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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 21:36

 

L’épreuve de contraction de texte.

 

Le concours de l’INSEP comportait plusieurs entretiens avec différents jurys qui avaient pour tâche de sélectionner les meilleurs candidats, et ce, en sondant leurs connaissances spécifiques en matière de sciences humaines et de sciences de l’éducation, leur culture générale et leur maîtrise orale de la langue française, et même leur aisance face aux examinateurs.

 

Pendant les trois premiers jours, je ne m’en tirai pas mal du tout, vue la satisfaction évidente de mes différents examinateurs ; puis, survint la fameuse épreuve de contraction de texte.

 

S’agissant de sélectionner les futurs doctorants qui devaient être capables de faire le bénéfice de leurs nombreuses lectures, en en rapportant l’essentiel, sans plagiat, (donc d’éviter de les copier et même de les citer trop longuement), cette épreuve, ainsi que la préparation qui devait la précéder, devaient permettre aux candidats, français et étrangers, de faire la preuve de leur capacité à résumer un texte au cinquième,  c'est-à-dire, de produire une copie de quatre pages, après avoir lu et relu un texte qui en comporte vingt.

 

Dans la convocation que j’avais reçue, tout cela avait été clairement explicité et on m’avait cordialement incité, à bien me préparer à cette épreuve particulièrement importante, puisque c’était la seule qui comportât une note éliminatoire.

 

Durant le deuxième jour du concours et pendant que nous étions plusieurs candidats à attendre de passer devant le jury de psychologie, un jeune candidat me salua en tunisien, se présentant à moi, comme étant Tahar B M, un professeur de Tunis ayant assisté à l’une de mes conférences ; et le jour de l’épreuve de contraction de texte, il vint s’asseoir à la table la plus proche de la mienne.

 

Il m’avait dit qu’il était particulièrement préoccupé par la difficulté de cette épreuve, qu’il avait bien essayé de s’y préparer, mais qu’il avait été incapable de résumer  correctement les textes à la contraction desquels il s’était entraîné ; et que, même pour des textes d’une dizaine de pages seulement, il avait mis plus de temps que celui qui nous serait imparti pour en résumer vingt… Il avait fini par me dire qu’il était sûr d’avoir une note éliminatoire, mais qu’il avait tenu à se présenter, surtout pour avoir l’expérience pour une prochaine fois.

 

Cette épreuve se révéla comme étant effectivement, encore plus terrible que tout ce que j’avais moi-même imaginé.

 

Nous devions rendre nos copies impérativement au bout de trois heures et demi et, ayant lu une première fois, assez rapidement (croyais-je), un texte particulièrement tortueux, tiré des fameux séminaires de Jacques Lacan, texte introductif aux trois registres que cet auteur avait isolés (le réel, le symbolique et l’imaginaire), je m’étais aperçu, avec effarement, que j’avais déjà utilisé pour cela, plus d’une heure.

 

Aussi, renonçant à le relire une deuxième fois, je me mis à résumer Lacan, me contentant de jeter de temps à autre, un regard sur le texte où après avoir introduit son sujet, l’auteur s’appliquait avec brio, à approfondir la notion de désir, « en tant que désir de l’Autre », notion fondamentale, puisqu’elle désignerait, selon lui, ce qui, pour chacun des mortels, est susceptible d’être rempli par, ce que nous nous refusons à reconnaître et qui est refoulé dans notre inconscient.

 

C’était un texte long et compliqué, que j’avais la chance d’avoir parcouru auparavant à plusieurs reprises. Mais si, ce jour là, j’avais réussi à éviter dans mon résumé, la plupart des contresens qui guettaient les candidats, je fus terriblement déstabilisé par ce qui survint à mon voisin Tahar.

 

Celui-ci m’avait déjà déconcentré durant la première demi-heure, en demandant à l’examinateur de pouvoir  sortir pour un besoin urgent, puis, à une heure de la fin de l’épreuve, il ne trouva rien de mieux à faire, que de tomber lourdement à terre, perdant visiblement connaissance et se mettant à râler faiblement, comme un mouton égorgé...

 

Quelques candidats accoururent à la rescousse et, avec deux autres candidats français[1], je dus porter mon compatriote, au visage devenu blanc comme neige, dans une autre salle toute proche, où un médecin rapidement alerté s’occupa à le réanimer ; et au bout d’un quart d’heure, il put rejoindre sa place et essayer péniblement de finir l’épreuve…

 

Porter Tahar et l’allonger sur une table, avait n’avait pris que trois minutes ou quatre, mais si les autres porteurs avaient visiblement repris, tout de suite, leur esprit et s’étaient rapidement remis au travail, j’avais été personnellement beaucoup plus perturbé et, pendant plusieurs minutes, je fus incapable d’écrire un seul mot.

 

Je savais qu’il fallait absolument me ressaisir et éviter de perdre davantage de temps, mais plus je me le répétais en mon for intérieur, plus j’étais bloqué !

 

Même quand, quelque vingt minutes plus tard, Tahar regagna sa place, et croyant me rassurer, me chuchota qu’il avait été victime d’une légère hypoglycémie, je ne pus qu’être davantage déstabilisé par la nouvelle, me mettant à imaginer qu’il était diabétique et qu’il allait peut être tomber dans le coma…

 

Et lorsque, près d’une demi-heure plus tard, je dus remettre ma copie, je n’avais même pas eu le temps de la relire et j’étais très pessimiste, me voyant déjà revenir à Nabeul humilié, traînant mon échec, comme le fait un chien battu, pour sa queue qu’il replie honteusement, entre les pattes arrières…

 

La contraction de texte était la dernière épreuve du concours, elle avait eu lieu mercredi matin et j’étais persuadé que j’allais y obtenir moins de 08/20 et être éliminé.

 

Mais, m’accrochant au fait que si cette épreuve était redoutable, elle l’était pour tout le monde, je me forçai donc à envisager la possibilité d’être finalement reçu au concours, en me classant parmi les moins mauvais et j’utilisai les quatre jours qui me séparaient de la proclamation des résultats, pour visiter les différentes facultés de droit de Paris et m’enquérir des dates de la rentrée universitaire.

 

Je choisis finalement celle de Sceaux pour y faire une préinscription pour Alia, cette faculté, à la différence des autres qui avaient programmé leur rentrée au cours du mois d’octobre, étant la seule à prévoir la sienne pour le début novembre, ce qui nous laissait juste le temps de nous marier et venir nous installer en France…

 

Les résultats du concours étaient fixés pour lundi en début d’après midi et je devais reprendre l’avion pour Tunis le mercredi en fin de journée, et j’avais prévu de rendre visite à Si Mokhtar Zneïdi, le mardi matin, une fois que j’aurais été fixé quant au résultat, pour ne pas avoir à lui demander son appui pour l’obtention d’une chambre dont je ne suis pas sûr d’avoir effectivement besoin, mais Hédi me rappela fort à propos, que j’avais intérêt à prendre rendez-vous pour cela ; et étant alors avec lui en sa voiture, non loin de notre ambassade, je lui demandai de m’y conduire tout de suite, pour demander directement un rendez-vous au lieu de téléphoner.

 

J’espérais secrètement que quelque chose, dont je n’avais aucune idée précise, allait survenir pour me faciliter les choses, et ce quelque chose eut effectivement lieu, sans que j’en fusse le moins du monde étonné !

 

Nous avions abouti au bureau du secrétaire de monsieur Zneïdi et je m’apprêtais à lui demander si je pouvais prendre rendez-vous avec monsieur l’attaché culturel pour le mardi, lorsque celui-ci ouvrit la petite porte de service qui séparait son bureau de celui de son secrétaire, avec une pile de dossiers qu’il plaça sur le bureau de son subordonné, en lui demandant de les garder en instance. Puis, levant la tête, pour nous dire bonjour et s’excuser de nous avoir interrompus, il me reconnut et, me souriant, me demanda ce que je faisais là ?

 

Et c’est devant deux cafés tunisiens, que le secrétaire fut prié de nous servir, que Hédi et moi,  nous nous installâmes dans le bureau de Si Mokhtar, qui, devant voir l’ambassadeur, nous demanda de l’attendre, en nous promettant de faire vite…

 

Vingt minutes plus tard, j’eus tout le loisir d’informer Si Mokhtar de ce que je souhaitais obtenir, au cas où je serais admis au concours, tout en lui expliquant que cela n’allait pas du tout être évident, tant cela me paraissait difficile et compliqué…

 

Plus confiant que je ne l’étais moi-même, il se déclara très optimiste, en me donnant de quoi rédiger une demande à lui confier sur l’heure, en me demandant de lui téléphoner, en temps voulu, pour lui faire savoir s’il devait ou non, transmettre ma demande au directeur de la maison de Tunisie, avec prière d’y donner suite, (ce qui équivaudrait alors à un ordre poli de me réserver la chambre que je convoitais).

 

Le mercredi suivant, ce fut d’un cœur léger que je pris l’avion de Tunisair pour retourner au pays et annoncer fièrement ma réussite, sans crier sur les toits que j’avais failli être éliminé…

 

En effet, sur une centaine de candidats, soixante-dix avaient été éliminés, pour avoir obtenu entre 01[2]et 07,50/20 en contraction de texte ; Tahar, qui n’avait pas pu finir l’épreuve, avait été racheté exceptionnellement, (suite à incident de santé) ; et j’avais été classé 22ème sur 30 admis, avec une moyenne générale de 12/20, malgré un 08,50 en contraction de texte, sachant que, pas un seul, de tous les candidats, n’avait obtenu la moyenne à cette épreuve[3] !!

 

Et pendant les deux années qui suivirent, on nous fit faire à l’INSEP, tellement d’exercices de contraction, que certains parmi nous devinrent capables de résumer brillamment des textes, non pas au cinquième, mais au dixième, c'est-à-dire de contracter 10 pages en une seule, sans utiliser une seule fois les termes du texte original tout en en préservant la quintessence !!  

 

Ayant eu à encadrer, plus tard, des recherches à l’Université de Tunis, j’ai toujours exercé mes apprentis chercheurs à maîtriser, un tant soit peu, cette technique pour les aider à éviter les pièges du plagiat, par trop récurrent dans les mémoires et même les thèses ; et je suis convaincu qu’une généralisation de l’enseignement de la contraction de texte, pour les classes terminales des lycées et dans tous les troncs communs des universités, serait un remède efficace contre ce phénomène, qui risquerait autrement de devenir endémique et de décrédibiliser la recherche tunisienne…[4]

 

Alia qui m’attendait à l’aéroport de Tunis Carthage, avec maman et feu Féthi mon frère, était radieuse à l’idée de pouvoir reprendre ses études et qui plus est, de le faire dans une université parisienne…Mais il fallait obtenir l’accord de mon ministre pour entamer des études postuniversitaires et il fallait aussi que nous nous marions au plus vite !

 

Et si notre mariage, que nous aurions voulu le moins onéreux et le moins démonstratif possible, dût se faire, presque contre notre gré dans un hôtel de Nabeul avec orchestre et presque tout le tralala habituel, l’accord de mon ministre posa des problèmes créés de toutes pièces par l’un de ses attachés de cabinet.

 

En 1974, lors de ma mission en Allemagne, (dont certains détails ont été relatés dans un post précédent), ayant transité au retour par Paris, comme j’aimais à le faire lors de toutes mes missions, j’avais rencontré des professeurs d’éducation physique tunisiens qui étaient justement inscrits à l’INSEP et à l’université de Jussieu Paris7.

 

Ceux-ci avaient été alors envoyés par le ministre des sports pour un stage de longue durée, avec préservation de leur statut de fonctionnaires en exercice et ils s’attendaient par conséquent à continuer à bénéficier, (comme on le leur avait promis) de leurs salaires qui leur seraient versés en Tunisie, indépendamment de la bourse de stage qui leur était servie en France, dans le cadre de la coopération.

 

Mais des complications étaient intervenues, suite à la nomination successive de deux ministres des sports différents durant la même année et leurs salaires n’avaient jamais été versés. Si Foued Mbazaâ avait hérité concomitamment du ministère et de leur dossier, ce dernier étant passé entre-temps, aux mains du tribunal administratif, auprès duquel ils avaient fini par porter plainte contre l’Etat.  

 

Ces collègues sachant que j’étais en très bons termes avec mon ministre, m’avaient alors demandé d’intercéder en leur faveur et de l’amener à leur verser leurs salaires et réparer ainsi le préjudice que leur avait causé le ministre précédent qui n’avait pas tenu ses engagements.

 

Si Foued, après m’avoir écouté avec attention, m’apprit que le dossier étant déjà engagé auprès du tribunal administratif, il préférait s’en remettre à la décision de justice ; mais il me promit que, bien que cette décision, au cas où elle leur serait favorable, n’était pas contraignante vis-à-vis de l’Etat, il l’exécuterait, non pas pour leur être agréable, mais par esprit d’équité.

 

Et le jugement, une fois prononcé quelques temps après, Si Foued tint absolument parole et leur fit verser sans rechigner,  des émoluments complets pour leurs deux années passées en France.

 

Aussi, quand en octobre 77, je lui demandai de partir en France dans le même cadre de stage de longue durée, il me répondit en souriant que s’il l’avait fait plus ou moins contraint pour mes prédécesseurs, il le ferait avec plaisir pour moi, sauf s’il apparaissait que cela serait illégal et dix jours après, le jour même de mon mariage, j’avais reçu son accord écrit avec une décision de stage en bonne et due forme.

 

Ma joie sera néanmoins de courte durée, puisqu’après avoir rêvé de vivre à Paris avec Alia sans restrictions, tout en retrouvant à notre retour de bonnes économies pour nous installer, je reçus un courrier officiel recommandé à la Maison de Tunisie, où un triste attaché de cabinet, signant pour le ministre m’apprenait que, s’avérant que mon départ en France s’était opéré, non pas dans le cadre d’un stage de longue durée, mais pour des études postuniversitaires, je devais impérativement lui adresser, dans les plus courts délais, une demande de mise en disponibilité, faute de quoi, il serait amené à me considérer en situation d’abondon (sic) de poste et contraint de me traduire devant le conseil de discipline…

 

Alia qui, une minute avant la lecture de ce courrier, était une nouvelle mariée heureuse, doublée d’une étudiante parisienne rayonnante, s’assombrit d’un seul coup, nous voyant déjà revenir dare-dare en Tunisie, pour qu’on ne me fasse pas radier de la fonction publique…

 

Mais connaissant les rouages administratifs et étant par ailleurs en situation, on ne peut plus régulière, je rédigeai une lettre cinglante que j’adressai au nom personnel de l’attaché de cabinet, dont l’identité figurait sur le tampon à l’encre apposé à coté de sa signature.

 

Dans cette longue lettre acerbe où je commençais par une allusion des plus ironiques sur la faute d’orthographe du mot abandon, je lui expliquais, en lui servant à tout bout de champ de manière provocante et répétée, du monsieur l’attaché du cabinet, ainsi que des formules pédantes, comme, vous n’êtes pas sans savoir, suivies de, vous semblez ignorer curieusement etc, lui rappelant que, j’étais en possession d’une décision de stage officielle signée personnellement par mon ministre, et ce, suite à une demande explicite et claire où je mentionnais à bon escient que je serai en stage à l’INSEP, (institut supérieur du sport et de l’éducation physique de Paris) pour une durée de deux ans, stage qui sera couronné par un diplôme professionnel et non pas universitaire, comme il l’avait compris à tort.

 

Et que si je mettais à profit mon séjour parisien, pour entamer par ailleurs, des études, c’était, d’une part, mon droit absolu et que, d’autre part, n’en ayant fait aucune mention dans ma demande, l’administration n’était pas censée le savoir ; et qu’à la limite, j’avais la possibilité tout à fait légale de l’attaquer personnellement en justice, tout en renonçant délibérément à mon inscription universitaire, pour ne lui laisser aucune chance de se défendre dans un procès pour abus de pouvoir et chantage en vue de me forcer à renoncer à un stage formellement agréé par mon administration, alors que celui-ci était déjà entamé en France, dans un cadre, on ne peut plus officiel de coopération technique, entre deux Etats souverains !!!

 

Je terminai ma lettre, en lui conseillant de ne pas aggraver son cas, en s’aventurant à prendre des initiatives malheureuses et en l’informant que je mettrai à profit les prochaines vacances de décembre, pour venir à Tunis en vue de clarifier les choses directement avec mon ministre…

 

Dans une seconde missive adressée personnellement à monsieur Foued Mbazaâ, ministre….je pris la précaution, en usant d’un ton autrement plus respectueux, de lui rappeler l’engagement qu’il avait pris envers moi, et que, c’était cet engagement qui m’avait encouragé à partir et à embarquer ma jeune épouse dans cette aventure qui risquait de tourner au cauchemar, par la faute de personne chagrine et envieuse,  en soulignant que j’étais bel et bien en stage et que tous les documents de l’INSEP le prouvaient formellement, ajoutant que, dans peu de jours, durant les vacances de Noël, je lui porterai personnellement en son bureau, une attestation supplémentaire signée par le directeur de l’institut affirmant clairement mon statut de stagiaire et non d’étudiant dans cette institution.

 

Une semaine plus tard, je reçus un bristol express avec une carte personnelle de Si Foued où il me disait, en me tutoyant, qu’il était désolé,… que je serais toujours le bienvenu en son bureau, mais qu’il avait des instructions officielles pour éviter de mettre à nouveau l’Etat en porte-à-faux vis-à-vis de la loi[5]

 

Ce qui était une manière polie de me dire qu’il était inutile de venir le voir et que cela ne changerait rien.

 

J’avais cependant, depuis le début, prévu de considérer notre séjour du mois de novembre à la mi-décembre, comme une espèce de voyage de noces prolongé et de revenir passer les vacances de Noël à Nabeul avec Alia ; et je décidai de ne rien changer à mon programme initial. 

 

En débarquant au ministère, trois semaines après, j’appris que ma lettre à l’attaché de cabinet avait provoqué l’effet d’une bombe et que ce malheureux avait présenté sa démission à Si Foued parce que celui-ci refusait de me faire traduire en conseil de discipline pour outrage à fonctionnaire et encore moins pour abandon de poste et que Si Foued avait refusé la démission de son attaché de cabinet, en lui présentant ses excuses personnelles pour l’avoir ainsi exposé à mes railleries, lui disant que j’étais trop bien éduqué pour ne pas venir lui présenter les miennes, aussitôt que je serais de retour…  

 

Effectivement, la première chose que me demandera Si Foued en me recevant promptement en son bureau, ce fut de présenter mes excuses à son attaché de cabinet qui n’était pour rien dans cette affaire et qui n’avait fait qu’exécuter les instructions de son ministre qui, lui-même était tenu de se conformer à l’avis du Premier Ministère qui avait refusé de me considérer comme étant en stage et avait fait opposition à sa décision de ne pas suspendre le versement de mon salaire

 

Je lui répondis que si je voulais bien présenter mes excuses pour le ton vindicatif et railleur de ma lettre, j’estimais que sur le fond, le ministère était dans son tort de vouloir me considérer en situation d’études et non de stage, et de me forcer à présenter une demande de mise en disponibilité, uniquement pour se couvrir et éviter de me verser mon salaire… et que je trouvais cela particulièrement mesquin de la part de l’Etat, qui voulait faire des économies de bouts de chandelle, dans une affaire de formation de cadres dont il était le premier bénéficiaire…

 

Il me répliqua que sur le plan juridique pur, cela pouvait se discuter et que j’étais libre de me lancer dans une affaire en justice…mais que sur le plan administratif concret, je devais faire un choix : soit obtempérer et rédiger la demande requise, soit refuser de le faire, et courir le risque de sanctions graves, qu’il m’appartiendra par la suite d’essayer de faire casser par le tribunal administratif...Il ajouta que quel que soit mon choix, il le respecterait et qu’il me garderait son estime, mais que pour le moment, je devais d’abord présenter mes excuses…

 

Il fit appeler l’attaché de cabinet qu’il accueillit avec le sourire, en lui disant d’emblée : Si Taoufik est venu, comme je m’y attendais, pour s’excuser de la manière un peu trop abrupte,  avec laquelle il s’est adressé à vous…Et je ne pus qu’enchaîner, en me levant et en adressant des excuses polies, qui furent reçues poliment par le monsieur, qui continuait visiblement à s’estimer comme offensé dans cette triste affaire de petits sous de l’Etat…Ce en quoi, il avait parfaitement raison et à la mine qu’il affichait en partant, je ne pus résister au besoin d’aller le voir en son bureau, avant de quitter le ministère, pour m’excuser auprès de lui, de façon plus chaleureuse et plus convaincante…

 

Avant de me laisser prendre congé de lui, Si Foued me recommanda de prendre l’attache d’un avocat pour me faire conseiller, avant toute prise de décision qui pourrait me valoir des préjudices ; et de bien calculer les risques que je déciderais éventuellement de prendre. En me reconduisant jusqu’à la porte de son bureau, il me dit ne pouvoir attendre, plus d’un mois supplémentaire, ma réponse officielle…

 

En quittant le ministère, je me rendis coup sur coup chez deux brillants avocats de ma connaissance avec les documents que j’avais en ma possession ; et l’un comme l’autre, ces deux juristes me firent la même réponse :

 

Avec l’accord écrit de mon ministère à ma demande et la décision officielle de stage, j’avais deux pièces importantes, mais l’injonction écrite de l’administration, qui m’avait été faite depuis, réduisait quelque peu la valeur de ces documents premiers, et dans l’hypothèse de refus d’obtempérer et une fois que j’aurais subi des préjudices importants, tels que rétrogradation de grade ou radiation des cadres, je n’aurais alors que 50% de chances de gagner un procès contre l’Etat et obtenir réparation de ces préjudices…

 

Devant ce tableau grisâtre, je me dis que, si cette affaire était survenue, avant mon remariage, j’aurais peut-être couru le risque de braver l’administration et de l’attaquer en justice, même en n’étant pas sûr d’avoir gain de cause, mais je venais d’épouser une jeune femme de bonne famille que je ne pouvais me permettre d’entraîner dans une entreprise aussi périlleuse, avec le risque de me retrouver à la recherche de travail… 

 

Aussi, trois jours plus tard, je revins au ministère avec une demande de mise en disponibilité pour études que je déposai au bureau d’ordre, puis me rendis au secrétariat du ministre où j’appris que Si Foued serait absent pour la journée.

 

La secrétaire, que je connaissais de longue date, se chargea volontiers de lui transmettre mes salutations ainsi que l’information relative au dépôt de à ma demande…

 

Et le lendemain matin, mon ancien coursier vint m’annoncer que le ministre avait téléphoné à l’inspection régionale  et demandé que je l’appelle à son bureau ; et lorsque je l’eus au bout du fil, il me fit savoir qu’il était content de voir que j’avais pris la bonne décision, il me dit de nouveau, qu’il était sincèrement désolé d’avoir dû revenir sur son engagement et qu’il serait toujours prêt à me donner un coup de pouce en cas de besoin.

 

Six mois plus tard, je ressentis le besoin impérieux de ce coup de pouce, je devais en effet, collecter une foule de données précises, concernant la situation du sport fédéral et de l’éducation physique scolaire dans toutes les régions tunisiennes, pour les besoins de mon mémoire de fin de stage.

 

J’avais calculé que, si j’avais à recueillir ces renseignements par mes propres moyens, il m’aurait fallu passer six mois à les quémander auprès des clubs, auprès des municipalités et des établissements scolaires, sans aucune garantie d’obtenir in fine, les données fiables que je devais intégrer dans un système informatisé qui venait d’être conçu par un expert espagnol du Conseil de l’Europe…

 

J’élaborai donc trois fiches, une pour chaque secteur concerné (municipalités, clubs sportifs et établissements scolaires), avec divers et nombreux espaces à remplir[6] par les chiffres dont j’avais besoin. Je rédigeai ensuite une requête à Si Foued où, lui expliquant l’intérêt qu’aurait son département à profiter de l’étude exhaustive que je prévoyais de faire dans le cadre de mon mémoire de stage, je lui demandais s’il pouvait m’aider à collecter ces précieuses données pour dresser la carte sportive du pays et faire ressortir ses points forts éventuels, ses manques et ses distorsions…

 

Je savais que Si Foued était un homme intelligent et qu’il verrait l’intérêt de procéder à pareille étude (à un moment où il n’y avait encore en Tunisie, ni carte sanitaire, ni autres données sectorielles exhaustives) ; j’espérais par ailleurs que, même si cette entreprise ne l’intéressait pas trop, il me donnerait le coup de pouce qu’il m’avait promis, mais je n’avais jamais rêvé recevoir de lui, réponse aussi enthousiaste ni promesse aussi ferme, …promesse qu’il tînt au-delà de ce à quoi je pouvais aspirer :

 

Dans un premier temps, Si Foued me répondit, en se félicitant du choix de mon objet d’étude et en me promettant de faire le nécessaire pour m’aider dans mon entreprise, à laquelle il conféra peu après, le caractère d’étude quasi-officielle ; il fit en effet dupliquer mes fiches par centaines et chargea les 23 inspecteurs régionaux de son département de les distribuer, d’insister pour qu’elles soient remplies avec soin et célérité, puis collectées et renvoyées au ministère.

 

C’est ainsi qu’au début du mois de juillet suivant, je trouvais plusieurs boîtes d’archives contenant quelques milliers de fiches dûment remplies qui m’attendaient au ministère et que je pus les collationner tranquillement durant mes vacances estivales, en me faisant d’ailleurs aider par deux jeunes professeurs chargés d’inspection à Nabeul.

 

L’assistance logistique déterminante dont me fit bénéficier Si Foued, me fit gagner un temps précieux et conféra une crédibilité et une efficacité accrues à ma recherche, et mes deux encadreurs, du CNRS et de l’INSEP, furent ravis de m’aider à alimenter l’ordinateur mis à ma disposition, de toutes les données nécessaires pour les diverses analyses multifactorielles alors récemment mathématisées par les experts du Conseil de l’Europe, en vue de calculer le niveau sportif atteint par les différents pays de la communauté européenne[7].

 

Mais pour le moment revenons à Alia et  à la Maison de Tunisie, en cette année de grâce 1977/78…

 

[1] Nous étions répartis en deux salles immenses et sur la cinquantaine de candidats que comptait la notre, seule une dizaine avait tourné la tête et seuls trois ou quatre avait accouru vers Tahar, tous les autres avaient continué imperturbablement leur exercice, se souciant fort peu de ce qui lui serait arrivé, certains se disant sûrement, que cela ferait un adversaire de moins, dans leur course au classement…

 

[2] Trois ou quatre candidats ayant obtenu 01/20 s’étaient contenté de reproduire de petites parties du texte original en sautant ce qui leur avait paru moins important et l’un de ces derniers, croyant devoir commenter  et expliquer, avait rendu une copie de dix pages au lieu des quatre requises…

 

[3] J’appris plus tard que les deux seuls candidats ayant obtenu 09,50, avaient réussi à résumer correctement 17 pages sur les vingt à traiter et qu’ils avaient dû ensuite bâcler les 3 dernières, faute de temps suffisant…

 

[4] Malheureusement, en plus de 15 ans d’université, je n’ai jamais rencontré de professeur qui le fasse ; et j’ai été déçu de noter que même auprès des meilleurs professeurs de langues vivantes, la contraction de texte, était non seulement absente, mais totalement inconnue de ces derniers qui continuent de se plaindre du plagiat qu’ils rencontrent systématiquement dans les écrits des étudiants, (les leurs et ceux des autres). D’ailleurs cette recommandation vaut pour les enseignements littéraires, mais également (sinon plus encore), pour ceux scientifiques …

 

[5] Il était fait là, allusion au jugement  de 74, au profit des enseignants auxquels le ministère avait été condamné à verser la totalité de leurs salaires…

 

[6] Il fallait obtenir les métrages carrés de chaque infrastructure selon sa catégorie, (terrain, salle, espace de plein air etc) le nombre de bénéficiaires par semaine, le nombre de licenciés civils et scolaires, le nombre de professeurs, d’entraîneurs, le nombre d’heures d’entraînement par catégorie et par sport etc, etc, etc…  et aucune partie sollicitée n’aurait accepté de se charger de ce travail fastidieux en dehors de l’injonction de Si Foued…

 

[7] Cette étude alors unique dans les pays arabes et africains, une fois élaborée, me valut quelques années plus tard, le second prix international de recherche scientifique en matière de développement du sport et de l’éducation physique, prix qui me fut remis lors d’une cérémonie solennelle à Porto (Portugal)

 

 

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 18:59

Alia

 

Entre l’âge de quinze et vingt ans, j’étais souvent chez Habib Félah, mon camarade de classe du lycée Khaznadar, copain de basket et compagnon préféré de l’été, pour les longues balades le long de la plage et pour les baignades répétées, à toute heure de la journée et même de la nuit.

