines d’El Omrane et son professeur. C’est dire si l’ambiance générale était cordiale et bonne enfant

 

       Pourtant, il y eut des préférences plus ou moins injustifiées et certains professeurs notaient plus largement quelques-uns parmi nous, par rapport à d’autres et ce, pour des devoirs ou gestes sportifs visiblement équivalents. Les camarades estimant avoir été lésés, ne disaient généralement rien au professeur, mais s’en prenaient parfois au favorisé qui esquivait alors la question, mais tout cela se passait sans réelle animosité.

 

       Mais lorsqu’il  advint que je fus victime, de ce que j’estime encore aujourd’hui avoir été une injustice flagrante, mon caractère de révolté me poussa, une fois encore, à l’insurrection :

 

       Pour les performances sportives, évaluées à la distance des jets, à la hauteur ou à la longueur des sauts et au chronométrage des courses, il était difficile de tricher, difficile mais pas impossible… Monsieur Hamadi Annabi avec lequel j’entretenais alors d’excellents rapports et qui parfois se faisait inviter à nos surprises parties, dont j’étais le principal organisateur,  ne sut pas résister à la préférence marquée qu’il avait pour Mohammed Snoussi, alors capitaine de l’équipe nationale de basket…

 

        Comme je l’ai déjà dit, j’étais excellent nageur et j’avais régulièrement 26/20 à tous les tests notés en natation, car le barème de toutes les épreuves comportait des points bonus en récompense des performances approchant les records nationaux. C’est ainsi qu'Antar Souid, mon ami noir, avait régulièrement 26/20 aux 100mètres plats en athlétisme et que, pour ma part  je bénéficiais toujours, sauf une fois, des six points bonus maximum, aux 50mètres crawl.

 

       Depuis mon enfance, j’ai toujours été sujet à des angines à répétition à l’occasion desquelles je mettais près de 15 jours à guérir et, j’eus la malchance d’en attraper une, assez grave, à la fin des examens pratiques de deuxième année. 

 

       Aussi, gardant le lit avec près de 40° de fièvre, il n’était pas question pour moi de passer ma dernière épreuve pratique, qui était précisément le fameux 50mètres nage libre en bassin découvert[1]

 

       Tout le monde était prêt à me créditer de mon 26/20 habituel, même mes camarades qui auraient pu profiter de ces circonstances pour espérer me souffler ma place quasi-certaine de major de promotion. Tout le monde, sauf Monsieur Annabi qui n’était en rien concerné d’ailleurs, étant professeur de volley et non de natation…

 

        Il ne cessa pas de venir me voir à l’infirmerie, pour voir si j’allais bien ? et il ne cessa de m’encourager à mieux me porter pour pouvoir passer ma dernière épreuve et récolter mon bonus

 

       Je ne compris son manège que le jour où, ayant à peine quitté l’infirmerie, et que j’entamais mes derniers jours de convalescence, j’eus en face de moi, un Annabi moins mielleux et plus pressé de me faire sortir du lit pour me chronométrer sur les fameux 50mètres, décisifs à plus d’un titre, puisqu’ils me coûtèrent effectivement mon rang de major et faillirent me priver de Paris…

 

       J’avais bien résisté à ses relances, refusant; par deux fois, de le suivre au bassin qui nous servait de piscine en lui exhibant un thermomètre encore à 38,5°, mais le troisième jour, il parvint à me sortir du lit où j’étais encore un peu fiévreux et par défi un peu idiot, je le suivis en lui disant que « je voyais bien qu’il était en train d’essayer de me faire faire une mauvaise performance pour favoriser Mohamed Snoussi » (celui-ci me talonnait alors au niveau de la moyenne générale et était son favori parmi nos camarades.) J’ajoutais que je n’avais aucune confiance en son chronométrage et que j’exigeais que mon ami Hédi ait en mains un deuxième chronomètre pendant mon test.

 

        Il se défendit d’avoir de mauvaises intentions à mon égard et consentit sans peine à avoir un deuxième chronométreur à ses côtés.

 

        Nous étions alors début juin, il ne faisait pas beau et je relevais à peine de cette  angine, qui m’avait comme d’habitude mis à plat ; et lorsque je me mouillais les bras et la poitrine avant de plonger, je commençai à trembler de partout et je dus activer ma circulation par plusieurs sautillements et mouvements assouplissants, avant de pouvoir à nouveau envisager de procéder au test.

 

       Et lorsque frigorifié et livide, je sortis du bassin après avoir peiné à soutenir la cadence que je m’étais imposé, j’avais envie de vomir et je faillis m’évanouir et, lorsque Hédi me montra le chrono, je n’avais pas la force de parler…

 

       Le 'temps' que j’avais réalisé, non seulement, ne me donnait pas droit au bonus des six points supplémentaires, mais il ne correspondait qu’à la note de 18/20, ce qui me privait ainsi de 8 points au total général des épreuves, ce qui voulait dire que la place de major m’avait échappé !

 

       Mais, trop mal en point pour procéder à tout calcul mental, je ne le savais pas encore avec certitude…

 

       En revenant au dortoir, je n’avais qu’une envie, celle de m’enfouir sous les draps et couvertures et de dormir. Deux heures plus tard, sentant que j’allais faire une rechute, je me dirigeai vers l’infirmerie pour découvrir que j’avais de nouveau 39° de fièvre. 

 

        Entre-temps, Hédi était allé voir le directeur pour l’informer des derniers événements et protester contre les agissements de Hamadi Annabi, en lui disant que ce dernier allait ainsi me priver de pouvoir continuer mes études à Paris. Monsieur Saheb Ettabaa me rendit visite et me promit de voir ce que le règlement permettait de faire et, me reprocha, à juste titre, d’avoir consenti à procéder au test dans mon état…

 

       Quelques jours plus tard, j’eus une violente altercation avec Hamadi Annabi que j’agressai verbalement en le traitant de minable tricheur, et s’il s’en plaignit à des étudiants et des professeurs, n’ayant pas la conscience tranquille, il ne fit pas de rapport officiel.

 

       Pour des raisons assez obscures, malgré, ou à cause de ma violente réaction à cette injustice, même en multipliant les contacts avec la direction et les enseignants en vue de refaire mon test de natation, je ne pus jamais obtenir de le refaire ; et je ne me classai que troisième de la promotion derrière Mohammed Snoussi et Hédi Ben Aïssa et devant Abdelmadjid Azaiez.

 

        J’étais tellement content que ce dernier, (qui avait été à l’origine de mon entrée à cette école), soit ainsi retenu dans le groupe en partance pour Paris que je ne fis plus d’histoire et que me fis tout petit pour ne pas risquer d’être éliminé pour indiscipline.

 

        Le règlement stipulant que seuls les quatre premiers seraient habilités à poursuivre leurs études, en application avec l’accord passé avec les autorités françaises qui nous accordaient quatre bourses de coopération. Cela n’empêcha pas du tout Mohamed Mzali de se procurer une cinquième place au bénéfice de notre camarade Salem Boughattas, un lanceur de poids et de javelot, originaire du Sahel tunisien qui nous rejoignit avec trois semaines de retard en France, alors qu’il n’était classé ni 5ème ni même 6ème…  

 

        Bien avant cette fin d’année pleine de suspens et d’angoisse pour moi, des faits assez surprenants se déroulaient à Ksar Saïd qui eurent comme protagoniste principal, comme annoncé plus haut, Monsieur le quasi-ministre, Directeur Général de la Jeunesse et des Sports.

       

        Triste mascarade de nuit à Ksar Saïd.

 

       Nous avions appris depuis belle lurette, que Monsieur Mzali était en désaccord avec notre premier et avec notre second directeur sur leur gestion de l’internat, que tout deux concevaient plutôt comme un foyer universitaire et que lui-même concevait comme une caserne, voire comme une prison.

 

       Nos directeurs, ainsi que nos professeurs nous considéraient, comme des étudiants responsables et respectables, mais la mentalité de professeur d’arabe du Directeur général[2], parvenu au pouvoir politique par hasard, sinon par népotisme bourguibien, ne pouvait lui permettre d’épouser cette perspective, pour lui ridicule.

 

       Il nous considérait comme un ramassis de ratés quasi-délinquants qu’il fallait garder enfermés dans son centre de redressement et mener à la baguette, comme il a dû l'être durant son enfance et son adolescence…

 

        Mais nous ne pouvions nous imaginer un seul instant qu’il se permettrait d’avoir le comportement inqualifiable qui allait être le sien, un certain vendredi soir du mois d’avril 1962. 

 

        Ce jour là, comme à son habitude, Monsieur Hédi Saheb Ettabaa nous avait tous, fait inscrire aux compétitions universitaires d’athlétisme qui se déroulaient au Stade Géo André[3]. Et comme d’habitude, à la fin des compétitions, il savait, comme il l’a toujours su, que nous irions au cinéma et que nous rentrerions tard et, il avait donné  pour instructions au gardien de nuit de garder les portes ouvertes jusqu’à minuit.

 

        Aussi, c’est en toute quiétude que Hédi et moi étions allés au cinéma avec des copines d’El Omrane qui bénéficiaient de la même autorisation… A la sortie du cinéma, nous nous étions quelque peu attardés mais, prenant un taxi, nous arrivions à la porte d’accès secondaire de l’école vers 23h15, donc largement avant l’horaire butoir. 

       

       Quelle ne fut notre surprise lorsque les yeux perçants de Hédi reconnurent la Simca Baulieu élancée de Monsieur Mzali camouflée sous les arbres touffus et son chauffeur, tapi derrière, la tête dépassant à peine le coffre… (Plus tard, nous avions appris que le chauffeur avait eu pour instructions de se cacher et d’attraper les retardataires  éventuels qui se présenteraient  à la porte).

 

       Pour l’heure, pour tenter de l’amadouer de loin et tester sa réaction, nous le saluâmes d’un Salam Aleïkoum poli, auquel il répondit par un halte-là ! quasi-militaire, en essayant de nous sauter dessus.

 

        Il trébucha et faillit s’étaler par terre, tandis que nous partions à toute vitesse en coupant à travers les arbustes vers les dortoirs ; il tenta bien de nous rattraper, mais la grande distance qui nous séparait des blocs fut fatale à son souffle et à ses jambes ; et il dût revenir se remettre à l’affût d’un gibier plus facile, car 15 secondes après, nous ne l’entendîmes plus nous courir après.

 

       Nous avions compris que Mzali était quelque part dans l’école, mais nous ne savions ni où, ni exactement pourquoi, il y était.

 

      Cependant, nous nous doutions bien que ses intentions étaient belliqueuses et nous approchâmes les dortoirs aux lumières allumées, en prenant mille précautions, par le coté fenêtres.

 

       Celles-ci étant assez hautes, je fis la courte échelle à Hédi qui put se hisser jusqu’au rebord de la fenêtre auprès de laquelle étaient situés nos lits et il frappa discrètement aux persiennes, ne sachant pas si Mzali se trouvait ou non à l’intérieur de notre dortoir de 2ème année. Aussitôt, la vitre et les persiennes s’ouvrirent et nos camarades nous hissèrent à l’intérieur du dortoir en nous faisant signe de nous dépêcher de nous mettre au lit.  

 

        Dix secondes après, nous nous étions débarrassés de nos vestes et de nos cravates et mis au lit en tirant sur nous les couvertures, juste avant que Mzali ne fasse irruption, affublé de Habib le surveillant monastirien qu’il avait imposé à la direction de l’école et qui, timide et trop gentil, ne nous avait jamais embêtés…

 

       Nous apprîmes plus tard qu’ils étaient allés chercher le registre pour faire l’appel et relever les noms des absents que Mzali se proposait de renvoyer définitivement !

 

       Au grand dam du quasi-ministre, les lits qui étaient inoccupés ne l’étaient plus, et ne sachant plus trop dans quel dortoir il avait remarqué des lits vides, il ne s’aperçut pas que nous venions à peine d’y prendre place. Seul le regard, surpris, mais comme rassuré de Habib, nota le changement et, bien sûr, il ne se permit aucun commentaire en présence de Mzali qui, visiblement, le terrorisait.

 

        J’appris le lendemain qu’au début de son intrusion nocturne, Monsieur le Directeur Général, ayant interrogé l'un de nos camarades au sujet d’une question futile et que,  la réponse de celui-ci n’ayant pas plu à sa majesté, celle-ci avait armé son bras pour gifler le malotru qui esquiva… et que ce fût le malheureux Habib qui hérita malencontreusement de la gifle retentissante.

 

        J’avais été ébahi d’apprendre que, non content d’avoir giflé Habib, et au lieu de s’excuser auprès de lui, alors que celui-ci lui entourait gentiment de ses bras ses directoriales épaules, en répétant tout hébété : « Missalech ya si Mohamed, Missalech[4] », le « si-Mohamed » en question le repoussa dédaigneusement, en le rabrouant, lui reprochant de traîner dans ses pattes…

 

       Plus tard, je fus un peu plus dégoûté d’apprendre que ce Habib surveillant était un étudiant, orphelin de père, que sa mère était la bonne ou la femme de ménage de l’épouse Mzali et que celui-ci avait toujours mené la mère et le fils à la baguette, s’estimant être, d’autant plus leur bienfaiteur, qu’il leur fournissait du travail, à l’une d’abord et, depuis peu à l’autre…Quelle misère !!! 

 

       L’appel terminé, Monsieur Mzali sortit du dortoir, après nous avoir donné l’ordre de dormir et éteint lui-même la  lumière.

 

       Puis, Monsieur le directeur général, alors que tout le monde pensait qu’il allait quitter l’école et rentrer chez lui, crut bon de nous démontrer qu’il était plus malin que nous et il fit le tour des dortoirs, pour écouter sous les fenêtres ce que nous disions de lui…

 

       Le chaos mêlé d’injures à lui destinées, se poursuivant au-delà de 5 minutes, je fus saisi d’un pressentiment et, ouvrant la vitre avec précaution, les persiennes n’ayant pas été refermées après notre escalade, j’entr’aperçus le crâne dégarni de Mzali, alors que celui-ci s’apprêtait à grimper sur le dos de Habib, pour se hausser à hauteur de la fenêtre et repérer ses laudateurs et, pouvoir ainsi, les remercier comme il se doit !

 

        En une fraction de seconde, et alors qu’il regardait où mettre les pieds, je tirai violemment les persiennes que je refermai brutalement en faisant sortir de ma bouche un bruit obscène soufflé à travers ma langue, lui signifiant clairement qu’il était tombé sur plus malin que lui et que « Tel était bien pris, celui qui croyait (sur)prendre ! »

 

        Tout autre que lui aurait arrêté les frais et serait immédiatement  rentré chez lui, pour éviter de se faire ridiculiser davantage. Monsieur Mzali lui, crut bon de revenir dans notre dortoir en fulminant et en proférant des obscénités :

 

       En entrant, il fit claquer brutalement la porte du dortoir contre le mur et, allumant les lumières, il passa cinq bonnes minutes à nous injurier, usant de vocables dignes du plus vil des charretiers. Il repartit ensuite en nous promettant d’identifier celui qui lui avait claqué les persiennes au nez et de lui faire sa fête…

 

       Le lendemain, j’étais en examen de pédagogie pratique à Khaznadar avec des élèves cobayes de mon ancien lycée et je n’ai pas eu l’honneur d’assister à la chute de cette grande mascarade.

 

       J’appris cependant plus tard que Monsieur Mzali avait téléphoné ses instructions à Monsieur Saheb Ettabaa. Celui-ci, avait donc fait préparer le réfectoire pour une réunion générale des professeurs et étudiants dûment convoqués pour 10h du matin, « les cours étant suspendus, jusqu’à nouvel ordre. »

 

       Monsieur le Directeur Général passa près de deux heures à tenir un discours incohérent devant un auditoire professoral incrédule et des étudiants blasés par sa visite nocturne.

 

       Il mélangea les menaces et les imprécations à des considérations philosophico-théologico-pédagogiques et finit par déclarer sur un ton larmoyant qu’il était finalement trop bon pédagogue et trop démocrate pour sévir contre des étudiants un peu trop laissés à eux-mêmes et qu’il en voulait, davantage, au directeur de l’établissement et aux professeurs de ne pas avoir su leur inculquer suffisamment de sens civique!!

 

       Auparavant il s’était contenté de dire qu’au cours d’une visite d’inspection, effectuée en application des directives bienveillantes et éclairées du Combattant Suprême, il avait découvert une situation qu’il n’avait pas pu s’empêcher de qualifier, délicatement, de bordellique et d’inacceptable dans un établissement de formation d’éducateurs

 

       Bien entendu, il ne pipa mot de son comportement personnel et se garda bien de relater la situation loufoque dans laquelle il s’était trouvé lorsque, poursuivant un étudiant de 2ème année à travers le dortoir, en lui insultant père et mère tout en essayant de lui donner des coups de pied, il s’était vu stoppé par trois étudiants noirs-africains de 1ère année qui, ne le connaissant pas et l’ayant pris pour le père de l’étudiant, essayaient de le raisonner.

 

       Notre très respectable visiteur du soir, empêtré alors dans leurs bras musclés, fut obligé de leur répéter plusieurs fois : « Lâchez-moi, je suis le Directeur Général, mais lâchez-moi donc imbéciles….[5] »

 

       Après avoir présidé cette réunion de 10h/midi d’un certain samedi matin d’avril 1962, Monsieur le Directeur Général ne remit plus jamais les pieds à l’école normale, il dût attendre pour le faire, de devenir, des années plus tard, plusieurs fois ministre…

 

        Les Tunisiens feront plus ample connaissance avec lui encore quelques années plus tard dans ses fonctions de Premier Ministre essayant de leur prouver qu’il ne prenait ni tartines ni beurre au petit déjeuner et que la Tunisie ne pouvait se permettre de leur importer du beurre, et encore  moins des bananes à coup de devises lourdes!!

 

       Ils l’apprécièrent peut-être encore davantage dans le rôle très peu convaincant de Monsieur Propre qui, mettant les pouces au revers de sa veste, leur déclarait d’un ton mi-larmoyant, mi-menaçant, « plus démocrate que moi, tu meurs » ou encore, « plus intègre que moi, on n’en trouve pas… » 

 

        A la fin de cette année universitaire, les 4premiers de la promotion, avions eu confirmation de notre départ en France, sans autre précision de lieu et nous étions quelque peu inquiets de voir substituer une ville quelconque à Paris, seule destination dont nous rêvions tous.

 

        Nos craintes s’avérèrent finalement justifiées et, c’est sur une autre ville française que nous fûmes dirigés en septembre, mais avant d’en parler faisons une autre incursion dans le temps présent pour examiner un instant, l’un des phénomènes modernes de téléréalité et d’escroquerie médiatique et voir comment les Tunisiens et surtout les Tunisiennes se font piéger en s’impliquant dans un concours de chansonniers truqué à la base et comment ils sont amenés à prendre position et à s’opposer à d’autres arabes, à coups de messages électroniques et de campagnes publicitaires orchestrées.



[1] A cette époque, les cours et les examens de natation se déroulaient dans un grand bassin au pied d’un château d’eau. La seule piscine de Tunisie était la piscine municipale du Belvédère qui existe toujours et qui ne dispose toujours que d’un bassin d’été...  

[2] Mzali était effectivement prof d’arabe de formation !

[3] Actuel stade Zouiten.

[4] Cela ne fait rien si Mohammed, cela ne fait rien….

[5] De longues années plus tard, une année avant le décès de Mzali, celui-ci, de retour d’exil, prenait part à une réunion à laquelle assistait également un collègue prof universitaire et ex étudiant spectateur stupéfait du show mzalien de ksar Saïd, qui ne put résister au plaisir de le rappeler à notre ex- Directeur Général, ex-quasi-ministre…Bien entendu Monsieur Mzali ne s’en souvenait guère, le pauvre et il se fendit de plusieurs dénégations tant véhémentes qu’étonnées, ‘comment, moi ? Vous plaisantez’ !?  !!!. Dieu lui pardonnera s’il le veut bien !!!

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14 mars 2011 1 14 /03 /mars /2011 10:41

        Widad, ma belle voisine et Essia, ma frêle princesse aux pieds nus.

 

       Durant le début des années 1950 et juste à peine une année après notre emménagement dans notre nouvelle villa sise rue Pasteur, dans le quartier européen de la ville de Nabeul, aux abords immédiats du commissariat de police, j’étais pleinement intégré dans une bande de copains en majorité français et comportant notamment les frères Orsini mes copains nageurs, fils du commissaire.

 

     Cette bande comptait également les trois frères Giannitrapani, Tullio l’aîné, Adrien le second et Antoine le troisième[1].  Les trois frères ayant alors une ou deux années de différence, étaient sensiblement de mon âge. Tullio étant le plus âgé des trois, était très copain avec Bédye mon frère aîné, mais celui-ci, alors légèrement obèse n’osant pas trop se mêler aux filles de la bande, c’est plutôt avec moi, qu’il eut, petit à petit le plus d’affinité.

 

     Parmi les garçons tunisiens de la bande, il y avait lnotamment les deux frères Mansour, Ridha l’aîné qui devint plus tard pilote militaire et épousa son premier amour, Leïla, l’une de deux sœurs de notre bande et Mohsen le cadet qui émigrera au Canada, y entraînant  du coup le reste de la famille.

 

       Parmi les filles de la bande, outre quelques françaises assez vielles filles en mal de maris, il y avait Leïla déjà nommée et sa sœur cadette Widad avec laquelle j’entretins des relations ambiguës aux confins de l’amour jaloux et de la fausse amitié apparemment sereine et détachée, mais toujours dans le cadre d’une espèce de flirt continu aux frontières mal délimitées entre l’intellectuel et le physique…

 

    Il nous arrivait ainsi  de passer des semaines à nous tenir à l’écart des autres, à nous regarder dans les yeux et à nous tenir la main, tout en échangeant un discours exclusivement idéaliste existentialiste…

 

   Il nous arrivait de ne danser que l’un avec l’autre, durant une ou deux surboums, du chachacha et du rock les plus effrénés aux slows les plus serrés et les plus langoureux, sans jamais oser échanger le moindre baiser…Cela se passait comme si, conscients de nos sentiments, aussi intenses que mal définis, nous craignions de les consacrer par ce baiser que nous semblions redouter et attendre à la fois, sans qu’aucun des deux ne veuille assumer la responsabilité de cet acte, clairement et, définitivement amoureux !

 

     Cette curieuse relation se prolongea pendant des années et lorsque, au cours de mes années Khaznadar, à l’âge de 16 ans, je me décidais à écrire une lettre enflammée à Widad, elle ne la reçut jamais :

 

     J’avais glissé les feuillets que je lui adressais dans une enveloppe libellée au nom de Lilia ma sœur, à laquelle je demandais, sur une feuille séparée, de ne pas prendre connaissance du message adressé à Widad et de se contenter de le lui remettre.

 

     En décachetant l’enveloppe, Lilia toute contente de recevoir une lettre de moi, commença par lire ce qu’il ne fallait pas et, dût penser que j’étais devenu fou de lui déclarer mon amour en des termes aussi sensuels. Lorsque, ayant lu le feuillet qui lui était spécifiquement adressé, elle prit conscience de  sa méprise, elle décida de ne rien faire jusqu’à mon retour de fin de semaine…

 

     A mon retour, je déchirai ma déclaration sans rien dire, comme si je voyais un signe du ciel dans cet empêchement fortuit…

 

     C’est vers l’âge de 17 ans qu’un jour de juin 57, quelques jours à peine après ma rupture avec mon impétueuse Jélila de Bardo/Khaznadar, et alors que toute la bande était réunie dans la rue entre ma maison et celle de Widad, situées en vis avis l’une de l’autre, je vis pour la première fois Essia, une frêle jeune fille aux cheveux longs et aux yeux timides, qui collée au mur, nous regardait fixement sans oser nous approcher avec aux lèvres, une esquisse de sourire qu’elle semblait m’adresser. 

 

      Widad fut la première à réagir. En tigresse agressée par l’apparition de celle qu’elle perçut immédiatement comme une rivale potentielle, elle s’adressa à celle dont je ne connaissais pas encore le prénom pour l’humilier et la chasser :

 

        Elle lui reprocha de porter une robe usée jusqu’à la corde, d’avoir les pieds nus et elle la chassa  en la traitant de vagabonde.

 

     Je réagis à mon tour en me dirigeant vers elle alors que, blessée et meurtrie, elle esquissait déjà sa retraite. Je la rassurai et lui demandai son nom. Son visage s’illumina et elle me souffla son prénom dans un sourire radieux. Elle avait alors autour de 15 ans et, comme Jélila, elle avait un corps à la Brigitte Bardo. Mais à la différence de Jélila, elle était beaucoup plus contenue et moins entreprenante[2].

 

     A la fin du mois de juin 57, Essia et moi avions des promenades quotidiennes finissant quasiment toutes à la maison de la plage encore inoccupée…

 

      Petit à petit, je l’intégrais à notre groupe et même si Widad ne lui adressait la parole que pour essayer de la blesser, elle n’en avait cure. Elle avait approché et conquis celui qu’elle convoitait et elle mit un point d’honneur à ne jamais affronter directement sa  rivale, non déclarée, mais avérée aux yeux de toute la bande.

 

    Widad se mariera une première fois avec un officier de police musulman beaucoup plus âgé qu’elle, qui lui servit quelque part du père à la recherche de l’image duquel, elle avait  passé l’essentiel de son adolescence et dont elle n’avait aucun souvenir, ses parents ayant divorcé alors qu’elle était bébé.

 

       Deux ans à peine après son premier mariage, elle épousera en secondes noces, un beau gosse tunisois, italien,    comme sa propre grand-mère…

 

      A l’âge de 19 ans, Essia s’était métamorphosée en une belle créature lascive au visage charmant et au corps brûlant de sensualité.

 

      Je l’avais perdue de vue depuis au moins deux ans, et je ne la reconnus pas tout de suite lorsque, sortant de la galerie du Colisée à Tunis un samedi de mai 61, je me suis retrouvé nez à nez avec une jeune femme élégante portant des lunettes de soleil lui masquant les yeux et partie du visage.

 

     Quelques secondes suffirent à son sourire, à peine moins triste, pour me la faire reconnaître et, surpris et conquis par sa nouvelle allure, je fis un pas en arrière pour mieux l’admirer. Et lorsque, amusée et souriant plus gaiement, elle ôta ses lunettes, je retrouvais avec ravissement ses mêmes beaux yeux énamourés.

 

      Il devait être trois heures de l’après midi et, je me préparais alors à rentrer à Nabeul pour le week-end, mais cette rencontre chamboula tous mes plans et nous nous réfugiâmes dans la salle de cinéma, où l’obscurité nous permit de regarder d’un œil un film projeté en boucle en permanent tout en reprenant nos prospections tactiles respectives, ce qui nous amena aux alentours de 19h30.

 

     A la sortie, déambulant et ne sachant pas vraiment où aller passer la nuit, nous nous retrouvâmes au pied d’un immeuble où habitait l’une de nos connaissances communes une certaine Fatma E.B.

 

      Fatma qui était la sœur d’un ami d’enfance de Nabeul, s’était mariée à peine à l’âge de  15 ans, avec son instituteur, un certain Hamadi B un militant politique tunisois déporté à Nabeul au début des années 50.

 

      Comme j’étais en cette période là, à l’âge de 13/15 ans, constamment fourré chez elle en compagnie de son frère, toute sa famille, y compris mon copain, était persuadée que nous avions beaucoup d’attirance l’un vers l’autre et, avant de donner son accord à l’instituteur,  le copain en question, avait cru devoir me demander mon avis, me précisant au passage, qu’elle était suffisamment jeune pour m’attendre, le cas échéant encore, durant des années!

 

      Et comme l’idée du mariage me paraissait alors totalement ridicule, j’avais tout simplement éclaté de rire, en lui déclarant que, effectivement si j’avais eu alors quelques trente deux ans, comme le fiancé potentiel, je n’aurais peut-être pas hésité… Et le mariage de Fatma avec son instit se fit dans l’année.

 

     Mais, comme ce genre de choses finissent toujours par réapparaître, la famille du mari, (qui connut plus tard la prison pour une affaire sordide d’argent détourné, alors qu’il occupait les fonctions de délégué[3] d’un patelin du Sahel), a toujours cru que le dernier de ses enfants, Khaled dont les traits étaient beaucoup plus fins que ceux de ses frères, était un enfant adultérin, ce qui est peut-être vrai, et qu’il était de moi ! Ce qui est, en revanche, absolument faux !!

 

    En tout état de cause, Essia aussi connaissait le couple, pour avoir été également, l’une des élèves de cet instit (et vaguement copine de Fatma) ; et nous décidâmes de jouer la comédie en nous présentant, l’un après l’autre chez le couple, pour nous faire inviter à y passer la nuit !

 

    Pour la première partie du scénario imaginé tout alla comme sur des roulettes.

 

     Essia entrant en premier, et prétendant n’avoir pas trouvé moyen de rejoindre Nabeul à cette heure, elle fut accueillie à bras ouverts, surtout par Si Hamadi qui, prenant les devants, se déclara ravi de pouvoir rendre ce service à son ancienne élève.

 

     Vingt minutes plus tard, c’est Fatma qui vint m’ouvrir la porte en réponse à mon coup de sonnette et qui se déclara, non moins heureuse d’héberger pour la nuit, l’ami de son frère bien connu comme tel de son mari, qui aurait bien voulu protester, mais qui dût se résigner et m’offrir à regret, le canapé du salon attenant à la chambre d’amis déjà octroyée à Essia.

 

      La seconde partie du scénario capota lorsque, le salon et la chambre d’amis, communiquant par un balcon dont les persiennes grippées firent quelque bruit en s’ouvrant à mon initiative, ravivant en même temps les soupçons de Si Hamadi qui n’avait digéré ni mon apparition nocturne ni mon alibi, qu’il avait jugés à raison, pour le moins peu cohérents...

 

     M’étant immobilisé pendant plus de cinq minutes  après le grincement des persiennes, et pensant que le vieux, s’il avait été réveillé, n’avait surement pas tardé à se rendormir, j’avais franchi le balcon et pénétré dans la chambre occupée par Essia pour me glisser dans son lit.

 

A peine deux minutes plus tard, Si Hamadi après être passé vérifier si j’étais bien dans le canapé du salon, et y ayant découvert les draps et le coussin, (que j’avais enroulés et auxquels j’avais essayé de donner une forme humaine), tambourinait furieusement à la porte de notre chambre dûment fermée à clé.

 

      Malgré les tentatives d’apaisement de Fatma qui essayait de le raisonner en lui disant qu’après tout, Essia n’était pas sa femme, qu’elle était visiblement loin de crier au secours, et qu’il n’avait aucune raison d’agir comme un cocu ayant surpris sa femme et son amant dans les bras, l’un de l’autre, Si Hamadi, fou furieux, finit par nous chasser comme des malpropres.

 

     Les malpropres que nous étions à ses yeux, réagîmes en fait comme des gamins ravis de l’avoir mis dans cette colère noire, et nous ne manquâmes pas de le saluer bien bas ironiquement, en sortant de chez lui littéralement fous de rire.

 

      Mais les gamins rigolards étions également, frustrés d’avoir été stoppés dans notre élan amoureux; et pressés de trouver un autre abri en pleine nuit. Il était alors près de minuit et n’entrevoyant pas d'autre solution, je hélais un taxi en maraude et dis  au chauffeur : Ksar Saïd !

 

      Une demi-heure plus tard, après nous être faufilés le long des arbustes pour échapper à la vigilance du gardien de nuit, tout en espérant qu’il s’était endormi, nous abordions le bâtiment abritant les dortoirs et l’infirmerie et, sachant que la porte de celle-ci était souvent laissée ouverte pendant les week-ends, j’en actionnais doucement la poignée et constatais avec satisfaction qu’elle s’ouvrait sans peine.

 

    Ni Essia ni moi, n’avions remarqué la présence de Mohammed Trabelsi, au moment où nous franchissions la porte de l’infirmerie.

 

    Mohamed T. était un camarade libyen, homonyme de  notre professeur de psychologie. Il était sorti du dortoir aux lumières éteintes et se dirigeait vers le bloc toilettes, lorsqu’il nous aperçut. 

 

      Il me dit plus tard à quel point il avait été époustouflé à la fois de me voir ramener une aussi belle créature et d’avoir ainsi l’inconscience et le culot de l’introduire dans ce lieu interdit à toute présence féminine, à pareille heure de la nuit.

 

     Du coup, il passa toute la nuit éveillé, à surveiller les allers et venues du gardien de nuit.

 

    Au petit matin lorsqu'épuisés par nos exercices amoureux réitérés, nous avions cédé au sommeil, c’est lui qui était venu me secouer et me faire comprendre par gestes et chuchotements, qu’il était l’heure pour nous de partir, que le gardien était rentré chez lui, que le surveillant n’allait pas tarder à se réveiller et à faire sa ronde d’inspection, et que lui, Mohammed, (dont je me payais souvent la tête en le traitant de bigot de libyen), allait se charger de remettre en ordre le lit…

 

      Depuis ce jour, je ne me permis plus jamais de taquiner Mohamed mon ami libyen et je fis moult efforts pour lui faciliter l’accès au contenu des cours dispensés quasi exclusivement en français, langue qu’il ignorait totalement à son inscription et dont petit à petit, il assimila les premières bases. Il y fera d’énormes progrès en deuxième année.

 

    Mohamed aura son diplôme en se classant honorablement et faillit même devenir ministre des sports trois ou quatre années plus tard.       Il se fit souffler la place à la dernière minute, car Moamer El Gueddafi [4]lui préféra un diplômé d’une école égyptienne. Mohamed deviendra néanmoins le Président du Comité Olympique libyen, ce qui lui permit de faire plusieurs fois le tour du monde. Son rival égyptien ex-ministre, a été  jeté au rebut depuis longtemps, Mohamed est toujours à la tête de l’organisme olympique et nous avons gardé des rapports extrêmement amicaux quoique très épisodiques.  

 ******


      Une semaine après mon invitation d’Essia à Ksar Saïd, alors que mes copains n’avaient pas fini d’ergoter sur ma performance et mon culot,  tout en tournant en bourrique notre ami libyen qui, non seulement nous avait tenu la chandelle toute la nuit mais qui avait en outre,  poussé la mansuétude jusqu’à laver les draps largement souillés par nos ébats.

 

      C’est encore ce même copain libyen qui, quelques jours plus tard, était venu m’avertir que Bédye mon frère aîné et Badreddine mon jeune oncle étaient à ma recherche et qu’ils m’attendaient au bureau du surveillant général.

 

      En cette période là, Papa venait à peine de renter à Nabeul après avoir subi une opération chirurgicale et, imaginant déjà le pire,  c’est en courant que je m’engouffrais dans le bureau de notre surveillant général, sans même frapper à la porte.

 

     A la mine que faisaient mes visiteurs, j’étais certain que quelqu’un de ma famille avait décédé et je priais secretement : Ô mon Dieu Faîtes que ce soit n’importe qui, mais pas mon père ! et ce, tout en étant sûr que cette prière tardive ne sera pas exaucée !

 

      Elle le fut pourtant et, c’est avec un soulagement coupable que j’appris que, c’était mon cousin Mohamed Saad, le fils de ma tante Fattouma qui avait été retrouvé gisant sans vie dans la baignoire de sa salle de bains à Enfidaville, près de Sousse.   



[1] Cette famille comptait par ailleurs trois jeunes filles dont je dirais peut-être quelques mots plus tard, l’aînée devenant plus tard nonne à la suite d’un chagrin d’amour. Le quatrième garçon, Mimi, étant alors trop jeune deviendra l’ami de Mohammed Kameleddine mon benjamin. 

[2] A l’âge de 22/23 ans, Essia épousera un brillant avocat tunisois qui la rendit riche et qu’elle aima comme une bonne épouse en lui donnant quelques enfants dont certains doivent être aujourd’hui, quarantenaires, voire plus.

[3] Délégué est l’équivalent tunisien du sous préfet en France.

[4] Ce même Gueddafi qui en ce mars 2011, alors que je remets en forme cet extrait pour mon blog, est en train de massacrer à coups de canon, le valeureux peuple libyen qui s’est révolté contre ce monarque fou, vulgairement déguisé en leader arabe et en roi des rois africains !

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 19:08

 A la fin du premier trimestre de mes études spécialisées, notre directeur vint en classe de pédagogie nous prévenir que le lendemain matin à 8h30, le minibus de l’école nous amènera à Tunis, pour une visite médicale.

 

Il ajouta que, d’après le Directeur Général, véritable ministre sans portefeuille, c’était le « meilleur cardiologue de Tunis » qui allait nous examiner, puisqu’il s’agissait de son ami le docteur Charrad, qui n’était autre que le médecin personnel de Bourguiba.

 

Le lendemain à 9h00, nous étions à Tunis, dans la salle d’attente dudit cardiologue, qui n’était, bien entendu, pas encore arrivé.

 

La secrétaire médicale, nous confirma que ‘le docteur’ l’avait prévenue, la veille, de notre venue matinale et nous assura qu’il ne saurait plus tarder.

 

Tous mes camarades portaient les survêtements réglementaires minables qui les faisaient bien sûr ressembler à un groupe de la jeunesse destourienne désargentée.

 

Hédi et moi, avions choisi de porter notre costume de sortie, pantalon de gabardine gris, veste et cravate bleues avec chaussures noires, costume dans lequel nous avions assez fière allure.

 

Après une demi-heure d’attente que nous passâmes à bavarder, le cardiologue traversa en trombe sa salle d’attente, en nous jetant au passage, en guise de bonjour poli, un chuuuut virulent marquant sa désapprobation quant à notre bavardage par trop bruyant à son goût….

 

Il s’enferma dans son bureau et prolongea notre attente d’une demie-heure supplémentaire, bien qu’il n’ait aucun autre patient, à part nous.

 

Aux environs de 9h30, des chaussures à talons se firent entendre dans le couloir et une femme d’une trentaine d’années apparut se déhanchant voluptueusement. Elle fut surprise de notre présence massive, mais nous saluant d’un sourire qui se voulait ensorceleur, nous demanda si le docteur était bien arrivé.

 

Comme par enchantement le docteur apparut à ce moment précis et l’entraîna dans son bureau ! Une demie-heure plus tard, ils y étaient encore.

 

Mes camarades commençaient à trouver le temps un peu long… et l’attente injustifiée, Hédi commençait à râler ; quant à moi, je n’en pouvais plus, cela faisait une bonne heure que j’enrageais.

 

J’avais compris que la tenue vestimentaire du groupe nous desservait, mais j’estimais que même un chômeur mal mis, à partir du moment où il payait sa consultation avait droit à certains égards et je savais pertinemment, pour l’avoir appris de plusieurs membres de ma famille élargie, eux-mêmes médecins, que notre examen médical s’inscrivait dans le cadre d’une convention contactée entre l’établissement et le praticien et faisait obligation à ce dernier de nous considérer comme des patients à part entière, d’autant plus qu’il était payé au forfait, avantageusement, pendant les 9 mois scolaires !

 

Qui plus est, je trouvais qu’il poussait un peu trop loin le bouchon, en nous considérant comme des moins que rien, (comme il avait l’air de le faire) et je m’adressai à la secrétaire en élevant volontairement la voix, mais sans crier, en lui demandant « d’aller voir si le docteur allait bientôt consentir à nous recevoir et de lui rappeler que cela faisait plus d’une heure que nous poirotions pour rien ! »

 

Bien entendu, la secrétaire essaya de me faire patienter en m’expliquant que de toute façon, elle n’était pas habilitée à pénétrer dans la salle d’examens sans que le médecin ne l’ait appelée et qu’il allait, bientôt, avoir fini avec sa patiente… Je me rassis et me tus, pendant encore 10 minutes, espérant que le cardiologue, qui ne pouvait pas ne pas m’avoir entendu, allait se décider à écourter ses plaisanteries gauloises et les rires à gorge déployée qu’il était en train d’échanger bruyamment avec sa drôle de cliente…

 

Dix minutes plus tard, je me levai hors de moi et je cognai à la porte du bureau, en disant à travers la porte close tout en me contrôlant, pour ne pas être trop agressif : « Docteur, nous sommes là depuis 9H, notre rendez-vous était pour 9heures ! Et nous attendons, je ne sais quoi, depuis près de deux heures ! » Le docteur, malheureusement pour lui, choisit de me narguer en me répondant que « si je ne pouvais attendre davantage, je n’avais qu’à partir ! »

 

C’était jeter de l’huile sur le feu qui brûlait en moi et, ouvrant toute grande la porte du bureau, je lui servis une longue tirade véhémente : Il n’avait aucun respect, ni de ses patients, ni de sa propre déontologie, il se prenait pour qui ? Il n’était qu’un bonhomme, finalement malpoli, qui ne prenait même pas la peine de dire bonjour à ses patients ; que nous étions des ‘clients’ qu’il était payé d’examiner et, que s’il était docteur, j’en avais treize à la douzaine, des médecins, dans ma propre famille et que tous respectaient tant la déontologie que leurs patients !!!

 

Il était à mille lieues de croire qu’un élève d’une école dont son ami , le Directeur Général Mzali, était le Grand Manitou, puisse oser s’attaquer ainsi à son altesse sérénissime et l’empêcher de continuer à compter fleurette à ‘sa drôle de cliente’ et, bondissant hors de l’espace d’examen où il était occupé à tripoter la donzelle depuis une heure, il m’invita du geste et de la parole à pénétrer et à violer davantage le secret médical .

 

Il sortit de son bureau furieux et commença à nous crier que nous n’étions que des voyous et que personnellement j’allais apprendre de quel bois il se chauffait ; et il me promit de faire en sorte pour que je sois renvoyé de l’école comme un malpropre que j’étais.

 

S’ensuivit une mêlée générale au cours de laquelle, il fut presque agressé par le groupe qui, jusque-là, n’était coupable de rien, tandis que je me mettais à le traiter de minable et de malpropre lui-même, en lui disant que son ami tout quasi-ministre qu’il était, ne me faisait pas peur et, que quant à lui, je le considérais comme un charlatan usant de son cabinet comme d’une maison de passes, au vu et au su de gens mieux éduqués qu’il ne l’était …

 

Il devint livide et menaça d’appeler la police si on ne quittait pas immédiatement son cabinet !!!

 

Sur le chemin du retour et sachant très bien qu’il n’allait pas manquer d’appeler, non pas le directeur de l’école, mais son ami le Grand Sachem, et sachant par ailleurs que la meilleure défense était l’attaque, nous élaborâmes la thèse suivante à laquelle nous nous tînmes :

 

1/Après nous avoir fait attendre plus d’une heure et demie, parce qu’il avait visiblement un rendez-vous (qui s’avéra être galant avec une femme aux allures de catin professionnelle), il fit rentrer celle-ci dans son bureau en nous demandant de revenir un autre jour et il nous claqua la porte au nez pour s’enfermer avec sa visiteuse.

 

2/C’est à ce moment là que je frappais poliment(sic) à la porte du bureau pour lui demander respectueusement(re-sic) de téléphoner à notre directeur, pour l’avertir, à moins qu’il ne préfère que nous l’attendions encore un peu pour éviter d’avoir à revenir une autre fois...

 

3/Nous ne comprenions évidemment pas pourquoi cela eut le don de le mettre hors de lui, il se mit à nous injurier et à nous menacer de nous faire renvoyer tous autant que nous étions...

 

Notre thèse dont la véracité n’était finalement que maquillée en profondeur, avec une petite interversion de rôles dans certaines initiatives guerrières, fit un effet canon, auprès de notre directeur, de nos professeurs et de nos camarades de deuxième année (qui promirent de faire la grève si jamais l’un ou l’autre d’entre nous venait à être injustement sanctionné), comme nous nous y attendions tous.

 

Nos professeurs, nous demandèrent d’écrire des rapports et notre directeur prit le téléphone, pour informer le directeur général du comportement incompréhensible du docteur à l’égard des étudiants de l’institution.

 

Il tomba, comme de bien entendu, sur un fou furieux, dûment chapitré par son ami le cardiologue ; et qui le malmena en lui reprochant de ne pas savoir diriger une bande de voyous.

 

Il lui donna pour instructions de « me renvoyer définitivement sans autre forme de procès » en lui spécifiant qu’il suffirait pour cela d’un rapport de son interlocuteur, que lui-même se fera un plaisir d’annoter de sa main portant la mention-décision de mon renvoi.

 

Bien entendu, dans sa fureur, Monsieur le Directeur Général « quasi-ministre », avait oublié de porter à la connaissance de notre directeur, les détails du rapport téléphoné du cardiologue et en raccrochant, celui-ci avait déjà pris sa propre décision de contrer la fureur, la violence verbale et les velléités d’abus de pouvoir de son chef hiérarchique par une manœuvre légaliste, sinon légale :

 

Il convoqua immédiatement un conseil de professeurs et, obtint sans aucune difficulté, de leur faire contresigner un procès-verbal de leur réunion dans lequel ils s’élevaient tous avec la plus grande énergie contre les façons de faire du cardiologue et ils demandaient à leur 'responsable' de faire la lumière sur ces agissements inadmissibles en se posant des questions sur la moralité du médecin…

 

Le procès-verbal ajoutait en appendice, que ‘l’étudiant Haouet’, tout en ayant quelques raisons de se sentir humilié par le comportement du médecin, s’était néanmoins rendu coupable d’insolence et, que le Conseil de Discipline de l’établissement, qui sera réuni exceptionnellement sous huitaine, allait se prononcer sur son cas, de toute urgence.