 

La maison Félah, située à un jet de pierre de la nôtre, était toujours pleine à craquer de gens de la maison et d’invités de tous bords, mères[1], tantes, frères, sœurs, cousins, cousines, bonnes et jardiniers multiples y vaquaient constamment…

 

Il y régnait une telle agitation que, pendant longtemps, j’ai été incapable de distinguer les sœurs des cousines ou des voisines, et évitant de poser des questions, qui eussent pu être indiscrètes, je me contentais de me mêler un moment à la joyeuse cohue, d’échanger de brefs saluts avec tout le monde, pour ensuite, le plus souvent, sortir avec Habib, pour nos longues ballades, nos échanges de confidences et nos discussions plus ou moins blasées, n’ayant aucunement pour ambition de refaire le monde…  

 

Bien qu’avant l’âge de 20 ans, je n’eusse pas vraiment fait attention aux sœurs d’Habib, (beaucoup trop jeunes et un peu trop nombreuses), je me souviens cependant que, lors des dernières années de mon mariage avec Néjette, l’une d’elles, Alia dont Habib me disait qu’elle était excellente en français, commençait à devenir une petite jeune fille à plus d’un titre intéressante…

 

Elle avait une bonne tête et des répliques toujours intelligentes, parfois mêmes cinglantes d’ironie ; elle était en outre, très jolie; et les bikinis qu’elle arborait souvent pour aller se baigner, mettaient en valeur son beau corps d’adolescente.

 

Mais ce qui me plaisait par-dessus tout en elle, c’était sa discrétion et son allure réservée…

 

Elle répondait à mes salutations poliment et toujours en souriant ; et sachant bien que j’étais l’ami de son frère, elle me donnait de ses nouvelles, quand celui-ci n’était pas encore renté de France pour ses vacances estivales…

 

Nos conversations étaient ainsi, souvent courtes, et toujours empreintes d’amabilité…sauf en ce jour de juillet 67 !

 

Je venais alors d’avoir une dispute avec Néjette, à laquelle je reprochais qu’elle ait planté Adnène en plein soleil, la tête nue, à coté d’un parasol délaissé également par elle-même, qui, assise sur la plage devant notre maison, était occupée à se maquiller, d’une manière, que je trouvais, non seulement outrancière par les couleurs trop vives à mon goût, mais aussi indiscrète, voire provocante, par la façon quelle avait eu à s’afficher ainsi, sans retenue aucune, alors qu’elle aurait eu tout le loisir de se maquiller à l’intérieur de la maison…

 

Furieux, mais voulant éviter un esclandre, j’avais posé un bonnet mouillé sur la tête d’Adnène, âgé à peine  de deux ans et demi, et j’étais parti vers Lascala, à grandes enjambées, nonchalantes, seulement en apparence. 

 

Arrivé devant la grande allée recouverte de gravillons qui séparait la route de la villa des Félah, je vis Alia, âgée alors à peine de quinze ans, qui s’avançait dans la direction de la plage.

 

Elle était mignonne dans un bikini en cuir noir, avec une écharpe légère qu’elle utilisait comme cache-maillot et elle portait des espadrilles encordées et hautes qui donnaient à ses belles jambes, l’air d’être plus élancées…

 

En m’approchant pour la saluer et lui demander des nouvelles d’Habib, je fus surpris de remarquer qu’elle avait le visage fardé et les lèvres recouvertes de rouge !

 

C’était un comportement innocent de gamine qui voulait jouer à la jeune fille émancipée, mais sur le coup, moi qui n’étais que le copain du frère et qui n’avais sur elle, absolument aucun droit de regard, je m’insurgeai d’une manière, aussi inattendue pour elle que pour moi,  et je m’écriai à la face de la petite jeune fille pure (que je voulais inconsciemment protéger de toute velléité d’exhibitionnisme malsain) :

 

Mais qu’est ce que cette débauche de couleurs dont tu t’es peinturluré le visage… toi aussi, tu veux jouer à la femme fatale ???  

 

Elle était à mille lieues de s’attendre à cette attaque, aussi brutale que déplacée, et elle me répliqua, vertement et fort à propos : que cela ne me regardait en aucune façon et qu’elle était libre de se maquiller, comme elle le voulait et quand elle le voulait…mais elle était vexée et pensant, peut être, (à tort), que son maquillage n’était pas réussi, elle me tourna le dos et revint précipitamment chez elle…

 

Je l’entrevis ensuite plusieurs fois, d’un été à l’autre ; d’abord elle sembla éviter de me croiser en faisant celle qui ne m’avait pas vu, puis sa nature conciliante reprit le dessus et elle cessa de m’éviter…

 

Je la rencontrai quelques années plus tard, alors qu’elle faisait déjà son droit à la faculté de Tunis.

 

Ce fut surtout durant la période où j’avais décidé que Jélila ne me convenait, ni par sa carcasse fortement charpentée, ni par son ego indécis, que je tombai en arrêt devant Alia à Nabeul, au moment où elle s’engageait sur la route de la plage, visiblement pour rentrer chez elle.

 

Je revenais moi-même du bord de mer où j’étais allé faire un tour en voiture et sa silhouette fine et élégante avait forcé mon regard ; la reconnaissant de suite, je fis demi-tour et l’abordai en souriant, la tête en dehors de la vitre baissée.

 

En acceptant de se faire conduire chez elle, elle m’apprit chemin faisant que sa sœur aînée se mariait le samedi suivant et je sautai sur l’occasion pour lui demander si elle-même était fiancée, tout en me traitant d’imbécile pour ne pas avoir songé à elle, avant Tej El molk, Jélila et consorts… 

 

Alia avait alors 25 ans, j’en avais presque onze de plus et cela faisait onze ans que je l’avais agressée au sujet de son barbouillage au fond de teint et au rouge à lèvres, la jeune fille que j’avais en face de moi était maquillée avec goût et sobriété, elle avait un beau visage, des yeux pleins de malice et des cheveux auburn magnifiques, et je priai Dieu pour qu’elle soit encore libre…

 

A l’âge des amourettes, elle avait été éprise d’un garçon, puis elle en avait connu un autre, avec lequel elle fit quelques sorties en copains, puis encore plus tard, elle avait été presque fiancée à un futur juge, mais elle n’avait pas été convaincue par son environnement familial de l’extrême sud, dont les coutumes et les conceptions ne correspondaient pas à ses attentes…

 

Mais en ce début juin 76, au moment de notre rencontre, elle était libre de toute attache…et je décidai de ne plus la lâcher. 

 

Durant la fête de mariage de Selma sa sœur, je ne la lâchai effectivement pas d’une semelle, la courtisant ouvertement aux yeux de tous les invités, poussant même les choses, jusqu’à me mettre à arranger avec elle les chaises autour des tables des invités.

 

A la réaction de ses jeunes sœurs et surtout à celle de Tata Jémila, sa maman, qui m’avait connu tout gamin, je compris que je s’il ne s’agissait que d’obtenir leur agrément, je pourrais me hasarder à demander sa main, malgré mon divorce (et mon fils) et malgré notre différence d’âge…mais il s’agissait surtout d’obtenir l’accord de Si Mohamed son père.

         

Celui-ci avait été le président de la chambre d’appel de Tunis qui avait accéléré mon divorce en 71/72 et il connaissait toute mon histoire.

 

Il avait très bien connu mon père et ils s’étaient beaucoup appréciés mutuellement.

 

Lorsqu'en 1952, mon père avait requis l’aide d’un ami personnel du brigadier chargé de mettre à exécution le programme de harcèlement dont il était l’objet de la part du contrôleur civil de Nabeul (qui l’avait fait assiéger en son bureau et qui le soumettait à une filature en règle durant tous ses déplacements), il avait trouvé alors le jeune juge cantonal, Mohamed Félah, chez cet ami du brigadier.

 

Si Mohamed avait alors réconforté Si Hmeïda mon père et beaucoup insisté pour que ledit commerçant incitât son brigadier d’ami à se désolidariser du contrôleur civil, ce qui eut effectivement lieu…

 

Qui plus est, en 76 au moment de mes retrouvailles avec Alia, j’étais de nouveau en contact cyclique avec son père qui avait bien voulu me conseiller et m’assister dans le procès qui opposait ma famille à ma grand-mère au sujet de la maison de la plage dont elle voulait nous déposséder.

 

J’avais bien remarqué que Si Mohamed avait de la sympathie pour moi, qu’il appréciait le fait que je ne me sois pas laissé intimider et que je défende, bec et ongles dehors, les intérêts de ma famille, mais il avait toujours gardé une espèce de détachement professionnel, qui le rendait à mes yeux plutôt intimidant et j’appréhendais le moment où j’allais devoir lui demander la main de sa fille…

 

Il fallait pour cela une détermination et un aplomb que je craignais ne pas avoir en sa présence.

 

D’un autre coté, je ne voulais pas me laisser envahir par le doute et avoir à le regretter par la suite, aussi, tablant uniquement sur le fait qu’Alia ne m’ait pas découragé dans la cour que je lui faisais, et sans même lui en avoir parlé au préalable, je décidai de me jeter à l’eau, une quinzaine de jours après le mariage de sa sœur.

 

Ce jour là, je m’apprêtais à prendre congé de Si Mohamed dans son bureau du palais de la justice à Tunis où il venait de me faire savoir qu’il s’attendait à un jugement favorable dans notre procès familial.

 

En fait, pour le rencontrer, le procès n’avait été qu’un alibi et j’avais prémédité de ne même pas l’aborder ...

 

Je fus frustré qu’il en parle de lui-même, me rendant du même coup la tâche plus difficile ; et j’allais me résigner à le remercier et à partir sans aborder l’objet réel de ma visite, lorsque, comme dans une séquence où je n’étais que le spectateur ébahi, je m’entendis m’adresser à lui en ces termes :

 

Si Mohamed, avec votre permission, je me propose d’envoyer ma mère demander la main de votre fille Alia, et bien que, ni le moment, ni l’endroit ne soient vraiment indiqués, j’ai l’honneur de vous la demander officiellement !

 

Surpris et un moment décontenancé par mon aplomb, à l’avoir ainsi affronté en son bureau et ce, lors d’une entrevue qui avait pour lui un tout autre objet, il me fit les gros yeux, sans réussir à masquer totalement sa satisfaction et il me rabroua, en me disant, qu’effectivement, le moment et l’endroit étaient particulièrement mal choisis pour lui demander la main de sa fille

 

Mais il n’avait pas dit non !!! 

 

Selma la sœur aînée de Alia avait fait l’objet de plusieurs demandes de mariage par des partis intéressants, un riche cousin propriétaire terrien, un juge, un professeur d’arabe poète et d’autres encore…

 

Toutes ces demandes ne l’avaient pas convaincue pour diverses raisons discutables ; et elle s’était finalement entichée d’un jeune de la région qui, bien qu’appartenant à une famille honorable, avait une réputation morale douteuse et des occupations professionnelles peu valorisantes.

 

Si Mohamed qui rêvait pour ses filles d’alliances autrement plus reluisantes, avait été ulcéré de devoir céder devant la détermination obstinée de sa fille aînée et de la marier à un gendre, qui n’avait à ses yeux ni charme, ni prestige. 

 

Lui-même, tout jeune diplômé au début des années 40, après avoir quitté son village natal de Testour, pour des études tunisoises, avait été parrainé par un tunisois de souche qui l’avait marié à l’une des filles de ses proches.

 

Sa jeune épouse lui donna un fils, Habib mon copain, et décéda des suites d’une mauvaise bronchite, le laissant avec un enfant en bas âge. Peu de temps après, il se remaria avec la fille d’un riche agriculteur du Kef où il venait d’être affecté et sa nouvelle épouse n’avait fait aucune objection quant à son fils et l’avait élevé, comme s’il s’était agi du sien propre, à tel point que, je n’ai su que sur le tard, que la mère biologique d’Habib était décédée et que Tata Jémila n’était que sa belle-mère.

 

Je suis convaincu que ce sont ces circonstances qui ont joué en ma faveur, conjuguées qu’elles avaient été au fait que j’avais alors une belle prestance physique, un poste de responsabilité dans l’administration et une appartenance familiale respectable et respectée.

 

Lorsque je sollicitai ma mère pour qu’elle aille demander la main d’Alia à sa propre mère, elle fut tout heureuse de ma décision, elle ne savait pas qui était précisément Alia, parmi les nombreuses filles Félah, mais elle connaissait bien Ella Jémila et également Ella Fatma Zarka[2], l’autre épouse de Si Mohamed et elle les aimait bien toutes les deux.

 

Et lorsque le lendemain, ma mère rendue chez les Félah, usa de la formule consacrée pour toute demande en mariage[3], elle eut, en première réponse, le duo des youyous de joie des deux mères ; puis Tata Jémila, rayonnante, ajouta d’un air enjoué, qu’elle serait heureuse et honorée d’agréer cette demande, mais qu’il fallait lui laisser le temps de prendre l’avis de Si El Félah[4]et celui d’Alia.

 

En fait ce n’était là que respect formel de la tradition, Si Mohamed aussitôt que j’eus quitté son bureau la veille, avait tout de suite téléphoné chez lui pour annoncer ma demande.

 

Il avait même pris la précaution de parler directement à Alia pour l’influencer favorablement ; celle-ci étant alors à la faculté de droit de Tunis, habitait dans l’appartement de son père à l’avenue de Paris, en vis-à-vis de l’ancien cimetière juif transformé en jardin public ; et, juste avant le dîner, Si Mohamed, faisant asseoir sa fille en face de lui, prit un air mi-grave mi-joyeux pour lui annoncer que  quelqu’un avait demandé sa main.

 

Alia ne songea pas tout de suite à moi, car leur voisine de palier qui avait déjà demandé la main de Selma pour le poète, était revenue à la charge pour jouer de nouveau à la marieuse et proposer à Alia, un autre prétendant, lui vantant ses mérites personnels et son appartenance sociale et, sans réagir aux propos de son père, celle-ci pensa furtivement qu’il s’agissait de ce prétendant là.

 

Mais Si Mohamed ajouta aussitôt qu’il s’agissait d’un nabeulien de souche et lui précisa qu’il s’agissait de moi, en lui déclinant mon nom. Voyant qu’Alia ne bronchait pas davantage, et appréhendant qu’elle ne fasse des objections, il lui dit d’une seule traite et d’un air empressé qu’il voulait convaincant :

 

« Ecoute moi bien ma fille, Taoufik c’est l’ami d’Habib ton frère, nous connaissons sa famille et moi je le connais sur le bout des doigts, ajoutant que j’étais un bon garçon, que j’étais le fils de Si Hmeïda son ami, qu’il me considérait lui-même comme son propre fils ajoutant encore que, quant à mon fils (Adnène), il ne pose pas problème, puisqu’il est confié à la garde de sa grand-mère à Tunis 

 

En fait, ce qui préoccupait Alia n’était pas là… aussitôt qu’on m’avait vu la courtiser durant le mariage de sa sœur, des âmes charitables lui avaient appris, que j’étais un coureur de jupons, que dans mon logement de fonctions défilaient en permanence mes nombreuses conquêtes parmi les touristes et les autres, lui citant des exemples et des noms précis de ces autres, ajoutant sans avoir l’air d'y toucher, ni de vouloir la décourager, qu’il apparaîtrait par ailleurs, que je fusse assez autoritaire, voire brutal,  de caractère…

 

C’est pourquoi, mettant en balance, ces ragots de commères avec la frustration que son père avait vécue de devoir mal marier sa fille aînée, sachant à quel point il accordait de l’importance à s’allier à une bonne famille de Nabeul, elle lui répondit posément, non sans malice, puisqu’elle se disait en son fort intérieur, que j’étais quand même l’un des plus beaux garçons de Nabeul[5] :

 

Papa, il est clair que Taoufik te plait et que sa famille te convient ; et pour moi, c’est ce qui compte par-dessus tout ; puis, se forçant quand même un peu à cause des commérages, elle ajouta, pour ne pas donner à son père  le sentiment qu’il forçait sa décision : en fait je n’ai aucune raison de le refuser, au contraire, il est beau et il a une bonne situation, quant à son fils, il ne me gène pas du tout.

 

Cette discussion avait eu lieu vendredi, le jour même de ma demande peu protocolaire et pour le moins inattendue, mais je n’en eus vent, que bien plus tard, aussi, avais-je alors quelques appréhensions…

 

La demande plus classique et protocolaire, s’était faite par Maman le lendemain, samedi, alors que j’étais parti la veille à Sfax où je devais donner une conférence devant un auditoire de professeurs et d’entraîneurs de sport du centre sud ; et je dus attendre le dimanche après-midi, pour être définitivement fixé ou presque…

 

Vers midi, je me rendis en voiture à la plage où je savais que j’avais de grandes chances de rencontrer Alia ou l’une de ses sœurs…

 

Effectivement, je vis tout un groupe de jeunes filles en jeans et elles se mirent toutes à sourire d’un air complice à ma vue ; et comme j’étais incapable de distinguer les filles Félah de leurs voisines, je me contentai de m’adresser à tout le groupe en disant : allez voir Alia et dîtes lui que je viendrai la chercher vers 15h pour une promenade à Hammamet…

 

Et les jeunes filles ravies, de s’envoler vers la maison, toutes joyeuses d’apporter la bonne nouvelle.

 

La bonne nouvelle pour moi, ce fut qu’Alia se présentât bien au rendez-vous fixé, en souriant d’un air réservé et qu’elle prît place à mes côtés dans la Citroën ami8[6] flambant neuve que l’administration m’avait fait livrer quelques jours plus tôt.

 

La moins bonne, c’était qu’Alia qui voulait accepter, en partie parce que je lui plaisais et surtout pour faire plaisir à son père (en fille aimante et de bonne famille), était encore désemparée, par ce que lui avaient appris certaines âmes charitables et qui n’avaient pas cessé de la mettre en garde depuis, contre le Casanova que j’étais

 

En fine mouche, ce jour là, et surtout lors des week-ends suivants, elle me fit comprendre qu’elle n’était pas dupe, que bon nombre de gens savaient quel genre de vie je menais depuis mon divorce … que cela portait ombrage à sa famille, à la mienne et surtout à elle-même … qu’elle n’avait aucun respect pour les fiancés et les maris volages, etc.…

 

Je balayais chaque fois tout cela du revers de la main, l’assurant que cela faisait dorénavant partie d’un passé définitivement révolu et que, dans ma famille, il n’y a jamais eu de fiancé, ni de mari coureur ; et qu’il n’y avait aucune raison, pour qu’il n’en fut pas ainsi dans l’avenir.

 

Aujourd’hui, après plus de trente ans de mariage, je ne suis même pas fier d’avoir tenu parole.

 

Je trouve normal que l’idée même, que je puisse songer à tromper ma femme, ne m’ait jamais effleuré à aucun moment, malgré de multiples occasions, et face à plusieurs femmes séduisantes qui ne demandaient qu’à se faire courtiser, tant au cours de mes nombreuses missions à l’étranger que lors de ma vie de prof universitaire et de doyen !

 

Il y a cependant une autre promesse que je ne suis pas sûr d’avoir totalement tenue envers Alia...

 

Quelque temps avant notre mariage, au moment où elle s’apprêtait à descendre de voiture pour rentrer chez ses parents après l’une de nos promenades, je l’avais retenue par le bras et la regardant dans les yeux, je lui avais solennellement dit :

 

« Tu verras, je saurai te rendre totalement heureuse ! »

 

Elle avait souri en hochant la tête et était partie rejoindre sa famille. Je ne suis pas tout à fait sûr, que la vie à travers laquelle je l’ai entraînée, m’ait laissé remplir totalement cet engagement…

 

Pourtant je me suis presque toujours employé à le faire, à commencer par le jour où je pris la décision de laisser tomber ma fonction, de me faire mettre en disponibilité et de reprendre des études postuniversitaires à Paris où Alia avait été acculée à devoir poursuivre ses études de droit.

 

En effet, Alia qui avait échoué à l’oral en 76, avait dû refaire sa deuxième année pour quelques centièmes de point, à cause d’un système aujourd’hui révolu et qui, j’en suis sûr, a dû éliminer de la course, bon nombre d’excellents juristes[7]

 

En tout état de cause, Alia, avait refait sa deuxième année et quelques dix mois après nos fiançailles[8], elle attendait les résultats de son oral, après avoir de nouveau repassé l’écrit avec succès.

 

Je l’avais accompagnée au campus où je l’avais déposée, en prévoyant de repasser la chercher plus tard après la proclamation des résultats.

 

Une heure et demie plus tard, en revenant la chercher, je l’avais vue de loin, dévaler la pente du campus, à pied, et tête basse ; et lorsqu’elle se fut installée à mes côtés, elle fondit en larmes…

 

Cette année là, en tout début d’année, j’avais rencontré un ancien surveillant de Kassar Saïd qui avait fait sa maîtrise à Paris et qui m’avait parlé d’une convention liant l’université Paris7 Jussieu à l’INSEP de Paris.

 

Cette convention permettait aux étudiants ayant réussi au concours, d'entrée à l'INSEP, d’être directement admis en deuxième année de DEA[9] et de 'sauter' ainsi la 1ère année, et d'être  exemptés des examens de passage en 2ème année.

 

Il m’avait dit que lui-même avait dû repasser ce concours deux fois, ayant échoué à une épreuve très dure de contraction de texte, qui consistait à résumer un texte de 20 pages en une copie de 4 pages, avec un maximum de 80 lignes en tout, et ce, sans jamais utiliser les phrases, ni les mots, du texte original.

 

Et il avait ajouté que, connaissant ma maîtrise du français, il s’était promis de me parler de ce concours, au cas où je serais intéressé par des études postuniversitaires.

 

J’étais alors inspecteur régional, avec les fonctions officielles de chef de service d’administration centrale, j’avais des activités professionnelles qui me plaisaient, j’avais la cote auprès de mes supérieurs, surtout auprès de mon ministre Si Foued Mbazaâ, j’étais promis à de rapides promotions de carrière et j’avais mieux à faire que de me replonger, à nouveau, dans les études et de me risquer à passer des concours, que je n’étais même pas certain de franchir avec succès… 

 

Mais à la vue d’Alia en pleurs en ce tout début de septembre 77, ma décision fut prise et je lui demandai si cela lui plairait de partir à Paris et d’y refaire encore une fois sa deuxième année, la France n’ayant pas ce système tunisien aberrant de cartouches limitées.

 

Cela lui convenait, bien sûr, mais elle trouva ce projet fort problématique, surtout que, pour ne pas lui donner de faux espoirs, je lui expliquai que je devais pour cela, faire une demande pour passer un concours, puis au cas où cette demande serait acceptée, que j’aurais à me rendre à Paris, passer le concours, lui faire une préinscription dans une fac de droit et enfin, dans l’hypothèse de ma réussite, me débrouiller pour avoir une chambre pour couple à la Maison de Tunisie, avant qu’elle-même ne puisse me rejoindre…

 

Et comme j’ajoutais que tout cet échafaudage théorique devait être concrétisé dans l’urgence, (puisque la rentrée universitaire se rapprochait à grands pas,) Alia ne pouvait pas, ne pas le trouver, un peu tiré par les cheveux !

 

Comme il fallait commencer à donner forme à ce projet, et me trouvant donc à Tunis, je me rendis tout de suite au Bardo, chez le collègue qui m’avait parlé du fameux concours et j’obtins de lui, difficilement[10], qu’il me prêtât un manuel de contraction de texte.

 

Puis, aussitôt rentré à Nabeul, je constituai mon dossier de candidature au concours et, pour gagner un maximum de temps, au lieu de le poster à Nabeul, je me rendis à nouveau à Tunis au centre de tri postal où je le déposai pour un envoi en express ; je téléphonai parallèlement à un ami fonctionnaire à l’INSEP de Paris et lui demandai de faire le maximum pour que j’obtienne une réponse rapide.

 

Deux jours plus tard, j’appris que l’économe de la Maison de Tunisie à Paris, n’était autre qu'Habib Zaatour, l’un de mes anciens copains de la joyeuse bande de Sousse (1963) et je pris rapidement contact avec lui, pour apprendre que s’agissant d’être hébergé pendant le passage de mon concours,  il n’aurait pas de difficulté à me procurer une chambre en qualité de passager ; mais que, pour obtenir durablement une chambre pour couple marié, il fallait l’autorisation de notre ambassade à Paris et que la concurrence serait rude, compte tenu du peu de chambres disponibles et du nombre pléthorique de demandes d’étudiants mariés…

 

Mais j’appris par la même occasion, que l’attaché culturel de l’ambassade, était alors monsieur Mokhtar Zneïdi.

 

Or, Si Mokhtar, avant sa récente nomination à Paris, avait assumé la charge de Gouverneur de Nabeul et je connaissais en lui, un gouverneur compétent et efficace, doublé d’un homme affable et courtois, qui était de plus, un francisant redoutable, qui n’hésitait nullement à m’emboîter le pas et à échanger longuement avec moi, en français, au cours des assemblées du conseil du  gouvernorat, à une époque où la langue arabe prenait une place de plus en plus prépondérante dans les réunions officielles.

 

Cela nous avait rendus sympathiques l’un pour l’autre, et je ne doutai pas que grâce à son appui, je puisse aisément me procurer la chambre qu’il nous faudrait... le cas échéant !

 

Il restait cependant un détail de taille ; il fallait que je sois admis au concours et je décidai de m’y préparer, avant même la réponse à ma demande.

 

Je me mis en effet à bachoter un grand nombre d’exercices du manuel emprunté et lorsqu’un mois plus tard, je reçus ma convocation, ainsi que la liste des épreuves du concours, ainsi que les programmes de psychologie et de sciences de l’éducation qu’il fallait maîtriser, je me sentis suffisamment armé pour avoir les meilleurs chances de réussir, ayant durant les dernières années, constamment révisé ces mêmes programmes pour préparer les journées pédagogiques et les conférences que je donnais régulièrement au bénéfice des cadres enseignants de plusieurs régions…

 

J’étais alors en contact permanent avec mon ami Hédi Ben Aissa qui résidait à Paris et qui venait passer pratiquement toutes ses vacances chez moi à Nabeul ; et c’est lui qui, tout naturellement vint me chercher à Orly pour me conduire à la maison de Tunisie.

 

Il m’avait bien proposé de me loger dans son appartement, mais sachant que j’aurais besoin de calme lors des épreuves du concours, j’avais préféré la maison de Tunisie où mon ami l’économe m’avait promis une chambre.

 

En fait, cet ami, s’étant trop avancé, en me disant qu’il n’y aurait pas de difficulté à me loger en qualité de passager, s’était trouvé obligé, mais content, de me loger dans son vaste duplex de fonctions, sa femme et ses enfants étant alors heureusement partis en vacances à Sousse, pendant que 'la maison de Tunisie', connaissait une vague inattendue de passagers, en ce début de mois d’octobre 77. 

  La suite, dans le nouveau post...qui ne saurait tader.

 


[1] Si Mohamed, le père qui était le plus souvent à Tunis ou ailleurs, avait deux épouses en même temps, outre la mère d'Habib, décédée alors que celui-ci était en bas âge et j’étais incapable alors de dire qui était le fils ou la fille de qui parmi les nombreuses dames qui gouvernaient la maison…

 

[2] Si Mohamed qui avait du caractère avait des rapports assez tendus avec sa belle mère habituée au baise main et menant tout son entourage à la baguette ; La dame Rahbia, étant souffrante et ayant langui sa fille, l’avait fait venir auprès d’elle au Kef, laissant les deux ou trois petits enfants sous la garde de leur grand-mère paternelle à Nabeul, alors que monsieur le juge, affecté dans une autre région, était absent. Si Mohamed qui avait compris que sa belle mère voulait faire pression sur lui pour l’amener à venir au Kef solliciter qu’elle veuille bien  autoriser sa fille à suivre son mari et à réintégrer le domicile conjugal, attendit un délai raisonnable, puis sans crier gare alla demander la main de Fatma Lazrak, la fille du mufti de Nabeul, une jeune et riche veuve sans enfants, qu’il épousa comme le lui permettait alors la loi. La dame Rahbia dut ainsi capituler et après avoir gardé encore un moment sa fille en représailles, fut bien obligée de la laisser rejoindre ses enfants et son mari. Pour la petite histoire Jémila et Fatma (Fafa pour les intimes) vécurent non pas comme des rivales, mais comme de véritables sœurs mariées au même homme…

 

[3] Je suis venue en quête de mariage honorable, convoitant la fille de bonne descendance  et d’excellente alliance, votre fille une telle pour mon fils…

 

[4] Ses deux épouses l’ont toujours appelé ainsi, jamais par son prénom et presque jamais par Si Mohamed.

 

[5] La nouvelle de nos fiançailles s’étant ébruitée au campus, tous les jeunes étudiantes de Nabeul, étaient venus la féliciter, plusieurs lui disant avec envie, qu’elle avait choisi le plus beau garçon de Nabeul.

 

[6] En ces années 70, les administrations régionales de tous les ministères n’avaient que de vieilles 4L pour voitures de service et avoir une ami 8 neuve était alors un privilège dont certains directeurs d’administration centrale, ne bénéficiaient pas, se contentant de rouler, comme tout le monde, en 4 L.