 

C’est ainsi que, surpris par la réaction énergique et solidaire du corps professoral et ébranlé dans la conviction qu’il avait que son ami cardiologue fût sans reproche, Monsieur Mzali dût laisser faire le conseil de discipline…

 

Et c’est ainsi que, lisant les passages les plus réussis du rapport que je soumis au Conseil, et déclarant à un auditoire acquis d’avance à ma cause (j’étais le meilleur élève de 5 professeurs sur les 5 réunis), Monsieur Soubiran se fit mon avocat, en déclarant qu’une personne « qui écrivait le français mieux que la plupart de ses professeurs et en tout cas mieux que moi-même, ne pouvait mentir ! Et qu’il sentait que ce que j’écrivais là, ne faisait que traduire les élans sincères d’un étudiant humilié au cœur meurtri par des comportements largement irrespectueux de toute morale….

 

Je soupçonne fortement Monsieur Soubiran d’avoir alors eu, une certaine dose de mauvaise foi, bienveillante à mon égard, et que, me connaissant comme il me connaissait, il devait bien se douter que ce que j’avais à me reprocher, devait être bien plus grave que ce j’avais bien voulu relater dans mon brillant, mais largement mensonger, rapport…

 

Son parti pris fut néanmoins largement confirmé par le Conseil de discipline qui m’infligea un mois de privation de sorties du vendredi et du dimanche…

 

Et nous fûmes toute une promotion à bien rire d’avance de la réaction qu’allait avoir notre cher et bien aimé 'meilleur cardiologue de Tunis,' lorsqu’il aura appris la décision !


*********

 

L’année suivante, Monsieur Soubiran ramena avec lui sa femme et sa fille; il inscrivit celle-ci à un lycée français et avait l’intention de finir sa carrière en Tunisie et de s’y installer après sa retraite, le sort en décida, malheureusement autrement…

 

Au cours d’une excursion dans le sud tunisien pendant les vacances de février 60, son épouse fit une mauvaise chute du dromadaire, sur lequel, à force d’insistance, un chamelier pour touriste l’avait quasiment forcée à monter, pour lui soutirer quelque argent.

 

Madame Soubiran, en tombant lourdement sur le dos, ressentit une douleur terrible au niveau de sa colonne vertébrale et elle ne put plus imprimer le moindre mouvement à ses jambes. Hospitalisée à Tunis sans amélioration de son état pendant des mois, elle demanda à son mari de la rapatrier.

 

En France, elle devint grabataire et, monsieur Soubiran dût se faire mettre en disponibilité pour la veiller et l’entourer de son affection.

 

Nous échangeâmes quelques lettres et je perçus à le lire, qu’il ne se pardonnera jamais de l’avoir laissée monter ce malheureux dromadaire.

 

Une année après son rapatriement, Madame Soubiran, super-active durant toute sa vie, n’acceptant pas son statut de grande malade, décéda de désespoir. Monsieur Soubiran qui était convaincu qu’il était responsable de son accident et de sa mort, ne lui survécut qu’une autre année au cours de laquelle il se transforma vite en loque humaine, et durant laquelle il ne répondit plus à mes lettres.

 

C’est Monsieur Devors, professeur, lui aussi d’origine bordelaise, qui, venu remplacer Monsieur Soubiran, me donna toutes ces tristes nouvelles durant le deuxième semestre de ma deuxième année à l’école.

 

Deuxième année qui, elle aussi, eut son lot d’aventures et d’anecdotes dont l’une, très bizarre, eut pour acteur principal Mohammed Mzali, mais qui eurent aussi d’autres protagonistes…

 

Mais avant de relater ces anecdotes de deuxième année, je me propose de vous parler de l’une de mes nombreuses amourettes d’adolescence ; et de nos retrouvailles durant la fin de cette première année de Ksar Saïd.

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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 18:04

       

      

        1ère année ENMEPS Ksar Said.  Je reprends le cours de mes pérégrinations mnémoniques, après deux mois (janvier et février 2011) durant lesquels, j'ai vécu, avec tous mes compatriotes, ce que l'Occident, fort mal à propos, a appelé 'la révolution du jasmin', révolution sur laquelle je reviendrai dans peu de temps. 

 

       La première année de mes études spécialisées fut assez agréable, je n’avais ni cours de maths, physique ou chimie, ce qui était le rêve pour moi, tous les cours étaient dispensés en français, ce qui me convenait parfaitement ; et nous avions une douzaine d’activités physiques que j’adorais pratiquer et pour lesquelles j’avais de réelles aptitudes, mises à part quelques-unes…

 

        Nous avions un rythme soutenu de formation fondamentale et appliquée avec trois grandes familles de matières.

 

       Parmi les matières dites fondamentales, il y avait la psychologie générale et la psychologie sportive, l’anatomie et la physiologie humaine, les grands courants de l’éducation générale et de la pédagogie sportive, ainsi que l’histoire des courants et méthodes de l’entraînement sportif.

 

      Comme travaux appliqués dirigés, nous avions des séances de pédagogie de l’éducation physique et d’autres séquences d’entraînement sportif au cours desquelles,  tour à tour, nous devions servir, respectivement de professeur de collège et d’entraîneur de club pour le reste du groupe (ce qui impliquait un changement d’attitude et d’objectifs spécifiques).

 

             Enfin, en matière de sports proprement dits, le programme des travaux pratiques, comportait l’apprentissage et l’entraînement en des activités multiples et variées pour lesquelles, nous étions notés d’une part, pour la pureté du style et la technique et d’autre part, pour la performance chiffrée.

 

       Pour mon bonheur, j’étais bon à peu près partout, j’étais excellent dans toutes les matières fondamentales, très bon en pédagogie pratique de l’éducation physique et en apprentissage des techniques sportives, excellent en natation sportive et en basket-ball et bon dans tous les autres sports, ; sauf en football que j’exécrais, ainsi qu’aux barres parallèles et aux anneaux que je n’aimais pas beaucoup, mais dont je compensais les notes médiocres par celles de la gymnastique au sol et du saut de cheval où j’étais bien meilleur.

 

       C’est dire, qu’à la fin du premier semestre, je ne fus pas peu fier de ramener à mes parents, un bulletin de résultats avec des notes oscillant entre 16 et 18/20 sauf en gymnastique où j’avais quand même atteint la moyenne et en football où j’avais obtenu un 7/20 que m’octroya charitablement feu Rachid Turki[1] parce que disait-il, j’avais une bonne bouille et que je lui fichais la paix pendant ses cours. Avec plus de 15/20 de moyenne j’étais classé de loin premier de ma promotion et ce, en prenant plaisir à faire ce que je faisais, sans oublier que mon corps, qui avait déjà belle allure, devenait encore plus musclé et plus tonique.

 

       A la fin de l’année, avec sensiblement les mêmes notes, j’étais sacré major de promotion et accrédité de plusieurs premiers prix. Mais, ce qui avait marqué cette première année à Ksar Saïd dans mon esprit, ce sont surtout les amitiés que j’avais contactées et que je j’avais cru indestructibles ; et aussi les bêtises, que je n’avais pas manqué de commettre…

 

 

        Habib D et Bourab......

 

       Habib D, est originaire de Bizerte, il avait une belle tête brune et était bon dans toutes les disciplines sportives, surtout en athlétisme et en gymnastique, où il excellait.

 

       Il était beaucoup moins doué pour les matières fondamentales, qu’il n’aimait pas particulièrement ; mais il était très espiègle et turbulent, il n’arrêtait pas de taquiner ses camarades et ne craignait pas de ridiculiser le costaud au crâne rasé qui voulait nous impressionner en début d’année. Nous devînmes très rapidement des amis inséparables et nous fûmes deux à transformer le costaud, en objet de moqueries continuelles.

 

        Celui-ci était en fait un bon bougre, tout à fait inoffensif ; et les manières agressives qu’il avait affichées, en roulant des mécaniques, ainsi que sa tenue de voyou de début d’année, n’étaient en réalité, que le moyen qu’il avait trouvé pour masquer sa quasi-couardise et sa crainte de se faire lui-même, agresser par ceux dont il pensait qu’ils ne pouvaient être,  que des brutes épaisses, ayant raté leurs études… pour avoir opté pour cette formation …

 

        Comme il n’avait pas cessé de prendre des airs menaçants lors de nos débuts, en faisant les gros yeux et en grognant son juron favori auquel il donnait des allures de cri de guerre, nous avions vite fait de le lui coller comme surnom, ne l’appelant plus que Bourab... [2]! Ce qui le mettait hors de lui.

 

        Plus tard, ayant pris conscience de ma maîtrise du français, soulignée systématiquement par nos professeurs, et faisant lui-même des efforts pour s’y améliorer, il s’adressait parfois à moi, en cette langue, croyant ainsi, pouvoir gagner mon estime ; il me demandait mon avis sur une question de construction de phrase ou de vocabulaire, voire de métaphysique ou de psychiatrie, tout en prenant des airs pédants et ridicules. Ce faisant, il commettait des maladresses et des fautes de grammaire, que je ne manquais pas de commenter, sciemment à haute voix, pour le ridiculiser aux yeux des autres étudiants, ce qui suffisait à le faire battre en retraite. 

 

           Avec Habib, j’avais très souvent des combats épiques de lutte et de course chahutée ; il était très fort et je n’avais presque jamais le dessus, mais nous faisions tous les deux attention, à ne pas nous blesser par inadvertance, et nous prenions un plaisir fou à semer la pagaille dans le dortoir, vite transformé en champ de bataille, avec des lits doubles renversés, des matelas et des oreillers shootés à grands coups de pieds, devant des étudiants, mi-amusés mi-effarés, par le chaos résultant de nos combats.

 

       Bien entendu, nous ne prenions même pas la peine de réparer les dégâts et c’était presque systématiquement Bourab qui le faisait pour nous, tout en maugréant : « Mais ils sont fous ya Bourab....., s’ils se faisaient attraper ya Bourab....., ce serait le renvoi ya Bourab...... »

       

        Au cours de cette année, Habib devait perdre sa mère. Au cours de la cérémonie mortuaire, je découvris qu'Habib était le frère cadet d’un certain Chérif D que j’avais eu pour condisciple à Khaznadar et qui était un excellent joueur de football.

 

       Malgré les tristes circonstances qui nous avaient permis de nous retrouver, Chérif et moi fûmes heureux de nous revoir.

       

       Plus tard, je pris l’habitude d’inviter Habib à passer plusieurs jours de vacances chez moi à Nabeul et Maman l’accueillait toujours, avec beaucoup de tendre gentillesse, accueil auquel il fut très sensible ; et il se mit à l’appeler, comme moi, Mama !

 

        Hédi B. A. prit aussi, très rapidement, cette même habitude, mais lui eut l’occasion de revoir régulièrement Maman, pendant plus de vingt ans ; il était vite devenu un membre à part entière de ma famille et fut très éprouvé par le décès de mon père qui survint quelques années après notre connaissance.

       

            Hédi (qui faisait partie du quatuor ayant achevé la classe de seconde), m’avait appris, le lendemain même de notre première nuit au dortoir, qu’il avait, lui aussi, failli ramasser ses affaires et partir, tant il avait été choqué par l’attitude de Bourab..... En effet, celui-ci, non content de maugréer et de menacer pendant tout notre premier après midi à Ksar Saïd, avait menacé, en se mettant au lit pour dormir, de lacérer le visage à quiconque oserait l’embêter, avec une lame de rasoir qu’il prétendait garder sous sa langue

 

      Hédi me certifia, que certains voyous avaient effectivement pour habitude, d’avoir une lame dissimulée dans la bouche et dont ils n’hésitaient pas à se servir, pour attaquer n’importe qui, pour un oui ou un non ; et que le discours de Bourab l’avait ainsi tellement angoissé, qu’il n’avait pu fermer l’œil durant des heures et qu’il en était venu à se demander, à l’instar de Géronte, le personnage de Molière, « ce qu’il était venu faire dans cette galère[3]»

 

       Au fil des semaines, il s’opéra un partage curieux dans la relation amicale qui me liait respectivement à Hédi et Habib.

 

        Tous les deux ne parvenant pas vraiment à s’apprécier mutuellement, je passais davantage de temps avec Habib en cours de semaine ; mais, toutes les sorties (vendredi, samedi après midi, ainsi que dimanche), ce fut plutôt en compagnie de Hédi que je les passais…

 

       Je crois pouvoir, aujourd’hui, mieux m’expliquer, ce que je ressentais plus confusément  alors : Le ciment de mon amitié avec Habib, tenait davantage par sa composante affective ludique, tandis que mon amitié avec Hédi, me semble avoir davantage reposé, sur des bases plus intellectuelles.

 

       Je me souviens, en effet, qu’avec le premier, je jouais, je sautais, je blaguais et je taquinais plus que je n’échangeais au plan des idées. Avec le second, je m’amusais également, mais je discutais bien davantage, de choses plus sérieuses.

 

       Avec les deux, je fréquentais avec un égal plaisir les surboums que nous prîmes tôt l’habitude d’organiser avec les élèves filles de l’annexe d’El Omrane, mais j’allais souvent au théâtre avec Hédi et nous échangions également au plan des idées sociales et politiques qui me préoccupaient longuement au cours de mes périodes calmes, celles-ci prenant le pas, petit à petit, sur mes périodes agitées.

 

            Je croyais cependant dur comme fer, que la vie ne parviendra jamais à me séparer ni de l’un ni de l’autre. Bien entendu, elle le fit, facilement pour l’un, un peu moins pour l’autre.

 

        Les deux sont devenus, au fil des années, des amis de jeunesse, pour des raisons différentes, et par des circonstances, dont j’aurais souhaité, que l’un et l’autre eussent pu être, davantage des timoniers tenant bon le cap, que des fétus de paille,  balayés par des vents mal maîtrisés…

 

        En dehors de ces deux futurs ex amis, j’avais de très bons camarades, Abdelmajid A et Mohamed S bien sûr que je retrouverai d’abord à Paris et avec lesquels je ferai plus tard un bout de chemin professionnel, Taoufik Z de Sousse, Rachid M de Mellita, Mustapha Z de Kairouan, (l’un des rares que je retrouverai à l’université en tant que collègue enseignant) et, il y avait également un bon camarade noir, Antar S avec lequel j’avais également beaucoup d’affinités et qui s’exprimait très bien en langue française ; c’était un sprinter né mais il était d’une paresse physique assez phénoménale.

 

       Parmi les professeurs, qui nous considéraient tous comme des étudiants à part entière[4] et qui essayaient de nous faire confiance, tout en nous responsabilisant, plusieurs étaient étrangers, c’est ainsi que nous avions entre autres, un américain, Walter Bohm et un polonais, Adam Nidzgorski (que je retrouverai une dizaine d’années plus tard ayant obtenu la nationalité française, comme interprète à l’INSEP de Paris).

 

          Pour les professeurs français, Monsieur Soubiran nous enseignait l’histoire de la pédagogie et dirigeait des travaux de pédagogie pratique, en nous confiant la direction de différentes séquences pendant lesquelles, nos camarades servant d’élèves cobayes, il nous imposait d’adopter des styles différents d’enseignement plus ou moins directifs, pour mieux nous initier par la suite à des approches éducatives plus libérales et plus responsabilisatrices des élèves. Pour l’entraînement sportif, il était censé nous perfectionner en natation. J’adorais ses façons de faire et ses enseignements, mais j’eus d’abord des problèmes de relations avec lui lors du premier mois. Monsieur Labori nous enseigna l’anatomie et la physiologie puis fut remplacé pour leur cours par un professeur tunisien Monsieur Habib Zghonda.[5]

 

        Pour les enseignants tunisiens, il me faut citer Mohamed Haddad, dit « Mongi », un coureur de 400 mètres, transformé pour les besoins de l’équipe de l’Espérance Sportive en basketteur, mais qui n’eut jamais une bonne technique, handicapé en cela par un apprentissage trop tardif et qui, malgré sa grande taille de 1,90m, assez exceptionnelle pour un tunisien à l’époque, avait des difficultés énormes à contrer mes attaques, lorsque nous jouions à trois contre trois…

 

        Hamadi A, était lui, un volleyeur de très grande valeur et c’était surtout, un monsieur issu d’une très bonne famille qui, un peu comme moi, avait dérogé au statut familial en choisissant de faire des études assez sous estimées à l’époque et qui commencent seulement de nos jours à jouir de la considération qu’elles méritent…

 

        Un autre Hamadi, (Belhadj), nous initia au judo et plus généralement aux sports de combat, Hamadi Belhadj était alors le plus titré des judokas tunisiens et il dirigeait, avec son frère cadet, une salle de sports de combat à la rue de Londres de Tunis où il était plus connu sous le surnom de Hamadi Boulahia à cause de sa barbe, qu’il portait longue et effilée et qui lui arrivait jusqu’à mi-poitrine. Outre un grand sportif, Monsieur Belhadj était un pur beldi, d’une politesse exquise et à l’humour subtil. Ce qui ne l’empêcha pas de me casser une côte au cours de la démonstration d’une nouvelle prise, durant laquelle il me projeta au sol plus rudement qu’il ne l’aurait voulu. Il s’en était tellement voulu ensuite, se traitant de brute et d’idiot, que nous eûmes beaucoup de peine à le calmer.

 

              Ali Ben Younes, un ancien champion d’Afrique du Nord de gymnastique, en compagnie de Nidzgorski plus haut cité, nous enseignait les différentes spécialités de la gymnastique artistique, le polonais, étant spécialiste de lutte gréco-romaine, ne faisant que l’assister…Monsieur Tahar Bédoui essaya de nous enseigner l’escrime, sans grand résultat et Monsieur Mohamed Trabelsi, professeur de psychologie, (qui deviendra plus tard directeur et cette école) nous initia aux méandres de cette discipline, en prenant peut-être trop de temps pour nous parler de ses souvenirs de jeunesse passée à étudier en Alsace où il semblait y avoir alors de nombreux stigmates des guerres contre les Allemands[6].

 

        Mohamed Labidi quant à lui, n’était pas formateur dans le sens officiel du terme, mais nous connûmes en lui un personnage très attachant et un patriote idéaliste, trop mal récompensé. Ancien soldat et athlète émérite de l’armée française, il avait connu ses heures de gloire, en battant plusieurs fois à la course un certain Mimoun un algérien, autre soldat coureur. Labidi, se révolta quand on voulut l’obliger à se faire naturaliser Français et quand il réintégra le sol tunisien, il était aussi pauvre que lorsqu’il avait été mobilisé d’office en 1937, à l’âge de 18 ans. Mimoun, qui de Ali devint Alain, opta quant à lui, sans trop se poser de questions, pour la nationalité française et devint  plus tard la coqueluche du sport français et presque un héros national en gagnant des médailles olympiques[7].

       

       C’est ainsi que celui qui a préféré rester un Mohamed pauvre, en refusant de se renier, fut récupéré par la jeune armée tunisienne qui ne sut jamais le récompenser comme il le méritait. Mohamed Labidi qui était un phénomène de la course de fond et de demi-fond, l’est resté toute sa vie. Au début des années 2000, à l’âge de 77 ans, il participait encore au marathon des assurances Comar et finissait au milieu du peloton, très loin devant des coureurs de trente ans, plus jeunes que lui.

         

           Concernant ces formateurs de formateurs qui prenaient leur rôle au sérieux, et sans vouloir un seul instant remettre en question leurs riches apports pédagogiques et techniques, je n’ajouterai pas grande chose. Je m’attacherai plutôt à évoquer quelques souvenirs et quelques anecdotes, les unes plaisantes, les autres qui le furent moins, pour ceux qui eurent à les vivre à leurs dépens ; et d’autres encore, qui seront l’occasion, pour le lecteur, de prendre la mesure de ce que fut mon audace et quelques fois mon inconscience. 

 

       Je commencerai par Monsieur Soubiran. En ces temps héroïques, et malgré la bonne volonté évidente des responsables de l’ENMMEPS, cet établissement disposait de très peu de moyens matériels et financiers et, à l’instar de la qualité de l’équipement, qui a failli faire déserter nombre d’entre nous, dès la rentrée.

 

       Les bâtiments de l’école, vétustes, récupérés sur ce qui restait des vestiges d’une ancienne caserne de l’armée française, étaient on ne peut plus misérables, nos deux dortoirs ayant plutôt l’air de hangars, comparés à ceux, presque luxueux,  que j’avais connus à Khaznadar.

 

       Les espaces de travail ne valaient guère mieux ; de petites casemates militaires aux cloisons fissurées nous servaient de salles de gym et de lutte, tandis que nos séances de sports collectifs se déroulaient sur des plateaux mal goudronnés ; seul le foot bénéficiait d’un terrain aux normes d’antan[8].

 

       Accolé à notre dortoir de première année, il y avait un « espace toilettes douches » séparé par une porte battante d’un autre « espace lavabos » sur lequel ouvrait une chambre de surveillant.

       

       Monsieur Soubiran, venu en Tunisie en éclaireur, avait laissé sa famille à Bordeaux et, après avoir logé à l’hôtel et subi une tentative de vol de sa voiture toute neuve, désirant, légitimement, limiter ses frais, tout en se procurant un parking gardé gratuit pour sa belle Panhard, obtint de loger pour quelques temps, dans cette chambre de surveillant.

 

       Chaque matin, bien avant notre petit déjeuner, Mohamed Labidi, détaché de l’armée auprès de la Direction Générale de la Jeunesse et des Sports, s’annonçait de très loin, en venant nous réveiller pour notre footing quotidien. Il abordait notre dortoir par l’arrière, coté fenêtres et, soufflant comme un dératé dans son sifflet à roulette, il criait par intermittence : Haya louled, haya foutina[9]. Il faisait ensuite le tour et venait tambouriner à la porte du dortoir en poussant son cri de ralliement  « haya louled… »

 

      Monsieur Soubiran qui dormait à quelques mètres de là, était ainsi réveillé une première fois, aux aurores. Mais son calvaire ne s’arrêtait pas là, puisque, quelques minutes après, Labidi ayant réussi à nous sortir du lit, nous commencions à faire notre toilette matinale avec force raclements de gorge et moult souffleries nasillardes pour expulser poussières et morves amalgamées de la veille ; et Monsieur Soubiran, s’étant à peine (ré) assoupi, que le voilà, de nouveau dérangé dans un sommeil, qu’il ne cherchera plus à retrouver…

 

           Je me souviens que la première fois qu’il avait entendu les raclements de gorge rauques que produisait Chédli N[10], l'un de nos camarades aux bronches particulièrement chargées, il était sorti à moitié nu, tout affolé par ce qu’il croyait être des râles de quelqu’un qu’on égorgeait…

 

       Quelques semaines plus tard Monsieur Soubiran se mettait à pousser ses propres raclements de gorge et à s’irriguer le nez d’eau, qu’il extirpait à coups de trompette, déclarant à qui voulait l’entendre, que c’était finalement là, la façon la plus hygiénique de faire, et qu’ainsi, il n’avait plus besoin de recourir à son mouchoir, de toute la journée.