 

[7] Cet ancien système aberrant, ne tenait pas compte d’une moyenne générale entre des matières solidaires, il comportait plusieurs notes éliminatoires (en dessous de 07/20) et obligeait les étudiants à repasser, même les matières où ils avaient obtenu la moyenne d’une session à une autre, ainsi qu’à passer de nouveau l’écrit réussi l’année d’avant, après un premier échec à l’oral. Ce système comportait enfin et surtout, une limitation du nombre de sessions d’examens, qui transformait tout second échec en une interruption obligatoire des études (le fameux système des cartouches)…

 

[8] Fiançailles qui furent l’occasion d’un contrat de mariage en bonne et due forme, se déroulèrent par une curieuse coïncidence,  un 29 décembre (76) soit  douze ans, jour pour jour après, ce 29 décembre 64, où fut rédigé au Kef mon premier contrat de mariage…

 

[9] Le DEA, diplôme d’études approfondies, comportait alors une première année avec présence obligatoire à plusieurs cours de TD et TP et un examen assez corsé de passage en 2ème année au bout de laquelle l’impétrant devait présenter un mémoire de recherche sur un thème agréé par son directeur de mémoire. La convention permettait aux étudiants de passer en deuxième année sans examen ni présence aux multiples cours de la 1ère

 

[10] Lorsqu’il m’avait dit avoir pensé à moi pour ce concours, il l’avait fait surtout pour se vanter d’y avoir réussi malgré un premier échec, et tout comme moi alors, il ne pensait pas du tout que cela pouvait m’intéresser. Mais quand, quelques mois plus tard, je lui appris que j’avais décidé de tenter ma chance, Alia qui était à mes cotés, me dira avoir noté une pâleur subite envahir son visage, et il se mit effectivement à bafouiller, en prétendant que tous ses livres étaient restés à Mahdia dans les cartons où il les avait emballés depuis la France, il se reprit cependant pour me dire que néanmoins si j’avais de la chance, il allait pouvoir me retrouver un manuel, manuel qu’il finit par me donner à regret, pratiquant en cela le mandarinat,  cette phobie qui veut que dans certains milieux universitaires, on s’évertue de refermer toute porte franchie, en souhaitant que personne parmi ceux qui suivent ne puisse la franchit à son tour…

 

 

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 16:26

 

De quelques femmes croisées...

 

Même si un jour ce texte venait à être lu en dehors du petit cercle de mes proches à qui il s’adresse en particulier, que l’on sache que tout ce que j’écris la, est une espèce de confession dont j’ai révélé tous les détails à Alia mon épouse, déjà dès-avant nos fiançailles, détails complétés, au gré des circonstances, au fur et à mesure, pendant et après ces fiançailles…

 

Je préciserais malicieusement que si Alia avait alors, l’air de se foutre absolument de toutes ces fariboles, aujourd’hui, elle ne voit pas du tout pourquoi je tiens tant à ce que nos proches soient mis au courant de ‘toutes ces histoires’ ; et que je lui réponds invariablement que c’était ma vie, avant elle, et que cette tranche de vie là aussi, fait partie, à mes yeux, de ce que je me dois de raconter à mes descendants et aux leurs.

 

Monia, Emna, Selwa, Danielle, Tej  El molk  et quelques autres…

 

Divorcé à l’âge de la trentaine, après avoir vécu maritalement, d'abord pendant 18 mois avec Micheline la belle parisienne, puis durant cinq ans avec une jeune et belle tunisienne, je me retrouvais libre, mais plus ou moins échaudé, me croyant même vacciné contre la tentation féminine et ses pièges, mais je connaissais encore mal les femmes et encore moins ma faiblesse devant leurs attraits ...

 

C’est ainsi qu’en cette année 1971, la première femme aux charmes de laquelle je ne pus, ni ne voulus résister, fut Monia qui, une dizaine d’années avant, nous avait déjà affolés, Hédi et moi, par la perfection de son corps et par son teint naturellement bronzé de danseuse brésilienne…

 

C’était alors une jeune gymnaste tunisienne au corps souple comme une liane qui faisait partie du groupe d’étudiantes d’El Omrane avec lesquelles nous organisions des surboums fréquentes...

 

Elle s’était entichée, Dieu seul sait pour quelles raisons, d’une brute épaisse en la personne de l’un de nos camarades de Ksar Saïd… Et je me souviens que lors de nos examens de natation sportive, de tout le lot de jeunes athlètes féminines qui se joignaient à nous durant ces épreuves de mai/juin 61et 62, parmi celles qui étaient les plus attirantes, Monia venait largement en tête …

 

Depuis mon retour de France je l’avais totalement perdue de vue, mais je savais qu’elle avait divorcé de sa brute qui lui avait fait entre-temps un enfant avant de la quitter, pour une blondasse tchèque…

 

Je la revis par hasard chez mon ami Habib D, qui après avoir connu et épousé une belle hollandaise en Allemagne, était revenu en Tunisie où, et qui, outre son métier de prof d’éducation physique, avait ouvert une salle de mise en forme qui commençait à bien marcher notamment grâce au dynamisme et à la gestion stricte de Marianne son épouse…

 

Habib avait beaucoup insisté pour que je vienne passer un week-end chez lui, où il avait invité également d’autres amis, parmi lesquels se trouvait Monia…

 

Elle avait souffert de sa vie maritale avec un homme brutal et injuste, mais elle ne se plaignait pas, élevait son fils avec l’aide de sa mère à qui elle le confiait de temps à autre, et surtout elle me paraissait ne rien avoir perdu de son charme et de la beauté de son corps …

 

je lui confiais qu’un jour de juin 62, à la piscine du belvédère, Hédi et moi étions à tel point subjugués par sa plastique, que la sachant même liée à un camarade de cours, nous projetions quand même de la harceler, jusqu’à ce qu’elle consente à sortir avec l’un ou l’autre d’entre nous ; elle me dit en souriant tristement qu’elle savait, depuis cette époque, qu’elle me plaisait et elle m’avoua qu’elle aurait préféré de loin, m’avoir pour partenaire lors de nos surboums, mais qu’elle s’était rabattue sur un autre garçon, intimidée qu’elle avait été par mon appartenance à une classe sociale qui n’était pas la sienne…

 

Ce soir là nous fûmes les derniers invités à nous décider à prendre congé d’Habib et Marianne qui, ayant observé que nous avions passé la soirée à flirter, nous proposèrent de rester passer la nuit, si cela nous convenait…

 

Notre liaison dura presque deux ans... Je bénéficiais alors à Nabeul, d’un logement de fonctions que j’avais partiellement meublé et où je passais rarement la nuit, préférant habiter plus régulièrement chez ma mère où je prenais tous mes repas ; durant ma liaison avec Monia, je pris l’habitude de passer les week-ends dans ce logement où je m’installais dès le vendredi matin.

 

Monia arrivait à Nabeul chaque vendredi soir par le train de Tunis pour venir se glisser de nuit chez moi et ne plus en sortir avant le dimanche après midi, puis elle reprenait discrètement le train pour Tunis...

 

Pendant cette époque de ma vie, Hédi qui, après avoir étudié, puis travaillé, en Allemagne pendant quelques années, s’était installé à Paris et vivait en concubinage avec une gentille française divorcée, surnommée pour je ne sais plus quelle raison, Lulu.

 

Monique de son vrai prénom était aimante, gentille et arrangeante…elle passait à Hédi presque tous ses travers…Celui-ci venait alors deux ou trois fois en Tunisie et plus précisément à Nabeul, où il ramenait des équipes de football françaises pour de courts séjours durant lesquels je lui arrangeais des matchs avec des équipes locales du cap bon…

 

Et si ses protégés étaient logés à l’hôtel, il préférait venir partager mon logement de fonctions pour éviter de les avoir constamment dans les jambes, …

 

Nous avions alors entre 31 et 34 ans et nous collectionnions les conquêtes féminines …

 

Ma liaison avec Monia était dans sa deuxième année, lorsque je remarquai pour la première fois Emna

 

En 1973, au début du mois de juin, une délégation allemande de Duisburg était à Nabeul et organisait, entre autres activités, un stage de natation et de sauvetage au bénéfice d’un groupe de professeurs d’éducation physique.

 

La municipalité de Nabeul et la Protection Civile avaient aménagé un centre de sauvetage sur la plage sur un terrain situé entre l’hôtel Erriadh et l’auberge des jeunes, et les allemands avaient prévu d’équiper ce centre, en fournissant notamment un Zodiac et un autre bateau de sauvetage, outre des cordages, des bouées et des tenues de plages pour les futurs sauveteurs, qu’ils avaient aussi prévu de former…

 

Le stage se déroulait à l’hôtel Neapolis[1]  et y participaient alors, presque tous les jeunes professeurs de sport de la ville, parmi lesquels Emna une ancienne athlète spécialiste du 800m au corps de gazelle…Elle n’était pas née de la dernière pluie et jouait à la vamp, en multipliant les poses de star en bikini, tout en affichant des allures de sainte nitouche, ce qui affolait la majorité de ses collègues masculins qui guère ne l’intéressaient en retour, et à qui elle déclarait qu’elle visait le gros lot (le patron)…

 

Elle s’était arrangée pour recueillir le moindre détail de ma vie et s’était mise en tête de me passer la corde au cou.

 

Dans sa stratégie, elle projetait d’abord de me faire goûter à ses charmes et était persuadée que le reste devait suivre tout naturellement…Elle avait un corps superbe et de longs cheveux châtain clair qu’elle laissait flotter sur ses épaules bronzées ; et Dieu seul sait ce qui se serait passé, si Hédi ne s’était pas mêlé à notre début de liaison…

 

A la mi-juin, la première étape de la stratégie d’Emna la vamp, était déjà réalisée ; elle venait de temps à autre passer quelques temps dans mon logement de fonctions ; elle y jouait à la maîtresse de maison, partageait mon lit, rangeait, dépoussiérait, papotait quelques ragots et partait discrètement…

 

A la mi-juillet, Hédi débarqua à Nabeul comme à son habitude, et Emna, qui avait compris entre temps qu’il n’était nullement question pour moi de me remarier, essaya de lui servir le grand jeu de la fille tombée amoureuse du meilleur ami de son amant

 

Il m’en avisa et, après avoir bien expliqué à son tour à la donzelle, qu’il n’était pas non plus à la recherche d’une future épouse, profita de ses charmes…Emna eut ainsi en nous deux, des amants concomitants ; et cela dura assez longtemps…

 

Deux étés plus tard, Emna fit la connaissance de son futur ex-mari en la personne d’un gentil garçon tunisien émigré installé à Paris et lui tourna la tête, au point qu’il l’épousa en vitesse…Ce gentil garçon est aujourd’hui décédé depuis déjà quelques années.

 

A Paris, Emna le trompa copieusement durant des années avec ses profs de l’université où elle s’était inscrite, ainsi qu’avec nombre d’autres étudiants tunisiens ; elle eut de lui deux filles qui sont aujourd’hui installées à Paris…

 

En 2004, Emna s’est de nouveau remariée avec un autre gentil garçon qui n’a pas l’air de lui faire confiance…elle se plaint qu’il la surveille constamment, mais je trouve qu’il a entièrement raison…

 

Elle a vieilli, mais elle se fait toujours provocante, elle rappelle de plus en plus sa mère que j’ai entrevue quelques fois durant les années 70 ; celle-ci devait avoir alors près de 55 ans, mais avait gardé des allures de vielle vamp ; elle avait compris que je couchais avec sa fille et me servait des regards pour le moins ambigus, à la fois complices et provocants, me signifiant sans vergogne que si le cœur m’en disait, je pouvais avoir la mère… en plus de la fille.

 

Adnène n’a connu ni Monia ni Emna, mais il a entrevu quelques fois  Danielle une belle blonde au corps sculptural et au visage avenant, il a aussi entrevu Tej el molk, une mignonne tunisoise de bonne famille, trop pressée de mettre la main sur un mari …

 

Ma liaison avec Monia prit un coup de froid, juste avant ma rencontre avec Emna ; Hédi, à qui Monia plaisait énormément, avait essayé sa chance avec elle et s’était fait sèchement jeter par une amante furieuse qui vint se plaindre auprès de moi de la conduite de mon ami

 

Ma réaction, (dont j’ai aujourd’hui honte), ne fut pas celle qu’elle attendait : je lui dis qu’Hédi, avant de lui faire des avances, m’avait averti et j’ajoutais encore plus cyniquement que je n’aurais vu aucun inconvénient à ce qu’elle donnât suite à ses avances…

 

Elle partit sans ajouter un mot et je ne la revis plus avant longtemps ; notre liaison reprit à la fin de l’épisode Emna, après une bonne explication et se poursuivit cycliquement pendant quelques temps.

 

Monia ne s’est pas remariée, elle a beaucoup grossi, mais elle garde un certain charme, et, à la différence d’Emna pour laquelle j’éprouve, presque malgré moi,  un brin de mépris, elle a donné plus que la preuve que, pour elle au moins, notre liaison était fondée sur un amour sincère, amour qui, malheureusement, n’était partagé par moi, que dans ses composantes physiques…

 

Nous sommes restés bons amis, mais cela fait des décades que je ne l’ai revue...

 

J’ai acheté ma Borgward en 1963 et je l’ai gardée jusqu’en 1970 ; je l’ai revendue pour une bouchée de pain pour acheter une belle Simca Aronde bleu ciel, (avec le toit noir) ; j’ai gardée la Simca pendant deux ans, avant de tomber amoureux fou d’une Ford Fiesta Sport jaune canari, que j’ai presque forcé un ami dentiste à me vendre durant le printemps 1973…

 

L’administration régionale étant alors fort démunie, je disposais d’une vielle Renault 4L comme voiture de service que j’utilisais très rarement, en dehors des heures administratives, bien que je fusse habilité à le faire, par autorisation expresse de mon ministre…

 

Danielle la parisienne.

 

Fin juin 73, j’avais pris quelques jours de congé et je faisais des longueurs de bassin en crawl dans la petite piscine de l’hôtel Erriadh, en effectuant un virage culbuté de compétition à chaque fin de bassin…ma technique de nage était toujours excellente, mais dans la mer, je ne pouvais entretenir ma technique de virage et je profitais de ce bassin  agréable pour essayer de ne pas trop perdre la main dans cette technique …

 

Au moment où je m’étais mis à l’eau, la piscine était déserte, les touristes de l’hôtel étaient tous, ou presque, sur la plage…Je fus donc surpris de buter contre un jambe tendue dans l’eau, à quelques centimètres du mur du bassin contre lequel je projetais mes propres jambes pour mon virage culbuté ; ayant stoppé mon geste et m’apprêtant à m’excuser auprès de la personne que je croyais avoir heurtée, je relevais la tête de l’eau pour voir une blonde sculpturale assisse sur le bord et riant aux éclats qui me servit cette tirade d’un seul trait :…

 

‘‘Voila,… tant-pis pour vous, vous m’avez rendue jalouse par votre aisance dans l’eau, moi qui ne peux faire, péniblement, quelques brassées sans risquer de boire la tasse et je n’ai pas pu résister à l’envie de vous faire ce croc en jambes, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop…’’

 

Cinq minutes plus tard Danielle, allongée face à moi sur un transat,  m’apprit que j’avais attiré son attention depuis déjà deux ou trois jours… qu’elle m’avait d’abord pris pur un touriste français, mais qu’à la réception de l’hôtel où elle était allée se renseigner, elle avait appris sans vouloir le croire que j’étais tunisien et inspecteur régional des sports et qu’elle avait alors décidé de faire ma connaissance, surtout après m’avoir épié, hier, jusqu’à ma sortie de l’hôtel et m’avoir vu faire démarrer une Ford Fiesta jaune canari, identique à celle qu’elle avait laissée à Paris… 

 

Ce fut ainsi que quelques jours plus tard, Adnène qui était venu passer ses vacances chez moi fit la connaissance de Danielle, laquelle venait passer une partie de la journée dans mon logement de fonctions, et avec laquelle il était obligé de me partager pendant l’après midi, sur la plage…

 

Bien entendu, elle ne trouva guère grâce à ses yeux malgré sa beauté et la grande gentillesse qu’elle affichait envers lui, c’est à peine s’il lui disait bonjour du bout des lèvres quand ils se rencontraient, pour l’ignorer superbement tout de suite après…

 

Ma liaison avec Danielle dura le temps des vacances, soit trois semaines et nous nous quittâmes en projetant de nous revoir à Paris où elle tenait un commerce florissant de prêt-à-porter dans un quartier chic…

 

Emna, que j’avais délaissée entre temps, fit bien entendu sa connaissance à Nabeul et se vanta auprès d’elle d’avoir toujours une liaison avec moi ; curieusement, au lieu de les monter l’une contre l’autre, cela en fit des amies, et, une fois rentrées toutes les deux à Paris, elles continuèrent à se rencontrer…

 

Au cours du mois d’août 73, j’eus une autre relation inattendue, avec Selwa, une ancienne camarade d’études qui s’était énamourée de moi durant nos études sportives dans les années 60 et qui s’était mariée ensuite avec un copain ; (parmi les quelques liaisons dont je suis le moins fier, celle-ci est d’ailleurs celle dont je suis le plus honteux aujourd’hui et j’aurais aimé qu’elle n’ait jamais eu lieu, mais on ne refait pas le monde avec des regrets…

 

J’avais la trentaine, j’étais fraîchement divorcé et je pensais, à tort, que j’avais alors une certaine revanche à prendre sur la femme

 

Selwa m’avait beaucoup plu durant notre prime jeunesse, mais elle voulait se marier, ce qui n’entrait pas du tout dans mes projets en 60/62…et après avoir sondé mes intentions, elle avait compris que je n’étais pas mûr pour son projet, et avait décidé de faire un mariage de raison…

 

Mais lorsque, nous nous rencontrâmes sur la plage de Nabeul en ce fatidique mois d’août 73 et bien qu’elle fût mariée et déjà mère, ni elle ni moi, ne pûmes résister à la tentation du diable…

 

Durant les vacances de Noël suivantes, j’avais décidé d’aller à Paris passer quelque temps chez Hédi, rue Focillon dans le 14ème et surtout chez Danielle qui, informée de mon arrivée prochaine, se faisait une joie de me rencontrer et de m’inviter chez elle, dans le 18ème pour tout le temps que je voulais…

 

Le lendemain de mon arrivée chez Hédi, un coup de sonnette retentit et Hédi et moi étions persuadés qu’il s’agissait bien de Danielle ; mais ayant ouvert la porte, c’est Selwa qui était venue me faire la surprise, en prenant l’avion pour me rejoindre à mon insu…

 

Elle savait bien entendu que j’allais passer quelques jours chez Hédi dont elle avait soigneusement noté l’adresse ...elle savait que Hédi et moi étions des amis intimes et que nous ne nous cachions rien (ou presque…) Elle ne s’était pas doutée que, peu fier de ma trahison envers son mari qui était un copain commun, je m’étais bien gardé de mettre Hédi dans la confidence…

 

Aussi, c’est tout éberlué que celui-ci la vit me sauter au cou et m’embrasser fougueusement sur la bouche …Il reprit péniblement ses esprits et exigea calmement des explications, ce qui eut le don de doucher la fougue de mon amoureuse et elle se fit toute petite. Voulant lui éviter toute humiliation supplémentaire, je pris ses bagages et je les installai d’autorité dans ma chambre, lançant à Hédi : Chaque chose en son temps, laissons la d’abord s’installer…

 

Hédi, dûment informé, cessa de faire la tête et déclara à l’invitée surprise, on ne peut plus confuse et contrite : Vous êtes tous les deux mes amis…, ton mari est également un bon copain,… tu as connu et aimé Taoufik avant lui, je considère donc votre liaison (qui ne me plaît guère) comme une espèce de ‘régularisation’ pour quelque chose qui aurait dû se passer bien avant … j’espère pour vous qu’elle ne durera pas et que tu reprendras sagement ta vie de famille, en fermant définitivement cette parenthèse le plus vite possible… mais c’est à vous de voir…de toute façon, je ne suis au courant de rien et pour le moment vous êtes tous les deux mes invités…

 

Ce soir là ce fut donc Selwa qui passa la nuit dans mon lit et le matin, vers 8 heures, … Danielle que nous attendions pour la veille, sonna à la porte…

 

Durant la nuit, j’avais expliqué à Selwa que j’étais à Paris en partie, pour rencontrer Danielle et, étant d’une gentillesse extrême, au lieu de se monter jalouse, elle s’en voulut énormément d’être venue déranger mes plans et s’était proposée de se rendre tout de suite chez les amis parisiens, auprès desquels sa famille croyait savoir qu’elle irait loger pendant son court séjour …

 

L’appartement de Hédi était un petit deux pièces avec deux chambres communicantes dont l’une faisait office de séjour pendant la journée…à notre mine et au remue ménage qui eut lieu, alors qu’elle attendait sur le palier qu’on veuille bien lui ouvrir la porte, Danielle eut tôt fait de saisir que quelque chose d’inattendu était en train de se passer, mais elle joua à celle qui n’avait rien compris…

 

Elle passa un moment avec nous, en devisant comme si de rien n’était, mais j’avais compris qu’elle avait été froissée, elle qui était bien plus belle que Selwa et qui se faisait une joie de m’avoir tout à elle, durant ces vacances ; et, en prenant congé de nous, une petite heure après, elle et moi savions, que nous n’allions plus nous revoir…

 

A mon retour à Nabeul, je fis la connaissance de Tej El molk ; elle avait un frère architecte qui était copain avec Bédye (mon frère aîné) et qui avait voulu s’inspirer de l’architecture de note maison et celui-ci l’avait amenée avec lui pour nous rendre visite, mais ne voulant pas trop nous déranger, il l’avait laissée à l’attendre dans la voiture… 

 

Ayant garé, comme à mon habitude, ma voiture sur la surface asphaltée qui prolongeait notre perron, je me retrouvais nez à nez avec une autre voiture garée sur la même surface et appartenant visiblement à un visiteur ;  et en franchissant le perron pour entrer, je remarquais à la place du passager avant, une mignonne blonde aux yeux clairs et à l’air quelque peu timide.

 

Quelques instants après, ayant compris qu’il s’agissait de la sœur de notre visiteur, je reprochai gentiment à celui-ci de l’avoir laissée à attendre dehors et je ressortis pour l’inviter à entrer, ce qu’elle fit sans trop se faire prier.

 

Une demi-heure plus tard, elle repartit avec son frère, mais je savais déjà qu’elle avait arrêté ses études qui l’ennuyaient et elle m’avait, aussi, noté le numéro de téléphone de sa famille où je pouvais l’appeler sans problèmes…

 

Cette rencontre s’était faite au début de l’année 76, alors que j’avais déjà presque 36 ans et alors que maman était on ne peut plus désireuse de me remarier, pour qu’elle puisse avoir le temps de voir grandir mes autres enfants avec leur frère Adnène et qu’elle soit tranquillisée quant à mon sort…  

 

Tej El molk avait 23 ans, elle était assez petite de taille, mais avait un corps bien proportionné, de beaux cheveux, de beaux yeux vert clair et un joli sourire qui la rajeunissait encore davantage…

 

Je lui téléphonai à trois ou quatre reprises et chaque fois, elle s’arrangea pour me rejoindre presqu’aussitôt, dans la rue, au bas de leur immeuble, au cœur du centre ville de Tunis.

 

Sa conversation était assez agréable, mais elle m’apparaissait un peu trop tourmentée par l’idée du mariage, répétant, un peu trop souvent, qu’elle avait hâte de quitter sa famille et d’emménager chez un mari qu’elle aimerait de tout son cœur, et ce, bien qu’elle n’eût alors pas de raison particulière de craindre le célibat tardif ; et elle eut le tort de vouloir aller plus vite que la musique, en essayant de me forcer la main…

 

Un jour que nous étions au parc du belvédère, à échanger nos premiers baisers dans ma voiture garée à l’ombre d’un magnifique caoutchoutier, un gamin mal embouché cria à mon intention : « Vas-y qu’est-ce que tu attends ? Culbute la sur la banquette et baise la ».

 

Croyant devoir éviter d’offusquer davantage Tej El molk par ce langage ordurier, je mis le moteur en marche et changeai la voiture de place, loin du petit voyou, mais je fus choqué d’entendre la fille de famille traditionnelle de la vielle bourgeoisie tunisoise qui était à mes cotés, me dire, d’un air effronté et en me regardant dans les yeux : « Tu sais le conseil du gamin…eh bien,  c’est un excellent conseil et tu devrais le suivre… ».

 

Je lui répondis que j’allais y réfléchir et je la reconduisis illico presto devant chez elle…

 

Avant cette dernière rencontre qui devait sonner le glas pour notre idylle naissante, nos promenades nous avait amenés dans un établissement huppé de Carthage où nous avions pris à plusieurs reprises, quelques rafraîchissements et passé une bonne partie de l’après midi ; et quelques six mois plus tard, j’étais assis dans le même coin du même établissement avec Alia, à laquelle je venais de me fiancer, lorsque je vis Tej El molk accompagnée de l’un de mes anciens copains que j’avais perdu de vue…

 

Elle avançait devant lui, le conduisant dans notre direction, puis, m’ayant aperçu, elle fit subitement demi-tour, entraînant presque de force, le copain qui, m’ayant reconnu à son tour, faisait mine de venir me saluer ; surpris de la réaction de sa compagne, il se contenta de m’adresser un sourire et un signe de la main, tout en la suivant…

 

J’appris quelque temps après, qu’ils s’étaient mariés, à peine deux mois après leur première rencontre. Tej El molk qui avait décidément de la suite dans les idées, avait visiblement réussi à pécher le garçon qui lui convenait et qui n’a pas dû rejeter son invite leitmotiv, à la culbuter d’abord et à l’épouser ensuite, pour réparer, en garçon bien élevé que je connais…

 

J’espère pour lui, qu’elle tiendra sa promesse et qu’elle l’aimera de tout son cœur… et réciproquement…Ce n’était pas du tout une mauvaise fille, elle était seulement un peu (trop) pressée à mon goût.

 

Jélila, c’était une grande jeune fille aux cheveux châtain foncé et au visage avenant que je remarquai un jour chez un couple nabeulien de mes amis.

 

Fatma m’apprit qu’elle était étudiante et préparait une maîtrise pour l’enseignement et Farouk ajouta, qu’elle était elle-même nabeulienne et sœur de l’un de nos amis communs, médecin installé à Paris depuis assez longtemps.

 

Ce couple d’amis, ayant remarqué qu’elle ne me déplaisait pas, s’arrangea pour nous inviter tout deux à dîner, ce qui ne posait aucun problème pour Jélila, qui résidait dans le foyer universitaire dont Fatma était justement la directrice.

 

Pendant les deux week-ends suivants, je ramenai ma nouvelle connaissance de Tunis à Nabeul, en faisant chaque fois un crochet par Hammamet, ce qui nous permit de faire plus ample connaissance et je ne pus m’empêcher de remarquer des manières assez gauches, une ossature massive, sans un zeste de finesse et une irrésolution criarde  quant à ses projets d’attaches…

 

Elle était plus ou moins fiancée à un jeune qui lui plaisait bien, mais pas assez à sa famille, elle avait parlé de moi à sa mère qui l’avait plus qu’encouragée à rompre avec son ami et à m’inciter à venir demander sa main

 

Pour ce qui me concerne, je ne connaissais pas bien sa famille, bien que l’un de ses frères ait été mon camarade de classe à Khaznadar. Et lorsque je demandais à maman son avis, elle se montra assez réticente, tout en me disant qu’elle connaissait vaguement la mère et qu’après tout, si j’y tenais, et si la fille me plaisait vraiment, nous pourrions aller tous les deux leur rendre visite chez eux pour mieux apprécier la situation…

 

Cette visite eut lieu au milieu de l’année 77 dans des conditions bizarres.

 

Nous fûmes accueillis par la mère entourée de toutes ses filles ; on nous sourit beaucoup, on nous servit des rafraîchissements et des pâtisseries tunisiennes, la mère de Jélila fêta la mienne lui servant Ella Mongia, par-ci, Ella Mongia par-là, lui répétant à plusieurs reprises, qu’elle serait enchantée que nos familles soient dorénavant plus proches.

 

Mongia quant à elle souriait, en répétant chaque fois InchaAllah, en me regardant, signifiant ainsi, sans le dire, que c’était à moi d’en décider… Après avoir parlé de tout et de rien, en évoquant toutes les connaissances communes ainsi que les familles amies et alliées respectives, nous prîmes congé, Maman chuchotant à la mère de Jélila que nous reviendrions

 

Durant cette visite, la mère de Jélila me rappela celle d’Emna par ses manières et œillades appuyées ; elle avait la même allure de vielle vamp et le même jargon plébéien et je compris la réticence de maman quand je lui avais demandé son avis ; je compris aussi qu’elle avait suggéré cette visite uniquement pour me voir renoncer à pousser les choses plus avant …

 

Mais ce qui me conduisit à le faire, plus fondamentalement, provint de Jélila elle-même, à laquelle je ne voulais pas faire porter la responsabilité des manières douteuses de sa mère…

 

Deux jours après notre visite chez elle, elle vint me voir à mon bureau, à l’inspection régionale et je l’invitai aussitôt à aller boire un coca dans un hôtel de Nabeul où nous pouvions discuter plus à notre aise que dans un bureau officiel.