 

       La première passe d’armes que j’eus avec Monsieur Soubiran, se fit par le télescopage  de mon esprit, par trop taquin, avec la susceptibilité de Monsieur Soubiran, qui était un peu trop sûr de l’infaillibilité de quelques-unes de ses recettes pédagogiques.

 

       Un jour, il avait voulu nous démonter la meilleure façon, (d’après lui), de placer nos élèves en quinconce, c’est à dire de manière décalée, pour que le professeur pût les voir tous, sans qu’aucun ne soit masqué par un autre. Comme nous étions au nombre de vingt, il nous fit mettre en quatre vagues de cinq élèves, puis demanda à ceux qui étaient à la première et la troisième vague (ou rangée, en langage moins technique), de faire un grand pas de coté. Cela devait nous permettre d’être dans une formation dite en quinconce, où chacun des élèves (des 4 vagues et des 5 colonnes)[11] pouvait voir le prof, qui pouvait, à son tour, les voir tous… 

 

            Mais lorsque j’eus exécuté fidèlement les déplacements qu’il nous avait commandé au fur et à mesure, et au moment où il nous déclarait fièrement, « voilà, vous me voyez, tous ; et je vous vois ; tous », je me trouvais en fait, masqué par un camarade, et au lieu de me déplacer encore, d’un petit pas, qui aurait rectifié la situation, je ne pus m’empêcher de faire le malin, en lui rétorquant : « Désolé, monsieur, je ne vous vois pas et cela m’étonnerait  que vous…,  vous me voyiez comme vous le prétendez ! »

 

       Il entra dans une colère noire, en m’accusant de mauvaise foi et en prétendant que j’avais fait exprès de ne pas suivre ses consignes à la lettre ; je lui répondis que ses recettes n’étaient ni la bible, ni le coran et, que ce n’était pas la peine d’attraper un ulcère à vouloir coûte que coûte en démontrer la justesse. 

 

       Nous en étions encore aux premiers contacts de l’année; il ne connaissait encore, ni ma maîtrise du français, ni mon sens de la répartie, ni encore mon esprit, quelque peu gamin. Il me fixa, sans rien dire, estomaqué et furibond, puis il tourna les talons et quitta le plateau de pédagogie, en nous donnant rendez-vous,  «  en classe dans cinq minutes ! »

       

       Je croyais alors que, du coup, j’allais encore avoir affaire à un nouveau monsieur Charmant, et je m’en voulus de ne pas m’être tu. Il n’en fut heureusement rien et, quelques semaines après, nous étions les meilleurs amis du monde ou presque…

 

          Monsieur Bédoui était d’une gentillesse exquise, essayant de nous enseigner l’escrime française. Il me faisait penser en fait, davantage aux gentilshommes courtois des 16ème et 17ème siècles et je n’arrive pas à me pardonner, aujourd’hui encore, le tour pendable que je lui jouais à répétition, sans l’ombre d’un remord, toutes les semaines : A chaque début de cours, il nous mettait en ligne, en tenue d’escrime blanche et masques puant de sueurs accumulées[12], sur la tête, pour nous faire exécuter des déplacements et des changements cadencés de positions, ponctués de ses commandements par trop policés à notre goût : « Messieurs, saluez, en garde…, fendez-vous…, rompez…, fendez-vous…, rompez…, en garde…, saluez messieurs, merci », et il nous saluait révérencieusement.

 

        Ensuite, nous mettant l’un derrière l’autre, il passait plus de quarante minutes à nous faire des leçons particulières… de deux ou trois minutes, chacun.

 

        Au final, après une heure d’escrime, il était fourbu d’en avoir fait près de cinquante minutes pleines, alors que chacun de ses élèves n’en avait bénéficié, au mieux, que durant cinq ou six petites… Le petit malin que j’étais ne pouvait se contenir à faire gentiment la queue et à attendre son tour pour espérer, peut-être, faire encore quelques échanges courtois avec Maître Bédoui, j’avais beaucoup mieux à faire...

 

           Au bout de dix minutes, je m’éclipsais discrètement, suivi tour à tour par Hédi, puis Habib et deux ou trois autres camarades. Devant le gymnase, portières non cadenassées, la 403 noire, de maître Bédoui nous attendait fidèlement, chaque semaine. C’était un modèle ancien, avec un bouton de contact qu’il suffisait de presser pour la faire démarrer.

 

        J’avais alors des notions de conduite automobile, ayant, plus d’une fois, chapardé l’une ou l’autre des voitures de membres de ma famille, et n’étant pas encore majeur, je n’avais pas de permis de conduire…Aussi, les petits tours que je fis furent d’abord tout petits ; je me contentai de quelques brèves minutes de conduite prudente, tout près du hangar[13] pompeusement désigné comme salle d’escrime.

 

       Mais, deux semaines après, je m’essayais aux démarrages américains sur la piste qui nous servait de route d’accès à l’école, piste longue de quelques 150 mètres. Puis, devenant, de plus en plus, audacieux, je décidai un jour, qu’il fallait passer aux véritables cascades et, avec Hédi et Habib à mes côtés, je grimpai sur un tas de foin, haut de près de deux mètres et dévalai en trombe de l’autre côté, heureusement sans casse, pour effectuer un dérapage contrôlé en demi-tour sur place.

 

       En levant la tête, quelque peu stressé, mais n’en laissant rien voir à mes complices, passifs mais ravis de ma prouesse, mes yeux croisèrent le regard ébahi de Monsieur Soubiran.

       

           Il nous fit descendre de la voiture qu’il ramena près de la salle d’escrime, sans rien dire à quiconque. Le lendemain, en ouverture de son cours, il nous traita de délinquants et nous dit toute sa déception d’avoir cru, ne jamais retrouver, en Tunisie, les petits loubards français qui se prenaient tous pour James Dean ou Marlon Brando et qui se comportaient en criminels, en volant les voitures sous les fenêtres mêmes de leurs propriétaires pour faire leurs virées exhibitionnistes, quitte à les esquinter…Il nous déclara être ulcéré de tomber sur les mêmes petits connards …Et s’adressant à moi directement, il me prévint, brutalement et on ne peut plus, clairement : « Si jamais tu as le malheur d’approcher de ma voiture à moins d’un mètre et demi, je te casse en deux ! »

 

        J’étais tellement honteux que je ne pipai mot et, plus jamais, ni moi, ni un autre camarades, ne touchâmes plus à la 403 de maître Bédoui, auquel je finis par confesser mes bêtises et exprimer mes regrets. Monsieur Bédoui m’enfonça alors, encore plus profondément dans mes regrets en s’inquiétant de ce qui aurait pu m’arriver, sans se préoccuper un seul instant, de ce qui aurait pu arriver à sa voiture par mon inconscience… En apprenant ma démarche, Monsieur Soubiran se remit progressivement à m’adresser la parole en classe et ailleurs et nous retrouvâmes petit à petit nos excellents rapports.

 

        Quelques semaines après, j’eus réellement besoin de ses services d’avocat de la défense…

 

           



[1] Feu Rachid Turki dont les anciens footballeurs doivent encore se souvenir, était un excellent éducateur et un entraîneur exceptionnel de foot ; il a fait les beaux jours, notamment du Stade Tunisien du Bardo, où il a formé plusieurs générations de très bons sportifs, qui plus est, de bonne moralité ; ce qui était assez rare, pour les footballeurs, à cette époque…Paix à son âme.

[2] Ce qui correspondrait globalement au juron français, nom de Dieu !

[3]Les Fourberies de Scapin de Molière, la réplique exacte que ne cesse de répéter  Géronte, à divers moment de la pièce,  étant « Mais que diable allait-il  faire dans cette galère. »

[4] Il faut garder à l’esprit que nous n’avions pas le baccalauréat et que donc, nous n’étions en fait, que des élèves en formation spécialisée.

[5] Dont j’ai appris, avec tristesse mêlée de nostalgie, qu’il vient de décéder en cette année 2006

[6] Monsieur Trabelsi ne cessa pas de nous raconter des anecdotes de Français traitant les Allemands de « sales Boschs » et de « sale  Fritz »

[7] Mimoun, né en Algérie en 1921 possède l’un des plus beaux palmarès français sur les courses de fond. Il termina deuxième du 10.000m lors des JO de 1948, puis du 5000m et du 10.000m lors des chamionnats d'Europe de 1950, battu chaque fois par le tchèque Zatopeck(qui nous rendra visite à l'école normale en 1960) et qui le devancera encore lors des JO de 1952 etce dans le 5000 et le 10.000. Mimoun obtiendra enfin la consécration en obtenant la médaille d'or du marathon, lors des JOde Melbourne en 1956.

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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 11:09

 Les années ENMMEPS Ksar Saïd.

 

       Lorsque je ne courais pas les touristes allemandes, j’employai beaucoup de temps durant cet été 58/59, à obtenir l’accord de mes parents, celui de ma mère surtout, pour ne pas redoubler ma seconde et rejoindre Ksar Saïd en octobre.

 

        Maman savait que l’un des joueurs de basket de Nabeul exerçait depuis quelque temps, la fonction de moniteur de sport au sein d’une école primaire et elle était effarée, à l’idée que je pourrais devenir, ce qu’elle appelait un petit moniteur, d’autant plus que la personne en question était issue d’une famille aux origines indéfinies[1] ; toujours est-il que, mon père ayant pris ses renseignements auprès d’un ex-Khlifa que Bourguiba s’apprêtait à faire nommer comme directeur de cette institution, je pus rejoindre cette nouvelle école normale, fin septembre.

 

       Je me rappellerai toujours les premiers contacts que j’eus alors avec différents étudiants et notamment avec Hédi B. A. et Mohamed A. S., en compagnie desquels, avec Abdelmadjid. A, j’irai effectivement, deux ans plus tard, à Paris, la destination que je convoitais par-dessus tout :

 

       Nous avions été convoqués, pour la veille de la rentrée, afin de nous installer à l’internat, recevoir notre équipement sportif, ainsi que notre bourse d’études. C’est d’ailleurs seulement à la lecture de la convocation, que nous avions appris, qu’à la différence des deux promotions qui nous avaient précédés, nous serions non seulement internes à titre gracieux, mais que nous bénéficierons en plus, d’une bourse et d’équipements, scolaire et sportif !!

 

        Mohamed S, qui était un basketteur de l’équipe de Radés et moi, nous nous connaissions pour avoir souvent été adversaires sur le terrain. J’étais déjà ami avec Abdelmadjid A depuis Sadiki, et celui-ci connaissait lui-même, un autre footballeur en la personne de Hédi B A. et c’est ainsi que tous les quatre, nous nous étions retrouvés tout naturellement regroupés, à l’écart de nos futurs condisciples, au sein desquels, un garçon au crâne rasé et luisant, habillé d’un jeans extrêmement moulant et d’une marinière rayée tout aussi moulante, était en train de bomber exagérément le torse, en croisant les bras pour faire ressortir davantage ses biceps impressionnants.

 

       En fait, nous étions plutôt dégoûtés et surpris par ses manières, d’autant plus, qu’usant d’un langage assez ordurier, le costaud était rapidement parvenu à effaroucher quelques-uns des camarades qui l’entouraient et qui le regardaient, comme on regarde une bête féroce.

 

               Un responsable nous fit entrer dans une salle de classe et nous débita le discours qu’il avait été chargé de nous tenir pour notre accueil ; il commença par nous féliciter d’avoir réussi au concours, nous apprenant ainsi, que nous étions uniquement vingt étudiants à être admis et il nous  incita à faire preuve de sérieux et de régularité dans nos études pour espérer pouvoir les continuer en France; il était accompagné d’un Econome et il nous précisa qu’il était lui-même le surveillant général. Notre orateur était Monsieur Tahar Sbabti et  l’économe était Monsieur Mohamed Chéour.

l     

        L’économe nous distribua des bons d’équipement et servit à chacun une bourse de trois dinars et quand ce fut mon tour de la toucher, il se sentit obligé de me préciser, au vu de la mine déçue que j’affichais, que dans 15 jours, nous aurions trois autres dinars...

 

       Mes camarades n’ayant rien dit, je ne dis rien non plus, mais je n’en pensais pas moins qu’en matière de bourse, il aurait mieux fait de parler d’argent de poche….[2]D’un autre côté, mon père ayant été mis à la retraite d’office depuis près de quatre ans et notre train de vie ayant baissé, je fus assez content de préserver quelque peu le budget de ma famille en disposant de cet argent de cette petite somme.

 

       Cependant quelques minutes plus tard, la couleur et la qualité des survêtements et des espadrilles qu’un magasinier rigolard était en train de distribuer contre nos bons d’équipement, faillirent me faire tout plaquer et rentrer à Nabeul, avertir mes parents que j’acceptais de redoubler ma seconde et d’abandonner ces fameuses études qui indisposaient tant maman : Les survêtements étaient très mal coupés, mais surtout c’était exactement les mêmes que portaient  les jeunes chômeurs embrigadés dans l’organisation de la jeunesse destourienne, et qui étaient reconnaissables de loin, à ces survêtements rouges à col blanc, qu’ils portaient constamment.

 

       Quant aux espadrilles, elles étaient de la marque abominable 'La Gazelle', pourvues d’une semelle de deux millimètres et laissant les pieds sans aucune protection et pour lesquelles, il était impensable d’envisager l’idée même, d’un quelconque confort.

 

       Pour le sportif de haut niveau que j’étais, habitué aux équipements élégants et confortables, l’idée de mettre cet équipement ridicule m’apparut insupportable… Finalement, au bout d’un court conciliabule entre mes trois nouveaux copains et moi, nous décidâmes d’un commun accord, de prendre cet équipement et de ne jamais l’utiliser… 


***



[1] Ce qui, dans son esprit voulait dire que cette famille ne faisait pas partie du gotha nabeulien. 


[2] Je ne savais pas qu’en ces jours bénis, ces six dinars représentaient un excellent pécule pour des jeunes qui étaient logés, nourris et équipés gratuitement et qu’à titre d’exemple, un instituteur titulaire n’avait qu’une trentaine de dinars pour salaire mensuel pour vivre.

 

 

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 11:39


       

              L’UNICEF, considère que l’enfance s’étale de 0 à 18 ans, la mienne fut brutalement interrompue, à 15 ans, à la fin de l’année 1955, très précisément pendant les vacances de Noël, au moment où, avec d’infinies précautions, Maman  avait réuni tous ses enfants, pour nous apprendre que Papa, dont nous attendions la promotion au grade de Gayed  venait d’être mis en disponibilité d’office, par la seule volonté de Bourguiba…

       

        Etre mis "en disponibilité", ne nous disait pas grande chose, mais à la mine de ma mère, que je n’avais jamais vue aussi déprimée, je compris que cela devait représenter une vraie catastrophe. Et je compris au fil des jours et des explications de mon père, que celui-ci n’avait plus de fonction officielle, qu’il n’avait plus de salaire, et qu’alors âgé seulement de 45 ans, il ne pourra toucher une (maigre) pension de retraite, qu’à l’âge de 60 ans.

 

             Et que d’ici là, nous aurions à nous serrer la ceinture, après avoir vécu très confortablement…

 

        Mon père voulait nous cacher l’ampleur de la catastrophe et nous disait qu’il espérait pouvoir faire annuler cette décision inattendue par les interventions de ses nombreux amis destouriens qui connaissaient son patriotisme et qui acceptaient mal de le voir ainsi limogé sous prétexte que tous les collaborateurs régionaux du beylicat seraient des collaborateurs et œuvraient aux intérêts de la France coloniale[1].

 

        Et, se sachant absolument innocent de cette accusation, son comportement n’ayant jamais été entaché de cette vilénie, il nous déclarait qu’il allait certainement, être rapidement réhabilité ; et il essaya de nous rassurer en affichant un air, presque, détaché.

       

            Mais, malgré ses efforts à le masquer…, je sentais qu’il était blessé à mort.  

       

        Comme je l’ai déjà mentionné, les efforts des destouriens de Nabeul, Hammamet et Tazarka ne purent infléchir la volonté délibérée de Bourguiba à écraser tous ceux qu’il voulait écraser.

     

        Bourguiba démontra clairement par la suite  et tout le long de son règne absolu de trente ans qu’il se considérait seul à détenir  la Vérité (seule et unique)[2].  

 

        Il se permit de faire ainsi, tout ce que bon lui semblait, parfois à raison et souvent à tort… Quitte à déclarer que le seul tort qu’il ait jamais eu, c’est d’avoir fait confiance au jugement d’un autre pour les mauvaises décisions prises, en de nombreux moments sensibles de l’histoire récente de notre pays…

 

        Pour ce qui me concerne, l’une des premières décisions injustes du combattant suprême, cassa mon enfance, en même temps qu’elle brisait le moral de mon père.

 

        Celui-ci, eut, à l’âge de 45 ans, énormément de mérite à essayer de refaire surface ; et à se recycler dans le métier d’avocat ; ce qui lui permit de faire vivre sa famille décemment, en se privant lui-même de l’essentiel et parfois même du vital : Il renonça, en effet, à bien surveiller sa santé et à  y consacrer les dépenses nécessaires qu’il préféra, plus souvent, utiliser pour le confort des siens... Cela eut des conséquences, plus que néfastes, pour lui, mais aussi, pour toute la famille.

 

        Mais si, durant cette année 55, le ressort de mon enfance avait été brutalement cassé, mon instinct de survie[3], comme le dirait Sigmund Freud, avait quand même eu le dessus sur  mon instinct de mort dans leur combat incessant et, c’est ainsi que mon insouciance naturelle et mon immaturité notoire, continuèrent à gouverner mon existence, durant les 8 ou 9 années qui suivirent…  

         

         L’«homme», Dollar et Joël « Martine », Pétra et les autres…

 

       Durant ces années du crépuscule de mon insouciance, Bourguiba était à la veille de provoquer le bras de fer de Bizerte avec la France, bras de fer qu’il allait corser dans la foulée, par la nationalisation des fermes et des terres de centaines de colons français, qui n’allaient pas tarder à quitter massivement le pays à partir de 1964.

 

        Cet exode des Français, qui s’était amorcé dès l’indépendance du pays, (56), commencera à s’intensifier en 63/64, en provoquant concomitamment la grande évasion de la communauté juive tunisienne.

 

        Concernant plus particulièrement les juifs de Nabeul, ils avaient déjà connu plusieurs petites vagues d’émigration entre 58 et 60, notamment vers la France ; celles-ci n’avaient toutefois touché que, quelques éléments par famille, qui partaient en prospection, essentiellement vers Paris, Marseille ou la Cote d’azur, pour prendre le pouls de ces grandes métropoles et décider de la destination finale de leurs familles, si l’exode devait se confirmer à leurs yeux, comme nécessaire…

 

             Ainsi, durant ces années 58/60, plusieurs familles juives étaient encore en place à Nabeul et je comptais, parmi leurs enfants, de nombreux amis et compagnons de virées dans les hôtels de Hammamet et d’ailleurs.

 

        Ma bande comptait alors notamment Guy Gabison, le fils du directeur de la succursale de la Banque de Tunisie, et que j avais essayé  d’initier à la chasse sous marine, mais qui n’avait rien trouvé de mieux que d’aller décrocher une gros poisson aiguille des filets de pêcheurs, ce qui nous avait fait atterrir    au commissariat de police deux jours plus tard pour un interrogatoire serré, les pêcheurs ayant porté plainte et des baigneurs nous ayant vus sortir de la mer avec un poisson quasi-impossible à harponner, surtout par un débutant[4].

 

        Deux autres camarades, deux frères, faisaient également partie de la bande ; leur père possédait un magasin de chaussures qui avait été baptisé à son ouverture du prénom de la jeune sœur de mes deux copains, magasin qui portait ainsi une enseigne libellée Martine.  Et petit à petit, ce prénom s’était substitué au véritable patronyme de la famille et, mes copains, Dollar et Joël, ne s’offusquèrent plus d’être désignés comme étant les fils Martine

 

         En matière de musulmans, ma bande comptait notamment Moncef  Zine qui entamait alors une formation sportive au Bardo, pour devenir éducateur sportif militaire et qui avait d’abord, longuement, hésité à m’aborder. Il était légèrement plus jeune que moi, mais était surtout intimidé par la notoriété de ma famille et la fausse rumeur qui en faisait l’une des plus riches de Nabeul, et ce, tout simplement parce que, nous étions toujours bien habillés et propres, sans oublier les fonctions occupées par mon père.

 

             Le groupe comportait également Rachid Kharraz, surnommé L’homme, parce qu’il prétendait être un tombeur de touristes et qu’il jouait au flambeur, en payant les consommations de toute la bande. C’était pourtant un simple petit fonctionnaire en début de carrière, mais sa famille étant aisée, il s’arrangeait pour traficoter le coffre de son père, propriétaire terrien ; et il subtilisait, chaque fois, le nombre de billets nécessaires pour nos nombreuses virées.

 

        Nos sorties nocturnes prenaient alors place le vendredi et le samedi soir ;  mais durant les vacances, elles étaient beaucoup plus fréquentes, c’est dire si elles nécessitaient des dépenses conséquentes, d’autant plus que le tourisme et les établissements hôteliers se développant alors, surtout à Hammamet, c’était aux boites du Miramar et du Fourati, mais aussi parfois, dans d’autres établissements de Tunis et banlieue, que nous passions nos soirées.

 

       Par ailleurs, Joël et Dollar, bien que fils de commerçant, étaient presque toujours désargentés, poursuivant encore leurs études et Moncef n’était pas mieux loti, avec sa petite bourse d’élève sous-officier. Guy lui, tenu en laisse par ses parents, ne sortait avec nous que pendant la journée et ne participait donc pas aux frais nocturnes…

 

          Aussi, un partage conventionnel des frais s’était-il opéré ; je me chargeais de me débrouiller une voiture pour le transport, souvent celle de mon frère Bédye, qui ne me la refusait jamais, et je supportais une partie des frais de carburant sur mon argent de poche, tandis que L’homme, se chargeait de payer les consommations et les imprévus. Le reste de la bande apportait de temps à autre quelque contribution, surtout en matière de complément de frais d’essence.

 

        Mais il arrivait souvent, que la voiture nous manquât pour nos déplacements et nous nous rabattions alors sur le Nabeul plage, où nous nous rendions à pied.

       

         C’était le seul petit hôtel convenable de Nabeul, il datait déjà des années 40/50 et était situé en bord de mer, juste en face de Lascala ; et c’était l’établissement où Monsieur Graff organisait, de temps à autre, une réception pour les équipes de natation participant à notre meeting de Sidi Slimane. A l’aube du boom touristique, surtout allemand, il commençait à se remplir plus régulièrement, en été.

 

        Cet hôtel était initialement un établissement de tourisme intérieur et il était fréquenté presque exclusivement par les familles chrétiennes et juives qui y organisaient parfois leurs mariages et plus souvent leurs bals du samedi soir ou dimanche après-midi.

 

           A ce propos, l’un des mariages juifs ayant quelque peu marqué ma mémoire d’enfant, fut celui du gérant de cet établissement Clément Chiche (juif de Nabeul) avec une juive de Tunis. Ma famille et celle de mon épouse Alia, qui devait alors avoir à quatre ou cinq ans, furent parmi les rares familles musulmanes à y avoir été invitées.

 

        La célèbre cantatrice Saliha, s’y produisit et y connut un succès remarquable ; sa présence ne manqua pas de provoquer un rassemblement impressionnant de familles nabeuliennes autour des grilles basses de l’hôtel. Ces familles purent ainsi, sans être invitées au mariage, assister au spectacle se déroulant sur la terrasse donnant sur la plage et dont le muret de clôture n’en masquait aucun détail. La foule agglutinée applaudissait à tout rompre et le mariage prit presque l’allure d’un gala public, l’actrice ne manquant pas d’interagir avec ses fans de l’extérieur immédiat.

 

         C’était d’ailleurs dans des conditions similaires que, durant les étés 50/55, plusieurs de mes copains et moi-même, regardions avec envie, les familles françaises, italiennes et juives, prendre part aux fameux bals du Nabeul plage, auxquels de très rares dames et jeunes filles nabeuliennes prenaient part ; celles qui y dansaient étant généralement de riches tunisoises, en villégiature. Ce ne fut que vers mes dix-sept ans que j’osais m’y lancer à mon tour, encouragé en cela, par l’une ou l’autre de mes petites conquêtes épisodiques… 

 

        Ainsi, au début du boom touristique des années 60, et juste avant que les différents gouverneurs de Bourguiba, et à leur tête le fameux Amor Chéchia, ne commencent à exproprier à tour de bras les terres situées à proximité immédiate de la plage pour la construction de dizaines d’hôtels, le seul établissement pouvant accueillir décemment quelques touristes, était encore le Nabeul plage.

 

        Et c’est donc là, qu’un matin de la mi-juin 58/59,  étant rentré de Sadiki depuis quelques jours, j’étais attablé au soleil sur la terrasse en compagnie de Moncef Z et de Rachid dit L’homme, lorsque nous remarquâmes, tout près de nous, deux jeunes allemandes, installées à une table sous les arbres du jardin de l’hôtel, arbres qui étaient alors majestueux.[5]

 

        Les deux donzelles venaient visiblement de se réveiller et se faisaient servir leur petit déjeuner.

 

              Pétra était la brune aux cheveux longs noirs jais, et à la poitrine opulente ; et c’est elle que je choisis d’emblée de courtiser. La rouquine, plus menue, aux cheveux courts et aux yeux verts, ne m’intéressait pas et c’est L’homme, qui se dit prêt à l’emballer, selon son jargon propre.

 

        L’approche fut celle, devenue quelque peu classique depuis, mais qui, en ces années là, ne manquait pas d’originalité ; nous nous étions levés tous les trois, et bien qu’il y ait d’autres tables libres à leur proximité immédiate, c’est celle à laquelle nous étions assis, que nous prîmes chacun d’un bout, pour la coller à la leur, en aménageant ainsi des tables jumelles.

 

           Elles éclatèrent de rire et nous nous assîmes quasiment à leur table, sans y avoir été invités.

 

         Michelle, la rousse, connaissait quelques mots de français, Pétra ne parlait qu’allemand, mais se débrouillait un peu en anglais, langue qu’elle comprenait mais qu’elle ne parlait pas, et visiblement, des trois garçons que nous étions, c’est moi qui lui plaisais. 

 

         Les deux jeunes allemandes venaient d’arriver la veille et faisaient partie d’un groupe d’une trentaine de personnes qui avaient difficilement trouvé à se loger au Nabeul Plage où il y avait déjà un autre petit groupe. Le groupe de Pétra avait accepté d’être logé à cinq, dans des bungalows conçus pour deux, ou trois au maximum.

 

        Elles étaient là pour huit jours et avaient déjà payé, dès l’Allemagne, deux excursions comprises dans leur voyage organisé. Mais elles ne devaient connaître ni Kairouan, ni Tozeur, puisque nous passâmes la matinée à nous dorer au soleil sur la plage devant l’hôtel, séparé de la mer par une route étroite ; et à faire plus ample connaissance. 

 

        Moncef ayant réussi entre temps à séduire une jeune blonde, c’est en trois couples séparés de quelques mètres, que nous avions commencé à marcher sur la plage, vers Bénikhiar...

 

        En ces années là, quand on dépassait l’hôtel le lido, situé à quelques centaines de mètres de Lascala, la plage de sable fin était déserte, à perte de vue ; et, chacun des trois couples n’eut aucune peine à trouver un monticule de sable, alors vierge de toute pollution, blanc et chaud, pour se réfugier derrière…

 

           Le lendemain, le groupe allemand partit amoindri, de trois de ses jeunes filles, vers Kairouan…. Et il ne se reconstitua qu’une semaine après, pour la dernière journée à Nabeul, qu’il quitta le lendemain à six heures du matin pour l’aéroport de Tunis Carthage.

 

        Pétra, Michelle et leur copine qui avait un prénom peu commun que j’ai oublié, passèrent leurs huit jours, à nager, à se promener à travers Nabeul durant quelques après-midi, à danser le soir, souvent au Nabeul Plage parfois à Hammamet. Il y eut, pour leur servir de chevaliers servants, l’étudiant, en attente de ses résultats, que j’étais, Moncef, qui s’était fait délivrer un certificat médical de complaisance et L’homme, qui avait pris un congé exceptionnel en déclarant à son patron, qu’il devait amener sa mère à Tunis pour qu’elle y subisse  une opération grave…

 

        Bien entendu, cette aventure banale et classique pour les jeunes Beznassas d’aujourd’hui (qui n’ont rien d’autre à faire que de courir les souks et les hôtels à la chasse aux touristes pour les arnaquer ou vivre à leurs crochets, tout en affichant leur fierté de le faire…), ne se passait pas du tout dans le même contexte social. En jeunes gens bien éduqués des années 50/60 et n’ayant aucune vocation de gigolos, nous évitions de trop attirer l’attention des nabeuliens et, surtout, surtout, c’était L’homme qui se farcissait toujours les tickets de nos consommations confondues, sans jamais laisser payer nos conquêtes.  

 

           Aux filles qui s’en inquiétaient et qui voulaient parfois payer leurs propres consommations, nous répondions que L’homme était fils de millionnaire… et quand elles s’étonnaient de ne pas le voir posséder une BMW ou une Mercedes, nous leur répondions qu’il avait les deux à la fois, mais que son père, avec lequel il était en froid, les gardait sous clé au garage… 



[1] C'est comme si, chaque fois qu'un nouvel homme fort prend le pouvoir, il estime de son droit de limoger tous les responsables de l'administration en place, de geler leurs droits et de  les remplacer par ses propres partisans... 

 

[2] C’est tout juste si, à l’image de ce que faisait le Louis XIV, le Roi Soleil, il n’ajoutait pas au bas de chaque décret qu’il signait… Car tel est mon bon plaisir…. il a été néanmoins à deux doigts de déclarer, comme le faisait ce roi sur le royaume duquel le soleil ne se couchait jamais : La loi, c’est moi ! Et s’il ne l’a pas fait clairement, tout le monde avait fini par le comprendre…à commencer par un ou deux de ses ministres, qui essayèrent, en vain, de freiner quelque peu, sa mégalomanie dépensière à l’occasion des festivités nationales organisées chaque année, pour son impérial anniversaire…

 

[3] L’instinct de vie : l’Eros  et l’instinct de mort : le Thanatos  qui passeraient leur temps à manipuler notre devenir chacun de son coté.


[4] Le père de Guy dut largement dédommager les pêcheurs pour que la plainte soit retirée et le dossier classé.

 

[5] Quelques deux ans après, la maison de la famille Tlatli qui était attenante à l’hôtel dont elle était séparée par une haie naturelle d’arbres immenses, au moins centenaires, devait être confisquée sans autre forme de procès par Amor Chéchia, le fameux super gouverneur de Bourguiba pour agrandir l’hôtel. La maison, qui était un trésor architectural irremplaçable et un véritable musée de faïences rares, fut rasée et une bonne trentaine d’arbres furent arrachés. Alors que l’hôtel avait un charme fou auparavant, aujourd’hui il est beaucoup plus grand, mais sans aucune âme …

 


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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 10:31

Brève escale à Sadiki de Tunis.

 

Que dire de cette escale forcée[1] au Collège Sadiki de Tunis au sein duquel, papa réussit à me faire inscrire, en cours d’année, à force d’insistance et grâce à la serviabilité du proviseur qu’il connaissait de longue date ?

 

Que je ne m’intégrai jamais vraiment à mes camarades Sadikiens que je découvris plus policés mais plus retors et moins besogneux que les khaznadariens…Que malgré leur lourde insistance, je n’eus pas le cœur de signer une licence de basket pour jouer contre Khaznadar, ce que le règlement scolaire me permettait, mais ce que je ne pus me résoudre à faire, et que cela me valut quelques inimités de plus…

 

Pourtant ces quelques cinq mois que je passai à la Kasbah allaient peser bien plus, que les nombreuses années Khaznadar, dans le cours de ma vie.

 

▪ A Sadiki je fis la connaissance d’Abdelmadjid A, futur arrière central de l’équipe nationale de football tunisienne.

 

▪ Et chez ma grand-mère, à Bir Lahjar, où je suis revenu habiter, je me trouvai investi d’une, trop grande, liberté que je ne sus pas gérer ; et dont je finis par abuser, au détriment de mes résultats scolaires qui connurent une chute libre… 

 

Chez ma grand-mère en effet, il n’y avait plus cet environnement pédagogique de l’internat, où les heures d’étude induisaient l’achèvement des devoirs et la révision des cours à des heures fixes, travaux qui étaient par ailleurs facilités, sinon optimisés,  par l’émulation du groupe réuni dans un même espace, et surtout par la disponibilité des surveillants, ces étudiants de facs, brillants, qui étaient toujours là, pour expliquer, aider et contrôler ; je passai ainsi, brutalement, de la liberté contrôlée, voire bridée, à la liberté absolue de ne rien faire d’autre, que d’aller au collège et d’en revenir, formellement, aux horaires requis...

 

             Je me souviens que, petit à petit, livré à moi-même, les nombreuses lettres de mes parents et leurs coups de téléphone, rares à l’époque, ne suffirent pas à m’insuffler la volonté de réussir mes études et que je me mis à aller trop souvent au cinéma ; et à rarement faire mes devoirs, quitte à copier, sur certains camarades, les exercices de maths, de physique ou de chimie, nos cahiers posés, à la sauvette, sur le parapet surplombant la place du gouvernement, devant le collège, quelques minutes à peine avant de rentrer en classe… 

 

       Je continuai néanmoins à briller, sans efforts réels, en littérature française, en anglais, en histoire géographie et en éducation physique et sportive ; et c’est pendant une séance de sport, que je me liai d’amitié avec un camarade excellent footballeur et bon gymnaste, Abdelmadjid cité plus haut.

 

       ’     J'appris ainsi qu’à la fin de l’année scolaire, il comptait passer un concours pour entrer à l’Ecole Normale d’Education Physique[2]et suivre une formation de maître d’éducation physique, avec l’objectif de poursuivre ensuite des études spécialisées durant deux années à Paris, pour l’obtention du professorat. Il me fit clairement comprendre qu’il en avait assez de faire des exercices de maths et de se farcir des cours d’arabe, discours qui n’était pas du tout pour me déplaire.

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C     C    Et c'est ainsi qu’un dimanche matin, de fin mai 58, nous nous retrouvâmes tous les deux en compagnie d’un groupe d’une soixantaine de candidats à passer les épreuves écrites de ce fameux concours. Et fin juin, Abdelmadjid et moi reçûmes, chacun, une lettre nous félicitant de notre admission aux épreuves écrites et nous convoquant pour  des tests sportifs, le dimanche suivant, à 9 heures, à Ksar Saïd.

 

             Au jour indiqué, Abdelmadjid et moi étions, parmi les premiers, à passer les tests et à revenir précipitamment à Tunis, pour nous préparer à disputer des matchs décisifs, lui pour le club de football de Hammam-Lif et moi, pour la section de Basket de la Zitouna.

 

              Nos deux matchs gagnés, nous nous retrouvâmes le lundi matin, un peu catastrophés d’avoir appris la veille, que seuls quatre candidats au fameux concours, dont nous deux, avaient achevé la seconde, que la majorité avait le niveau de troisième et que quelques candidats n’avaient que celui de la quatrième !!

 

        N     Nous  en étions à nous demander si nous n’avions pas fait la plus grosse bêtise de notre vie.

 

        En effet, en décidant de passer le concours, (dès le mois de mars ou avril), nous nous voyions déjà à Paris à passer les épreuves du professorat, (en ayant passé le baccalauréat au préalable, pendant la formation de maître)…Et nous avions alors franchement levé le pied concernant notre assiduité et nos devoirs,  à Sadiki. Nous nous étions mis à fréquenter assidûment les salles de cinéma et les terrains de sport et nous nous attendions à des résultats scolaires, assez catastrophiques…

 

             Et voila que maintenant, nous nous retrouvions embarqués avec des élèves de troisième voire de quatrième, dans un projet censé nous mener au professorat français après l’obtention d’un diplôme tunisien spécialisé et nous en étions à nous demander, s’il ne s’agissait pas d’une grosse arnaque et si nous n’allions pas être de simples maîtres d’éducation physique, grade équivalent à celui d’un instituteur …

 

 

       L’été 58/59

       

        Bi Bien entendu, je n’avais soufflé mot à quiconque des membres de ma famille de cette histoire d’études sportives qui allait, j’en étais certain, bouleverser mes parents.

 

       Cependant, l’été venu et ayant reçu mon bulletin de notes de Sadiki, je constatais, sans surprise, que j’avais à passer plusieurs examens partiels[3],  et que je devais obtenir pour chacun la moyenne de 10/20 si je voulais espérer passer en première et accéder à l’examen de la première partie du baccalauréat ; ces examens concernaient bien sûr les mathématiques, les sciences physiques et la chimie, mais également l’histoire/géographie et l’arabe… et toute la famille réunie, eut vite fait de réaliser, que cela représentait pour moi une mission tout à fait impossible.

 

        Le conseil de famille était donc sur le point de décider qu’il allait m’exempter de ces examens et me laisser profiter de mes vacances en m’imposant de faire de sérieuses  révisions pour mieux réussir à redoubler ma seconde, lorsque je sortis ma carte que j’espérais maîtresse : Je parlais de mon concours et de mon admission à Ksar Saïd.

 

         Aussitôt, ma mère, qui était tout miel, prête à me pardonner mon redoublement à l’idée duquel elle s’était résignée, se transforma en véritable furie ; elle bondit de sa chaise longue et, m’empoignant par l’oreille (qui au fil des années, avait gagné en rectitude et n’était plus décollée), elle faillit me l’arracher, en me criant à la face, trois fois, la même dénégation : Jamais ! Jamais ! Jamais ! 

 

         J’avais dix-huit ans, j’étais déjà plus grand qu’elle de 15 bons centimètres, et c’était la première fois, depuis ma prime enfance, qu’elle me sautait dessus pour me punir et non pour m’embrasser. Je restai sans voix ni mouvement, pas très fier d’avoir réussi à la mettre hors d’elle. Papa s’interposa rapidement et nous nous rassîmes. Elle bouda toute discussion et nous décidâmes de reparler plu tard, de ce qu’il fallait faire ou ne pas faire…

 

       J’eus les deux mois, de juillet et d’août, pour faire miroiter la perspective des études parisiennes spécialisées aux yeux de mes parents, en leur taisant bien sûr le niveau général d’instruction de mes futurs condisciples...

       



[1] Escale forcée par mon renvoi de l’internat de Khaznadar où j’aurais pu rester en qualité d’externe, mais ce qui alors se serait traduit par des déplacements quotidiens de plusieurs kilomètres et une perte de temps notoire …alors que Sadiki était à quelques centaines de mètres de la maison de ma grand-mère.

 

[2] La dénomination complète de cet établissement étant alors, Ecole Normale de Maîtres et Maîtresses d’Education Physique et Sportive : ENMMEPS, Dieu que c’était long et compliqué…


[3] Pour corser davantage les difficultés de passage de classe, l’une des nombreuses aberrations du règlement stipulait alors  que les élèves ayant obtenu moins 7/20 à une ou plusieurs matières, devaient avoir des examens partiels dans ces matières, sans que les notes obtenues ne puissent se compenser et donner lieu à une moyenne générale les concernant globalement.

 


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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 11:16

Khaznadar l’internat !

 

Il me plait de faire une petite halte à l’internat de Khaznadar avant de vous amener ailleurs, car j’y ai curieusement vécu quelques-unes de mes plus belles années, et ce,  malgré la frustration que me procurait chaque fois, la fin des vacances qui équivalait au retour à la caserne, car caserne était bien le mot adéquat.

 

En effet, lorsque mon frère Bédye débarqua à Khaznadar au beau milieu de l’année scolaire 49/50, il le fît en compagnie de quelques-uns de ses camarades du Collège Sadiki de Tunis pour lesquels le collège tunisois n’était qu’une étape obligatoire mais transitoire, ce collège étant dépourvu de possibilité d’hébergement.

 

Khaznadar représentait alors pour eux la Mecque à la fois promise et inaccessible, puisque encore en voie d’achèvement.

 

Aussi, pour désengorger le Collège Sadiki et régler les problèmes d’hébergement de nombre de ses élèves réduits à se rabattre sur les oukalas[1] de Tunis pour n’avoir pas de proches susceptibles de les loger, l’ouverture de Khaznadar, initialement reportée à la rentrée suivante, fut précipitée et, dès le second trimestre, il accueillait une centaine  d’élèves.

 

Cette première centaine connut une croissance exponentielle et, à la rentrée 52/53, ce fut déjà une ruche d’un millier de futures grosses têtes qui y logeait. Lorsque je fus éjecté de cette ruche au milieu de mon année de seconde, nous y étions près de mille cinq cent…Mais revenons d’abord en octobre de l’an de grâce 1952.

 

Au sein du contingent nabeulien formé par les classes 49/53, nous étions déjà suffisamment nombreux pour remplir un autocar d’une cinquantaine de places et ce fut effectivement, à bord d’un bus affrété par l’étudiant nabeulien, une association culturelle qui n’existe plus aujourd’hui[2], que nous fîmes notre premier voyage Nabeul Khaznadar à la rentée.

 

Si Abdelkader, le chauffeur qui est actuellement[3] toujours en vie, nous amenait et nous ramenait à la cadence des petites et des grandes vacances et il eut vite fait d’apprendre nos noms et prénoms.

 

En empruntant alors, l’étroite petite route intérieure qui longeait les habitations des professeurs pour déboucher dans la grande cour, face au hall de rassemblement, comme pour ajouter à notre angoisse, il prenait un malin plaisir à clamer tout le long de la centaine de mètres qu’il y avait encore à parcourir :

 

« Haya[4], Haouet, haya Chelli, haya Loussaïef, haya Chelbi, haya Daghfous,  haya, haya Khaznadar tout le monde descend…Haya…Khaznadar terminus,  tout le monde descend ! » 

 

Parmi ce contingent nabeulien, je citerai pour mémoire[5], Mohamed Rézig[6], Abdelkader Marzouki, Ezzedine Chelbi, Moncef Chelli, Féhri El Kouche, Abdelkader Abdelhak, Mouldi Essoui, Sadok Gharbi, Taoufik Moula, Lassaad Loussaïef, Habib Felah, qui tous, ont partagé les mêmes classes que moi ou des classes parallèles. Il y avait également, Jelloul Gahfous et Noureddine Slimane, plus âgés, qui, avec Bédye Ezzamène, mon frère et d’autres encore,  nous ont servi de mentors et de protecteurs …

 

Cette année là, Monsieur El Féni était notre proviseur, Monsieur Chlioui n’étant encore que le censeur ; le lycée avait par ailleurs Messieurs Kalfate et Abdeljaoued pour  surveillants généraux et, comme surveillants, entre autres, Mohamed Ennaceur, Mohamed Amamou, Abdelaziz Ben Dhya, et plusieurs autres qui devinrent, comme bon nombre de grosses têtes sadikiennes et khaznadariennes, des personnalités nationales de premier plan, dont plus d’une douzaine de  ministres de la république.

 

***

Les colonnes et les rangs.

 

Dans le hall qui nous servait parfois pour les séances de maintien et de rééducation posturale avec Monsieur Dolidier, ce qui m’avait d’abord frappé, c’était l’immensité de son espace et la propreté de son carrelage luisant,  continuellement astiqué qu’il était par une nuée d’ouvriers et de femmes de ménage en tenue, grise pour les hommes, bleu ciel pour les dames.

 

Mais m'ont fasciné aussi et surtout, ses nombreuses colonnes dont le tronc faisait près de deux mètres de circonférence, et qui étaient serties de pieds en caps, d’onglets de mosaïque reluisante, également de couleur bleu ciel.

 

Il y avait deux rangées de nombreuses colonnes, l’une vers l’extérieur du hall qui s’étirait sur 60 bons mètres entre les deux blocs principaux de classes, l’autre au milieu de sa largeur, coupant ainsi en deux le hall et le quadrillant, en plusieurs espaces, de forme plus ou moins carrée.

 

A peu près au milieu du mur de fond du hall, s’ouvrait un large couloir menant vers un petit jardin intérieur, avec un joli jet d’eau, derrière lequel se situaient nos deux énormes réfectoires.

 

Avant l’entrée de ce hall, sur la gauche, il y avait l’entrée de l’espace toilettes du premier cycle[7]  et, encore plus à gauche, un premier accès aux escaliers menant aux étages et aux dortoirs. A l’autre bout, à droite et éloignées de près de quarante mètres, se situaient les toilettes du second cycle, ainsi qu’un deuxième accès aux escaliers.