 

Outre l’impression négative que j’avais acquise au sujet de sa mère, j’avais appris entre-temps que Jélila était liée au frère de l’un de mes amis et qu’ils étaient amoureux l’un de l’autre…

 

Lorsque je lui rapportai ces faits et lui demandai de les commenter, elle les confirma, en ajoutant que l’un de ses frères ne voulait pas entendre parler de son ami…que sa mère et son père préféreraient plutôt s’allier à ma propre famille…et à ma question directe : et toi dans cette affaire quel est ton avis ? Qu’en penses tu…elle répondit qu’elle préférait s’en remettre à l’avis de ses frères et sœurs, que son frère parisien n’allait pas tarder à venir passer quelques jours à Nabeul et qu’elle serait fixée d’ici là… 

 

Trois semaines plus tard, Tata Jamila, ma future belle mère rencontra la mère de Jélila au bain maure ; celle-ci ayant eu vent de pourparlers avancés entre ma famille et celle d’Alia en vue de nos prochaines fiançailles, se hasarda à poser la question de savoir si ces rumeurs étaient fondées ; et à la réponse innocente et affirmative qu’elle reçut, elle ne put que s’écrier de rage contenue…mais Ella Mongia est venue, il y a peu de temps me demander la main de ma fille… ?

 

Ce qui ne correspond pas vraiment à la réalité, puisque lors de notre visite, aucun engagement et aucune promesse n’ont jamais été formulés en dehors du nous reviendrions de ma mère, dont le mode poli et conditionnel a, peut être, été mal interprété… 

 

**********

 

 

[1] Actuel Club Med de Nabeul.

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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 14:59

Retour à Nabeul.

 

Après notre divorce, Néjette prit la mauvaise habitude de venir passer la nuit de temps à autre chez moi, parfois avec Adnène, d’autres fois sans lui.

 

Elle se remit à me faire la cuisine, comme si nous étions toujours mariés et jouait à la maîtresse de maison, me rappelant nos premiers mois de mariage durant lesquels elle décorait l’intérieur et dépoussiérait méthodiquement la maison. Bien que sentant que la situation risquait de devenir délicate, voire malsaine, j’eus, encore une fois la faiblesse de la laisser faire, n’osant pas la mettre à la porte, avec ou sans, Adnène…

 

Durant cette période, je venais d’être, coup sur coup, promu inspecteur des sports et nommé chef de service dans l’administration centrale ; et je m’activais pour structurer le service de l’infrastructure et du matériel sportif dont la responsabilité m’avait été confiée.

 

Je me débrouillais plutôt bien, à la satisfaction des nouveaux ‘directeur des sports’ et notre patron le ministre, mais au bout de trois mois, et devant les difficultés notoires que montrait Néjette à pouvoir tirer un trait sur notre union, je me résolus à demander mon affectation à Nabeul en qualité d’inspecteur régional des sports.

 

Malgré la surprise et la déconvenue de mon directeur, celui-ci finit par agréer ma demande et au  début de l’année scolaire 71/72, je déménageais à Nabeul, avec de nouvelles attributions.

 

Néjette qui était contente de son travail au ministère de l’agriculture se réinstalla chez sa mère, sans pour autant mettre à profit cette situation, pour mieux s’occuper de son fils devenu davantage encore, celui de Zbeïda sa grand-mère et Hédia sa tante, et reprit sa vie mondaine, ce qui ne l’empêcha pas de venir me rendre visite de temps à autre à Nabeul.

 

Je me souviens même qu’une fois, accompagnée d’une mocheté féministe notoire de cette époque, en la personne de Saïda Agrebi[1] qui, se croyant tout permis, avait fait intrusion chez ma mère, se comportant avec un sans-gêne et une arrogance inouïs, ce qui m’avait incité à la jeter dehors sans ménagement, l’envoyant au diable quand elle me menaça de me régler mon compte auprès de ‘mon ministre’ (dont elle me déclara, sans vergogne, qu’elle fricotait avec lui, ainsi qu’avec d’autres ministres)…

 

Après cet incident, les visites de Néjette s’espacèrent nettement avant de cesser…quelques temps après, j’appris qu’elle s’était unie avec un steward de Tunisair qu’elle quitta assez rapidement pour aller en Irak épouser un officier supérieur de Saddam Hussein…

 

Lorsqu’Adnène eut ses dix ans, je lui expliquais globalement pourquoi je n’avais pas toujours été là pour lui dans sa petite enfance et comment j’avais préféré divorcer et le laisser à la garde de sa grand-mère qui lui servit de mère réelle, pour lui éviter de grandir au milieu de disputes et scènes continuelles, en présence d’un couple déchiré.

 

J’ai toujours regretté de n’avoir pas pu, élever mon fils moi-même, directement, et lui donner davantage d’amour et de sécurité affective ; j’ai été également frustré de n’avoir pas non plus, mieux profité de sa présence durable à mes côtés, lors de son adolescence et de la joie mutuelle que nous aurait procuré son développement psychomoteur et affectif de jeune garçon, sous la protection bienveillante d’un père, jeune et sportif, passant souvent pour un grand frère et pouvant jouer aisément ce rôle, en intermittence avec celui de père…

 

Je sais, pour l’avoir toujours ressenti sans pouvoir y faire grand-chose, que ce manque d’accompagnement durable a permis l’installation d’une souffrance mutuelle, du fils autant que du père, ainsi que d’une grande appréhension à ne représenter pour l’autre, qu’un fils ou un père virtuels, auxquels il a toujours manqué ces élans spontanés, toujours inhibés par cette sacrée pudeur maladive des Haouet, qui nous rend incapables de dire et de montrer à nos proches, combien nous les aimons…

 

Pour ce qui me concerne, cette pudeur continue de me paralyser et, outre Adnène, tant Alia mon épouse que mes filles Ashraf et Amal, en subissent encore et toujours les retombées ; elles savent que je les aime et elles savent que je suis incapable de le leur dire ; est-ce du domaine de l’inné ? Est-ce du domaine de l’acquis ? Je ne saurais trop le dire, mes frères et ma sœur souffrent du même handicap ; et pourtant, sans trop le dire, Si Hmeïda mon père et Nana Mongia ma mère, nous ont toujours montré qu’ils nous aimaient profondément.

 

Je serais porté à croire que les frustrations de mon père tout le long de sa, longue, maladie, suivies de son décès, nous ont causé, à tous, ce traumatisme qui a asséché certaines de nos fibres affectives ; mais peut-être, nos ancêtres les Haouet, les Kamel, les Turki ou les Aounallah, avaient-ils déjà, ce gène aride dans le sang, dont nous avons, les uns et les autres, hérité et qui fait que nous sommes ce que nous sommes, et dont nous sommes, peut-être aigris, mais sûrement, prétentieusement, fiers !

 

Deuxième digression estivale.

 

    Nous sommes le vendredi 14 juillet 2006, Ashraf est à la Marsa, Amal à Tabarka, Adnène Dieu Sait où, entre ciel et terre, Alia et moi, sommes seuls.

 

    Ce matin nous avons fait une longue marche le long de la plage et nous nous sommes baignés plusieurs fois ; par endroits la mer était  sale des suites des crues de l’orage de mardi où il avait longuement plu, juste avant le départ d’Ashraf, mais plus généralement l’eau était d’une limpidité parfaite et ce fut un délice que de s’y immerger.

 

    Alia vient de se réveiller d’une courte sieste, elle est encore fatiguée par notre marche matinale. Il est 14h.

     

     Il y a 32 ans,  jour pour jour et à pareille heure, le dimanche 14 juillet 1974, j’étais assis à une table de restaurant d’un grand hôtel de Hammamet juste en face de Bourguiba qui était en visite de travail dans le gouvernorat de Nabeul.

 

     Après son accueil au siège du gouvernorat et une course effrénée de ville en patelin, dans un cortège bruyant, précédé de motards et de voitures de police, nous avions fait une halte pour le déjeuner. Il y avait là tous les cadres administratifs et politiques importants de la région, ainsi que plusieurs ministres.

 

   Bourguiba était déjà psychiquement diminué, il ressemblait à un César halluciné ; enfoncé dans un fauteuil rembourré, il se tenait droit, comme un i majuscule de rigidité dorsale ; ses yeux flottant dans le vide, il regardait sans voir et j’étais sûr qu’il avait plutôt besoin d’être étendu sur un bon lit, pour une bonne sieste, que d’être là, à subir les affres de la chaleur de ce mois de juillet particulièrement torride, entouré de gens dont il ne connaissait pas le quart de la moitié et serré de près par un gouverneur, dont je n’étais pas sûr qu’il connût l’identité complète, tellement il m’apparaissait avachi.

 

    Il était face à moi, presqu’à portée de bras et je le fixai d’un regard dur, chargé de toutes mes rancœurs familiales à son égard, puis mon regard s’attardant sur ses lèvres tremblotantes contre son dentier, j’éprouvai, subitement pour lui, plutôt de la pitié qu’autre chose...

 

     A peine ce sentiment de compassion me traversa-t-il l’esprit, que les yeux de Bourguiba se fixèrent sur moi, comme s’il voulait m’en transpercer ; aussitôt une vague de ressentiments m’envahit à nouveau, ses yeux de couleur bleu-acier avaient un éclat féroce, il me fixait durement, comme s’il avait deviné le sentiment de pitié que j’avais brièvement eu à son égard et qu’il voulait me prouver qu’il était encore le Grand Bourguiba, il semblait muettement me crier : Plutôt ta haine que ta pitié, un Bourguiba n’inspirera jamais de la pitié, puis subitement son regard s’éteignit et il dodelina de la tête, en imprimant à sa machoire inférieure proéminente un mouvement de vieux ruminant, mourant visiblement de sommeil. 

 

     Lorsque, à la fin de cette journée de travail, je rentrai chez nous à la plage de Nabeul, ce fut pour apprendre que mon oncle Hédi, ce bon nageur, s’était bêtement noyé devant sa maison à côté de la notre et qu’il était mort, peut être parce qu’un responsable, irresponsable, avait fermé à clé l’armoire qui contenait le matériel de réanimation, à l’hôpital de Nabeul et qu’il était parti faire des courses, en gardant la clé dans sa poche…

 

Cet été là, la famille de mon oncle Hédi était exceptionnellement restée à Radés, leur maison de la plage de Nabeul ayant été prêtée à Golda Meyer ma grand-mère et à mon oncle Mohamed, tous deux déboutés dans leur tentative effrénée de mettre la main sur notre propre maison…

 

Et, en ce fatidique 14 juillet, mon oncle Hédi qui raffolait, comme nous tous, de bains de mer, n’avait pas su résister à l’envie de venir se baigner à Nabeul.

 

Il s’était mis au volant de sa coccinelle bleu-ciel et avait quitté Radés, accompagné de son plus jeune fils, âgé alors de 16 ans. Arrivé à la plage de Nabeul, il s’était mis en maillot de bain, avait  chaussé, comme à son habitude ses sandales de plage et mis sa serviette sur l’épaule, puis posant un bras sur l’épaule d'Ali, il s’était dirigé vers la mer, située à peine à quelques mètres de sa véranda.

 

Ce jour là, la mer était houleuse et les vagues, bien que peu hautes, étaient du genre sournois, avec leur ressac vicieux vers le large, mais Am Hédi était bon nageur et il en avait vu d’autres ; tenant fermement son fils Ali par la main, il s’engagea résolument dans les flots et entraînant derrière lui son fils, il fit quelques brassées vers le large pour dépasser la zone de remous et rejoindre les eaux plus calmes en surface…

 

Ali aussi était bon nageur aussi et lorsque, subitement mon oncle fut saisi d’un léger malaise, il aurait pu le soutenir et même l’aider à rejoindre la plage éloignée d’une quinzaine de mètres, mais Am Hédi lui intima l’ordre d’aller chercher de l’aide, sous-estimant les capacités de son fils,[2] en lui disant : vas chercher de l’aide tu ne peux pas me faire sortir tout seul ; vas, je vais faire la planche en attendant, vas !…Ce furent là ses derniers mots.

 

Je connais bien l’endroit où s’est noyé mon oncle ; par mer plate, c’est une portion de lac peu profonde et à l’eau cristalline, parsemée de quelques rochers à mi-hauteur, enrobés de mousses et d’algues, sur lesquels, même des enfants ne sachant pas bien nager, pouvaient prendre appui sur les genoux avant de revenir vers la plage proche en brassées maladroites.

 

Mais par mauvais temps, cet endroit était, et est toujours aujourd’hui, un piège pouvant rapidement devenir mortel, avec ses trous vastes et profonds, parsemant la surface des rochers qui faisaient perdre pied et s’étrangler en avalant de l’eau de travers, à n’importe quel nageur non averti ; et il m’est arrivé de sauver des dizaines et des dizaines d’enfants et d’adultes y ayant perdu pied et se noyant, sans que personne, en dehors de moi, ne s’en aperçoive…

 

Avec des si on mettrait Paris en bouteille, dit un proverbe français ; ah si j’avais été là, mais j’étais en train de déjeuner avec Bourguiba…

 

Mon frère Bédye aussi connaissait bien cet endroit et s’il avait été là…Mais ce jour là, Bédye, ne voulant pas rester devant notre maison, pour éviter la proximité de ceux occupant celle de mon oncle, était parti s’installer devant La Rotonde[3] à une cinquantaine de mètres ; et lorsqu’il avait vu la foule se rassembler devant notre maison et faire des gestes affolés en direction d’un noyé, il avait accouru en vitesse et plongé pour le ramener…

 

En l’étendant sur le sable, il reconnut son oncle et, surpris, choqué et ému, il se mit à le réanimer efficacement, comme nous nous étions, tous, entraînés à le faire.

 

 Mon oncle ouvrit les yeux et, reconnaissant Bédye et Ali près de lui, fit mine de s’asseoir, mais il eut un hoquet et Bédye le remit en position de détresse.

 

Entre-temps, une équipe de secours était arrivée à bord d’une pseudo-ambulance démunie de matériel de réanimation et voulut prendre mon oncle en charge, tentant même d’empêcher Bédye de monter auprès de son oncle ; Bédye les engueula copieusement, leur faisant remarquer l’absence de matériel adéquat et leur disant, qu’il devait continuer à lui prodiguer massage cardiaque et insufflations d’air,  et que sinon son oncle mourrait avant d’atteindre l’hôpital.

 

Bédye parvint à le maintenir entre la vie et la mort jusqu’à l’hôpital où il fut pris en charge par un médecin sûrement incompétent en matière de réanimation, en l’absence de matériel adéquat, enfermé dans une armoire dont il n’avait pas la clé….

 

Je me souviens de la détresse de Mohamed Saïd et de Youssef, mes cousins, lorsque le lendemain, nous étions assis tous les trois sur des chaises adossées au mur de leur maison de plage, ne sachant pas encore si le cortège mortuaire allait démarrer de la plage, comme le voulait Tata Zeïneb, leur maman ou de la maison de notre grand-père, comme voulaient l’imposer 'Golda' ma grand-mère et mon oncle Mohamed…

 

Tata Zeïneb avait très peu apprécié le fait que ma grand-mère nous intentât un procès pour essayer de nous déposséder de notre maison après la mort de papa ; elle avait également mal accepté de devoir se priver, et surtout priver ses enfants de leur villégiature à Nabeul, et ce, pour céder sa maison à une vieille grand-mère, qui ne prenait même pas la peine de regarder la mer et à un oncle capricieux, qui aurait pu louer une maison, au lieu de porter préjudice à ses neveux, en profitant de la générosité de son frère… énormément chagrinée de voir que cela avait pratiquement coûté le vie à son mari, elle n’entendait pas se faire imposer le lieu de départ du cortège et celui-ci se fit bien de la maison de la plage où se déroula toute la cérémonie mortuaire.

 

Durant cette cérémonie, Zeïneb, la fille aînée du Premier Ministre Kaak, malgré son éducation raffinée, ne put s’empêcher de faire entendre à sa belle famille ses quatre vérités, leur criant à la volée : « Vous avez essayé de voler la maison de Si Hmeïda et d’en déposséder ses enfants à sa mort, je vous mets au défi de me voler la maison de mes enfants après la mort de Si El Hédi… ».

 

Bien évidemment, Golda n’eut pas l’outrecuidance de réitérer un procès à mes cousins et les choses se passèrent par la suite normalement…

 

 

La mort de mon oncle Hédi survint, plus de trois ans, après mon installation à Nabeul dans mes nouvelles attributions ; celles-ci prirent d'abord un faux départ, puisqu’au moment où je postulais pour les attributions d’inspecteur régional, le poste venait d’être attribué à un autre professeur fraîchement diplômé d’une école hongroise qui ne voulait  pas du tout d’un poste de gestionnaire et n’aspirait qu’à enseigner.

 

Mais les voies de l’administration, comme celles du Seigneur, sont impénétrables et il fut forcé d’accepter la charge, tandis que, pour ma part, voulant par-dessus tout fuir Tunis (pour décourager Néjette), je dus accepter de n’être que son adjoint, tout en lui servant de mentor pendant quelques mois…

 

C’était un athlète de valeur, mais il n’entendait rien à la gestion sportive et ne voulait même pas s’occuper de l’encadrement des enseignants d’éducation physique de la région, mission principale de l’inspection régionale ; il se faisait même tirer les oreilles pour participer aux réunions d’évaluation des activités sportives régionales, présidées par le gouverneur, et dont l’inspecteur régional qu’il était censé être, était le premier responsable ;  lorsqu’il ne pouvait pas s’excuser d’y assister, il insistait pour que je l’accompagne et que j’expose moi-même les activités réalisées, ainsi que les objectifs et les programmes futurs…

 

A cette époque, les échanges se faisaient au choix de l’intervenant et souvent, même le gouverneur s’exprimait en français durant les réunions techniques, mais l’inspecteur régional ne s’exprimait correctement, ni en arabe ni encore moins en français…

 

Au bout de quatre mois, le gouverneur, qui en avait les prérogatives, demanda qu’on mette fin à ses fonctions et qu’on procède à son remplacement… Pour la petite histoire, il fut tellement heureux de cette décision qu’il m’invita à dîner au restaurant pour fêter la fin de son martyre…Il enseigna dans divers lycées pendant quelques années, puis émigra au Canada…

 

Bien entendu, lorsque le gouverneur demanda au ministère le remplacement de Ali H, le ministre, Si Foued Mbazaâ, qui me connaissait et m’appréciait, lui demanda s’il serait content de m’avoir à la tête de l’inspection et aussitôt dit aussitôt fait, je fus intronisé premier responsable régional…

 

Je me souviens de ces années comme de celles où j’eus le plus de satisfactions personnelles et professionnelles.

 

Le cap bon comptait alors les cadres éducatifs et sportifs les plus compétents du pays, les équipes sportives scolaires raflaient la majorité des titres chaque année.

 

Je parvins facilement, et rapidement, à structurer les activités pédagogiques au sein des nombreux établissements scolaires, à cette époque où l’éducation physique et surtout les sports scolaires,  commençaient à bénéficier d’un bon accueil, auprès des chefs d’établissements.

 

Je formai des commissions de réflexion et de recherche pédagogiques et instaurai des journées pédagogiques auxquelles, outre tous les enseignants de la région, je conviais les directeurs d’établissements les plus proches du lieu de leur organisation.

 

Durant les premières réunions, je fis personnellement les exposés introductifs aux débats que je dirigeai, sans fausse modestie avec maestria ; ces activités intéressèrent vivement les directeurs et même certains professeurs de lettres françaises qui se mirent à fréquenter nos réunions et à participer à nos commissions, les bases et les méthodes pédagogiques étant largement similaires malgré des contenus différents…

 

Au bout de trois ans de travail persévérant, les gouverneurs successifs, les différents chefs d’établissements et les enseignants d’éducation physique ne juraient plus que par moi et je parvins à créer des centres sportifs de formation à Nabeul, Hammamet, Kélibia, Menzel Témime et Grombalia ; ces centres, subventionnés par le ministère et par le gouvernorat, regroupaient les meilleurs éléments des dernières classes primaires et des deux premières années du secondaire et assuraient leur perfectionnement technique, mais surtout le développement de leurs capacités physiques.

 

Dans chaque centre, un ou deux enseignants spécialisés étaient affectés à temps partiel, pour une séance hebdomadaire de quatre heures durant laquelle, ils prenaient en charge deux ou trois vagues de jeunes avec des horaires à la carte selon la disponibilité des élèves, qui bénéficiaient par ailleurs d’équipements sportifs et de collations pour améliorer leur nutrition.

 

Ce système précurseur des centres de formation actuels, était unique au pays durant le début des années 70 et il valut à l’inspection régionale les félicitations de hauts responsables tunisiens et étrangers, notamment allemands… Ce fut aussi durant ces années là qu’avec la participation active de feu Hamadi Dardouri, mon adjoint,  je mis les premières bases à une coopération qui dure encore aujourd’hui, avec deux landers ou régions allemandes, la Rhénanie du Nord Westphalie et la Rhénanie Palatinat…

 

Le cap bon se mit à recevoir de nombreux groupes de jeunes et responsables régionaux allemands et à leur organiser des séjours sportifs et culturels dans les maisons de jeunes et certains hôtels.

 

En contrepartie, des jeunes nabeuliens, accompagnés de professeurs d’éducation physique, étaient invités en Allemagne pour des séjours analogues ; en outre, la partie allemande nous subventionnait en matériel sportif de choix ; à titre d’exemple, la toute nouvelle salle couverte de Nabeul reçut de la Rhénanie Westphalie, un matériel olympique complet, de premier  choix, d’haltérophilie et de gymnastique, outre plusieurs lots de balles et ballons divers pour les lycées et les clubs sportifs civils...

 

Ce fut durant ces années là aussi que j’eus l’occasion d’aller à nouveau à l’étranger, non plus pour études, mais en missions officielles…

 

Je me souviens que lors de l’un de mes voyages en Allemagne, en 1972, notre délégation comptait sept ou huit professeurs d’éducation physique dont quatre entraîneurs de handball et de foot et une vingtaine de jeunes sportifs scolaires.

 

Notre groupe fut hébergé dans un complexe sportif comptant une quinzaine de chambres d’hôtes, plusieurs salles couvertes spécialisées, une petite piscine couverte, réservée pour deux écoles primaires avoisinantes et une grande piscine de plein air ouverte au public ; et je pus voir, durant le mois de décembre et janvier, ce public de jeunes et de moins jeunes, et même des gens du troisième âge, venir, dès six heures du matin, pour faire des longueurs de bassin, dans une eau chauffée à température acceptable, mais sous une pluie battante et même parfois sous des flocons de neige, la tête couverte du bonnet réglementaire et affichant des sourires de satisfaction comme s’ils étaient sur la plage en plein été…

 

Ce complexe comportait également une patinoire olympique, elle aussi ouverte au public et aussi courue que la piscine, à cette époque la mode du jogging américain, do it yourserlf, avait atteint l’Allemagne et tout le monde, trottait, nageait ou patinait, avant d’aller en classe ou au bureau c’était la vogue du fameux Trim dich, qui voulait aussi dire fais le ( cours, ‘bouge toi’) ; j’appris avec envie, que mêmes les écoles primaires avaient à leur proximité immédiate, soit une piscine soit une patinoire, quand elles n’avaient pas à leur disposition, comme les lycées (gymnasium), tout un complexe avec plusieurs salles spécialisées[4].

 

Je découvris, avec la même surprise mêlée d’une certaine jalousie, que les professeurs d’éducation physique, étaient en même temps professeurs de lettres ou de sciences…que les landers allemands avaient leurs propres gouvernements régionaux, et nous fûmes ainsi fêtés et choyés par deux ministères locaux de la jeunesse et des sports[5] qui organisèrent pour nous, des soirées culturelles et des visites de sites et d’établissements divers, à satiété…

 

Ma deuxième mission en Allemagne ; eut lieu deux ans plus tard, en 1974, en pleine phase finale de la coupe du monde de football et si, en 1972, je pus résister aux allemands, en refusant systématiquement, de goûter à leur schnaps et à leur bière dont j’ai toujours eu une sainte horreur de son goût amer, en 1974, je fus bien obligé de composer...

 

En 1972, entre les officiels allemands et moi-même, les contacts étaient emprunts de caractère officiel et de simple courtoisie, mais en 1974 nous nous connaissions déjà beaucoup mieux et nos rapports étaient devenus plus familiers, même entre responsables et chefs de délégations.

 

Les voyages des Allemands étaient plus souvent programmés en début d’été et ceux des Tunisiens plutôt pendant les vacances de l’hiver ou du printemps ; et tant en 72 qu’en 74, l’histoire voulut que l’Allemagne soit alors en pleine préparation de compétitions sportives mondiales :

 

Durant l’été 72, les jeux olympiques devaient se passer à Munich et l’Allemagne était déjà en ébullition six mois avant ; en 74, elle organisait la phase finale de la coupe du monde de football et durant ces deux premières missions, j’eus l’opportunité, et la chance de voir de près les spécialistes allemands s’afférer aux préparatifs de ces deux échéances sportives mondiales…et de beaucoup apprendre de leur sens de l’organisation… 

 

Sur un autre plan, les Allemands, venant en Tunisie en vacances, depuis bien plus longtemps que le début de notre coopération sportive, leurs responsables avaient appris à connaître les mœurs et les travers de certains gouverneurs et notamment ceux d'Amor Chéchia, dont j’ai déjà dit qu’il était amateur de chair fraîche et de touristes allemandes dont il n’avait pas hésité à forcer certaines à lui offrir leurs charmes…

 

C’est sûrement pourquoi en 72, notre interprète, un certain Johnny, un petit bonhomme d’à peine 1m60 et aux cheveux blonds cendrés et seul du groupe allemand à parler couramment l'anglais, vint m’apprendre que je devais changer de résidence et quitter le complexe sportif et ses chambres d’hôtes pour aller habiter chez une amie de sa famille. Il m’expliqua que celle-ci s’était portée volontaire, avec son mari, pour loger un membre de la délégation tunisienne, et ce, depuis plusieurs mois déjà.

 

Je ne trouvais rien à y redire et me fis accompagner chez mes nouveaux logeurs.

 

En cours de route, Johnny m’apprit que le couple s’était séparé entre temps et que l’épouse, en instance de divorce, avait quand même tenu à honorer la promesse faite aux officiels allemands. Ne connaissant ni son âge, ni sa physionomie, je ne fis aucun commentaire pensant que j’allais avoir affaire à une dame d’un certain âge…

 

Mais quelle ne fut ma surprise lorsqu’au coup de sonnette de Johnny, une belle brune de moins de trente ans, aux yeux verts et aux formes généreuses, ouvrit la porte de son appartement et nous accueillit avec un sourire radieux…Ma mallette et mon sac de sport empli des cadeaux offerts par les allemands à la main, je ne pus que répondre à son sourire et entrer, comme elle m’invitait à le faire du geste.

 

Johnny s’éclipsa rapidement après quelques mots de présentation, en m’apprenant que ma logeuse comprenait l’anglais mais qu’elle le parlait mal…Pour ce qui me concerne, je ne comprenais presque pas l’allemand et nous dûmes prendre beaucoup de temps pour faire connaissance et essayer de communiquer.

 

J’avais 32 ans en 1972 et passant plusieurs soirées, en tête à tête, avec une très belle brune, son langage corporel langoureux prit rapidement le pas sur son anglais biscornu  et ce qui devait arriver, arriva très vite.

 

Le jour de mon départ, et jusque sur le quai de la gare de Duisburg, d’où nous devions rejoindre l’aéroport de Düsseldorf, ma belle brune était en pleurs et insistait encore, pour que je laisse partir ma délégation et prolonger mon séjour…

 

En 1974, l’Allemagne qui remportera la coupe du monde quelques mois plus tard (contre les Pays bas), disputait un match de qualification contre l’Espagne ; les dirigeants régionaux de la jeunesse et les sports m’avaient invité à cette occasion à une soirée dîner où l’on regardait le match  à la TV en grignotant des amandes salées et autres amuse-gueules, tout en ingurgitant des litres et des litres de bière allemande avant de passer à table…devant mon refus poli, la maîtresse de maison et son mari, président d’un club important de la région, m’assimilant à un français, me proposèrent un pastis et insistèrent lourdement, pour que je ne sois pas le seul, parmi les femmes et les hommes réunis, à ne pas boire d’alcool…

 

A cette époque de ma vie, il m’arrivait de prendre avec des amis un pastis ou un ricard dont j’aimais bien le goût anisé, mais je prenais, au maximum deux petits verres, avec beaucoup d’eau ; mais ce soir là, le match s’étant achevé par la victoire des allemands, toute l’assistance fêta cette victoire en buvant et en dansant.

 

La maîtresse de maison, une rouquine âgée alors d’une quarantaine d’années, mais qui prenait visiblement soin de son corps et de son visage, avait insisté pour me placer à sa droite et essayé de me servir du vin rouge, en me disant d’un air déjà éméché, Ya  bon, good wine français; devant mon refus, (j’ai toujours eu horreur du goût du vin, encore plus que de celui de la bière), elle fit mine de se fâcher et alla me chercher une bouteille de Ricard qu’elle décacheta d’autorité, en me servant un verre et en m’invitant à trinquer pour un toast à l’amitié tuniso allemande.

 

Qui plus est, elle m’invita à danser plusieurs slows, en se pendant à mon cou et en se frottant outrageusement contre moi, prenant toutefois le soin de se masquer au regard de son mari, derrière d’autres danseurs, alors que son époux, lancé dans des discussions interminables avec un groupe d’amis aux panses énormes, comme tout bon allemand quinquagénaire qui se respecte ; j’étais terriblement gêné et je ne savais pas quoi faire pour calmer ma cavalière ; fort heureusement l’un des responsables allemands qui avait observé son manège, et remarqué ma gêne, vint me la prendre des bras en souriant, et l’invita à danser avec lui, me disant en anglais approximatif que je devais aller discuter un peu avec d’autres responsables du groupe…

 

A la fin de la soirée, la rouquine totalement ivre, et qui avait essayé de danser encore avec moi, mais qui fut refroidie, deux fois de suite par une remarque cinglante de son mari, se proposa  quand même de me reconduire dans sa voiture chez ma logeuse (une autre femme seule, mais veuve et âgée). 

 

Cette fois-ci, ce fut encore le responsable qui m’en avait débarrassé en l’invitant à danser, qui s’interposa en lui disant, que c’était à lui de me reprendre en charge et qu’il devait d’abord me conduire chez lui pour signer des papiers (ce qui n’était pas vrai du tout).

 

En me reconduisant, il s’excusa en me disant, que malheureusement plusieurs épouses allemandes n’ont aucun problème à tromper leurs maris et que, parfois même ceux-ci sont consentants ou, au mieux, font semblant de l’ignorer…Je répondis alors que chez nous, c’était exclu ou du moins rarissime ; et que c’était surtout les maris, qui, parfois, trompaient leurs épouses après leur avoir fait plusieurs enfants et avachi leurs corps…ce qui était alors vrai, du moins en partie…

 

C’est aussi durant le début de ces années 70, que sur le plan de ma vie intime, je vécus la période la plus folle et la plus débridée ; et si certaines de mes nombreuses conquêtes, plus ou moins éphémères ont été intéressantes, voire pour quelques unes instructives, il m’est arrivé aussi de vivre des aventures dont je garde un souvenir emprunt de remords et même d’une certaine honte…

 

Il faut rappeler, à ma décharge, qu’ayant vécu ma puberté et mon adolescence en étant entouré de jeunes filles européennes ou européanisées, j’ai eu, depuis longtemps, un rapport assez libéral avec la vie sexuelle ; et lorsque d’aventure, l’une ou l’autre de mes toutes jeunes dulcinées se faisait moins consentante, je me rabattais sans vergogne sur l’une des bonnes de la famille élargie ; ce fut ainsi l’une des bonnes de ma tante Rachida, (la sœur de ma mère) qui, dès l’âge de 11/12 ans, faisant d’abord mine de s’offusquer de mes attouchements timides et maladroits, se chargea rapidement de ma première éducation en la matière.

 

Et je me souviens de ma surprise et de mon étonnement, lorsqu’elle parvint un jour, après avoir frotté mon petit sexe contre son bas ventre, à me faire éjaculer dans sa main, exhibant toute fière, à mes yeux, une espèce de liquide blanchâtre qui n’était pas tout a fait du sperme…

 

Depuis cette première expérience, concluante (et valeureuse à mes yeux), je me pris pour un expert en la matière et c’est moi, qui, le plus souvent, prenais la direction des opérations ; et à l’âge de 14 ans, j’avais fait le tour de toutes nos petites voisines françaises, juives et italiennes, sans parler de toutes les bonnes de la famille…

 

Mes nombreuses expériences ultérieures d’adolescent  et de jeune adulte, dont j’ai relaté quelques-unes dans la première partie de cet écrit, m’ont confirmé dans cette conception de vie sexuellement libérée…

 

Plus tard, ma relation quasi-maritale avec Marie Jo, la prof de Kélibia, puis celle encore plus durable avec Micheline à Paris, m’avaient habitué à ne pas me poser de questions sur les conséquences éventuelles de ces relations tant les choses allaient de soi, pour les concernées, pour leur milieu professionnel et même pour leurs familles…

 

Et, à mon retour de Paris, la première femme tunisienne qui se trouva sur mon parcours libertin, fut Néjette que j’entraînais dans mon errance, sans me poser de questions, pour apprendre très vite à mes dépens, que la loi, tunisienne en l’occurrence, réglementait la vie sexuelle et ne badinait pas avec le libertinage…

 

 

 

 


[1] Cette forte femme , s’illustra plus tard en devenant la rabatteuse officielle des femmes tunisiennes au service de la régente de Carthage, la coiffeuse-présidente, épouse et âme damnée de Ben Ali, le tyran tunisien qui fut récemment déboulonné par la révolution tunisienne, le 14 janvier 2011.

 

[2] Mon père avait eu, lui aussi, la même réaction, lorsque l’ambulance qui le ramenait s’étant arrêtée devant notre maison, je voulus le prendre dans mes bras pour le porter à son lit, il refusa, préférant que l’ambulancier se charge de le porter ; celui-ci, buta contre le perron de la villa et faillit tomber, avec mon père dans les bras…

 

[3] Café restaurant de la plage historiquement bien géré par une famille juive de Nabeul.

 

[4] Malheureusement pour la Tunisie, en 2011 au moment où je remets en forme ce texte, l’infrastructure sportive scolaire qui avait commencé à se développer un tant soit peu dans les années 70/80 recommence à péricliter, sinon à disparaître du paysage …

 

[5] Celui de la Rhénanie Palatinat et celui de la Rénanie Westphalie du Nord…

 

 

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19 avril 2011 2 19 /04 /avril /2011 13:06

 

Avant de vous faire déambuler de nouveau autour de mes souvenirs d'adulte immature, et de reprendre le récit des circonstances de mon divorce, je reprends pied dans le passé récent quasi-présent, pour une petite coupure estivale nabeulienne...

 

 

Première parenthèse estivale nabeulienne.

 

Fin juin 2006, j’ai fait une pause dans l’écriture de ce récit, préoccupé que j’étais par les résultats des examens d’Amal, ma benjamine et par les préparatifs du déménagement d’été pour notre maison de plage à Nabeul (qu’il fallait faire nettoyer et badigeonner à la chaux comme toutes les maisons voisines aux murs blanc éclatant et aux fenêtres bleu marine)…

 

Ces préparatifs et nettoyages valurent, comme chaque année une fatigue générale pour Alia suivie d’une angine carabinée qui nous gâchèrent nos premières journées de vacances, à tel point que mon anniversaire ne fut même pas fêté cette année…par ailleurs Adnène qui, outre son métier principal, animait jusque là des séances musicales à RTCI, en français, allemand et anglais avait quitté celle-ci et était pris par la préparation de son émission inaugurale à Radio Mosaïque, prévue le vendredi 7 juillet de 22h à minuit et il ne put même pas se joindre à nous à Nabeul, comme au début de chaque été.

 

Alia à peine rétablie, ce fut au tour d’Ashraf d’attraper sa première angine d’été consécutive aux entrées et sorties des locaux climatisées de la Marsa… C’est ainsi qu’elle se résolut à nous rejoindre toute fiévreuse en ce samedi  8 juillet…La famille enfin réunie pour un laps de temps, cela me permet de remettre mon ordinateur en route et de m’installer dans la grande salle ouvrant sur la véranda ouverte elle-même sur la plage et la mer…

 

Le vent de terre souffle par petites rafales et la mer s’est déguisée en lac, cela va durer cinq ou six jours, comme en chaque début d’été…Mohamed le jeune cousin d’Adnène a réussi son bac à la session de rattrapage, mais Meriem la cousine de mes filles n’a pas eu cette chance, pour la deuxième année consécutive…

 

Tata Jamila et Saïda, respectivement ma belle mère et ma belle sœur sont en train de jaser avec Alia …J’en profite pour me mettre à mon ordinateur, mais quelques minutes après, toute la famille Felah était réunie et je dus m’interrompre un moment durant lequel j’appris qu’Amal allait partir pour cinq ou six jours à Tabarka pour le festival de Jazz démarrant le 10  juillet.

 

Amal partie, Ashraf nous tint encore compagnie pendant 48 heures, avant  de nous quitter pour la Marsa et nous voila de nouveau esseulés Alia et moi, entre marche matinale sur le bord de l’eau, trempettes à Sidi Slimène ou Sidi El Mahressi dans une eau claire comme du cristal, parties effrénées de Chkoubba ou de Scrabble, souvent gagnées par Alia, mots croisés et séances d’écriture, trop souvent perturbées par une course à Nabeul ville ou par une petite tâche ménagère d’appoint… puis enfin, retour à maître Ben Hima et à Néjette mon ex-future divorcée…  

 

Lorsque le dossier de notre divorce parvint, dans sa phase ultime, comme prévu par notre excentrique avocat, entre les mains de trois magistrates, jeunes et avenantes toutes les trois, (apparemment d’anciennes étudiantes de Maître Ben Hlima), celui-ci, se plaçant debout entre Néjette et moi, et faisant le clown en s’accrochant à nous les bras écartés sur nos épaules, s’adressa à la tribune en ces termes, sans se préoccuper nullement du public voyeur qui emplissait la salle :

 

Oyez, Oyez, braves et belles magistrates, je vous jure sur la tête de notre prophète Mohamed(que Dieu le bénisse), qu’il s’agit bien de mes deux clients, un couple, qui s’est apparemment marié par amour, il y a de cela quatre ans, et qui veut se quitter avant que la guerre qui gronde entre eux, n’éclate pour de bon ;  pour ce qui me concerne, j’ai déjà demandé la main de la donzelle qui m’a promis d’y réfléchir, quant au beau jeune homme, il sera libre,  aussitôt que vous l’aurez décidé…et si le cœur vous en dit...

 

La magistrate principale, connaissant les facéties de maître Ben Hlima, l’avait laissé parler en souriant avec une certaine complaisance, mais assez rapidement, elle le pria de se rasseoir du geste et nous fit respectivement confirmer notre identité, puis elle nous posa les questions coutumières, à savoir si nous étions bien d’accord sur les modalités de séparation à l’amiable, en s’adressant tour à tour, à Néjette et à moi, avec un air intrigué.

 

Elle était plutôt habituée à voir des aspirants au divorce s’accusant mutuellement des pires manquements et échangeant des répliques véhémentes et notre attitude sereine et nos visages souriants la surprenaient ; elle insista un tantinet, en demandant à Néjette, pourquoi elle ne voulait pas restreindre mes droits de visite et de prise en charge de l’enfant, me laissant libre de le prendre ou de lui rendre visite, aussi longtemps et aussi souvent que je le désirais ; et pourquoi elle ne voulait pas non plus, faire fixer un montant précis pour la pension d’Adnène…

 

Néjette lui répondit en souriant, c’est son fils et pour moi, ce sera toujours le père de mon enfant ; il n’y a pas de désaccord grave entre nous, je sais qu’il aime son fils et qu’il ne le laissera pas dans le besoin…nous sommes d’accord pour divorcer sur ces bases…

 

Le trio des magistrates était tellement intrigué par notre attitude sereine et par notre comportement plus qu’amical l’un vers l’autre, que la présidente, saisie d’un doute, nous demanda de lui montrer nos cartes d’identité respectives, puis, s’étant assurée qu’il s’agissait bien du couple demandeur de divorce, et non pas d’un ou d’une comparse, venus tromper le tribunal pour obtenir un divorce facile (en l’absence de l’un des époux réels), se mit à rire et nous dit : et maintenant, je suppose que vous allez fêter votre divorce en allant ensemble au restaurant ?Allez vous êtes libres de le faire, mais n’oubliez pas qu’à partir de maintenant, vos relations ne sont plus conjugales…donc tombant sous le coup de la loi, si elles venaient à se produire sous une forme autre que celle d’une simple convivialité….       

 

Avant cette décision de divorce, nous avions bien sûr dû passer par un juge conciliateur qui avait posé nombre de questions sur les motivations de notre décision de divorcer, essayant de nous convaincre que c’était une mauvaise décision, nous assurant que les choses allaient s’arranger avec le temps et que nos divergences  allaient s’aplanir, mettant en avant l’intérêt de l’enfant et rappelant à Néjette qu’elle devait prendre elle-même Adnène en charge et ne le laisser à sa grand-mère que pour des raisons et moments ponctuels…

 

Il avait beaucoup insisté pour nous faire réfléchir et malgré notre détermination commune d’en finir au plus vite, il avait fini par nous fixer un autre rendez-vous, pour nous laisser le temps de réfléchir …ne l’entendant pas de cette oreille, je quittais le bureau de ce juge pour me rendre aussitôt à celui de Si Mohamed Felah pour faire activer les choses…

 

Pendant les quatre années qui avaient suivi la naissance d’Adnène, je m’étais moi-même efforcé de me persuader que les choses pouvaient s’arranger et que je pourrais récupérer Adnène et m’occuper directement de son éducation et je saisissais toutes les occasions pour essayer de convaincre Néjette, que c’était là l’intérêt de chacun de nous trois et surtout celui d'Adnène, mais chaque fois, nos arguments respectifs s’entrechoquaient, d’abord sans virulence excessive, puis aboutissaient à des scènes, de plus en plus, épouvantables, suivies de pleurs et de réconciliations, de moins en moins  convaincantes…

 

En octobre 68, Adnène fut inscrit au jardin d’enfants de Bab El Khadhra. Il avait trois ans et si, de temps à autre, je pus m’arranger pour l’y amener ou l’y reprendre moi-même, c’était surtout Zbeïda, sa grand-mère, qui s’occupait plus régulièrement de le faire ; et ma frustration allait s’aggravant, de le voir commencer à contracter certaines de mes propres tendances enfantines d’enfant gâté ; j’étais persuadé que grâce à ma formation psychopédagogique, j’étais mieux à même de guider le cheminement scolaire de mon fils et son éducation fondamentale, au sein d’une famille formée d’un couple moderne, si tant est que Néjette acceptait de concilier ses aspirations, de femme libérée mal conçues via le lavage de cerveau bourguibien, avec ses devoirs de mère et d’épouse…

 

Mais je fus bien obligé de constater que nos disputes, qui d’abord, semblaient n’avoir pour origine, que le seul désaccord sur l’éducation d'Adnène, devenaient de plus en plus fréquentes et se révélaient avoir en définitive, pour motif réel, une incompatibilité fondamentale de deux conceptions de la vie :

 

Personnellement, j’avais plutôt tendance à devenir plus casanier, ne voulant sortir que rarement, préférant un bon roman ou un documentaire télévisé, à des réunions d’amis dont les discussions me paraissaient de plus en plus stériles, tandis que Néjette continuait à raffoler de sorties en boites et de veillées festives, avec des amis et cercles de connaissances qui se voulaient déjà branchés, c'est-à-dire,  nouveaux riches, plus attachés au paraître qu’à l’être…

 

J’avais 28 ans, j’avais beaucoup mûri ; la mort de mon père à l’âge de 56 ans, m’avait fait prendre conscience du caractère éphémère de la vie et de l’urgence qu’il y avait, à fonder une famille équilibrée et à s’entourer d’enfants, auxquels il me paraissait urgent de donner un bon départ dans la vie par une éducation solide…bref je prenais le chemin de la fourmi de Jean de Lafontaine et faisais mienne sa philosophie…

 

Néjette n’avait de son côté que 23 ans et ne se résignait pas à rompre avec la vie de cigale dans laquelle il lui semblait trouver son bonheur et sa raison d’être ; elle avait touché au mannequinât avec un certain succès, des producteurs de TV lui proposaient des rôles assez frivoles pour lesquels je n’étais pas d’accord…elle étaient entourée d’amies et amis intéressés, qui profitaient de son charme et de ses introductions auprès de responsables subjugués par son look, intéressés aussi par son argent qu’elle n’a jamais su compter, allant jusqu’à s’endetter, plus que de raison, pour des motifs futiles…  

 

Durant l’année 69, le fossé s’était tellement élargi entre nous, que nous ne nous voyions presque plus, bien qu’habitant toujours ensemble ; l’appartement de Bédye me paraissant trop petit pour qu’Adnène puisse venir nous y rejoindre, j’avais loué un grand rez-de-chaussée de villa à la périphérie de Mont Fleury, en espérant que cela lèverait l’un des obstacles invoqués par Néjette, puisque dans cette vaste demeure, il aurait pu avoir sa chambre et même un coin bureau pour son travail scolaire.

 

Mais, au lieu de résoudre l’un des aspects du désaccord, ce déménagement ne fit qu’accroître les motifs de la discorde ; en effet, Néjette fut comme libérée de la présence de Bédye avec nous (présence qui devait probablement freiner quelque peu ses excès), elle se mit à rentrer de son travail de plus en plus tard ; parfois même, il lui arrivait de me prévenir dès la veille, qu’elle devait se réunir avec des amies chez l’une ou l’autre de celles-ci et qu’elle rentrerait probablement assez tard ; et ces fois là, c’est presque toujours au petit matin, qu’elle rentrait sur la pointe des pieds…

 

Les scènes s’enchaînaient avec les disputes, les pleurs avec les promesses stériles d’amendement, et je finis par me résoudre à arrêter les frais.

 

Je n’avais plus aucune raison de continuer à espérer pouvoir amener Néjette à accepter de calmer ses propensions exhibitionnistes et son rythme de vie mondaine ; et pour que la vie d’Adnène ne soit pas soumise à ces soubresauts violents, sur lesquels débouchait, de plus en plus souvent, notre incompatibilité définitivement établie, je renonçai à l’installer chez nous contre l’avis de sa mère, comme j’aurais peut-être dû le faire, dès les premières semaines ; et je profitais d’un dimanche matin calme, pour faire part à Néjette de ma décision de divorcer…Contre toute attente, elle s’était mise à pleurer à chaudes larmes pendant un long moment, puis elle se calma et me dit avec un petit sourire triste : C’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire,  pour tous les trois…

 

Curieusement, une fois cette décision prise, nos rapports devinrent moins tendus et Néjette fit un sérieux effort pour s’assagir et sortir moins souvent ; durant l’été 69, les nabeuliens purent nous voir pour les dernières fois déambuler sur la plage avec Adnène aux longues boucles blondes qui raffolait de bains de mer et de jeux de sable, comme tous les bébés.

 

Et c’est durant ce même été, que je pris quelques précautions pour que notre divorce soit prononcé sans tergiversations, aussitôt que nous aurions pris un avocat et entamé la procédure ; Habib Felah était un camarade de classe de Khaznadar, il était un peu plus jeune que moi et faisait partie des équipes de basket de notre lycée, ce qui nous avait rapproché, outre le fait que, habitant lui-même la plage de Nabeul, nous y passions tous les deux, nos vacances de l’été, depuis toujours…

 

A la fin des années 60, il poursuivait encore de longues études de médecine à Paris, pendant que j’avais déjà entamé ma carrière de gestionnaire du sport et nous continuions à avoir des relations très amicales…

 

Je me souviens que déjà le 25 juillet 1957, nous étions tous les deux sur la plage, assis dans une zone située à mi-chemin entre les deux maisons de nos parents respectifs, lorsque nous parvint la nouvelle de l’instauration de la république ; Habib était enthousiaste et laudatif envers Bourguiba, son audace et son intelligence politique ; et devant ma mine dubitative, il essaya de m’insuffler un peu de son enthousiasme ; je me contentais de lui dire, attendons de voir, si ton Bourguiba va mieux conduire la Tunisie indépendante que ne l’ont fait les Beys sous le joug de la colonisation et avec les difficultés administratives du protectorat

 

Chaque été, nous nous retrouvions avec une satisfaction certaine, Habib était très doué en poésie et écrivait quelques essais, il aimait discuter avec moi, sachant que j’avais été brillant en expression française et en philo et notre relation était devenue intime. Il nous arrivait de faire de longues promenades au bord de l’eau, même  en compagnie de Néjette avec laquelle il s’entendait bien et qui suivait nos échanges littéraires, en se contentant de sourire à nos boutades ; et quelle ne fut la surprise d’Habib, un jour de fin août 69, de m’entendre lui annoncer, qu’en septembre ou octobre prochains, nous allions entamer une procédure de divorce à l’amiable, alors même que Néjette venait de nous quitter pour laver Adnène et le faire manger, avant de le mettre au lit pour sa sieste et que rien dans notre comportement apparent, ne laissait présager cette séparation imminente…

 

Le père d’Habib, Si Mohamed Felah, était un juge important, il présidait une chambre de la Cour d’appel de Tunis et après avoir confié à Habib certains de nos déboires conjugaux et nos désaccords fondamentaux, je lui demandai de faire en sorte, qu’en cas de besoin, son père puisse m’aider à écourter la procédure…

 

C’est ainsi qu’après avoir entamé ladite procédure par l’entremise de maître Ben Hlima, je me rendis au palais de la justice et demandais à un majordome de m’indiquer le bureau de Si Mohamed Felah.

 

Celui-ci qui connaissait bien mon père et qui savait que j’étais l’ami d’Habib son fils, m’accueillit avec gentillesse, me demanda si je voulais qu’il me fasse servir un café et me confirma qu’il attendait ma visite, Habib l’ayant dûment chapitré sur mes intentions et certains motifs du divorce…Si Mohamed était un personnage très sympathique dans la vie courante, il aimait bien raconter des anecdotes et tourner en dérision certains proches, mais dans son bureau, il était imposant, méthodique et méticuleux.

 

Faisant abstraction de ce qu'Habib pouvait lui avoir dit, il me soumit à un interrogatoire serré sur les circonstances de mon mariage, sur les réactions de ma famille à cette union forcée, sur la famille de Néjette, sur certains détails de notre vie conjugale, sur Adnène et sa scolarité, sur ma relation à mon fils…Il alla jusqu’à s’assurer que je ne voulais pas divorcer pour les beaux yeux d’une autre femme…

 

J’étais intimidé, mais je dus m’exécuter et parler de choses que j’aurais voulu garder pour moi ; pendant que je parlais, il m’encourageait par des hochements de tête et m’écoutait sans m’interrompre ; lorsque je me taisais, il posait une autre question dont il écoutait la réponse jusqu’au bout, avec beaucoup d’attention.

 

Après un quart d’heure, il mit fin à l’entretien, en se levant et en me disant : Bien, aussitôt que ton avocat aura fait enregistrer l’affaire, viens me voir avec le numéro de rôle et je m’occuperai de ton dossier, reviens me voir et salue bien de ma part ta maman et ton grand frère…

 

Je revins le voir quelque temps après, avec les références de mon dossier et celui-ci ne prit ainsi que quelques mois pour aboutir chez le magistrat conciliateur, alors que, compte tenu du boom des divorces en cette période de libéralisation bourguibienne des mœurs, nous aurions pu attendre plus d’une année. il me reçut avec son affabilité coutûmière et téléphona aussitôt à l’un de ses collaborateurs pour connaître le nom du magistrat qui allait procéder à la tentative de conciliation…

 

Et lorsque, furieux, je revins le voir quelques semaines après, pour l’informer de la décision ce magistrat de fixer une date pour une deuxième séance de conciliation, il s’emporta contre celui-ci et prenant son téléphone, il le rabroua vertement, lui intimant l’ordre de passer le dossier immédiatement à la phase ultime, lui disant que j’allais repasser immédiatement le revoir et qu’il devait me délivrer sur l’heure les convocations pour la session la plus rapprochée de la chambre concernée…

 

C'est ainsi que fut consommé mon divorce qui allait ouvrir d'autres épisodes de ma vie dont je vous relaterais encore quelques-uns si Dieu Veut, InchaAllah !

 

 

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 19:12

 

Premier tournant important dans ma carrière.

 

Les deux années qui suivirent le décès de mon père devaient imprimer un tour nouveau à mon activité professionnelle, puisque, en début d’année scolaire 66/67, je devais rejoindre l’administration centrale.

 

En effet, après la visite que j’avais rendue à mon excellent ministre, feu Mondher Ben Ammar, j’avais revu à deux ou trois reprises, mon ancien professeur de Ksar Saïd, Mohamed Mongi Haddad qui avait beaucoup insisté pour que je saisisse l’opportunité que m’avait offerte le ministre de rejoindre son équipe ; et après ma dernière année d’enseignement de l’éducation physique à la Goulette, je décidais de faire l’expérience de gestionnaire des activités physiques et sportives et c’est bien entendu au bureau des sports civils, dirigé par MMH, mon ancien prof et mon défenseur contre les attaques sournoises de l’inspecteur principal raciste Boulogne, que je choisis de m’incorporer.

 

Durant cette année et demie,(octobre 1966/ décembre 67), le ministère connut sous l’égide de Monsieur Mondher Ben Ammar. plusieurs appellations avec les élargissements de compétences conséquentes : Ministère de la Jeunesse et des Sports, appellation initiale à laquelle fut d’abord ajoutée une première rallonge, (et des affaires sociales) puis une seconde, (et du tourisme) ; et avec cette dernière rallonge nous déménageâmes de l’avenue Bab Benet à l’avenue Mohamed V, au siège actuel du Tourisme.

 

Durant cette période, je dus faire l’apprentissage des affaires administratives et de la gestion tant financière que  législative du sport fédéral. J’eus, pour cela, la chance de pouvoir bénéficier de l’apport éminent de plusieurs références nationales en la matière, à commencer par notre ministre, avocat, ancien joueur de football et de tennis au contact duquel, raffiné et érudit qu’il était, j’eus la meilleure source à laquelle je me fis une joie de m’abreuver en savoirs et savoir-faire nouveaux.

 

Feu Béchir Kchouk, maître émérite de jeux d’échecs et Sadikien de la génération ayant suivi de près celle de mon père, fut également pour moi un excellent mentor, qui avec l’apport déterminant du ministre Mondher B.A., me servit surtout à approfondir mes connaissances historiques et législatives, en même temps qu’il m’initia aux échecs qu’il me fit aimer pour un temps.

 

Mohamed Louahchi, inspecteur des sports, ancien international de handball et ex-entraîneur national, ainsi que Mohamed Mongi Haddad, notre chef de bureau, m’apprirent surtout les règles pratiques de gestion financière et administrative des activités fédérales.

 

Pendant cette première période, j’eus également l’occasion  de côtoyer l’excellent ex-joueur de football de l’espérance et de l’équipe nationale, Abderrahmène Ben Ezzedine, qui en symbiose parfaite avec notre ministre, gérait et développait les écoles de football qui donnèrent quelques années plus tard les fameuses équipes 71, véritables précurseurs des centres de formations actuels…

 

Feu Mahmoud Chéhata était, tout comme notre ministre, un juriste émérite, une ancienne gloire du football et un excellent joueur de tennis, et ils étaient tous les deux des hommes intègres, mais pour des raisons obscures de politique politicienne, Si Mahmoud qui avait alors rang de sous directeur, dut se contenter d’occuper son spacieux bureau et de passer son temps à lire les journaux, les dossiers se traitant directement alors entre des chefs de bureaux, (ayant rang de chefs de service) et le ministre qui donnait les directives et tranchait en dernier ressort…

 

Le ministre avait aussi, comme collaborateur un directeur central de la Jeunesse et des sports qui était censé superviser les dossiers, mais pendant longtemps ces directeurs centraux qui se succédèrent avec une casquette de militants politiques, étaient délaissés par le ministre, au profit de cadres techniques sportifs, issus de l’institut de Ksar Saïd, auxquels il avait eu recours dès sa désignation par Bourguiba.

 

Ainsi, Med Mongi Haddad était chargé des affaires du Sport fédéral dit Civil, Lamine Kallel de celles des équipes nationales et Chédli Ben Slimène des sports scolaires et universitaires.

 

Nous étions encore au début de la prise en charge de l’administration par les Tunisiens, après le départ massif des Français et cette jeune administration, ayant reproduit le bureaucratisme de sa grande sœur, très rares étaient parmi les collaborateurs du ministre à bénéficier de grades officiels reconnus par la fonction publique et les responsables sectoriels ne bénéficiaient que de désignations informelles internes, de chefs de bureaux ; mais ils n’en étaient pas moins fiers d’avoir le privilège de se réunir une ou deux fois par semaine, avec le ministre et d’avoir à discuter avec lui, sans intermédiaires….