 

C’est dans cet immense hall que, plusieurs fois par jour, était organisée la quasi-cérémonie de l’alignement des rangs et de la marche par deux, vers les classes après chaque récréation, vers le réfectoire à midi et, en fin de journée, vers les dortoirs.

 

Chaque classe avait son emplacement particulier marqué d’un petit carré peint en blanc et portant, inscrits en rouge, la lettre et le chiffre la désignant.

 

Au son de la sirène annonçant la fin de la récréation, le chef de classe, chargé pour une semaine de la tenue du registre d’appel et du journal des matières[8] venait se placer en tête de file, les deux documents officiels bien en mains, accompagné de son suppléant. Le reste de la classe venait se mettre bruyamment en place derrière, sous le contrôle visuel de surveillants de service.

 

Mais ce brouhaha ne durait que quelques secondes : De l’un des deux bouts du hall, parfois des deux à la fois, sortaient des responsables de l’administration et, les yeux fermés certains d’entre nous étaient capables de deviner, selon la vitesse d’extinction des chuchotements et la qualité du silence qui s’abattait, quel était celui qui, d’un signe discret de la tête, allait permettre aux surveillants, d’enclencher la marche des élèves…

 

Lorsque, plusieurs fois par semaine, apparaissait Monsieur El Féni ou Monsieur Chlioui, tous, nous nous figions immobiles et droits, comme des soldats au garde-à-vous, dans un silence absolu, tous, élèves enthousiastes mais disciplinés, surveillants attentifs et ouvriers écrasés par cette manifestation solennelle de respect.

 

Durant ma vie, j’ai connu divers rassemblements solennels, en présence de hauts responsables, de ministres et de présidents de la république. Mais, même Bourguiba, qui terrorisait certains de ses ministres, surtout vers la fin de son règne, même lui, n’obtenait cette profondeur de silence, qu’à l’occasion des cérémonies commémoratives de deuil, le motif essentiel du silence étant alors le respect manifesté à la mémoire de martyrs et de héros.

 

Notre propre silence était lui, mixé d’amour, quasi filial, et de profond respect envers ces hommes de cœur qui, nous en étions pleinement conscients, s’efforçaient de faire de nous, des hommes valeureux.

 

Pour l’écrasante majorité d’entre nous, ils y sont pleinement parvenus, qu’ils en soient ici modestement, mais solennellement, remerciés et que Dieu leur accorde Miséricorde et Paix !

 

***

Joyeuses ripailles et jeune patriotisme.

 

Vous l’avez compris les ripailles s’organisaient aux réfectoires où nous nous déchaînions scandant des chants, parfois patriotiques, plus souvent populaires et très occasionnellement orduriers à l’intention d’un surveillant coupable à nos yeux d’excès de zèle dans cet espace, par définition, convivial et joyeux.

 

Nous nous installions par table de huit, table à composition prédéterminée par l’administration en début d’année, avec la quasi-obligation pour chacun, de rester à la même place, pendant toute l’année.  

 

Cette obligation était peu observée, dès le second trimestre, les surveillants laissaient faire, et n’intervenaient qu’à l’occasion de rares litiges. Chaque table avait son chef, plus ou moins autoproclamé parmi les plus gourmands, et qui s’essayait  parfois, à abuser de sa qualité, pour s’octroyer les meilleurs morceaux de viande et les meilleures parts de dessert. Il se faisait assez rapidement rabrouer par les autres et une certaine démocratie conviviale finissait par s’installer pour la gestion de chaque table.

 

Certains élèves se chargeaient de temps à autre de suppléer les ouvriers de service, en distribuant eux-mêmes les plats communs habituellement portés à chaque table, sur des chariots roulants.

 

Je ne sais plus pour quelle raison, on nous faisait interdiction de consommer de l’harissa ; mais, chaque nabeulien, sans exception, en avait sa réserve personnelle et nous en assaisonnions copieusement les plats qui, à défaut, nous paraissaient insipides et immangeables. Au fil des semaines, les autres élèves, étant intéressés par notre condiment rouge, nous étions courtisés et invités à  nous installer parmi eux…

 

Déjà en 1954, mais davantage en 55, des chants patriotiques et des discours enflammés fusaient qui nous occupaient pendant quelques minutes avant les repas : et c’est à l’intérieur de ces réfectoires que fut organisée notre participation à l’accueil triomphal réservé le 1er juin 1955 par la population à celui, qui, déjà combattant suprême s’autoproclamera peu après, seul et unique libérateur du pays (combattant solitaire), pour encore plus tard, non satisfait d’avoir exercé un pouvoir absolu quasi-royal, durant près de 16 ans, n’hésita pas à franchir le Rubicon et à se faire proclamer président à vie [9], donnant, par là même, libre cours à la surmultiplication des nombreux abus de sa cour….

 

Je ne me souviens plus exactement comment, ni précisément avec qui, j’avais fait le déplacement de Khaznadar à Tunis  en ce 1er juin 55; je me revois simplement coincé par la foule contre un pilier des arcades du Magasin Général, juché, pour mieux voir, sur une caisse de cireur abandonnée. Après plus d’une heure d’attente, le futur nouveau maître du pays apparut, caracolant sur un cheval apeuré par le fleuve humain hurlant qui le charriait littéralement, en même temps que son cavalier raide comme la justice, sur son dos luisant de sueur.

 

En réaction aux hurlements hystériques de la foule, et ayant perçu l’éclair bleu acier des yeux, ainsi que le masque de froide détermination du cavalier, j’eus le sourd pressentiment que j’avais en face de moi, un autre candidat pour le rôle nietzschéen du surhomme, antinomique, par essence, de la masse qui le portait comme un troupeau de bipèdes.

 

J’étais inexplicablement mal à l’aise au milieu de cet enthousiasme débridé, et quelque chose, en mon moi profond, me disait que cet homme allait, peut-être, faire beaucoup de bien, mais qu’il allait, sûrement, faire davantage de mal.

 

Malgré la chaleur de ce mois de juin, j’en eus froid dans le dos, je pressentais que, mu par la volonté de puissance qu’il dégageait et, trop sûr de pouvoir réaliser pleinement l’idéal d’indépendance, de créativité et d’originalité, nécessaire à ce concept de surhomme, Bourguiba, tout comme Jules César et Napoléon Bonaparte,[10] ne manquera pas d’oublier, au fil des années de pouvoir, que la créativité et l’originalité (composantes sine qua non de ce concept), sont synonymes, non pas seulement de pouvoir sur les autres, mais également et surtout, de pouvoir sur soi et de capacité à se remettre en question…

 

Mais, j’étais alors loin de me douter que je ne tarderai pas à ressentir, dans le vif de ma  chair, les effets prémisses[11] du vrai bourguibisme,  s’abreuvant à la source de la dictature dans laquelle versera Jules César et à celle du despotisme de Napoléon, et que, ce sera-là le début du long et chaotique parcours, du Combattant, d’abord suprême, ensuite, de plus en plus,  solitaire ! 

 

Six mois plus tard, mon père, certain d’avoir servi son pays en vrai patriote, s’attendait à être promu. Il avait été avisé que le décret beylical le confirmant dans les fonctions de Gayed, qu’il exerçait par intérim depuis un moment, était sur le point d’être publié.

 

Mais Bourguiba ne l’entendit pas de cette oreille, il décida que les responsables régionaux exerçant au sein de l’administration du royaume, étaient tous des traîtres, et il en radia un certain nombre de la fonction publique, en mettant à la retraite d’office, un autre contingent, dont mon père fit partie.

 

Et les protestations des responsables locaux du destour, qui connaissaient le patriotisme de mon père, n’y firent rien.

 

Cette mise à la retraite de mon père, qui n’avait alors que 45 ans, équivalait en fait à une mise au chômage jusqu’à l’âge de 60 ans, puisqu’il ne pouvait toucher aucun millime jusque là, sur sa maigre pension !!!  

 

Mahmoud Messaadi[12] devait déclarer, quelques temps après à mon père, qu’il s’était lui-même efforcé d’éclairer Bourguiba et son entourage sur le courage et le patriotisme de mon père qui brava la mort pour défendre les manifestants à plusieurs reprises, mais que, personne n’avait voulu l’entendre. Bourguiba lui aurait même déclaré, rouge de colère, « je les connais, je les ai vus à l’œuvre à Mistir, et ailleurs, ce sont tous des vendus et des traîtres…» 

 

Je reviendrai plus bas, plus longuement, sur cette mise en disponibilité injuste, mais pour l’heure, venons en au dernier chapitre de Khaznadar et parlons de ses dortoirs.

 

***

 

 

Enurésie.

 

Lorsqu’en octobre 1952, le contingent nabeulien des admis à Khaznadar prit pied à son internat, la séparation brutale avec les parents et le manque flagrant de maturation affective, conjuguée, pour certains, avec une trop grande laxité musculaire, générèrent un bon nombre de troubles mineurs du comportement dans nos rangs ; certains parmi nous, se mirent inexplicablement à bégayer par intermittence, d’autres se consolèrent en s’empiffrant, au réfectoire et ailleurs, comme de véritables boulimiques et d’autres encore, peut-être plus nombreux, se surprirent à faire pipi au lit. Ce fut mon cas.

 

Contrôlant mal mes sphincters depuis ma prime enfance, il m’était arrivé, en rentrant alors d’école, à l’âge de six ou sept ans, de ne pas pouvoir me retenir, et de faire mes besoins dans ma culotte, alors que je n’étais plus qu’à quelques mètres de chez moi.

 

J’avais été également énurétique, faisant pipi au lit par intermittence et parfois plus régulièrement, entre quatre et neuf ans, mais encouragé par ma mère et réveillé la nuit, plusieurs fois, par Kmar qui me portait le pot au lit, j’avais cessé de faire pipi au lit, dès l’âge de dix ans et je croyais en avoir fini, avec cet handicap.

 

A peine une semaine après mon débarquement à Khaznadar, je me remis à faire abondamment pipi  au lit, au point où je devais m’astreindre à me réveiller avant mes camarades, pour éponger l’urine qui avait traversé draps et matelas et qui formait, chaque matin, une large flaque odorante, sous mon lit.

 

Au fil des jours et des semaines, je remarquais, que je n’étais pas seul, à éponger discrètement le pipi et que, plusieurs camarades, dont trois autres nabeuliens, exécutaient le même nettoyage matinal.

 

Quelques temps après, je constatai que mon matelas et mon drap inférieur, que je m’étais accoutumé à retrouver largement humides au coucher, étaient quasiment secs et, parfois même, je trouvais un drap propre qui ne m’appartenait pas, dans mon lit, lit qui était fait de meilleure façon que je ne l’avais quitté, avant de descendre, au réfectoire, de bon matin.

 

Heureux, mais intrigué  par ce petit miracle, je décidai un jour d’en avoir le cœur net et de découvrir qui me venait ainsi au secours, en me rendant ce précieux service.

 

Après le petit déjeuner et, avant d’aller à l’étude matinale pour une demi-heure, je m’éclipsai et remontai à pas de loup au dortoir où je surpris un ouvrier en blouse grise, en train de défaire ma literie.

 

Il sursauta à mon bonjour interrogateur et, me reconnaissant, il me sourit d’un air gêné et m’expliqua, que papa lui avait fait recommander de me rendre ce service pour m’éviter, de tomber malade à dormir sur un matelas mouillé ou encore, de me faire renvoyer de l’internat, si mon énurésie venait à être découverte.

 

Les dortoirs de Khaznadar étaient vastes et bien ensoleillés et leurs fenêtres, ouvrant au sud-est, avaient des rebords assez larges sur lesquels mon bienfaiteur avait pris l’habitude d’exposer à sécher mes draps et matelas, dès que nous descendions prendre le petit déjeuner ; et il revenait refaire mon lit, juste avant de rentrer, à la fin de son service, vers 16 heures…

 

Tout confus de lui être redevable, je ne sus pas le remercier convenablement et je me sauvai sans demander mon reste. Fort heureusement pour moi, un autre miracle survint :

 

Une semaine après, subitement, je ne faisais plus pipi au lit.

 

Etait-ce la honte de me sentir assisté et dépendant d’autrui ? Etait-ce la crainte, quelque peu tardive, du renvoi et du scandale qui n’aurait pas manqué de causer du chagrin à mes parents ?

 

C’était probablement l’effet thérapeutique de ces deux sentiments, à la fois, qui eut raison de mon énurésie juvénile !

 

J’ai aujourd’hui plus 65 ans, je ne suis pas incontinent et Dieu fasse que,  jamais, je ne le devienne!

 

***

 

Lectures clandestines... 

 

Toutes les sixièmes étaient rassemblées dans un même dortoir et il en allait de même pour les dortoirs des autres classes, chacun étant réservé à un niveau particulier. Outre nos lits simples,[13] nous avions chacun une petite table de nuit à notre gauche et un court, mais assez vaste, placard servant à ranger nos effets d’usage courant, tels que cape de bains, serviettes, pyjamas, savon, brosse à dents et autres, provisions de bouche et biscuits…

 

Nous avions par ailleurs, chacun, un grand casier métallique dans lequel nous enfermions nos costumes, chaussures et couvertures en laine ; le gros du linge de rechange, tels que tricots, chemises, chaussettes, draps et autres, était entreposé dans la lingerie qui en assurait le lavage et le repassage. Ces casiers étaient logés à une extrémité du dortoir où était aménagé un espace vestiaire comportant un renfoncement où nous entassions nos valises vides, dûment étiquetées ; à cet endroit, il y avait également une deuxième   marquée « accès de secours» que nous ne devions emprunter, qu’en cas de danger.

 

En accédant au dortoir par l’accès principal, ouvrant à deux battants, l’on trouvait, légèrement en retrait, trois marches qui conduisaient à la loge de surveillance, surélevée et cloisonnée d’une large baie vitrée entrecoupée d’une fenêtre sans volets. Cette loge surplombait l’espace réservé à nos lits, formant  ainsi une espèce de promontoire, à partir duquel, le surveillant de service pouvait contrôler notre vie nocturne...

 

Outre un lit, deux tables de nuit, une table de travail munie d’une lampe et deux placards de rangement, cette loge comportait un tableau de bois avec une dizaine d’interrupteurs que le surveillant actionnait pour allumer et éteindre les éclairages des divers espaces quadrillés du dortoir et des couloirs et vestiaires attenants.

 

Il nous accordait une dizaine de minutes pour mettre nos pyjamas, aller faire pipi dans les toilettes du couloir et nous brosser les dents avant de nous crier à travers sa petite fenêtre intérieure : « extinction des lumières dans une minute ! »

 

Durant la première année d’internat, étant obligé de me lever à l’aube pour effacer  toute trace de pipi et ayant eu une journée harassante chargée de plusieurs minis matchs de basket, j’étais tellement fatigué à l’extinction des lumières que je sombrais tout de suite dans un sommeil profond.

 

Mais les années d’après, je pris l’habitude de me munir, comme certains de mes camarades, d’une lampe de poche que j’allumais alors, sous les couvertures ramenées au-dessus de ma tête, pour éclairer les pages d’un roman ou d’une pièce de théâtre, que je dévorais, à une vitesse incroyable.

 

J’étais devenu tellement bon en vocabulaire et en grammaire, que la phrase commencée, je savais, 9 fois sur dix, quels étaient les termes et les tournures qu’allait employer l’auteur du roman et c’est tout juste, si je prenais quelques secondes pour boucler la phrase et passer à la suivante. Pour les pièces classiques et les traités didactiques ou philosophiques, je prenais mon temps pour déguster et m’imprégner pleinement.

 

J’étais ainsi tellement vorace en matière de lectures nocturnes, et de surcroît mal éclairées, que je parvins, au bout de trois ans, à multiplier par deux le degré de ma myopie, ne m’endormant qu’après une heure et demie de lecture clandestine, ayant été, parfois obligé entre-temps, de changer la pile de ma lampe, devenue vacillante en cours de lecture…  

 

Inutile de préciser que je n’étais pas seul à avoir cette activité nocturne que notre surveillant faisait, parfois, semblant de n’avoir pas remarquée, pensant, à juste titre pour certains, qu’il s’agissait de révision de cours importants. D’autres occupations, moins innocentes, pouvaient aussi quelques fois, prendre place.

 

Mais leurs entrepreneurs se gardaient bien d’utiliser alors, toute source de lumière pour y vaquer…    

 

…Ronflements fictifs et vraies déviations.

 

Un soir, l’un de nos surveillants, faisait comme d’habitude sa tournée de contrôle, en déambulant à pas feutrés, au milieu du large couloir séparant nos deux longues rangées de lits. Il fut intrigué par des ronflements particulièrement appuyés et il s’approcha du lit d’où ils provenaient. Il avait probablement voulu rectifier la position de la tête du ronfleur, pour libérer sa respiration et, à tout le moins, mettre une sourdine à ses ronflements, mais en soulevant la couverture censée recouvrir la tête du ronfleur, il eut la surprise de découvrir, non pas une seule tête, mais deux !

 

Les deux zigotos, s’étant aperçus de la descente du surveillant de sa loge, à une heure où, parait-il, il avait l’habitude de dormir profondément, avaient cru bon de simuler de ronfler pour lui faire croire que l’occupant du lit était dans les bras de Morphée.

 

Mal leur en a pris et, à vouloir se croire trop malins, ce fut dans les bras l’un de l’autre, qu’il les surprit.

 

C’était durant la classe de cinquième, ils avaient autour de 13/14 ans et aucun des deux, ne pouvait prétendre avoir trop peur pour dormir seul.

 

Cela se passait au mois de mai ou juin et ils ne pouvaient, non plus s’aventurer à déclarer, qu’ils avaient froid et vouloir se réchauffer mutuellement, en toute innocence…

 

Je ne sais plus vraiment comment cette histoire sordide s’acheva, mais cela importe peu, parlons plutôt d’autre chose.

 

***

 

Douches défectueuses et bain maure.

 

Il était prévu par le règlement intérieur de l’internat que, chaque matin au réveil, nous devions passer à l’espace de lavabos collectifs où nous avions à nous frotter énergiquement le cou et le front, les bras et les aisselles, les genoux et les pieds, à l’eau froide et au savon de Marseille, sous l’œil vigilant du surveillant de service, qui passait plutôt son temps à nous houspiller pour aller plus vite, se souciant peu, de l’effet réel de nos ablutions.

 

Le règlement faisait également obligation à l’administration de nous faire bénéficier chacun, d’une douche chaude de 7 à 10 minutes par semaine pour nous permettre de nous laver plus sérieusement le corps, et éviter de nous laver les cheveux à l’eau froide, ce qui nous était interdit par ledit règlement, pour notre bien, (ce bon règlement voulant nous éviter l’angine à répétition, qui était l’une de mes affections préférées à cet âge.)

 

Las, trois fois hélas, au bout de deux ans, les douches flambant neuves sous lesquelles nous nous glissions avec délices dans notre fameux local lavabos, rendirent l’âme ; et leur système de chauffage résista, jusqu’à la mort, (c’est le cas de le dire), à toute velléité de réparation.

 

Aussi, l’administration prît-elle la décision de nous faire royalement bénéficier, d’une séance de bain maure, une fois tous les quinze jours, voire une fois par mois.

 

Cela se passait de nuit, après les cours et l’étude, qui elle, se prolongeait au-delà de 19 heures et, c’est en rangs serrés et en chahutant que, par groupe de trois ou quatre classes à la fois nous nous rendions à un bain maure sis au Denden et appartenant à l’oncle de mon camarade nabeulien, Féhri El Kouche, dont la famille possédait un autre hammam à Nabeul.

 

Cette séance de bain maure, à laquelle les surveillants ne prenaient généralement pas une part active, hésitant à exposer leur anatomie à nos regards inquisiteurs et se contentant de nous attendre dans le café voisin, se transformait souvent en bataille de seaux d’eau, chaude ou glacée, selon le degré de méchanceté ou d’inconscience des belligérants.

 

Mais, c’était toujours l’occasion de chants entonnés à tue-tête et de plaisanteries friponnes consistant, le plus souvent, à se mettre à deux ou trois pour confisquer la fouta[14] de l’un ou l’autre de nos camarades, et à l’obliger ainsi, à chercher désespérément à cacher sa nudité, le plus souvent en plongeant dans l’un des bassins d’eau, brûlante ou glacée, ce qui, dans les deux cas, était très peu réjouissant ! 

 

Nous prenions quand même le temps de nous décrasser en profondeur et c’est, tout propres, éreintés et affamés que nous retournions au lycée, silencieux, en avalant un maigre sandwich que l’on nous avait préparé, pour la circonstance, nous ayant privé au préalable du dîner, pour nous éviter d’éventuelles indigestions, et échouant lamentablement à nous rassasier par la suite, tout en se donnant bonne conscience, par la distribution des ces malheureux casse-croûtes.

 

***

 

 

 

Amourette malheureuse et renvoi de l'internat.

 

Ces séances de hammam se pérennisèrent, le projet de réparation des douches ayant été définitivement abandonné et la dernière fois que j’en bénéficiai, précéda mon renvoi de l’internat d’une quinzaine de jours.

 

J’étais alors en seconde, j’étais capitaine de l’équipe cadette de basket scolaire et je jouais par dérogation spéciale, en régime double surclassé, en équipe civile senior à  la Zitouna, ma mésentente avec mon professeur et entraîneur, ayant été « oubliée.»

 

J’avais alors quelques fans qui venaient me voir jouer et applaudir mes prouesses.

 

Je m’aperçus vite que parmi ces admirateurs, une jeune fille d’une vingtaine d’années semblait me coller aux basques, venant assister à tous mes matchs, applaudissant mes paniers réussis et cherchant visiblement à attirer mon attention. Elle finit par m’aborder un jour à la fin d’un match scolaire au parc des sports, accompagnée de l’un de mes copains, externe, habitant au Bardo.

 

Elle se hâta ainsi de m’apprendre en vrac, qu’elle se prénommait Jélila, qu’elle parlait mal l’arabe étant de mère française depuis longtemps divorcée, qu’elle avait 21 ans, qu’elle tenait un salon de coiffure au Bardo dans la rue même où habitait le copain qui me l’avait présentée et que, surtout, elle était mon admiratrice, fervente.

 

J’avais bien entendu compris que notre rencontre n’avait rein de fortuit, m’étant aperçu depuis longtemps de son manège, mais j’étais assez flatté de constater que j’intéressais une jolie fille, plus âgée que moi, de quelques années !

 

De fil en aiguille, la rencontre préméditée, se transforma en amourette, puis en liaison, elle, sachant exactement ce qu’elle voulait et, moi, peu enthousiaste, mais néanmoins consentant à me laisser initier aux joies et aux plaisirs de l’amour charnel pour lequel j’étais pour ainsi dire vierge d’expérience, n’ayant eu jusque-là que quelques furtives étreintes de bonnes de ma famille élargie ou quelques baisers volés à de vierges mi-effarouchées, mi-consentantes, mais toujours prudes, ce qui était de bonne guerre, s’agissant de filles de bonnes familles.