 

Assimilant moi-même très vite ces nouveaux savoirs et mes rapports ayant déjà eu l’heur de plaire au ministre, avant même mon entrée dans l’administration, je fus très heureux d’être rapidement intégré au petit groupe pouvant accéder directement à son bureau ; tout au début, je n’osais pas le faire, de peur de déplaire à mon chef de bureau, envers lequel je ne pouvais être ingrat, lui qui avait souvent pris ma défense…

 

Mais au bout d’un mois, le hasard voulut que le ministre et moi nous soyons retrouvés, en même temps, au bas de l’escalier du ministère, lui, quittant son véhicule et le confiant à son chauffeur sur le trottoir et moi, m’apprêtant à commencer ma journée, ayant déjà garé ma voiture au parking qui était réservé aux rares fonctionnaires qui en possédaient alors une…

 

Monsieur Mondher B.A. me mit gentiment la main sur l’épaule et me dit, mais qu’est ce que vous devenez ? Pourquoi n’êtes vous  pas encore venu me voir ? Et il m’entraîna dans son bureau où nous eûmes une conversation conviviale ; le lundi suivant, mon chef de bureau m’informa que le ministre voulait que de temps en temps, je l’accompagne aux briefings…

 

Je garde un excellent souvenir de ce début de carrière administrative durant laquelle nous avions à encadrer tant les bureaux fédéraux que leurs directions techniques et à servir de conseillers techniques et pédagogiques aux entraîneurs de clubs.[1]

 

Parmi les prestigieux présidents de fédérations avec lesquels j’eus plaisir à coopérer, je me souviens particulièrement de Monsieur Slim Ben Ghachem, président de la fédération de handball et de Monsieur Morched Ben Ali, président de la fédération de basket-ball et directeur du journal Le Sport, seul journal à paraître alors, le lundi, jour de congé hebdomadaire pour les autres…

 

Ces deux présidents étaient des gentlemen et entretenaient des relations courtoises avec nous, collaborateurs du ministère, mais c’est avec Morched Ben Ali que j’eus le plaisir d’avoir des relations informelles d’amitié et de respect mutuel ; il insistait souvent pour que je vienne assister aux réunions du bureau fédéral qu’il présidait dans un immeuble miteux de la rue de la monnaie, non loin de l’ancien siège de la banque centrale…et il aimait provoquer mes avis sur toutes questions, comme pour me jauger, mais le plus souvent, il les trouvait judicieux et les mettait en application.

 

Par ailleurs, Dieu merci, tous les membres de différents bureaux fédéraux et entraîneurs avec lesquels il m’a été donné de travailler, soit pour contrôler leurs actions, (d’un point de vue juridique ou administratif ou encore pour les encadrer et les conseiller dans leurs choix pédagogiques et techniques), connaissaient mon parcours de sportif et d’universitaire et ne m’ont jamais fait de difficulté ; au contraire, je peux, sincèrement dire, que nous avons eu plaisir à coopérer.

 

Je ne fermerais pas cette première parenthèse sur mon passage au ministère, avant de noter que lors de cette période, j’eus l'occasion de retrouver mon ami Antar Souid, celui là même  que Mohamed Mzali agressa verbalement, lorsque ce quasi-ministre de cette période,  nous rendit sa visite nocturne aussi inattendue que ridicule, nous prenant pour des pensionnaires de maison d’arrêt, insultant les uns et bousculant les autres, découvrant sa véritable nature tyrannique qu’il essayera, en vain, de masquer plus tard, lorsqu’il fut choisi par Bourguiba comme chef de gouvernement…

 

Je me souviens des longues conversations que j’eus alors avec Antar envers lequel j’étais le seul à pouvoir me permettre les plaisanteries les plus familières ; mais un jour, ayant même oublié qu’il était noir, tellement cela me paraissait ne pas du tout entrer en compte dans nos relations amicales, je fis une remarque (peut être un peu déplacée) sur la silhouette sexy d’une secrétaire noire, en trouvant qu’en outre elle n’avait pas les traits négroïdes, ce qui la rendait encore plus jolie…

 

Le visage d'Antar se ferma subitement à ces mots et malgré mon insistance et même mes excuses, il ne m’adressa plus la parole pendant une bonne quinzaine de jours ; tout rentra ensuite dans l’ordre, lorsqu'un matin, Antar vint me rendre une visite amicale à mon bureau, me disant à propos de sa bouderie, que tout autre que moi, aurait goûté à ses poings pour avoir fait des remarques désobligeantes sur les noirs  

 

J’estimais pour ma part que je n’avais rien dit de désobligeant en l’occurrence, mais connaissant sa susceptibilité, je savais qu’il avait dû faire de gros efforts pour faire le premier pas et je changeais de sujet de conversation… Antar faisait alors partie de l’équipe de collaborateurs de Chédli Ben Slimène et s’occupait de sports scolaires….

 

Quelques mois avant le changement de ministre, nous eûmes un nouveau directeur de la jeunesse et des sports en la personne de Monsieur Foued Mbazaa, un gentleman de la trempe de feu Monsieur Mondher B.A ; j’eus par la suite un long parcours avec Si Foued avec lequel j’eus des relations d’estime profonde et réciproque…

 

D’autres ministres, nombreux, transitèrent par le ministère, chacun y faisant une escale de quelques mois, Tahar Belkhodja et Mohamed Sayah, y défilèrent sans y accorder une attention suffisante, espérant d’autres attributions plus prestigieuses qu’ils eurent d’ailleurs tout deux par la suite, puis vint Mohamed Mzali en tant que ministre, alors qu’il avait déjà dirigé le secteur en qualité de directeur général durant les années 60.

 

Lui aussi ne fit qu’y passer avant d’être chargé de l’éducation nationale concomitamment avec les sports, puis exclusivement … Mais c’est Foued Mbazaa, parmi tous, qui s’y établit le plus longtemps et qui y réussit le mieux, il aimait le secteur, qu’il connaissait bien pour avoir été d’abord lui-même sportif avant d’y bénéficier, en tant que directeur général, de l’apport judicieux du meilleur ministre des années 60, feu Mondher Ben Ammar.

 

Je peux dire sans risque d’être démenti que ce fut Foued Mbazaa qui structura le secteur de la jeunesse et des sports et lui donna les bases du succès qu’il connut durant les années 70/80….C’est lui qui relança les écoles de sports et finança leurs activités, c’est lui qui créa les sélections régionales et en confia la supervision à ses collaborateurs tant centraux que régionaux qu’il motiva et encouragea sur divers plans, y compris par des relations sincères d’homme à homme, comme il fut l’un des rares ministres à avoir su le faire, sans hypocrisie ni démagogie…

 

Et ce fut durant l’ère de Foued Mbazaa que je pus, grâce à l’état d’esprit positif  de ce ministre exceptionnel et à une conjoncture régionale spécifique au cap bon, que je pus bénéficier de nombre de stages, avant de m’envoler à nouveau vers la France pour y reprendre des études post universitaires en 1979/80.

 

Mais auparavant, il me reste à revenir sur les dernières années Néjette et sur les conditions de mon retour à Nabeul…

 

L’enfance  triplement manquée d’El Barèze  Adnène, fils de Mohamed Taoufik ben Hmeïda El Haouet et de Néjette bent Amor ben Soltane…

 

Durant les années Mondher Ben Ammar de ma carrière, je pus faire mes preuves et me rendre indispensable à mes supérieurs hiérarchiques qui appréciaient ma vivacité d’esprit et ma capacité de travail.

 

Feu Mondher Ben Ammar ayant été appelé à d’autres responsabilités avant d’avoir eu le temps d’officialiser les miennes, ce fut Tahar Belkhodja, sur propositions réitérées de Mohamed Mongi Haddad et de Mahmoud Chéhata qui commença à le faire…

 

Avant de quitter son poste, feu Mondher Ben Ammar, fit appeler Monsieur Mahmoud Chéhata auquel il annonça son accès au grade de directeur d’administration centrale, ainsi que sa nomination en qualité de directeur des sports, lui précisant qu’il aurait dorénavant les pleins pouvoirs dans ce secteur, et ce, après lui avoir explicité les raisons pour lesquelles il avait dû se passer de ses services, (sans lui avoir jamais porté préjudice).

 

Mahmoud Chéhata qui avait eu l’occasion de me connaître en tant que l’un de ses étudiants, puis à l’occasion de mon affectation, (pour des raisons fallacieuses), à Sousse, avait toujours eu droit à mon respect et à mon estime pour son courage et sa patience durant ses années de mise au frigidaire ; et je fus d’ailleurs l’un des très rares collaborateurs à lui rendre quelques visites de courtoisie, durant ses années de désoeuvrement stoïque.

 

Aussitôt réinvesti dans ses fonctions normales, n’ayant jamais perdu le contact avec le secteur et profitant des appréciations très favorables à mon égard de Mongi Haddad et de Monsieur Noureddine Kédidi qui vint remplacer ce dernier aux sports civils, il proposa ma nomination en qualité de chef de service des infrastructures sportives au nouveau ministre, Tahar Belkhodja, qui l'officialisa…  

 

Mais si ma carrière professionnelle, après quelques embellies officieuses, commençait à prendre son envol officiel, ma vie de couple avec Néjette la mère d'Adnène, avait déjà commencé à battre de l’aile…

 

Comme je l’ai écrit dans la première partie de cet ouvrage, je m’étais marié avec la belle Néjette, dans des conditions tant rocambolesques que complexes qui donnèrent à cette union forcée (pour éviter les répercussions fâcheuses de notre irresponsabilité double), une espèce de qualification sub-libidinale d’union provisoire.

 

Dans mon esprit de jeune prof, à peine âgé alors de 24 ans, il n’y avait encore aucune place à un quelconque mariage, bien qu’ayant été déjà plusieurs fois amoureux[2]…Néjette de son coté venait (à l’âge de 18 ans) de connaître un premier mariage forcé avec un riche quinquagénaire pour aider ses nombreux frères et soeurs  ainsi que sa veuve de mère qui ne pouvait subvenir à tous leurs besoins ; en outre, au moment où je lui avais dit qu’il n’y avait que le mariage qui pourrait stopper les poursuites judiciaires à notre encontre, sachant que pour moi, il n’avait jamais été question de mariage, elle était allée jusqu’à me dire : « le jour où tu voudras, même d’ici quelques jours ou un mois,  nous demanderons le divorce et tu seras de nouveau libre… »

 

Quelques jours après le contrat de mariage, Néjette et moi étions allés à Nabeul rendre une première visite à mes parents et si le courant était passé facilement entre ma mère et Néjette, papa observa à son encontre plus que de la réserve.

 

Il était persuadé qu’elle avait été de connivence avec sa propre mère pour me forcer la main et me contraindre au mariage ; même plus tard, lorsque Néjette se comporta vis a vis de lui comme une bonne fille, aimante et respectueuse, le courant ne passa pour ainsi dire jamais ; et je continue aujourd’hui de penser que l’attitude de mon père a été l’un des facteurs déterminants dans ma prise de décision de divorcer quatre ans après son décès, comme s’il s’était agi de remplir une promesse (que je ne lui ai jamais faite expressément et qu’il ne m’a jamais demandé de lui faire), mais une promesse, tue et têtue, que je m’étais faite intérieurement, parce que, j’avais toujours senti qu’il se serait senti moins floué par le sort, si je ne m’étais pas marié dans de telles conditions…

 

Mais d’autres facteurs, aussi déterminants dans cette décision de divorce, allaient découler de notre vie de couple de jeunes immatures, peut-être l’une, plus que l’autre…

 

J’ai rencontré Néjette en septembre 64 et nous nous sommes mariés le 29 décembre de la même année. Après une vie de nomades de quelques semaines entre le Kef, Nabeul et Tunis, nous nous étions installés dans l’appartement de Bédye, rue Pascal à Mont Fleury et mon oncle Tahar avait fait recruter Néjette en qualité de secrétaire au ministère de l’agriculture à la Kasbah, dès le début de l’année scolaire 64/65.

 

Pendant quelques mois, ce fut une espèce de lune de miel sans problème particulier, je déposais tous les matins Néjette à son travail et revenais la reprendre à midi et à 18 heures. Quelques fois, nous allions rue bab Saadoune chez sa mère pour déjeuner, mais le plus souvent, nous rentrions à Mont Fleury où le repas préparé dès la veille nous attendait…

 

Tous les weeks-ends ou presque, nous sortions le soir pour aller danser avec ma bande de Nabeul et nous rentrions dormir quelques heures à la maison de la plage, même en plein hiver, avant de rentrer à Tunis pour reprendre le travail…Cette vie un peu déboussolée dura quelques mois, jusqu’à la naissance d'Adnène, naissance qui provoqua en moi une espèce de déclic, avec un désir profond d’assumer pleinement cette paternité, en me chargeant de l’éducation de mon fils.

 

 Mais si ce déclic s’opéra en moi, il n’en fut pas de même en ce qui concerne Néjette, qui, après avoir gardé le bébé deux semaines ou trois chez nous à Mont Fleury, semblait chercher toutes les excuses pour que nous le déposions chez Zbeïda la grand-mère, d’abord pour la journée, prétextant son manque de disponibilité propre et celle entière de sa mère …

Je pris, plusieurs fois, le temps de bien expliquer à Néjette que je n’entendais pas du tout démissionner de mes responsabilités de père, lui réitérant calmement mais fermement, mon désir d’éduquer mon fils comme je l’entendais, en lui procurant un environnement aussi calme que possible, lui faisant remarquer, que malgré tout l’amour de Zbeïda et de ses oncles et tantes, la rue bab Saadoune, avec la circulation de ses bus et camions et les cris incessants de ses marchands et de ses riverains, ne me paraissait pas spécialement convenir à l’éducation de mon fils…

 

Je ne saurais pas dire si ce fut par manque de maturité ou pour d’autres raisons, que Néjette, tout en m’assurant qu’elle partageait mon point de vue, continua de plus belle à vouloir, à tout bout de champ, se reposer sur sa mère pour la garde d'Adnène, non plus seulement pour la journée, mais pour une nuit…puis pour plusieurs.

 

Bien évidemment, j’essayais de résister, d’abord sans violence verbale, puis avec de plus en plus de véhémence…Zbeïda sa grand-mère et notamment Hédia sa tante aînée, s’attachant de plus en plus à Adnène, faisaient semblant d’épouser mon point de vue et d’inciter Néjette à ramener Adnène à Mont Fleury et à se charger elle-même de son éducation, mais je ne sentais aucune conviction réelle dans leurs propos qui laissaient transpirer plutôt une espèce d’angoisse à devoir se séparer du bébé qui était devenu le leur…

 

Ayant repris un travail de bureau et fréquentant des collègues qui n’étaient pas toujours très équilibrées, Néjette (qui n’avait alors qu’une vingtaine d’années) ne semblait plus du tout disposée à se priver de sa liberté et à se consacrer davantage à l’éducation de son fils ; elle s’efforça de faire valoir à mes yeux le fait que nous voyions Adnène souvent, que par conséquent, d’après elle, nous ne lui manquions pas du tout, et que si j’estimais devoir lui consacrer davantage de temps, rien ne m’empêchait de le faire chez sa mère ou ailleurs.

 

Elle ne semblait pas du tout vouloir comprendre que ce n’était pas souvent que je voulais voir mon fils, mais que je voulais le faire dormir à proximité immédiate de moi, que je voulais le voir dormir et s’éveiller, sourire et pleurer, le consoler et le caresser, jouer avec lui et le taquiner…, non pas de temps en temps, mais de manière continue et suivie

 

Notre vie de couple s’en ressentit et, je réalisais que j’étais incapable de convaincre Néjette, parce qu’elle refusait, sans peut-être en être totalement consciente, de limiter ce qu’elle croyait être sa liberté de femme moderne…

 

A sa décharge partielle, je dois rappeler, qu’à cette époque, (66/67/68), l’idéologie bourguibienne, emboîtait le pas à celle européenne, et prônait l’émancipation de la femme, émancipation dont ni les limites, ni le cadre, n’étaient clairs pour la femme tunisienne moyenne et que confondant souvent liberté avec irresponsabilité, plusieurs tunisiennes usèrent et abusèrent de cette pseudo-liberté.

 

Plusieurs collègues de bureau et autres connaissances de Néjette appartenaient précisément à cette catégorie de femmes libres…et il lui échappa malheureusement qu’elles étaient, quant à elles, soit célibataires ou divorcées, soit déjà mères d’enfants adultes…Les malentendus et les disputes se firent de plus en plus fréquents dans notre vie de couple.

 

J’étais frustré de ne pouvoir avoir mon fils chez moi, puisque j’étais incapable de le prendre en charge tout seul ; et je n’allais quand même pas l’arracher à sa grand-mère pour le confier à une bonne…je me mis à étudier même la possibilité de le confier à ma propre mère à Nabeul.

 

Mais je savais que ce n’était pas vraiment dans l’intérêt d'Adnène que de l’arracher à une grand-mère à laquelle il était déjà excessivement attaché, pour le confier à une autre, qui l’aimait autant, mais à laquelle il était alors, beaucoup moins habitué.

 

Ayant appris à me connaître, Néjette eut la quasi-perfidie de me dire qu’elle serait totalement d’accord pour qu'Adnène soit confié à Nana Mongia, si je le souhaitais… Je n’arrivais pas à comprendre comment elle préférait sa pseudo liberté, aux joies d’une mère élevant son enfant et l’éduquant de consort avec son père…

 

Ma frustration commença à virer à la rage et au ressentiment et l’idée du divorce commença à s’imposer à moi d’autant plus que Néjette à laquelle j’en avais fait part, sous forme de menace déguisée destinée à la ramener à la raison, s’était contentée de me réitérer son accord pour ce divorce qu’elle avait déjà agréé, dès avant notre mariage…

 

Mais je manquais moi-même de courage et de conséquence dans mon comportement, et je me laissais emporter par les événements agités et frivoles que connut notre couple, espérant que Néjette allait finir par se lasser de ce rythme effréné que nous vivions alors, …

 

Nous avions fait incidemment la connaissance d’un commerçant de Bizerte qui exploitait un domaine magnifique à El Habibia, où il avait fait aménager un restaurant touristique et une boite de nuit au bord d’un petit lac.

 

A cette époque la, outre plusieurs familles de coopérants français de Bizerte et Tunis, ce lieu était très couru par de nombreux italiens résidant encore en Tunisie. Ce Héchmi, nous avait d’abord caché qu’il était marié et père de famille, il avait remarqué Hédia la sœur de Néjette, en était tombé follement amoureux et multipliait les invitations à nous rendre à El Habibia pour dîner et danser…Je trouvais le personnage assez sympathique, bien que me paraissant un peu trop simplet pour un gérant d’établissement aussi couru et aussi côté, mais j’eus la faiblesse de suivre l’intuition et surtout le désir de Néjette, qui ne voulait pas laisser passer la chance de procurer à sa sœur un mari aussi argenté que paraissait l’être ce personnage…

 

Durant plus de quinze mois, nous nous rendions au moins deux fois par semaine à El Habibia où nous étions reçus comme des VIP, avec une table en bord de piste de danse et des réductions très conséquentes sur tout ce que nous consommions. A partir de notre quatrième ou cinquième visite, Héchmi dont le physique ne correspondait pas vraiment aux attentes de Hédia, commença tout de même à l’intéresser ; elle se dit qu’après tout, elle pourrait lui apprendre à être un peu plus avenant et un peu moins ringard et nouveau riche à l’affiche…

 

Une idylle commença qui s’interrompit subitement avec l’apparition inattendue de l’épouse du sieur Héchmi , épouse qui, alertée par ses connaissances sur ce qui se tramait dans son dos, vint un soir rendre une gentille visite à son mari qui ne savait plus où se mettre…

 

Auparavant, j’avais commencé à soupçonner quelque chose de louche, en surprenant, bien malgré moi, des bribes de conversation entre le patron et quelques-uns de ses garçons de salle, qu’il avait recrutés à Bizerte et qui semblaient bien le connaître, mais n’ayant pas acquis de certitude quant à son statut réel, je n’en essayais pas moins de freiner les ardeurs de Hédia et surtout de Néjette qui se voyait déjà dans la peau de la patronne des lieux, ne serait-ce que par procuration…

 

Malgré tout, je reconnais que je n’étais pas mécontent de fréquenter cet établissement et ses clients huppés et de m’y afficher aux bras de deux jeunes et belles  femmes…Pendant ces quelques quinze mois  que dura l’épisode El Habibia, ma guerre larvée avec Néjette continuait par intermittence…nous passions des fins de semaines euphoriques avec Héchmi et Hédia durant lesquels nos différents étaient mis entre parenthèse, mais aussitôt que nous retrouvions notre intimité, les discussions tendues et les disputes recommençaient de plus belle…  

 

Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse[3], durant notre quatrième année de mariage, nous ne sortions presque plus ensemble et nous prenions de plus en plus souvent nos repas séparément…Néjette prit l’habitude de sortir samedi soir seule avec ses amis ; et moi seul avec les miens ; même pour aller voir Adnène, chacun y allait, de plus en plus souvent, seul…

 

En 1969, nous n’étions pratiquement plus mariés que par ce contrat rédigé sous la menace de la loi en 64, …et en début d’année 70, nous allâmes voir Maître Ben Hlima en son cabinet pour lui demander d’entamer une procédure de divorce par consentement mutuel…

 

Ayant essayé vainement de profiter de l’enfance d'Adnène en tant que père permanent et à part entière, j’avais échoué même dans ma tentative de procurer à Néjette, malgré elle, le bonheur d’être une mère à part entière ; l’enfance d'Adnène nous avait ainsi doublement échappé et je ne voyais plus aucune raison de rester attaché à une épouse qui n’en voyait pas davantage à le rester vis a vis de moi ; la pseudo-consolation que j’eus alors, ce fut de me dire qu'Adnène allait quand même continuer à vivre son enfance dans l’insouciance, sans la vie de couple en état de guerre que nous lui aurions procurée, en le faisant vivre sous notre toit…,

 

J’essayais de me consoler en me disant, que malgré tout, l’amour de sa grand mère et celui quasi maternel de sa tante Hédia lui procuraient un environnement affectif des plus positifs…

 

Je mis quelques années pour réaliser qu’en fait, même avec cet amour là, Adnène avait quelque part souffert de manque d'enfance mieux normalisée de fils sous la protection directe de ses parents, autant que Néjette et moi, avions manqué de vie mieux assumée, de vrai père et de vraie mère omniprésents…

 

Je sais aujourd’hui que j’ai manqué à mon fils encore plus qu’il ne m’a manqué pendant son enfance et sa jeunesse…mais si je suis incapable de rattraper ce que nous avons tous les deux perdu, ce qui me console un tant soit peu ; c’est que nous savons, tous les deux, que nous nous aimons et que nous sommes, l’un pour l’autre la chair de notre chair, la chair de Si Hmeïda dont Adnène a hérité plus d’un trait de visage,… et de caractère…

 

Néjette n’est malheureusement plus de ce monde aujourd’hui, mais elle a eu de son coté, je crois, le temps de faire sentir son amour à son fils et, peut-être, de se faire pardonner son absence…je ne me sens pas le droit d’en dire davantage et ne le ferai pas…

 

Puisse Dieu nous pardonner nos erreurs de jugement et… Puisse-Il, dans Sa bonté magnanime faire en sorte qu'Adnène sache donner aux petits enfants, qu’il tarde à me procurer, tout l’amour et toute la tendresse que j’aurais voulu pouvoir lui manifester plus directement et plus durablement…

 

Avant de clore ce chapitre de ma vie avec Néjette, il me plait de rapporter ici à l’intention d'Adnène, mais aussi à celle d'Ashraf et d'Amal qui l’ont connue, trop brièvement, les conditions dans lesquelles notre divorce eut lieu.

 

Durant la semaine où nous prîmes la décision de divorcer, nous avions repris des habitudes de jeune couple marié, nous prenions nos repas ensemble et prenions le temps de sortir Adnène pour une promenade en voiture ou une visite au zoo du belvédère où il adorait donner des cacahuètes aux singes et regarder les animaux sauvages dont il n’était pas du tout effrayé.

 

A nous voir ainsi, déambuler ou prendre nos repas ensemble, personne n’aurait imaginé que nous venions de convenir de nous séparer ; la tension qui nous dressait l’un contre l’autre était subitement tombée et Néjette se montrait très conciliante, elle avait elle-même proposé qu’on aille voir le même avocat et n’avait pas rechigné lorsque, j’avais agréé l’idée, mais refusé de recourir, comme elle le suggérait, aux services de maître  Akrimi le mari de sa collègue de bureau et première secrétaire de mon oncle Tahar.

 

Je lui dis que je préférerais avoir affaire à maître Sassi Ben Hlima qui avait été l’un de mes surveillants d’internat, que j’appréciais beaucoup pour son humour et que je voyais, de temps en temps, le matin, garer sa voiture près de notre ministère pour parcourir à pied, la petite distance qui le séparait encore du tribunal, en balançant sa serviette au bout d’un bras et en tenant sa robe d’avocat repliée sur l’autre bras.

 

Je l’abordais un matin et fis avec lui quelques pas vers le tribunal, en l’informant de mon désir de recourir à ses services pour divorcer ; ayant entendu, et alors qu’il était tout sourire, il s’arrêta subitement, pour me dire d’un air gravement comique, «  mais Haouet, tu es déjà marié à ton âge ? Et tu veux divorcer ? Cela fait deux bêtises !! Puis, à la vue de ma mine d’enfant pris en défaut, il éclata de rire et ajouta, en me tendant sa carte de visite, je plaisantais…je vais t’arranger ça,… viens donc me voir à mon cabinet et on va voir à quelle sauce on va manger ta douce moitié…‘Inna Keïdehounna Adhim’[4], et il repartit d’un autre éclat de rire, en me laissant cloué sur le trottoir…, sans même me permettre de lui en dire davantage.

 

Lorsque quelques jours plus tard, je pénétrais dans son bureau en compagnie de Néjette qui s’était mise sur son 31[5]comme à son habitude, il nous regarda par en dessous ses grosses lunettes, son torse affalé sur son bureau et me dit : Ah je comprends, tu veux divorcer de ta mégère pour épouser presto illico cette beauté ?!!

 

Et lorsqu'enfin, entre deux de ses plaisanteries, et alors qu’il mangeait littéralement Néjette des yeux, je pus exposer la situation et lui expliquer qu’il s’agissait de ma femme, que nous avions décidé de divorcer à l’amiable et que, ni elle ni moi, n’avions l’intention de nous remarier, il se mit à ruminer en latin, puis en anglais, à une vitesse telle que je ne compris pas un traître mot de ce qu’il disait.

 

Voyant ma mine ahurie, il traduisit, ses yeux plongeant dans ceux de Néjette : Je n’ai pas affaire à un crétin mais à deux, en définitive…et il ajouta : votre dossier va certainement atterrir sur le bureau d’une femme juge qui ne consentira jamais à séparer un si beau couple, ou alors, elle se dépêchera ensuite de sauter au cou de l’une ou de l’autre ; pour ce qui me concerne, je préférerais le cou de l’une…et éclatant d’un autre rire, il s’adressa à Néjette les mains jointes en prière, Madame voulez vous m’épouser aussitôt que je vous aurais débarrassé de ce gamin qui ne connaît rien aux femmes ?

 

Bien entendu, à chacune de ses plaisanteries, Néjette partait dans une cascade de ses rires, entrecoupés de petits cris, la bouche largement ouverte…

 

Je poursuivrais le récit de ce divorve pour le moins atypique , si Dieu Veut, dans mon prochain post qui ne saurait tarder...

 

[1] Cette action que personnellement  je développerai plus tard à Nabeul, en qualité de responsable régional, n’est malheureusement plus assurée auprès de ces entraîneurs qui ne sont plus, ni contrôlés, ni encadrés techniquement parlant, sauf exceptions rares…

 

[2] Souvenez vous de Widad  et d'Essia de mon adolescence et notamment de Micheline du début de mon âge adulte…

 

[3] Proverbe français fort connu…

 

[4] Citation d’une partie d’un verset du Coran parlant de certaines femmes et les qualifiant de ruse,  voire de perfidie, littéralement : Leur perfidie est infinie…

 

[5] Expression idiomatique française, que ne connaissent pas forcément les générations actuelles, signifiant faire  des efforts d’élégance ou soigner sa présentation…

 

 

 

 

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 11:53

 

Avertissement préalable.

 

Si j'ai cru utile de relater les faits suivants pouvant s'apparenter à du linge familial, à laver en toute discrétion, c'est que je suis convaincu que ce genre de différents est d'abord beaucoup plus répandu dans les familles tunisiennes et autres, qu'on ne peut le penser, et qu'à ce titre, en parler c'est aussi faire un tableau d'une situation sociale globale, à travers des exemples aptes à la généralisation, pendant une époque donnée.

 

Mais ce qui m'incite surtout à illuster cette situation sociale, c'est qu'au delà de sa simple description, son analyse psycosociale nous amène à découvrir que ces désaccords familiaux sont révélateurs de mentalités et de croyances de certaines personnes qui vivent des mutations sociales sur lesquelles elles ont très peu de pouvoir d'action, piégées qu'elles sont dans des conflits d'intérêts et d'alliances qui se tissent souvent en dehors de leur propre volonté,   et parfois contre elle !

 

Ma grand-mère paternelle …cette petite Golda Meyer !

 

Hormis Bourguiba champion hors-pair, le personnage auquel j’ai tenu le plus grief pour avoir été injuste envers ma famille,  fut curieusement ma grand-mère paternelle, dame Khadouja Aounallah, veuve de Mohamed Ben Hmeïda El Haouet, mon vénérable grand-père que je n’ai pas eu le bonheur de connaître, puisque décédé juste deux mois avant ma naissance.

 

Chacun sait que les enfants sont très sensibles aux ondes négatives et sentent, sans presque jamais se tromper, si une personne les aime ou pas ; et depuis mon âge le plus tendre, j’avais ressenti que ma grand-mère paternelle n’aimait, ni Bédye mon frère aîné, ni Lilia ma petite sœur, ni moi-même ; et qu’elle aimait encore moins Mongia ma mère, à laquelle elle n’adressait presque pas la parole.

 

J’ai dit plus haut comment mon père fut élevé par sa tante maternelle Nesria et Skander le mari de celle-ci qui l’avaient virtuellement adopté ; et comment la mère biologique de mon père, Khadouja, n’avait jamais ressenti d’amour maternel envers lui.