 

Jélila était très jolie, mais par trop entreprenante, voire envahissante, elle avait des allures à la Brigitte Bardo. Et au bout d’un certain temps, ne se satisfaisant plus de nos rencontres hebdomadaires du samedi ou du dimanche, le mois de ramadan venu, elle s’enhardit à venir me rendre une visite inopinée au lycée,  juste après la rupture du jeûne, ayant appris que nous disposions, en ce moment de début de soirée, d’une heure pleine de récréation, avant que nous ne rejoignions la permanence, pour la séance d’étude du soir.

 

Elle m’avait apporté des zlébias[15] que j’aimais bien, et m’avait fait appeler par mon copain externe, qu’elle avait convaincu sans trop de peine à l’accompagner jusqu’au lycée.

 

En allant à sa rencontre, je m’aperçus, en m’en approchant de près, qu’elle s’était déguisée en jeune homme, enserrant ses cheveux dans un bonnet de laine et portant jeans et pull ample, ce qui lui donnait des allures de cow-boy ; l’obscurité aidant, personne ne pouvait deviner qu’il s’agissait d’une fille. 

 

Je l’entraînai néanmoins vers le terrain de basket, assez éloigné du hall éclairé et où était rassemblée la majorité des élèves ; j’étais crispé par la crainte qu’un surveillant ou l’un des gardiens de nuit, ne reconnaisse en elle la femelle possessive, d’autant plus qu’elle faisait montre de velléité amoureuse ; je la freinai, lui montrant clairement que j’étais plutôt dérangé par sa visite, mais au moment de nous quitter, qu’elle retarda jusqu’à la deuxième sonnerie, je ne pus la convaincre de partir, qu’avec mon consentement forcé, à ce que nous nous nous rencontrions le surlendemain, même endroit, même heure!  

 

C’est ainsi que, ses visites nocturnes se répétant, et mes craintes et ma prudence fondant, à la chaleur de ses caresses et sollicitations, un gardien, nous ayant déjà repérés depuis une semaine et s’étant fait accompagner par un surveillant, pour le constat de ce qu’il avait pris pour une relation homosexuelle, les deux compères d’un soir, nous surprirent en pleins préliminaires avancés, à l’intérieur du vestige d’un cabanon situé à la toute extrémité de la barrière du lycée, presque en dehors, de la limite de leur juridiction scolaire.  

 

En nous éclairant de leurs lampes de poche, les deux bonshommes eurent la surprise de reconnaître une fille en mon partenaire ;  ils avaient préalablement convenu de ce qu’ils allaient empoigner chacun son homo par le col, et de nous traîner jusqu’à l’administration. Mais décontenancés par cette présence féminine à laquelle ils étaient loin de s’attendre (Khaznadar étant alors exclusivement masculin), ils eurent un bref instant d’hésitation sur l’attitude qu’il convenait de tenir, en nous fixant tout pantois, d’un air dubitatif.

 

Cette hésitation si brève fût-elle, suffit au sportif d’élite que j’étais alors et à ma leste compagne, pour piquer un sprint, traverser d’un bond la voie ferrée des tramways, rejoindre la route menant vers le Bardo et continuer à cavaler, avec à nos trousses, un surveillant et un gardien, aux réflexes trop lents et au souffle trop court... Nous eûmes vite fait de les distancer, irrémédiablement.

 

Bien entendu, ils m’avaient identifié. Bien entendu, je fus traduit sous quinzaine en conseil de discipline. Bien entendu, je maintins, dur comme fer, au cours de ma comparution, que ma compagne et moi étions en dehors de l’espace propre du lycée et que, si j’étais coupable de quelque chose, aux yeux des membres du conseil, c’était juste d’avoir quitté cet espace, de quelques mètres, sans autorisation. Et bien entendu, je fus renvoyé de l’internat par un Conseil qui ne parvint, bien entendu, jamais, à me faire déclarer l’identité de ma partenaire…

 

Mais, entre Jélila et moi, quelque chose s’était cassée.

 

Je reportai, injustement, sur elle et sur elle seule, la responsabilité de ce renvoi d’un établissement que j’avais appris à aimer ; et dans lequel, je vivais des succès notoires, tant scolaires, que sportifs.

 

En ramassant, armes et bagages, pour rentrer à Nabeul pour les vacances de fin de trimestre et sachant pertinemment que je n’allais plus revenir à Khaznadar, je me surpris à pleurer à chaudes larmes.

 

J’avais alors dix sept ans, non révolus, et je suis convaincu que ce serait en réminiscence inconsciente et comme en écho de cet instant précis, qu’au fil du périple de mon existence, chaque fois que j’eus à devoir quitter un endroit de vie (ou à devoir boucler une étape attachante), j’allais me mettre à ressentir, le même regret anticipé et la même impression de paradis perdu, qui feraient alors que, seul ou en présence de proches, quelques fois surpris, les mêmes larmes nostalgiques de douleur exquise[16] et silencieuse, allaient se mettre à couler de mes yeux, à chaque escale, un peu plus, fatigués…

 

***

 

[1] Petits hôtels populaires, voire miséreux, dans lesquels se réfugiaient les petites gens de l’intérieur lors de leur montée à Tunis pour y passer quelques jours et dans lesquels divers élèves  et étudiants de la Zitouna, originaires de l’intérieur du pays, étaient contraints d’habiter, pour le loyer bon marché de leurs chambres, par ailleurs souvent partagées.

 

[2] Pour des raisons insoutenables, quoique diversement expliquées.

 

[3]  Ce passage a été rédigé en 2005.

 

[4] Allez !

 

[5] En énumérer la liste entière, aurait été fastidieux pour moi et peut-être ennuyeux pour certains des lecteurs qui ne les connaissent pas forcément. Que ceux que j’ai oubliés ou omis de citer me le pardonnent…Ainsi que leurs éventuels proches ou descendants qui d’aventure auraient accès à ces bribes rétrospectives !

 

[6] Mon bien aimé coéquipier, fabuleux joueur de basket qui alignait les paniers avec une régularité et une adresse époustouflante, au sein des équipes tant scolaires que civiles, auxquelles ensemble nous avons appartenus. Il fût  à ma connaissance le premier à décéder parmi nous, en 2004. Il nous laisse orphelins de son amitié, pour avoir attrapé une saloperie de microbe inconnu au sein du laboratoire de biochimie qu’il dirigeait à la faculté des sciences de Tunis, en sa qualité de professeur chercheur émérite ; Allah Yarhmek ya Mohamed !

 

[7] Les « espaces toilettes » des deux cycles avaient été conçus éloignés l’un de l’autre pour tenter d’éviter une contagion trop rapide des élèves plus jeunes, de ce qui devenait, déjà alors, à la fois, la mode et le mode d’affirmation, pour les plus blasés : Fumer, cigarette sur cigarette. Cette précaution, éminemment pédagogique dans l’intention des concepteurs, ne servit pas à grande chose dans les faits, ces deux espaces se transformant inexorablement, l’un et l’autre, en fumoirs clandestins, les plus timorés des jeunes initiés, s’enfermant à l’intérieur des cabines et s’asseyant sur les cuvettes, pour mieux masquer leur infraction suffocante. 

 

[8] Journal sur lequel chaque professeur devait porter le jour et l’heure, ainsi qu’un court résumé, de son cours.

 

[9] En 1971.

 

[10] Auxquels, il ne manquera d’ailleurs pas de se comparer quelques fois, se déclarant être, d’autres fois, un Jugurtha qui a réussi (à l’inverse, de ce célèbre roi de Namibie qui, vaincu par le Romains, mourut en prison…)

 

[11] En paraphrasant Aristote et ses prémisses, on pourrait dire : 1-Tous les révolutionnaires sont portés, par leur certitude  d’être seuls dans le vrai, à se transformer en dictateurs et en tyrans, pour le bien de la société qu’ils entendent transformer. 2-Bourguiba qui, comme Jules César, Napoléon, et autres Robespierre et Saint-Just, a été à ses débuts, comme les autres (révolutionnaire par circonstances), finira, inexorablement, par devenir dictateur et tyran, tout en restant certain de son bon droit et de son amour incommensurable pour le peuple qu’il entend émanciper, fusse par la force.

 

[12] Alors professeur d’arabe dont le père avait été plusieurs fois humilié par les colons de Tazarka avait été défendu et protégé par Si Hmeïda, mon père qui avait, par deux fois, empêché son emprisonnement injuste. Mahmoud  Messaadi avait par ailleurs été témoin du comportement exemplaire de Si Hmeïda vis-à-vis des soldats et du contrôleur civil français, lors des événements de Tazarka, son village natal.

 

[13] Les dortoirs étaient suffisamment vastes pour que ce ne soient pas les lits superposés, que j’ai rencontrés plus tard dans les auberges de jeunesse et dans d’autres internats…

 

[14] Serviette  que l’on enroule autour des reins et du haut des cuisses à l’intérieur du bain.

 

[15] Gâteaux au miel traditionnels, vendus, notamment durant le mois de ramadan par les marchands de beignets qui les confectionnent en faisant couler, à travers un petit trou aménagé au centre d’une boite, une pâte au miel à laquelle ils impriment des circonvolutions plus ou moins croisées, ce qui donne au gâteau une forme rappelant celle d’une petite passoire… Ces gâteaux étaient tellement appréciés par les Beys de Tunis, que certains d’entre eux (Moncef et Lamine Bey notamment) en faisaient acheter chaque année des dizaines de kilos, chez feu Gueddour Ennajar, un maître pâtissier de Nabeul réputé, comme ses ancêtres, pour l’excellence de sa pâte et la beauté artistique de son produit… 

 

[16] Je dois rappeler ici à la génération montante qui ne maîtrise plus vraiment la langue française que la douleur exquise est celle que l’on ressent, parfois chez le dentiste qui, vous triturant les gencives sans violence ne vous fait que très légèrement mal, mal auquel on prendrait presque plaisir ; c’est à peu près la même douleur agréable que vous inflige un partenaire vous aidant à augmenter l’amplitude de vos bras en les tirant lentement mais continuellement vers l’arrière, tout en calant votre dos de sa jambe pour vous empêcher de compenser vote étirement musculaire…

 

 

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 17:24

Khaznadar joue les 1eres prolongations dans ma mémoire.

 

Le deuxième professeur de lettres que je connus fut Monsieur Charmant, c’était un Français à l’esprit quelque peu ringard, il était pervers et partial à l’envi, contrairement à ce que son nom aurait pu laisser entendre.

 

En cette année de 4ème, (l’année d’orientation), où nous étions censés avoir  opté pour une section spécialisée, j’avais d’abord choisi la branche classique avec pour matières principales, le grec, le latin, le français et l’arabe.

 

Mais, au bout d’une semaine, je réalisai que, n’étant déjà pas très fort en arabe, j’allais être aussi handicapé par le grec auquel mon esprit semblait être hermétique et, les cours étant encore très peu avancés, j’obtins de l’administration, grâce à l’insistance de mon père, d’être réorienté en section B, avec les mêmes matières, hormis le grec. 

 

Monsieur Charmant ne me pardonna jamais cette désertion et, étant le principal professeur de lettres des deux sections, il me déclara la guerre dès le début de l’année :

 

« Monsieur Haouet, vous n’avez pas eu le courage de vous astreindre à l’étude du grec, renonçant ainsi à la plus belle des langues, vecteur de toutes les civilisations. Vous auriez mieux fait de renoncer aussi au latin et au français, car je doute fort que vous soyez en mesure d’en apprécier la quintessence ou même d’en comprendre la structure. » 

 

Il allait de fait s’employer à me prouver que j’étais médiocre, et en français, et en latin !

 

Parmi mes camarades de classe de 4ème, certains avaient appartenu à la même 5ème ou à la même 6ème que moi et nous connaissions bien nos forces et nos faiblesses respectives.

 

Aussi quelle ne fut ma surprise lorsque, au fil des semaines, je constatais que des camarades, assez faibles en français, obtenaient des 12 ou 13/20, alors que je ne réussissais pas à avoir la moyenne et que j’écopai même plusieurs fois d’un 07/20 !!!

 

En latin, c’était pire encore, en comparant mes copies avec celles de mes camarades, je m’aperçus à maintes reprises, que des ‘fautes’ signalées sur la mienne, en tant que telles, n’étaient pas avérées sur celles de mes camarades, et que, des copies sensiblement équivalentes, étaient sanctionnées d’un 05/20, lorsqu’il s’agissait de la mienne propre et de, 13 ou 14/20, lorsqu’il s’agissait de celles d’autres élèves.

 

Bien entendu, Monsieur Charmant devant ces incohérences flagrantes, trouvait de fausses excuses, lorsqu’il consentit, une ou deux fois, à écouter mes protestations ; mais très vite, il refusa de le faire déclarant « qu’il n’avait pas de temps à perdre et que je n’avais qu’à changer de classe si je n’étais pas content des évaluations qu’il faisait de mes carences… »

  

Monsieur Charmant, qui était aussi partial et injuste, que pervers et sadique, recourait par ailleurs au châtiment corporel, qu’il prenait cependant la précaution de déguiser, compte tenu de notre âge et de notre statut de lycéens.

 

En se pavanant entre nos tables, un gros ouvrage de latin ou une règle à la main, il s’arrêtait souvent à celle que je partageais alors avec un autre nabeulien, Sadok Gh.

 

Il avait le vice d’inventer n’importe quelle excuse en examinant les notes que nous prenions, pour abattre violemment son ouvrage de latin sur le crâne de Sadok, l’assommant à moitié et quelques fois davantage…

 

D’autres fois, toujours en me défiant du regard, comme pour me pousser à la révolte, il s’appliquait à lui arracher des touffes de cheveux qu’il amenait à ses yeux pour les examiner, tout en continuant à psalmodier son texte de latin.

 

Sadok qui était excessivement timide, souffrait en silence ; et un jour, c’est moi qui n’en pus  plus, il faut dire que la journée avait déjà bien mal commencé pour moi.

 

Ayant remis une copie de français que Monsieur Maamri aurait sanctionnée au moins d’un 15/20, Monsieur Charmant me la rendit avec un 08/20, avec en outre, un commentaire délibérément ironique et provocateur, tracé négligemment en rouge sur la marge : « Mais vous faîtes des progrès monsieur Haouet, il y a peut-être de l’espoir… » 

 

Une demi-heure plus tard, il s’approcha sournoisement de Sadok et, pour une raison futile et grotesque, il lui attrapa l’oreille et se mit à la tirer vers le haut, en lui disant : Mon ami Sadok, mon ami Sadok, mais vous allez devenir bossu, à force de vous courber sur votre pupitre, redressez-vous mon ami, redressez-vous !! Et ce, tout en lui tordant de plus en plus méchamment l’oreille qu’il avait fermement empoignée.

 

Sadok, les larmes aux yeux, gémissant et tentant d’amoindrir sa douleur, accompagnait de la tête le mouvement imprimé à son oreille, en implorant qu’on la lui lâchât.

 

Hors de moi, je bondis sur mes pieds et, faisant rapidement le tour de la table, je repoussai violemment notre charmant bonhomme, lui criant à la face : « Mais vous êtes fou, sadique et dangereux, il faudra aller vous faire  soigner. »

 

A moitié surpris par ma réaction, qu’il semblait vouloir provoquer, et battant précipitamment en retraite, Monsieur Charmant se dirigea vers son bureau, ramassa ses effets et sortit de la classe, non sans m’avoir lancé un sourire moqueur avec l’air de me dire, « j’ai fini par vous avoir ».

 

Deux minutes après, alors que nous étions trois ou quatre élèves à entourer Sadok et à le consoler, tout en examinant son oreille meurtrie, Monsieur Charmant revint affichant un air triomphal, accompagné du censeur, Monsieur Naceur Chlioui.

 

Réagissant au quart de tour, je pris les devants à une vitesse qui les laissa tous les deux pantois : « Je suis désolé d’avoir été insolent Monsieur Charmant et je m’en excuse, mais avouez que vous alliez lui arracher l’oreille. »

 

Monsieur Chlioui,  auquel Monsieur Charmant s’était bien gardé d’expliciter le contexte de « l’agression dont il venait d’être victime de ma part », s’approcha de Sadok et, à la vue de son oreille quasi-sanguinolente, se retourna vers le professeur en lui demandant de bien vouloir faire son rapport, en vue de ma traduction en conseil de discipline. Et il ajouta à mon adresse, prenez vos affaires et suivez-moi !

 

Monsieur Chlioui me connaissait comme capitaine de l’équipe de basket lui ayant, par deux fois déjà, ramené une coupe en son bureau. Il me connaissait également comme récipiendaire du prix d’excellence de français en 6ème et en 5ème et, ayant rapidement compris que je n’avais qu’à moitié tort, c’est d’un air faussement sévère qu’il me demanda ce qui m’avait pris pour agresser ainsi mon professeur… 

 

M’engouffrant dans la brèche, je déballai tout : mes mauvaises notes injustifiées en français et en latin, les provocations quotidiennes et les remarques désobligeantes émanant du professeur à mon égard et j’insistai sur son comportement constamment pervers, méchant et gratuitement vexatoire, envers Sadok.

 

Monsieur Chlioui, paraissait enclin à comprendre mon attitude, mais il me confirma que je serai traduit par-devant le conseil de discipline…

 

Bien conseillé, par un ou deux de mes professeurs et par plusieurs surveillants, j’élaborai un rapport circonstancié auquel je donnai une allure ambiguë de plaidoyer réquisitoire, demandant à faire entendre des témoins neutres en la personne de plusieurs camarades et produisant surtout mes copies de français et de latin, en insistant sur mon droit d’être confronté à mon accusateur…

 

L’affaire fit grand bruit et tout le lycée en fit des gorges chaudes, professeurs, responsables administratifs et élèves confondus, plutôt agacés par le comportement du professeur, que choqués par celui de l’élève.

 

Au cours du conseil par-devant lequel je comparus une quinzaine de jours plus tard, je réitérai posément le contenu de mes écrits et demandai respectueusement à être confronté à mon professeur, rappelant que je lui avais présenté mes excuses pour mon insolence et ajoutant, avec des débuts de sanglots dans la voix, qu’il devrait lui-même avoir le courage intellectuel de me présenter les siennes pour sa partialité inexplicable et son iniquité, ainsi qu’à Sadok, pour les châtiments corporels incessants et injustifiés qu’il lui faisait subir.

 

A aucun moment je ne fus interrompu par aucun membre du Conseil et je compris que j’allais m’en tirer à bon compte.

 

J’appris plus tard que c’est Monsieur Maamri, qui était l’un des représentants du corps enseignant, qui porta l’estocade finale à Monsieur Charmant en zozotant à l’attention des autres membres du Conseil cette longue et imparable diatribe:

 

« J’ai eu Monsieur Haouet comme élève, il a toujours obtenu plus de 14/20 à ses devoirs de français ; une ou deux fois, je lui ai même accordé, avec beaucoup de plaisir, 16 et 17.

 

Je connais en lui, l’élève sportif, éveillé et franc qui ne s’est jamais montré irrespectueux. J’ai parcouru ses devoirs de français de cette année ; en mon âme et conscience j’estime que chacune de ces copies, mérite au moins un 14/20, alors qu’aucune, n’a obtenu la moyenne,  de la part de monsieur[1] Charmant.

 

J’estime par ailleurs  que le comportement de mon collègue est inadmissible et je suis bien aise de constater que, c’est plus, le comportement du professeur qu’il nous est donné de juger aujourd’hui que celui de l’élève. Et à ce propos, je reprends à mon compte le conseil que lui a donné monsieur Haouet :

 

 Ce monsieur Charmant, qui ne me paraît pas vraiment l’être, devrait réellement, aller se faire soigner !  

 

Le Conseil m’infligea un simple avertissement, alors que je pouvais être renvoyé pour un mois minimum. Monsieur Charmant fut convoqué, quant à lui, un mois plus tard à la direction centrale de l’enseignement…

 

Parmi les qualités qu’il se targuait d’avoir, il avait le travers d’inspecter nos valises à la veille des vacances, nous démontrant comment nous devrions plier nos vestes et où il fallait les placer pour éviter qu’elles ne se fripent. Il nous disait à cette occasion : « J’en ai fait et défait des valises dans ma vie, croyez-moi, messieurs, c’est ainsi qu’il faut faire »

 

Personnellement, c’est l’unique enseignement que j’ai retenu de sa part et je témoigne ici, que sa façon de faire les valises, est effectivement excellente.

 

Et je suis certain qu’il a très bien fait les siennes, lorsque, à la fin de l’année suivante, l’administration lui « accorda » sa mutation en Corse.

 

***

 

Durant les deux années qui suivirent, j’eus trois professeurs de littérature française au lieu d’un seul; les professionnels de la publicité d’aujourd’hui, n’auraient pas manqué de qualifier le fait de, trois en un.

 

Monsieur Hann assurait le service minimum, sa femme et sa fille lui prêtaient main forte pour le reste. Il se chargeait de nous faire les cours et, en bons communistes notoires qu’ils étaient, les autres membres de la famille assuraient la double, voire la triple correction.

 

Tous les trois étaient agrégés de littérature et de philosophie. Monsieur Hann enseignait à Khaznadar, sa femme et sa fille à Carnot. Chacune et chacun, corrigeait d’abord les copies des ses propres élèves, pour ensuite les soumettre à l’évaluation des autres compères.

 

Robert Hue, des années 2000, rappellerait assez la physionomie qu’avait Monsieur Hann durant les années 1954/56, y compris pour la barbe ; sauf que, plus profondément myope, Monsieur Hann fronçait bien davantage les sourcils, pour essayer de mieux voir et grimaçait, plus qu’il ne souriait.

 

Monsieur et Madame Hann qui étaient sensiblement du même âge, devaient alors avoir environ 45 ans et leur fille unique autour de 25. Monsieur et Madame étaient agrégés, depuis belle lurette et Mademoiselle sut qu’elle avait été reçue à l’agrégation, quelque temps après leur arrivée en Tunisie en octobre 1954. 

 

Cette année là, des villas, attenantes à l’espace pédagogique du lycée qui couvrait quelques 20 hectares, furent achevées ; et pour la première fois et sûrement la dernière dans l’histoire du ministère de l’éducation nationale, quelques-uns de nos enseignants furent autorisés à les occuper, moyennant un loyer symbolique.

 

Monsieur Hann bénéficia de ce privilège de pouvoir résider à proximité immédiate de son lieu de travail ; et j’eus celui d’être parfois invité chez lui, durant ses trois ans d’exercice tunisien et de mieux connaître et mieux apprécier le trio familial, dont l’érudition me subjuguait.