 

Mon père se faisait pourtant un devoir de nous amener tous pour lui souhaiter bonne fête, en toutes occasions, que ce fut pour les deux aïds, pour la veille de ramadan, le 27 ramadan ou pour toute autre fête religieuse ou civile…

 

Ce rituel, observé déjà du temps où nous habitions Tunis, devint encore plus régulier dès que nous nous installâmes à Nabeul ; et si mes oncles et surtout mes tantes manifestaient satisfaction et joie à notre vue, ma grand-mère, répondait à peine à nos salutations et souhaits et ne bronchait même pas, lorsque papa nous poussait vers elle, l’un après l’autre, pour nous inciter à l’embrasser…

 

Je me souviens même qu’un jour, elle faillit provoquer sciemment un accident qui aurait pu me causer des blessures graves, voire même provoquer ma mort ; cela se passait justement durant l’été 1949, quelques jours à peine après notre installation à Nabeul où mon père venait d’être affecté en qualité de Khlifa.

 

J’avais 9 ans et Afifa ma tante paternelle préférée, devait en avoir 18 ou 19 ; elle était très belle et très affectueuse envers nous tous, et je me persuadais, unilatéralement,  que j’étais son neveu préféré.

 

Malgré mon appréhension à rencontrer ma grand-mère en dehors de la protection de mon père, j’aimais bien rendre visite à cette si jeune tante et à la regarder en train de s’adonner à la broderie, comme le faisaient alors toutes les jeunes filles de Nabeul.

 

La porte de ma grand-mère, donnant directement sur la rue, était souvent entrebâillée, et un jour, sans faire de bruit, pour ne pas éveiller l’attention de Khadouja, je me glissais à travers cette porte et traversant le petit vestibule, je débouchais dans le patio où, voyant une échelle accolée au mur, je compris qu’Afifa s’était installée sur la terrasse avec son canevas, comme elle le faisait par beau temps.  

 

J’avais atteint les échelons les plus hauts de cette échelle et je m’arrêtais un instant, pour me reposer[1] en même temps que pour admirer Afifa et lui laisser le temps de prendre conscience de ma présence ; elle leva effectivement la tête de son ouvrage et me souriant, elle se leva pour m’aider à franchir les derniers échelons, tout en me grondant, gentiment, pour ne pas l’avoir appelée, avant de m’engager sur cette échelle branlante.

 

Penchée au-dessus de moi, elle me prit sous une aisselle d’une main pour me hisser vers elle, consolidant en même temps sa prise en m’attrapant fermement le bras de son autre main, lorsque je l’entendis soudain hurler à l’intention de sa mère : Echbik yammi, yekhi ihbelt ouella chnoua ? (Qu’est ce qui t’arrive ma mère,  tu es devenue folle ou quoi ?) Khadouja, ma grand-mère était en effet venue, sournoisement, tirer sur le bas de l’échelle pour la faire glisser et me faire tomber.

 

Heureusement pour moi, Afifa m’avait déjà bien saisi et j’étais alors tellement frêle, qu’elle n’eut aucune peine à achever de me hisser sur le toit !!!

 

Lorsque plus tard, je rapportais cet incident aux miens, maman me recommanda de me tenir dorénavant loin de la portée de Khadouja, me disant (pour la première fois), que c’était une vielle femme méchante et que, ‘Si Hmeïda’ son propre fils, ne trouvait pas grâce à ses yeux, malgré tout ce qu’il faisait pour elle et pour ses frères et sœurs ; papa pâlit, quant à lui, quand je lui dis ce qui a failli m’arriver, par la faute de sa méchante mère, puis se reprenant, il m’embrassa tout songeur, en me disant que, c’était péché de dire que ta grand-mère est méchante, il ne faut plus le dire…

 

J’appris le lendemain qu’il était parti voir sa mère pour lui demander des explications sur son geste inconsidéré et qu’elle s’était contentée de lui raconter des sornettes pour se disculper… et en profiter aussitôt après, pour lui soutirer davantage d’argent…

 

Papa décéda en mai 1966. En juin 1967, soit treize mois plus tard, Khadouja nous fit dire, qu’elle entendait avoir sa part de l’héritage de Hmeïda son fils.

 

Cela n’était nullement scandaleux en soi, même si, dans les bonnes familles de Nabeul, la coutume voulait que les grands parents se désistent automatiquement, en pareil cas, au profit des enfants de leur fils décédé.

 

Ce qui me paraissait condamnable (et qui continue de l’être à mes yeux), ce fut la proportion de ses prétentions, ainsi que la manière qu’elle eut de nous les faire connaître.

 

A la disparition de papa, ma mère possédait une belle oliveraie, tandis que papa nous laissait par ailleurs la maison de la plage, la villa du centre ville et une belle sénia[2] de cinq hectares confiée à un métayer, à Sidi Achour, ainsi que des parts d’une maison en ruine à valeur vénale quasi-nulle que lui avait léguées sa tante Nesria ! (Patrimoine global qui n’était pas énorme en soi, pour un notable dont tout le monde, y compris sa propre mère pensait qu’il fût multimillionnaire.)

 

Chacun sait que le droit musulman veut qu’une mère ait le huitième de l’héritage de son fils ; ma grand-mère nous fit savoir qu’elle voulait la maison de la plage comme part de son héritage, ce qui représentait aux yeux de tous, plus du double de ce qui devait lui revenir légalement ; en plus, elle prétendit d’emblée, avant même de connaître note avis sur la question, qu’elle ne transigera pas sur ses droits et qu’elle n’acceptera rien d’autre à la place de cette maison !

 

Ce fut mon oncle Mohamed qui se chargea de nous transmettre les prétentions de Khadouja, celle qui n’était venue voir qu’une seule fois mon père malade depuis des mois, et ce, trois ou quatre jours avant son décès ; elle vint une autre fois, le jour de sa mise en terre ; et plus jamais elle n’est venue nous rendre visite, nous ses petits enfants, après le décès de notre père qui n’avait jamais été un fils à ses yeux de méchante femme, doublée d’une mère indigne ; et voila qu’après son décès, elle venait nous déclarer sans vergogne, vouloir hériter son fils et nous rappeler avec insistance que Dieu n’a jamais proscrit les droits de quiconque à un  héritage (La harama Allahou Warith)…

 

Ce fut d’abord Bédye qui, en frère aîné, discuta avec mon oncle Mohamed des prétentions de sa mère, en faisant valoir des arguments affectifs  et d’autres plus simplement logiques ; à savoir nos fortes attaches à cette maison qu’elle ne connaissait guère et qui représentait à nos yeux beaucoup plus que sa valeur vénale par les souvenirs heureux qui s’y rattachaient ; la modestie relative de l’héritage global et le fait que cette maison représentât beaucoup plus que les droits légaux de cette grand-mère qui semblait agir par pic, avec pour seul objectif de nous priver de cette maison, précisément pour nous amputer de partie de nos souvenirs heureux… sinon pourquoi à son âge (plus de 85 ans, alors), et sachant qu’elle avait une sainte horreur des bains de mer, voulait-elle avoir coûte que coûte cette maison et rien d’autre à la place ?

 

Rien n’y fit ; et au bout de deux ou trois mois de tractations pénibles, Bédye, tout colérique de tempérament qu’il était, craignant de manquer de respect à son oncle qui ne voulait, ni entendre lui-même raison, ni encore moins raisonner sa mère, abdiqua et nous conseilla d’accepter la dernière proposition que nous fit notre oncle : « Faire estimer l’ensemble du patrimoine (auquel, il incluait l’oliveraie de ma mère, parce qu’achetée par mon père, sic !), et nous payer lui-même, la différence si cette maison s’avérait valoir effectivement plus, que les droits de Khadouja… »

 

Mon oncle Mohamed avait été jusque là, celui envers lequel j’avais un penchant certain ainsi que beaucoup d’admiration.

 

Il avait fait des études prestigieuses d’ingénieur et, pendant ma prime enfance. Il venait souvent nous rendre visite ; il était très respectueux envers mon père et très courtois avec ma mère qui l’aimait bien aussi ; chaque fois qu’il revenait de l’étranger, où il se rendait souvent, il avait l’habitude de nous ramener à chacun, un cadeau ou un petit souvenir et je me souviens encore de l’extase que me procurait l’un de ses cadeaux que j’appelais boite magique qu’il m’avait rapportée des USA, alors que je ne n’avais que 6 ou 7 ans, bien avant que la TV ne voit le jour au pays .

 

C’était une visionneuse en forme de jumelles plates à l’intérieur de laquelle on voyait défiler des scènes de vie sauvage, avec des lions en mouvement, des gazelles bondissantes et des singes se balançant aux arbres, apeurés par les éléphants qui prenaient leur bain en s’aspergeant de leurs trompes…

 

Plus tard, lorsque j’eus 18 ou 19 ans, mon oncle Mohamed qui avait toujours eu des voitures flambant neuves vint nous voir à la plage à bord d’une belle voiture anglaise dont j’ai oublié la marque ; à la vue de cet engin si bleu et à la coque si basse, j’eus une envie irrésistible de me mettre à son volant, mais je n’osais le demander, de peur d’avoir à en vouloir à mon oncle préféré, au cas où il aurait refusé de me le permettre ; mais il était tellement fin et mon envie transpirait tellement à travers mon attitude, qu’il me présenta les clés, le bras tendu, affichant un sourire de fierté légitime…

 

J’avais déjà conduit quelques voitures, mais ce fut la première décapotable anglaise à bord de laquelle, j’eus le plaisir de parader sur l’unique route de la plage, alors vierge de tout autre véhicule…

 

Encore plus tard en 1963/64, au moment où j’attrapai, au Kef, l’une de mes horribles angines qui me mettaient totalement à plat pendant ma jeunesse, au point que je devenais une véritable loque incapable de faire quelques pas, c’est encore mon oncle Mohamed qui, obéissant sans discuter, à mon père, s’était déplacé de Tunis, pour me ramener à Nabeul, sachant que j’aurais été incapable de conduire ma Borgward.

 

Il le fit, en me reprochant quelque peu mon irresponsabilité, mais il le fit sans se faire prier, alors qu’il aurait pu invoquer n’importe quelle excuse pour échapper à cette corvée à laquelle il n’était en aucune façon obligé, en dehors d’accéder au désir de son frère aîné…

 

Et plus tard encore, en 1966, lors de la dernière maladie de mon père, mes oncles Mohamed et Tahar, qui étaient alors devenus des personnalités nationales de premier rang, nous aidèrent moralement, à faire face à cette catastrophe.

 

Tout cela pour préciser que jusqu’à cette sordide affaire d’héritage dont on voulait nous dicter les conditions, mon oncle Mohamed était pour nous tous, et plus particulièrement pour moi, l’objet d’amour quasi-filial et d’admiration profonde ; mais dorénavant, il semblait avoir pris fait et cause pour sa mère contre ses neveux et la veuve de son frère, ce qui pourrait à la limite se comprendre si ceux-ci avaient été dans leur tort, ce qui n’était pas du tout le cas à mes yeux ; et je décidais de prendre la relève de Bédye.

 

Je pris rendez-vous avec mon oncle Mohamed pour tenter de trouver un terrain

d’entente.

 

Les premières discussions que nous eûmes, se déroulèrent soit dans sa voiture soit dans la mienne, pendant que l’un ou l’autre conduisait, avec des pauses à la plage ou en périphérie de Nabeul pour des échanges de plus en plus tendus.

 

Chacun restait sur ses positions, lui, réclamant vigoureusement la maison de la plage '‘pour sa mère’' et continuant à proposer des compensations pécuniaires, moi essayant de lui démonter, chiffres estimatifs en mains, que dans le meilleur des cas pour elle, une partie importante de la  sénia de Sidi Achour  devait normalement la satisfaire, soulignant qu’en aucun cas, l’oliveraie de ma mère ne devait entrer en compte dans l’héritage, étant sa propriété exclusive et enregistrée en son nom propre… ce qu’il continua de contester contre vents et marées.

 

Au bout de plusieurs rencontres stériles, mon oncle qui était diabétique, comme le fut mon père avant lui, commença à s’énerver et à très mal réagir dans cette situation conflictuelle où il s’était engagé pour défendre les intérêts de sa mère, et ce suite au refus de ses frères et sœurs d’apporter à cette dernière un soutien déterminant.

 

Il commença à avoir des mots assez durs, me menaçant de recourir aux tribunaux pour nous obliger à céder la maison de la plage à sa mère ; je réagis aussitôt de façon encore plus dure et plus directe, en l’accusant de batailler pour obtenir cette maison, non pas pour sa mère, qui n’en avait rien à faire à près de 87 ans, mais pour lui-même, parce qu’il  n’avait pas fait construire de maison à la plage de Nabeul ; et qu’il nous avait toujours jalousés pour cela !

 

En fait, je savais que même si j’avais été un peu dur en portant cette accusation de jalousie, certains faits allégués étaient parfaitement exacts et que, lorsqu’il avait cherché à acquérir un terrain proche de note maison, il n’y en avait pratiquement plus un seul à vendre.

 

Mon père étant l’aîné de ses frères, fut le premier à entrer dans la fonction publique et le premier à acheter un terrain pour y construire une maison à la plage de Nabeul, et ce,  en 1950/52, à une époque où certains nabeuliens trouvaient bizarre de construire une maison pour y passer un ou deux mois et la laisser fermée le reste de l’année…

 

Son frère cadet, mon oncle Hédi qui épousera Ella Zeïneb Kaak, sera le premier à l’imiter ; et mon père sera heureux de l’appuyer et de lui faciliter l’achat d’un terrain équivalent au sien auprès du même propriétaire juif nabeulien ; et ainsi les deux frères purent passer leurs vacances d’été l’un auprès de l’autre, durant de nombreuses années…

 

Mon oncle Tahar fut le deuxième qui se décida à acheter un terrain proche de ceux de ses frères, mais pour des raisons que je ne connais pas, il ne s’est jamais décidé à y construire…

 

Afifa ma tante paternelle préférée fit également acheter à son mari feu Si Abdelkader El Gouddi, ancien  chef greffier du tribunal de Grombalia et Imam orateur de l’une des mosquées principales de Nabeul, un terrain proche sans y avoir construit non plus, à ce jour…

 

Papa malade en 1965, avait prêté notre maison à oncle Tahar  pour y passer ses vacances avec sa famille.

 

Et en 1966, mon oncle Mohamed, ayant vainement cherché à trouver un terrain à acheter, avait eu quelque scrupule à demander à son frère aîné, alors mourant (il décédera en mai), ni à sa famille endeuillée durant l’été de la même année, de pouvoir passer des vacances dans cette maison de plage qu’il semblait convoiter.

 

Il ne s’était pas non plus décidé alors à demander à mon oncle Hédi de pouvoir passer quelques temps dans la sienne…Il s’y décidera plus tard, précisément durant l’été 74, dans des conditions sur lesquelles je reviendrais plus loin si Dieu me prête vie jusque là[3].

 

Toujours est-il qu’en cette triste année 1967, les rapports étaient définitivement envenimés dans cette famille élargie au sein de laquelle, je m’étais imposé comme défenseur acharné contre mon oncle Mohamed représentant les intérêts de sa mère Khadouja.

 

En ces temps là, Golda Meyer, Premier ministre d’Israël et Moshé Dayan, son ministre de guerre, menaient la vie dure au peuple palestinien que leurs successeurs continuent d’écraser et de massacrer  de nos jours ; et c’est tout naturellement, qu’ayant déjà hérité de la propension de ma mère à coller des étiquettes et des surnoms sarcastiques à certaines personnes peu appréciées, je décernai d’une manière quelque peu outrancière, le surnom de Golda Meyer à ma grand-mère qui rappelait l’israélienne par sa cruauté mentale, sans oser toutefois traiter de Moshé Dayan, mon oncle Mohamed, qui eut le tort de défendre trop partialement sa mère.

 

Dieu nous pardonne tous nos excès et tous nos torts respectifs !

 

Pour la petite histoire, cette question d’héritage connut un premier épilogue, conclu en ce qui concerne ma grand-mère, après quatre ou cinq années et de nombreux procès,[4]par l’attribution à cette dame au cœur de fer, de près du tiers de la surface de la sénia de Sidi Achour, sénia que j’avais pourtant fini de proposer de lui attribuer en totalité, afin d’éviter de recourir aux tribunaux, ce que Golda Meyer et mon oncle Mohamed avaient refusé, réclamant vaille que vaille la maison de la plage…

 

Dieu a voulu que ni Khadouja alias Golda, ni mon oncle Mohamed ne pussent bénéficier d’un centime de la vente de leur quotepart de cette sénia, puisque la somme qui en résulta fut dépensée en totalité pour désintéresser l’Etat dans une affaire de mauvaise gestion dans laquelle s’était trouvé impliqué à tort ou à raison, un autre de mes oncles …

 

Et malheureusement, cette lamentable question d’héritage paternel continue à ce jour, en 2006, à avoir des retombées délicates et complexes mettant en conflit larvé, d’autres cohéritiers, péripéties sur lesquelles je reviendrais peut-être…  

 

*********

Je suis convaincu que des centaines de familles tunisiennes ont eu à connaître des conflits d’intérêts analogues, à la suite de liquidations d’héritages et autres ; et que cela continuera d’arriver, dans les meilleures familles de par le vaste monde ;  seule une petite minorité des divers ayant-droits, se convaincra du fait, maintes fois avéré, qu’un mauvais partage vaut mieux qu’un bon procès.

 

Ainsi va la vie des hommes, ainsi va la vie des femmes…

 

 

 

[1] La terrasse était relativement haute, les échelons trop espacés et mes jambes, alors frêles et maigrichonnes.

 

 

[2] Cette sénia  était en fait un beau verger contenant et des arbres fruitiers et des oliviers centenaires…

 

 

[3] Le 14 juillet 1974, alors que son frère Mohamed occupait la maison pour des vacances, mon oncle Hédi, venant spécialement de Radés pour se baigner à Nabeul accompagné de son seul tout jeune fils Ali, incapable de l’assister,  eut un malaise et se noya le plus bêtement du monde à quelques mètres de sa propre maison…

 

 

[4] Première instance, appel et cassation.

 

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 22:59

 

Dans les lignes qui vont suivre, je vais m’employer à souligner

certains errements éminemment connus, ainsi que d'autres qui, l'étant beaucoup

moins, n'en sont pas moins véridiques  du Combattant Suprême, Habib Bourguiba

autoproclamé 'Combattant Solitaire', ayant forcé tout seul, La France à

accorder son indépendance à la Tunisie qu’il va s’employer, pendant trente ans

de pouvoir absolu, à gérer comme si le pays et ses habitants étaient sa chose

propre …et qu’à l’instar de tous les despotes et autres tyrans, passés et actuels,

de tous les pays, notamment arabes[1], il avait le droit d’en user et d’en abuser

comme bon lui semblait.

 

Le rapport du professeur El Ksantini, ainsi que les analyses historiques qui l’ont précédé ici, ont suffisamment explicités le comportement constant de ce patriote Hmeïda Haouet, fils, petit fils et arrière petit fils de tisserands de Nabeul, ayant fait ses classes, y compris en matière de nationalisme et de rejet de l’injustice, au sein du fameux Collège Sadiki qui a formé l’élite tunisienne et ayant œuvré sans relâche, avec d’autres vrais patriotes, à l’émancipation du pays, jusqu’à son indépendance, n’en déplaise à Bourguiba qui n’a jamais été le Combattant Solitaire qu’il prétendit avoir été.

 

Les propos de mon père et ses prises de positions, que j’ai pu entendre et observer moi-même à l’âge de 12 ans, et qui sont incrustés de façon indélébile dans ma mémoire, sont en tous points conformes aux descriptions qui en ont été faites dans les documents ci-dessus ; et il suffit que je ferme les yeux pour revoir les traits tirés de mon père et sa colère rentrée, lorsque, revenant à la maison, après une dure journée, il se mettait à confier à mi-voix à ma mère, sa rage et son désespoir de voir la région à feu et à sang, et à pester contre le contrôleur civil, qu’il qualifiait souvent de « criminel né » ainsi que contre la passivité de l’administration centrale tunisienne face aux malheureux événements de cet hiver 1952, durant lequel tant de Tunisiens ont été massacrés et d’autres, encore plus nombreux, bafoués dans leur honneur de citoyens… 

 

Et encore aujourd’hui, je suis ulcéré de la manière dont Bourguiba, aussitôt le pied à l’étrier, a cru devoir remercier ce patriote, fils, petit fils et arrière petit fils d’enfants du peuple tunisien, en le mettant à "la retraite d'office", c'est-à-dire au chômage, sans aucune indemnité, par une simple décision administrative, non seulement injuste, mais qu’il n’a même pas cru devoir justifier en homme de droit, qu’il se devait d’être…

 

Mais, Bourguiba se prenait déjà, en ces toutes premières années de pouvoir grisant, pour #Françoisle_Premier ou pour le  Roi Soleil et prétendait dire La Loi, la seule valable, sans qu’il éprouvât le besoin de justifier quoi que ce soit  !!! Car tel était son bon plaisir et telles étaient surtout ses fausses certitudes ; même les interventions de Mohamed Saad, président de la cellule destourienne  de Nabeul, et celles d’Abdesslem Dimassi son adjoint, puis son successeur en cette responsabilité, n’ont pu faire changer d’avis Bourguiba et faire admettre à ses yeux, le patriotisme sans faille de mon père, lors de la visite triomphale que le « Zaïm » fit à Nabeul en ce 2 décembre 1955.

 

Même Mahmoud Messâdi, qui eut parfois l’occasion d’observer, directement, les comportements de mon père et les nombreuses altercations qu’il eut avec les officiers de l’armée et avec le contrôleur civil, lors de ses visites à Tazarka et de les entendre relater, d’autres fois, par sa famille vivant sur place, et par d’autres patriotes de Korba, Hammamet ou Nabeul, même ce grand Messâdi, devenu proche collaborateur de Bourguiba, n’a pu faire admettre à ce dernier, que parmi les fonctionnaires du gouvernement sous ce protectorat, instauré en dehors de leur volonté, il y avait des Tunisiens aussi patriotes, sinon plus que d’autres, et que Hmeïda Haouet, dont il avait personnellement observé les réactions aux abus du colonialisme, comptait parmi ceux là et ne méritait pas d’être remercié de cette façon cavalière et profondément injuste.

 

Bourguiba répondait invariablement, aux uns et aux autres, je les connais, ces collabos, ils sont  tous aux ordres des contrôleurs civils, je les ai vus à Monastir et ailleurs…[2]

 

Ces fausses certitudes de Bourguiba étaient tellement tenaces, déjà au début de ses premières années de pouvoir jouissif et enivrant, qu’il n’hésitait pas à écarter (voire même à faire éliminer) nombre de patriotes et de compagnons de combat, ayant osé avoir un avis contraire ou même différent du sien !

 

Ses certitudes devenaient de plus en plus ancrées (et sclérosées), au fil de son long parcours de pouvoir solitaire, personnel, absolu et, de plus en plus, erratique qu’il n’hésitait pas à rejeter ses propres fautes de jugement et les soubresauts populaires qui en résultaient, sur ses ministres et d’autres conseillers, sans que l’idée ne lui vienne jamais à l’esprit, que c’était le "Grand Bourguiba", celui là même qui trouvait, et répétait à qui voulait l’entendre, que la Tunisie était un trop petit pays pour le Grand Génie, de ce Jugurtha qui a réussi, était en fait, le seul  et unique preneur de ces décisions malvenues et mal réfléchies. 

 

Allons donc, devait-il se dire, un Bourguiba, ça ne se trompe pas !!![3]

 

Et pendant son long règne sans partage[4], il eut largement le temps de faire des émules parmi ses courtisans, qui forts de son exemple, se mirent à le singer et à exproprier les citoyens à tour de bras de leurs biens, simplement en traçant les rues et les avenues ou encore les routes de corniches, avec de grands gestes du bras, au bout duquel, aucun d’eux ne se permit cependant, de mette une canne, à l’instar de leur maître…

 

Eux aussi se mirent à dire le droit, non pas celui que disent les juges et les assemblées législatives, mais tout simplement celui du plus fort, celui à qui personne, parmi ceux qui  sont là pour opiner de la tête et acquiescer,  n’est censé pouvoir opposer, ne serait-ce qu’une simple remarque, et encore  moins un avis différent…

 

Durant l’été 1956, une année après la mise en disponibilité de mon père, Sassi Lassoued, le chef fellaga bien connu, qui en avait fait voir de toutes les couleurs aux colons et aux soldats français avec sa milice de l’Ouerdanine, installa sa famille pour des vacances en bord de mer dans la maison du Cadhi Slimène ayant un mur mitoyen avec la notre.

 

Salah Ben Youssef venait de se faire assassiner en Allemagne depuis peu, et mon imagination d’adolescent me faisait craindre que Bourguiba ne chargeât  Sassi Lassoued d’éliminer mon père et toute sa famille durant notre sommeil ; je me disais que ce ne pouvait pas être par pur hasard, qu’il ait choisi, entre toutes les maisons de la plage, celle quasi-jumelée  à la notre, pour y passer des vacances ; et il m’arrivait de rester éveillé tard la nuit, guettant l’arrivée du fellaga, mon fusil  harpon armé glissé sous mon lit, tout prêt et bien décidé à lui en  planter la flèche d’acier, en plein cœur.

 

Mais, quelle ne fut ma surprise de le voir un matin, très tôt, assis sur le sable, en train de discuter avec un autre homme, aussi brun de peau que lui, et qui devait être un ancien combattant de sa milice, et d’entendre distinctement ce qu’ils disaient ; ils étaient tous les deux en train d’injurier le Raïs !! Je ne pouvais en croire ni mes oreilles, ni mes yeux.

 

Ce ne fut que quelques temps après, que je compris la raison de leur ressentiment, lorsque j’entendis Bourguiba se raconter à la radio, comme il n’arrêtait pas de le faire, ridiculisant les uns et humiliant les autres au passage, tout en se donnant le beau rôle, celui du chef irréprochable et de l’homme politique aux idées les plus sûres et les plus progressistes !! 

 

La victime, qu’il s’était choisie ce jour là, était justement Sassi Lassoued.

 

Bourguiba, riait aux éclats, en rapportant une discussion qu’il avait eue alors, avec le chef fellaga  et sans montrer l’ombre d’une reconnaissance envers ce combattant valeureux, qui, avec ses compagnons, n’avait pas hésité à risquer sa vie et la leur, pour défendre la patrie, le président, en bon comédien qu’il était, expliquait en pouffant : Sassi Lassoued aurait voulu être nommé par le Raïs aux fonctions de gouverneur, pour services rendus à la Nation !

 

Puis en grand metteur en scène, Bourguiba entrant dans la peau du Grand Président conscient de l’importance des fonctions de gouverneur de ces années là[5], expliquait au peuple qu’il avait, bien sûr,  dû lui refuser cette nomination, parce que Sassi Lassoued ne savait ni lire ni écrire ; il faillit s’étouffer de rire, en rapportant que le fellaga lui aurait répondu  et alors Sayed El Raïs, il suffit de me donner un bon secrétaire !!! Comme si nombre de ses premiers gouverneurs n’auraient pas eu eux-mêmes, besoin de ce bon secrétaire…

  ***

Il y a deux ans, en janvier 2004,  j’ai acheté un ouvrage luxueux et bien fait sur les Beys de Tunis, pour l’offrir en cadeau d’anniversaire à mon épouse Alia qui s’intéresse à cette question parmi d’autres. Et, en feuilletant cet excellent ouvrage de l’universitaire Mokhtar El Bey, je suis tombé en arrêt à la vue de quelques photos d’époque, de Bourguiba et de Lamine Bey !

 

Je fus d’abord dérouté par le fait que Lamine Pacha Bey et Habib Bourguiba, alors  Grand Vizir de la Régence, aient eu tous les deux, les mêmes beaux yeux, d’un bleu ciel clair ; mais en les examinant de plus près, une différence de nature me frappa de plein fouet, les yeux de l’un étaient pleins de sérénité et dégageaient une grande bonté ; ceux de l’autre semblaient révéler une personnalité tourmentée, voire torturée, par une grande soif de pouvoir et une grande impatience de pouvoir l’étancher. 

 

Page 81 de ce bel ouvrage[6], je pus examiner deux autres photos ; sur celle de droite, Habib Bourguiba, Grand Vizir de Lamine Pacha Bey, apparait le buste légèrement penché, serrant respectueusement la main au prince Hassine Bey, héritier présomptif du trône à qui il adressait un sourire se voulant charmeur.

 

Sur celle de gauche, le Combattant suprême est debout, mais cassé en deux, courbant largement l’échine au risque de faire tomber le fez rouge qu’il portait sur la tête ; il était au rapport devant Lamine Pacha Bey assis confortablement dans un fauteuil profond du salon de réception du Palais de Carthage ; le large sourire affiché par Bourguiba, sa posture soumise à l’écoute des recommandations bienveillantes du souverain, ainsi que le nichène el iftikhar de la régence qu’il portait ostensiblement au col, tout en lui dénotait de son allégeance entière au Pacha Bey de Tunis…

 

En voyant ces documents, je me dis que Bourguiba, s’il y avait pensé, aurait certainement fait détruire toutes les photos où il apparaissait en ces attitudes, somme toute, normales, de respect envers un monarque ou un prince, mais qu’il s’évertuera plus tard de nier avoir jamais eues envers la régence et ses princes, ni même envers le Bey lui-même.