 

Lorsque nous devînmes plus familiers, ils essayaient parfois de me tourner gentiment en bourrique, en tenant entre eux une conversation, en latin, que j’avais peine à déchiffrer ou en grec. Bien entendu, je ne comprenais pas un traître mot à leurs déclamations grecques.  

 

Mais, bien entendu, je faisais mine de tout comprendre et je réussissais même à les énerver, tout aussi gentiment et le plus sérieusement du monde, en leur répondant en arabe, dont ils ne pipaient mot.

 

Il me faudrait des dizaines de pages pour raconter les Hann tant ils étaient intéressants ; je me contenterai de relater un fait important à mes yeux et deux ou trois anecdotes plaisantes. Je commencerai par ces dernières :

 

Voulant découvrir le pays et pendre contact avec sa population, les Hann avaient commencé à se déplacer de ville en ville et à se mêler aux gens, aidés en cela par l’un ou l’autre de leurs élèves de Khaznadar ou de Carnot ; et c’est tout naturellement, qu’ils pensèrent à m’avoir pour guide, durant leur visite de Nabeul.

 

C’est ainsi qu’un dimanche matin d’avril 55, je les attendis à la gare de Nabeul (dont la station était alors à l’emplacement actuel du siège régional du ministère de l’intérieur, soit à trois cents mètres, plus à l’Est,  qu’elle ne l’est actuellement).

 

Comme encore aujourd’hui, à pareille époque, se tenait La foire de Nabeul, déjà fameuse entre autre par l’exposition d’alambics géants et de nabeuliennes en habits traditionnels procédant à la distillation des essences de fleurs de bigaradiers et autres... Les Hann purent ainsi admirer, dans un même espace,  tous les produits de l’artisanat et apprécier la poterie artistique, les objets stylisés en fer forgé, les couffins en jonc artistiquement tressés par les nattiers, les broderies fines de Nabeul…

 

Ils purent de même, ce qui les intéressait autant que le reste, discuter avec les gens et s’informer de leurs préoccupations ; constatant le niveau médiocre des discussions, je voulus leur donner une meilleure idée sur les nabeuliens et leur proposai de venir prendre le café chez moi et discuter avec mes parents. Ils ne se le firent pas répéter deux fois et nous voilà installés dans le mijliss[2] de la grande maksoura[3].

 

Notre villa andalouse de la rue de Pasteur n’avait alors que trois ans d’âge, elle était assez luxueuse, comportant un grand patio couvert, avec des balcons intérieurs dépendant des chambres de l’étage, balcons fleuris dont les feuillages pendants, donnaient à l’ensemble éclairé par de vastes fenêtres hautes, des allures de jardin d’hiver.

 

En nous recevant, Maman nous avait accueillis avec son brio habituel et m’avait proposé, dans son excellent français, d’installer mes invités dans le salon, mais je lui indiquai qu’ils seraient sûrement mieux au mijliss. Quelque peu surpris par la tenue et par l’accueil de ma mère, les Hann me dirent, ne plus tellement l’être par la qualité de mon français, ayant une mère française. Je les détrompai fièrement leur précisant qu’elle était tunisienne et musulmane, de père et mère, tunisiens et musulmans.

 

Après nous avoir fait servir le café, Maman vint bavarder quelques minutes avec nous, demanda à Monsieur Hann si je travaillais bien au lycée et s’excusa de devoir nous quitter, en proposant à mes invités de rester à dîner. Mais il commençait alors à se faire tard et les Hann promirent de revenir une autre fois.

                                                 

En nous dirigeant vers la station de l’autocar qu’ils allaient devoir prendre pour rentrer, j’aperçus Papa d’assez loin sur l’autre trottoir, et je proposai à Monsieur Hann de le leur présenter, mais la myopie de ce dernier qui distinguait à peine, la silhouette d’un monsieur portant costume trois pièces et fez rouge sur la tête, le fit fortement hésiter, croyant avoir affaire à une espèce de cheikh, malgré le costume qu’il confondait visiblement avec une tenue traditionnelle.

 

Lorsqu’il fut tancé par Madame Hann qui l’avait entendu marmonner dans sa barbe  et qui lui rétorqua ironiquement, mais où vois-tu donc un cheikh ? Grosse taupe,  Monsieur Hann me dit, « mais oui, Taoufik, mais oui, excusez-moi, je ferais la connaissance de votre papa, bien volontiers », mon père s’était déjà éloigné de quelques mètres, sans nous avoir remarqués. Il était cependant à portée de voix et j’aurais très bien pu l’appeler, sans avoir à crier trop fort, mais vexé par l’hésitation de Monsieur Hann, je lui répliquai avec insolence :

 

« Hé bien vous attendrez une prochaine fois pour avoir ce plaisir, je ne vais certainement pas lui courir derrière pour vous le ramener ! » A ces mots, sa femme et sa fille éclatèrent de rire en lui disant « bien fait pour le barbu.»

 

Le barbu, vexé à son tour, s’exclama alors « oh ! Le sale petit bourgeois a de la réplique. »  Depuis ce jour là, il commença à me traiter, de temps à autre de sale bourgeois, ajoutant parfois que ce n’était certainement pas moi qui ferai la révolution tunisienne. A quoi je répondais alors, en variant la forme, mais en exprimant toujours le même fond de pensée :

 

« Si c’est d’un Robespierre ou d’un Danton ou encore d’un Lénine que vous avez besoin pour faire couler le sang à flots et repartir à zéro puis reproduire ensuite,  le même cycle d’embourgeoisement et d’injustices, ne comptez effectivement pas sur moi !!! » 

***

Ma deuxième anecdote concernant Monsieur Hann, consiste en fait, en une tricherie aux dépens de ce professeur émérite, qui n’en fut cependant pas dupe ; et qui me le fit, finement, savoir….

Parmi mes camarades nabeuliens de la même promotion, Abdelkader M était alors dans une troisième[4] parallèle ; et Monsieur Hann avait coutume de nous donner les mêmes choix de sujets d’examen, en organisant ce dernier pendant le même horaire et en surveillant lui-même, l’une des classes, tout en faisant superviser l’autre par l’un de nos nombreux surveillants.

 

Nous étions en fin d’année scolaire ; et pour obtenir sa moyenne et pouvoir ainsi passer, sans examen partiel en seconde, Abdelkader devait absolument obtenir plus de 10/20 en dissertation française, or la meilleure note que Monsieur Hann lui eut donnée auparavant, était, 08,50/20,  convertible au mieux, en 09/20, synonyme pour lui, d’examen partiel !

 

Abdelkader et moi convînmes placidement, que j’emploierai 1h30 de mon temps d’examen, à rédiger mon propre devoir, en choisissant le sujet qui me conviendrait le mieux ; que je rédigerai ensuite, à son intention, un brouillon traitant de l’un des deux autres sujets, brouillon que je devrai placer sur le rebord de la fenêtre auprès de laquelle, il aura pris la précaution de s’asseoir ; et dont, bien entendu, les panneaux vitrés seraient largement ouverts, compte tenu de la température estivale et du grand nombre d’élèves occupant la classe.

 

Pour moi, au goût de l’interdit, s’ajoutait le défi de la performance ; l’examen prévu en trois heures, je devais réussir à rédiger entièrement un premier brouillon, le mettre au propre, rédiger un second brouillon d’un autre sujet et sortir le déposer à la fenêtre, tout cela en deux heures et demie ! Pour laisser à Abdelkader, au moins, la dernière demi-heure, pour le recopier.

 

Dans un état de tension extrême, je réalisai la première partie du plan et je déposai ma copie entre les mains de Monsieur Hann qui, habitué à l’avoir à la dernière seconde, après que je l’eusse relue maintes fois, fronça les sourcils en me demandant ce qui m’arrivait ? Je répondis, en me sauvant vers la porte et en me tenant le ventre, le brouillon d’Abdelkader bien plaqué contre ma peau, sous mon tricot : Que je devais, de toute urgence, aller aux toilettes.

 

Je fis ensuite rapidement le tour du bloc des classes et, arrivé à 20 mètres de celle que je venais de quitter, je continuai à quatre pattes, en me collant au rebord des fenêtres, jusqu’à la marque que nous avions tracée, dans le caniveau, à hauteur de celle de Abdelkader, sur le rebord de laquelle, toujours sans me relever, je posai mon brouillon, lesté d’une pierre pour éviter que le vent ne le chasse.

 

Mon forfait accompli, je m’éloignai, toujours à quatre pattes, le cœur cognant furieusement dans ma poitrine.

 

Deux minutes après, j’avais un besoin, réel et urgent, d’aller aux W.C.

 

Durant la correction, Monsieur Hann, ne manqua pas de remarquer une ou deux fautes d’inattention que j’avais laissées échapper, ce qui n’était pas dans mes habitudes. Mais ce qui lui mit la puce à l’oreille, ce fut le style de son sale bourgeois,  qu’il avait appris à bien connaître et qu’il retrouva dans la copie d’Abdelkader. Il sanctionna celle-ci d’un 12/20 en l’annotant de cette observation nerveuse, en travers du texte recopié par Abdelkader :

Tiens, tiens,… mais, c’est du TH [5]!!!

 

Mon autre devoir écopa d’un 13, avec une autre observation cinglante au sujet de laquelle je pris le soin, de ne jamais demander d’explications :

 

Sale tricheur de bourgeois !!!

 

Monsieur Hann continua à nous enseigner la littérature française l’année suivante en seconde, mais malheureusement pour moi, je ne bénéficiai de cet enseignement que jusqu’à la fin du premier trimestre, trimestre au bout duquel, je fus renvoyé de l’internat et dus intégrer le Collège Sadiki de Tunis et habiter, de nouveau, chez ma grand-mère pour éviter les déplacements qui auraient été fastidieux si j’étais resté à Khaznadar, en qualité d’externe.

 

Pour ce qui concerne le fait annoncé plus haut, il est relatif à l'une de mes plus grandes fiértés intellectuelles:

 

Vers la fin de ce premier trimestre, de Seconde, j’eus à traiter un dernier devoir d’examen, avec Monsieur Hann  et consorts[6], comme évaluateurs pluriels.

 

Toujours en trois heures, il fallait faire une analyse comparative des deux Antigone[7], de Sophocle et d’Anouilh.

 

Conscient de la difficulté de la tâche et sachant très bien que nous ne pouvions pas garder en mémoire, le détail du texte des deux pièces étudiées en début de trimestre ; et tenant compte du  temps, relativement court, imparti pour traiter le sujet, Monsieur Hann, tout comme le fit sa femme, pour les élèves de Carnot, nous permit de compulser librement les deux ouvrages.

 

Monsieur et madame Hann, voulaient en fait sonder nos capacités de concentration sur la trame de fond des deux pièces :

 

Antigone, sachant que sa conduite était conforme à la loi divine exigeant le respect des morts, et à l’amour qu’elle portait à ses deux frères, n’hésite pas à enterrer la dépouille de l’un d’eux, condamné post mortem, par son oncle-roi, à ne pas avoir de sépulture et à rester ainsi exposé aux vautours…

 

Elle savait que cela lui coûtera la vie, mais elle n’hésita pas une seconde à braver l’interdit tyrannique et à crier haut et fort sa volonté de liberté même devant le roi son oncle qui, dans les deux pièces, s’efforce un instant, de l’amener à mentir pour sauver sa vie et à prétendre qu’elle n’avait pas eu connaissance du décret d’interdiction, mais en vain.

 

Elle continua à braver la colère de son oncle jusqu’au bout, ce qui fait dire à Sophocle par la voix du Coryphée :

 

Ah ! Qu’elle est bien sa fille ! La fille intraitable d’un père intraitable[8]. Elle n’a jamais appris à céder aux coups du sort.

 

Les  Hann en nous autorisant à avoir un accès libre au texte des deux pièces, voulaient également voir dans quelle mesure, nous saurions gérer la situation et ne pas verser dans le recopiage et/ou  le plagiat.

 

Ils voulaient savoir si nous étions capables, de ne pas nous noyer dans les détails et éviter de dériver de la trame centrale commune aux  deux auteurs et qui oppose l’implacable raison d’Etat à la liberté individuelle développant l’idée que, seuls des êtres d’exception sont capables de faire fi de leur propre sécurité pour défendre, jusqu’à la mort, les causes qu’ils estiment justes.

 

J’avais beaucoup aimé les deux versions d’Antigone et en produisant mon devoir, j’étais saisi d’une véritable frénésie, tout en baignant dans un état de grâce comme j’en avais rarement connu, écrivant à grande vitesse, mais trouvant les mots justes, sans aucune difficulté, faisant en outre de très longues phrases, à la manière de Proust, avec juste ce qu’il fallait de citations mises entre guillemets, suivies chaque fois de l’indication de la scène et de la page.

 

Je ne quittai pas la trame centrale et, tout en prenant, subjectivement, le parti d’Antigone, victime résolue de la raison d’Etat, je trouvai des explications objectives au comportement tyrannique de Créon, gardien de l’ordre, qui, désespéré, (sans le montrer), de devoir condamner sa propre nièce à être enfermée vivante, dans le caveau royal, ne recule pas devant ce qui lui semble être son destin et son devoir de gouvernant ; Et il consomme, jusqu’au bout, l’infanticide double, puisque la mort d’Antigone allait entraîner celle de son fiancé Haemon, son propre fils, qui se suicide pour la rejoindre…

 

Quinze minutes avant l’heure, ayant relu mes cinq ou six doubles feuilles que j’avais pris soin de numéroter, je n’en crus pas mes yeux : je venais de réussir la performance de ma vie et je jubilais de satisfaction, mon style était passionné mais fluide, certaines de mes phrases semblaient parfois trop longues, mais elles étaient émouvantes de musicalité et je décidai de ne plus rien retoucher.  

 

Quinze jours plus tard, avant de nous remettre nos copies corrigées, Monsieur Hann nous apprît, qu’entre Carnot et Khaznadar, il y avait presque match nul : 5 notes de 15/20 dans l’un et l’autre et presque autant d’élèves qui avaient entre 12 et 14, mais que, seul un élève de Khaznadar avait obtenu 18/20, tandis que la meilleure note de Carnot était 16/20.

 

Et il ajouta, en souriant comme je l’ai rarement vu le faire, presque sans grimace : Je suppose que vous avez, tous, deviné, qui a obtenu le 18 ? C’est bien entendu, Monsieur Haouet ! 

 

Il m’avait, plusieurs fois, appelé Monsieur, auparavant, mais jamais avec cette intonation de réel respect qui a marqué sa voix ce jour là ; et j’en fus ému et fier. Il me félicita chaudement et me dit : 

 

« Ne vous laissez pas démonter par les âmes chagrines qui ne manqueront pas de vous dire que vous devez votre 18 au fait que vous aviez accès au texte, car vous ne le devez qu’à votre intelligence de la dissertation et à votre grande maîtrise de la langue française. Vous avez en outre fait montre de réelles dispositions en matière de recherche littéraire et d’innovation, ma femme et ma fille se joignent à moi pour vous féliciter…Quant aux jaloux croyez-moi, on pourra leur donner tous les documents qu’ils voudront, même des encyclopédies,  ils ne réussiront, au mieux, qu’à plagier. »

 

Ce petit discours fut le plus beau cadeau qu’il eut pu me faire, avant mon départ imminent de Khaznadar et je me suis toujours promis que je relaterais les circonstances et la cause de ce merveilleux cadeaux de mon bon barbu de professeur à mes enfants, c'est maintenant chose faite...

 

Quand à mon départ de Khaznadar en cours d'année et ses causes, j' y  reviendrai plus tard, mais pour l’instant, il me faut dire quelques mots concernant quatre professeurs d’arabe.

 

***

 

Monsieur Laarabi fut le premier prof d’arabe que nous eûmes, ce fut en sixième.

 

Deux de ses fils étaient externes à Khaznadar, le plus jeune étant dans ma propre classe.

 

Ils habitaient à El Omrane et venaient tous les matins, à bord d’une belle traction-avant noire. Monsieur Laarabi nous paraissait déjà être un vénérable petit vieillard avec sa barbe blanche et sa belle jebba toujours immaculée, qu’il recouvrait, en hiver, d’un burnous en laine finement brodé de soie.

 

Vénérable, il l’était réellement dans sa démarche et dans sa façon de se comporter avec ses élèves.

 

Sans être aussi âgé qu’il le paraissait, il appartenait à la vielle école des professeurs d’arabe[9] adepte de l’apprentissage par cœur des règles du Nahw[10] et du Sarf, ainsi que de longs textes attribués à des auteurs de la Jahilia[11] et auxquels nous ne comprenions pas grand-chose, poésie hermétique dont nous devions, en outre, analyser les structures musicales, variables selon plusieurs canevas du Aroudh[12], appelés bouhour dont nous devions intérioriser les cadences par un comptage rythmé des pieds de chaque vers.

 

Monsieur Laarabi était cependant exceptionnellement serein, ne se mettait pratiquement jamais en colère face aux carences de ses élèves, vis-à-vis desquels, il avait une attitude de philosophe indulgent. Il ne laissait, toutefois, jamais, s’installer le chaos ou la gabegie en classe.

 

Ce qui ne fut pas toujours le cas pour Monsieur Ben Brahim qui le remplaça en cinquième.

 

Monsieur Ben Brahim, alors bien plus jeune et plus brouillon que son sage prédécesseur, se voulait plus résolu à nous inculquer l’amour des lettres arabes, dût-il pour cela, nous faire violence, ce dont il ne se privait guère…

 

Il en devenait souvent véhément et vindicatif et, parfois même, ridicule :

 

Lorsqu’il s’en prenait à un (ou plusieurs) élève(s) coupable(s) de n’avoir pas appliqué, à la lettre, ses consignes, il prenait les autres à témoins, allant jusqu’à leur demander leurs avis sur la punition qu’il convenait alors d’infliger ; il en résultait immanquablement un brouhaha de surenchères qui le tournaient en dérision, sans, qu’à aucun moment, il ne s’en rende réellement compte.

 

En définitive, il ne lui manqua que la falka[13], pour qu’il entrât, encore davantage, dans le costume de meddeb[14] qu’il s’était taillé.

 

En fait, même physiquement il m’a toujours rappelé l’allure des meddebs qu’il m’a été donné de voir ou de rencontrer auparavant dans les kouttebs [15]que j’eus l’occasion de fréquenter en bas âge, tant à Tunis qu’à Nabeul et je persiste, encore aujourd’hui, à le soupçonner d’en avoir été un, …avant qu’il ne se convertît en professeur d’arabe.

 

Messieurs Laarabi et Ben Brahim étaient unilingues d’arabe ou du moins, ils ne prononçaient jamais,  un seul mot de français en classe.

 

Monsieur Mohamed Rezgui par contre, aimait bien faire étalage de son excellente connaissance du français et de celle, superficielle, du latin. (Je relaterai quelques-uns de mes souvenirs dans le texte qui suivra dans la prochaine livrée…)



[1] Vous aurez remarqué que lorsque c’est moi qui parle de mes professeurs, je mets une majuscule à Monsieur, même quant il s’agit d professeurs que je n’ai pas particulièrement appréciés ; je le fais en signe de respect et de reconnaissance, sentiment que Monsieur Maamri n’est pas tenu d’avoir, surtout envers un collègue dont il avait compris qu’il n’avait rien de charmant.

 

[2] Salon arabe andalou, équipé de trois grandes banquettes hautes et matelassées formant  un grand U, le tout étant surmonté d’appliques en bois ciselé et peint à la feuille d’or, appliques servant de supports à divers bibelots d’inspiration andalouse.

 

[3] Pièce oblongue composée, au centre du mijliss, et sur les deux côtés, de deux petits espaces surélevés logeant deux lits à baldaquin aux rideaux brodés.


[4] La classe de troisième correspond à la quatrième année actuelle.


[5] TH étant mes propres initiales.


[6] Son épouse et sa fille.

 

[7] Dans la mythologie grecque, Antigone était la fille du roi de Thèbes Œdipe. Une fois Œdipe mort, les chefs de tribus grecques n’arrêtant pas de se faire la guerre, les deux frères d’Antigone s’entretuèrent au cours d’un combat enragé. Créon, l’oncle maternel d’Antigone étant au pouvoir, ordonna qu’on organise des sépultures décentes pour le premier (Etéocle) et interdît, sous peine de mort, qu’on enterrât le second (Polynice) qu’il considérait comme traître. Antigone, fiancée de Haemon, propre fils de Créon, passa outre à l’interdiction de celui-ci et recouvrit de terre le cadavre de Polynice tel que le voulait la loi de Zeus. Telle est la trame tragique qui fut traitée magistralement par Sophocle plus de quatre siècles avant JC et par le dramaturge Jean Anouilh au cours du 20èmesiècle.


[8] Œdipe, devenu roi de Thèbes après qu’il l’eut libérée du joug du Sphinx, mort en exil après une vie tumultueuse  où il fut amené, sans le savoir, à tuer son père et à épouser sa propre mère ; le découvrant sur le tard il se creva les yeux et se sacrifia pour que son lieu de sépulture fut propice à Athènes comme le lui promit le dieu Apollon. 


[9] Ecole apparemment toujours prospère de nos jours.

 

[10] Le Nahw et le Sarf sont les règles de la grammaire, le premier concernant la syntaxe et le second leur morphologie particulière selon leur statut variable (masculin, féminin, singulier, pluriel,  sujet, verbe ou  complément.


[11] Période antéislamique où les Arabes étaient idolâtres.


[12] L’Aroudh est un ensemble de règles et de canevas facilitant le comptage des pieds composant les vers des différentes poésies dont la structure particulière les faisait classer dans tel ou tel Bahr (littéralement mer au pluriel Bouhour)


[13] Instrument de châtiment corporel composé d’un court bâton épais muni d’une corde attachée à chacun de ses deux bouts, corde dans laquelle on prenait les chevilles de l’enfant à bastonner, faisant rouler le bâton sur lui-même jusqu’à ce que les chevilles soient bien ligotées ; deux autres enfants levaient alors le bâton, chacun par un bout suspendant ainsi l’enfant couché sur le dos, les jambes en l’air, plantes des pieds au ciel. Le meddeb avait alors tout loisir de lui donner ou de lui faire donner autant de coups à l’aide d’un second bâton plus souple et plus cinglant.


[14] Le mot veut dire éducateur, mouad’dib en arabe littéraire ; la fonction, en voie de disparition consistait à diriger une école coranique et à apprendre aux enfants tout ou partie du Coran. Cette fonction fut desservie par plusieurs générations de meddebs plus portés aux châtiments qu’à l’éducation ou l’apprentissage.


[15] Ecoles coraniques.

 


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