 

Ce dédit étant d’ailleurs largement contredit par plusieurs de ses déclarations antérieures, à l’exemple de celle qu’il fit au journal le Monde, en juin 1955, à son retour de France, après avoir été reçu en audience par Lamine Bey  à Carthage : « Le peuple tunisien est très attaché à la famille beylicale, qui depuis deux siècles et demi incarne sa personnalité politique. Il n’oublie pas que ses princes ont largement aidé à la lutte de la nation pour la liberté…toutes ces souffrances en commun ont créé une solidarité profonde entre la nation tunisienne et la Famille régnante… »[7]

 

Page 85, sur une photo prise des deux hommes, pendant une réception à l’occasion de l’Aïd El Kbir, en juillet 1957, donc très peu de jours avant l’abolition de la monarchie, si le Bey avait toujours sa même attitude majestueuse et le même regard bienveillant, Bourguiba se tenait nerveusement figé, raide comme un général à la parade, son regard de rapace fixé sur sa proie, ce Bey qui le dérangeait tant, avec, non plus un sourire, mais un rictus, laissant affleurer toute a détermination qu’il avait alors de destituer le monarque, de monter sur son trône et d’occuper son palais…

 

Comme tout bon opportuniste, il avait fini de faire le beau et de multiplier les courbettes et les Sidna[8], par-ci,  les Sidna par là ;  il savait que son heure avait sonné et qu’il allait pouvoir écarter, voire écraser, tous ceux qui auraient la mauvaise idée de se trouver sur son chemin et de ne pas lui signifier clairement une allégeance pleine et inconditionnelle.

 

Il allait pouvoir donner carte blanche à tous les Marat et à tous les Robespierre tunisiens pour commettre tous leurs abus (au nom de la liberté  et de l’indépendance), abus qu’ils allaient, perpétrer sous sa direction toujours éclairée, et ne voulant, pour toujours, que le bonheur du bon peuple tunisien, ce peuple qui ne savait pas encore que son Roi était déjà un mort en sursis, et qu’il sera remplacé par un autre, qui à défaut d’être mieux éclairé, sera plus illuminé, plus arrogant, plus violent et plus grossier….

 

On rapporte en effet de source très bien informée que, même son fils spirituel et monastirien comme lui , Mohamed Mzali devenu  Premier Ministre, prenait toujours la précaution de vider sa vessie avant d’entrer au bureau de Bourguiba et recevoir ses directives ; il aurait même déclaré qu’il le faisait pour éviter de faire dans sa culotte, sous l’effet des regards assassins et des injures que Bourguiba, n’allait pas manquer de lui réserver.

 

Il est aussi notoirement connu, que le Grand Bourguiba avait coutume de lancer à  la tête de ses ministres, des noms d’oiseaux et même des encriers et autres objets, en plein conseils ministériels.

 

Autre fait moins connu mais tout aussi véridique, lors des préparatifs des festivités de l’un de ses anniversaires (le 3 août), Tijani Chelli, alors ministre de l’économie au cabinet Hédi Nouira, prit courageusement la parole pour suggérer qu’on réduise un tant soit peu les dépenses fastueuses prévues à cette occasion et que le conseil ministériel devait approuver (elles coûtaient, chaque année, plusieurs centaines de millions)

 

Bourguiba, vert de rage se mit à hurler, tiens donc, il y a ici quelqu’un  qui veut me dire ce que je peux faire et ce que je ne dois pas faire ??? Avant de se retourner vers Hédi Nouira et de lui hurler, ya Hédi fais sortir de ma vue cette face de grenouille…

 

Autre saillie vulgaire :  lors de l’un de ses discours hebdomadaires, les fameuses directives présidentielles  où il donnait libre cours à son talent d’orateur, il n’hésita pas à révéler au grand jour l’une des particularités de son anatomie intime déclarant crûment qu’il n’avait qu’un seul testicule en utilisant le terme vulgaire tunisien de korza (couille).

 

Pire encore, lors d’une autre de ses directives radiophoniques et télévisées, prêchant le contrôle des naissances, il stigmatisa le penchant du Tunisien moyen à avoir des relations sexuelles brutales et, le mimant de la voix et du geste, il devint carrément obscène, toujours en rigolant, en faisant à plusieurs reprises des gestes de fornication, les faisant accompagner de leurs ahanements quasi-bestiaux, provoquant des rires ahuris, mi amusés mi scandalisés du bon peuple…

 

Quelques années auparavant, Bourguiba  super président et Ben Salah, son super ministre, allaient engager la Tunisie dans l’un des avatars les plus indécents du bourguibisme, le collectivisme, planifié et dicté comme dans la plus pure république soviétique et déclencher l’avalanche de déboires économiques et sociaux sur lesquels les historiens n’ont pas fini d’ergoter ; pour ma part et en tant que jeune étudiant nabeulien, ce qui m’a marqué le plus, durant ces années noires de 67/68, c’est la mort de deux braves commerçants de Nabeul :

 

Mohamed Jemour était originaire de Ksar Helal, il tenait un grand établissement de vente de tissus et d’habits traditionnels, tels les burnous, les kachabias, les mélias et autres tapis et couvertures de laine… il comptait alors parmi les commerçants les plus riches de Nabeul ; et en 1967, la mise en place brutale du collectivisme, le foudroya littéralement ; en quelques semaines, et alors qu’il affichait une santé exubérante, il périclita puis décéda de chagrin, dirent les bonnes mères nabeuliennes, c'est-à-dire d’une apoplexie brutale ou d’un coup de sang…

 

Abdelmadjid Mhir, appelé et connu par tous les nabeuliens simplement, comme Méjid, était un nabeulien de pure souche[9] ; Il était connu pour sa grande honnêteté, sa serviabilité et sa grande capacité de travail, son épicerie, accolée alors à la pharmacie Jaïbi,[10] était ouverte de 6h du matin à 10h du soir et ressemblait à la caverne d’Ali Baba ; tout s’y trouvait et chacun y trouvait son bonheur.

 

C’est là qu’un matin de la même année 67, à l’aube d’un jour noir pour sa famille et pour la majorité des nabeuliens, l’un de ses clients le trouva pendu à une corde attachée à une poutre du plafond, juste au-dessus de son comptoir, là où il aimait accueillir ses clients avec affabilité ; c’est là qu’il avait choisi de tirer sa révérence à Bourguiba et à Ben Salah, ayant compris à ses dépens, qu’il n’avait aucune chance de pouvoir leur signifier d’une autre manière, son refus d’obtempérer…pour  tout signe de protestation, il ne pouvait leur offrir que sa mort…

 

Durant ma vie, j’eus l’occasion d’assister à de multiples  funérailles, mais jamais, je ne vis autant de monde marcher derrière un cercueil, que lors de la procession mortuaire de Méjid, auquel tout Nabeul, en rage contre le collectivisme et les coopératives, avait décidé de venir dire un dernier adieu.

 

Ce n’était pourtant ni une gloire nationale de football, ni un militant assassiné par l’OAS, ni encore un notable religieux décédé sur son tapis de prières ; c’était simplement un homme de principe, qui ne pouvait admettre que le fruit de décennies de labeur infatigable, fût mis entre les mains de petits fonctionnaires plus ou moins véreux, désignés par Ben Salah, Amor Chéchia et consorts, pour gérer et dilapider ce patrimoine, en toute bonne conscience ; et le peuple de Nabeul, en marchant tristement derrière le cercueil de Méjid, lui rendait hommage pour son courage, tout en demandant à Dieu de lui pardonner cet acte de désespoir, proscrit par l’islam…

 

******

 

Bourguiba lui, qui avait commencé depuis longtemps, à le faire narcissiquement, continuait imperturbablement, à se raconter et à médire des autres personnalités nationales, même parmi ses plus proches collaborateurs et compagnons de route, jugez en plutôt :

 

Durant les incidents de Bizerte, en 1961, il était confortablement assis derrière son quasi-trône à la Kasbah, d’où, relayé par la radio nationale dans une mise en scène pathétique, il donnait des ordres à son quasi Premier Ministre Béhi Ladgham (sercrétaire général de la Présidne) qui était aux premières loges derrière les jeunes combattants tunisiens envoyés au massacre, mal armés et peu aguerris qu’ils étaient… Bourguiba n’eut aucun scrupule à le traiter un peu plus tard de tête de lard, et de tête de mule, lors de l’un de ses discours.

 

D’autres fois ce fût Mustapha Kaak, ex Premier Ministre, et ex bâtonnier des avocats tunisiens, qui fit les frais de sa médisance, lorsque, décrivant une scène qu’il avait certainement enjolivée en sa faveur, et où le Bey entrant dans l’une des pièces de son palais, se retournait vers le Combattant suprême pour lui donner sa canne à pommeau d’argent à accrocher à une patère, il prétendit avoir sermonné le monarque, en lui disant sèchement : Mais vous semblez me prendre pour Mustapha El Kaak, votre larbin…

 

J’ai eu l’honneur et le plaisir de côtoyer longuement Si Mustapha Kaak durant mon enfance et ma jeunesse, c’était le beau père de mon oncle Hédi qui possède une  maison à la plage de Nabeul, juste à côté de la notre ; feu Si Mustapha y venait souvent passer quelques heures auprès de sa fille aînée Ella Zeïneb et de ses petits enfants Mohamed Saïd, feu Youssef et feu Ali. C’était un homme de goût, raffiné jusqu’au bout des ongles et  un érudit, polyglotte, presqu'autant que son frère Othmane, doublé d’un sportif accompli, qui, jusqu’au crépuscule de sa vie, abattait sa dizaine de kilomètres de marche quotidienne.

 

Quand il était à Nabeul, il aimait bien inviter mon père, qu’il appréciait beaucoup, à venir boire le café ou pour une longue partie d’échecs durant laquelle ils multipliaient, sans un mot, les attaques et les parades, avant que l’un ou l’autre, ne finisse par porter calmement l’estocade finale, sans aucune exubérance, mais avec un petit sourire de satisfaction et en soufflant tranquillement : El cheikh Met (le cheikh est mort) dont l’occident avait fait le fameux  échec et mat.

 

Après le décès de mon père, Si Mustapha aimait également inviter mon beau père, Si Mohamed El Felah, président de chambre d’appel de Tunis, pour siroter un thé à la menthe et échanger des souvenirs du prétoire où tous les deux rivalisaient de compétence, en même temps que de courtoisie et de respect des autres et de leurs droits inaliénables, en tout cas à leurs propres yeux !!!

 

Mustapha Kaak, Sta[11] pour sa famille, était un patriote qui a toujours agi selon sa conscience, sans aucun opportunisme politique, disponible quand le pays avait besoin de ses compétences et de sa clairvoyance, prompt à rendre son tablier aussitôt qu’il sentait que sa présence aux affaires n’était plus souhaitée ; et à reprendre sa robe d’avocat.

 

Au contraire d’un Habib Bourguiba pathétique, qui s’accrocha vaille que vaille à sa présidence, devenue fantoche et sénile, jusqu’au dernier moment, au risque de faire basculer le pays dans le chaos ; et s’il était  certainement arrivé à Sta de prendre la canne du Bey pour la déposer quelque part, ce n’était que par pure courtoisie envers un monarque et en conformité avec les règles universelles de politesse, même en dehors des cours royales, comme chacun sait !!!

 

Ce n’était certainement pas pour se l’approprier, comme l’avouait, sans le vouloir vraiment, le Combattant suprême lorsque, poursuivant son récit, il loua l’esprit d’a propos et la finesse de la Beya Djeneïna, épouse du monarque qui, pour rattraper ce geste, que Bourguiba voulait faire passer pour une atteinte à sa dignité, lui dit, mais si el Habib, Sidna voulait simplement vous offrir sa canne en cadeau d’amitié…

 

Et Bourguiba de dévoiler sa convoitise, en aménageant la chute de sa scène où il entendait continuer à jouer le rôle ‘du gagnant à tous les coups’, il pouffa de rire et déclara : « Je lui dis alors, ah bon, dans ces conditions, je la prends » et comme pour rattraper cette bévue révélatrice de sa convoitise et de sa jalousie maladive, il ajouta aussitôt, d’un air peu convaincant :  « Je ne sais d’ailleurs plus, où elle est passée, cette canne, quelqu’un a dû s’en emparer… » 

 

Mongi Slim, le grand homme politique est connu pour avoir joué, avec d’autres, un rôle de premier plan durant les négociations avec les autorités françaises ayant conduit à l’indépendance ; il a ensuite mis sa vie au service du pays, et plus directement en celui de Bourguiba, qui en fit à un moment donné, son ministre des affaires étrangères et qui, le voyant trop bien réussir à son goût, ne le laissait pratiquement plus descendre d’avion, multipliant les missions qu’il lui confiait, les unes à la suite des autres, à New York, au Moyen Orient et ailleurs, comme pour l’éloigner de sa vue et contenir son rayonnement qui lui portait visiblement ombrage…

 

Même ce Mongi Slim, qui continuait à lui obéir au doigt et à l’œil, malgré sa santé chancelante, ne trouva guère grâce à ses yeux, jugez en encore :

 

Durant les années 73/74, Bourguiba entendit participer à la formation académique de certains étudiants et on se dépêcha d’organiser une série de conférences, notamment à la faculté de droit et des sciences économiques de Tunis, durant lesquelles il viendrait enrichir les connaissances des étudiants en journalisme.

 

En fait, cela lui servit surtout à continuer à se raconter ; sa naissance tardive à un âge avancé de sa mère, qui en était toute confuse, son enfance, la scène de sa maman assise par terre, manœuvrant la meule traditionnelle qu’elle faisait tourner péniblement, ses études, ses frères, tout y passa… Lors de l’une de ces conférences où il ressassait ses souvenirs au bénéfice de ses étudiants, le hasard voulut que ce fut précisément dans l’amphithéâtre Mongi Slim, (salle qu’il aurait sûrement voulu voir nommer Amphithéâtre Habib Bourguiba[12]), que Bourguiba n’hésita pas à réduire les actions de tous ses collaborateurs et compagnons de route à la portion congrue et notamment celles de Mongi Slim, auquel il dénia une quelconque contribution à la libération du pays.

 

Ce fut ce jour là qu’il déclara pompeusement, ses bras levés au ciel et ses yeux d’acier lançant des éclairs : On m’appelle le Combattant Suprême, mais c’est inapproprié… en fait il faut dire Le Combattant Solitaire, car moi seul, ai réussi à sortir la France et à libérer le pays…

 

C’est, je pense, ce jour là, que sa mégalomanie atteignit sa plénitude ; il s’était tellement convaincu de la réalité de ces affabulations historiques qu’il avait fini par croire, qu’avant lui, il y avait le néant ; que lors de la lutte politique et tout le long du processus de libération, il n’ y avait toujours  eu à ses côtés, que des ombres ; et qu’après lui, il n’y aurait que le chaos, voire le néant ? !!!

 

Il était tellement convaincu de la véracité de ces  fables, que, presque tout le monde dans son auditoire, avait touché du doigt sa mégalomanie…il continuait ses envolées lyriques avec des sanglots dans la voix, et même des larmes perlant de ses yeux, sans réaliser le moins du monde, qu’il se rendait, pathétiquement, ridicule.

 

Et, bien sûr, aucun de ses courtisans, ne s’aventura à lui conseiller davantage de retenue ou à solliciter un apport plus académique à la formation ciblée…et cette vaste comédie de se répéter plusieurs fois….

 

Je ne veux nullement nier ici les apports multiples de Bourguiba, ce grand visionnaire politique, formé au droit et aux sciences politiques dans les facultés françaises et à l’action politique, surtout par sa participation[13] active et éminente à l’émancipation du pays et à sa libération du joug du colonialisme.

 

Je ne veux pas du tout lui nier sa contribution, importante, à la modernisation du pays, à la généralisation progressive de l’alphabétisation et à la poursuite de l’émancipation de la femme, déjà prônée par d’autres avant lui, élargie et intensifiée, après lui, par la société tunisienne.

 

Je n’entends pas non plus passer sous silence sa grande honnêteté personnelle et son désintérêt vis-à-vis de l’enrichissement illicite que son entourage aurait pratiqué à outrance, bénéficiant de ses largesses et d’autres opportunités qu’il permettait à ses proches de saisir.

 

Ce dont je lui ai toujours tenu rigueur, c’est sa propension constante et continue, à croire et à agir comme s’il avait été l’Homme Providentiel, seul et unique à détenir la vérité et seul à connaître les voies et les moyens exclusifs de mener le pays vers son meilleur avenir, de croire et de réagir, à chaque déboire survenu, comme s’il  n’y avait été, personnellement, pour absolument rien… Il m’est arrivé d’applaudir à certaines de ses prises de positions, notamment son point de vue prémonitoire à Jéricho, en 1965, en ce qui concerne la Palestine et les Palestiniens .

 

Je continue d’apprécier son intérêt et les efforts qu’il a faits de son vivant, pour œuvrer à l’éradication de la pauvreté et lui reconnais volontiers son apport initial important à la formation de cette couche sociale moyenne qui fait aujourd’hui honneur au pays.

 

J’avoue qu’en le voyant pleurer sa mère et compatir à ses difficultés quotidiennes, regrettant de n’avoir pas eu le temps de lui procurer le bonheur de le voir, tel qu’il était devenu et à quoi il était parvenu, j’avais moi-même les larmes aux yeux, par compassion pour le fils, dans son humanité nue et sincère…

 

J’avoue qu’au-delà des imperfections du politique politicien et de sa tyrannie, Bourguiba l’homme m’a toujours inspiré beaucoup d’admiration. J’avoue qu’à l’annonce de son décès, je me suis moi-même surpris à le pleurer, (comme, peut-être, ne l’ont pas fait ceux qui prétendaient lui être fidèles du temps de son omnipotence), et à lui pardonner beaucoup d’erreurs et d’impairs, en ma qualité d’observateur et de citoyen aimant mon pays et n’acceptant pas qu’on lui porte préjudice.

 

J’avoue que quelques années avant le début de sa déchéance intellectuelle et physique, je ne lui en voulus guère de s’être laissé convaincre de traficoter la constitution du pays pour se faire introniser président à vie, n’étant pas sûr que, moi-même, à sa place, n’aurais pas agi de même…

 

Après sa mort, et après la reprise des commandes du pays, par un autre je lui pardonnais même son acharnement à s’accrocher à la présidence qu’il n’assumait plus, au risque de nuire irrémédiablement au pays ; je me suis dit alors, qu’à sa décharge, il avait eu, au moins, le mérite de contribuer à façonner la forte personnalité de son successeur, qui a pris ses responsabilités et fait ce qu’il fallait, au moment où, il allait être presque trop tard…[14]

 

Mais en tant que fils de patriote, je n’ai jamais réussi à lui pardonner le tort que ses fausses certitudes ont causé à mon père, Si Hmeïda ben Mohamed ben Hmeïda El Haouet.  

 

Dieu dans Sa bonté et Sa miséricorde, y pourvoira, s’Il le juge équitable. Puisse-t-Il nous pardonner à tous, nos péchés et nos erreurs innombrables…. 

 

 

[1] Au moment où je remets en forme ce texte pour sa diffusion sur mon blog, les révolutions Tunisienne  et Egyptienne ont réussi à se débarrasser de leurs tyrans respectifs, Ben Ali et Moubarak ; Le colonel fou Gadafi continue à bombarder le peuple Libyen qui peine à s’en débarrasser, mal aidé en cela par l’OTAN et la communauté internationale, alors que la Syrie, le Yémen, la Jordanie, le Bahreïn, souffrent les affres du despotisme, tandis que la Palestine et  ses citoyens continuent de souffrir ceux du colonialisme israélien vieux de plus de 60 ans, avec la complicité active de l’ccident et celle passive des  tyrans et tyranneaux 

arabes désunis.

 

[2] Ce qui ne l’a pas empêché de confirmer certains Caïds qu’il connaissait personnellement et dont les uns et les autres ont su le caresser dans le sens du poil, l’un d’entre eux ayant même eu grâce à ses yeux en lui offrant le pur sang arabe, sur le dos duquel il a caracolé dans les rues de la Goulette, puis celles de Tunis…

 

[3] Il en fut ainsi après l’expérience malheureuse du collectivisme dont Ben Salah paya seul  les pots cassés en étant condamné à la prison, dont il s’échappera dans des conditions rocambolesques, il en fut ainsi après la fameuse Union avec la Libye concoctée par Gueddaffi et  Mohamed Masmoudi, alors ministre des affaires étrangères  et dont la responsabilité fut rejetée sur ce dernier, Bourguiba menaçant de le faire emprisonner  après avoir signé avec enthousiasme le document portant projet d’union, il en sera souvent ainsi avec d’autres, notamment avec Mohamed Mzali à la suite des émeutes du pain en 1978 auquel encore une fois il fit porter seul toute la responsabilité de ses propres décisions, soufflées, il est vrai, par son Premier Ministre du jour…

 

[4] Si l’on ne compte pas les deux années  de 55à 57 où il eut presque plein pouvoir  par le Bey, il fut élu président de la République le 25 juillet 1957 et ne fut déposé  qu’en septembre 1987, ce qui lui fait 30 ans de pouvoir absolu davantage même que sa propre création, ce deuxième tyran qui le mettra sur la touche aussi cavalièrement, ou presque, qu’il ne l’avait fait lui-même pour Lamine Pacha Bey  ….

 

[5] Amor Chéchia fut un très grand gouverneur aux yeux de Bourguiba ; il n’avait  pourtant pour tout cursus, que quelques années de koutteb et une ou deux année de Djemaa Ezzitouna ; mais il faut dire que ce fut auparavant l’un des chefs bastonneurs de Sabbat Edhlam à la Kasba où  une milice secrète du néo destour s’adonnait à la torture ; et plus tard, en sa qualité de super gouverneur de Nabeul, Sousse et Kairouan (les 3 ensemble), il ne perdit pas ces bonnes habitudes d’homme de poigne : il se promenait toujours avec au moins un pistolet dans la poche de son gilet et, selon plusieurs de ses proches qui ont éventé ses exploits aussitôt qu’il fut emprisonné, il n’était pas rare, qu’après une soirée bien arrosée dans un hôtel de Hammamet, il ne force une touriste à monter avec lui, dans la chambre gracieusement mise à sa disposition par le directeur, voire par le propriétaire de  l’hôtel .

 

[6] De la dynastie Husseinite ;  Les Beys de Tunis  (1705-1957) ; par El Mokhtar Bey ; décembre 2002 aux  Editions SERVICED ;

 

[7] Cité entre autre, par Fayçal Bey in La Dernière Odalisque ; p 450 ; Editions Stock 2001.

 

[8] Appellation respectueuse, réservée au Prophète Mohamed et aux monarques tunisiens, signifiant dans ce dernier cas,  Monseigneur, et plus littéralement Notre Seigneur

 

[9] C’est lui qui, en 1950/51, servit de mentor à Abderrahmane le mari de Kmar, lorsque papa dota ce dernier d’une boutique d’épicerie fine.

 

[10] Aujourd’hui pharmacie Baccar, à l’entrée des souks de Nabeul.

 

[11] Sta étant ici, simplement le diminutif de Mustapha et non pas l’appellation sfaxienne, qui elle, voulait dire originellement maître ou patron et qui est devenue une appellation  amicale que s’échangent les sfaxiens..

 

[12] Comme s’il ne lui suffisait pas que tous les lieux plus ou moins prestigieux et toutes les grandes avenues du pays,  portent  systématiquement  son nom…

 

[13] Il s’agit bien d’une participation et seulement d’une participation et non une direction et une responsabilité exclusive, comme a toujours tenté de le faire croire Bourguiba, en se décernant le titre de Combattant Solitaire

 

[14] Je reconnais ici que, comme des millions de Tunisiens, j’ai été floué par le discours du 7 novembre et que j’ai applaudi au coup d’Etat médical réalisé par Ben Ali, avant de déchanter rapidement en constatant que nous avions échangé un dictateur contre un autre plus hargneux encore et plus ripou !

 

 

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 16:41

Du collégien  Sadikien militant, au Kéhia, toujours révolté, contre le Colon !

 

Dans mon dernier post, j’ai donné la parole au professeur El Ksantini qui s’est intéressé au dossier du  Kéhia indocile Hmeïda Haouet, feu mon père, mal récompensé par Bourguiba qui a procédé à sa "mise à la retaite d'office" à l’âge de 45 ans, l’empêchant du même coup de toucher sa pension de retraite, jusqu’à l’âge de 60 ans, âge qu’il n’atteignit jamais, décédant bien avant de pouvoir en toucher un seul centime…

 

Il est important de préciser que le professeur El Karraï El Ksantini a eu le loisir de consulter divers dossiers et rapports concernant cette triste période d’insurrections des patriotes du cap-bon, dossiers relevant des Archives Nationales Tunisiennes et d’autres sources ; ainsi que divers rapports écrits à la suite de ces événements meurtriers et d’autres, rédigés en leur temps, par plusieurs responsables gouvernementaux tant tunisiens que français et ayant rapport, non seulement à la carrière de Hmeïda Haouet et aux événements du cap-bon, mais remontant même aux années de scolarité sadikienne du jeune militant Hmeïda….

 

Le lecteur jugera à quel point l’analyse du professeur historien, ainsi que les conclusions qu’il a pu en tirer, sont corroborées par le rapport du Kéhia indocile, révolté contre les agissements scélérats de l’administration coloniale ; mais également furieux contre la passivité, voire l’incurie de l’administration tunisienne…[1]

 

A la suite de ses analyses et conclusions , le professeur El Karraï, a jugé bon de joindre à son article scientifique,  le rapport suivant, réclamé en son temps à mon père, par le caïd intérimaire venu remplacer le titulaire du poste durant l’un des ses congés de maladie ; puis ce titulaire étant retourné à son poste le 14 février, c'est-à-dire, bien après la fin des événements sanglants, il reçut de mon père ce même jour, une copie intégrale de ce rapport qu’il put transmette au ministère.

 

(Je précise que ce rapport a été rédigé en arabe et que je procède ci-dessous à sa traduction, comme je l’ai fait pour les analyses ci-dessus, du professeur universitaire El Karraï El Ksantini).

 

Pour une meilleure compréhension des événements ainsi que du contexte administratif qui prévalait pendant le protectorat français, je dois préciser pour les générations actuelles que le pouvoir colonial avait à sa tête le "Résident Général de France en Tunisie" qui supervisait le pouvoir du Bey de Tunis et le contrôlait.

 

Ce haut fonctionnaire français avait sous ses ordres la police, la gendarmerie et l'armée françaises. Il était représenté dans les régions  administratives découpées en "Caïdats", par les "Contrôleurs Civils" ; ceux-ci avaient les mêmes prérogatiges que leur chef central  vis a vis des Caïds des Régions.

 

Ces Caïds représentaient le pouvoir beylical et dépendaient de ses ministres tunisiens. Ils avaient pour collaborateurs des Kéhias et des Khlifas. Pour simplifier, le Caïd est l'équivalent du Gouverneur tunisien actuel et du Préfet français actuel ; le "Kéhia" était son suppléant ou premier adjoint (premier délégué du Gouvernorat) et le "Khlifa" était l'équivalent du Mootamed ou délégué actuel; tandis que le "Cheikh" équivalait au Omda de nos jours.

 

J'ajouterais enfin avant de vous laisser prendre connaissance du rapport qui suit, que les contrôleurs civils n'avaient , en principe aucun pouvoir réel légal sur le Caïdat et ses divers représentants, mais qu'ils essayaient constamment de leur dicter leurs actions, ce qui marchait avec certains, mais pas du tout avec d'autres...

 

 

Louanges à Allah, et à Lui,  Seul !

 

Les activités administratives de Hmeïda Haouet, Kéhia de Nabeul,    comprises entre le 18 janvier et le 18 février 1952.

 

 

-   Du 18 au 26 janvier compris : Toutes les actions du Kéhia ayant eu lieu durant cette période,  se sont produites avec l’aval du caïd Mohamed Lajimi, titulaire du poste et présent sur les lieux, au caïdat, secondé  par le Kéhia, tous les jours, sans discontinuité.

 

-   Du 27 janvier au 4 février, la direction du caïdat a été confiée verbalement au Kéhia par son titulaire  ci-dessus nommé, qui s’était rendu compte de la dangerosité de la situation et avait obtenu un congé de maladie, vu la faiblesse de sa constitution physique et sa détérioration.

 

-   Du 5 au 14 février, monsieur Ismaël  Zouiten a été chargé par le gouvernement de la responsabilité de direction  du caïdat  de Nabeul et le Kéhia était constamment à ses cotés pour le seconder, comme à son habitude, dans la supervision de toutes les branches administratives (du caïdat).  

 

     

  Vous trouverez ci-dessous le déroulement quotidien des principaux événements ainsi que les principales  prises de positions du Kéhia.

 

-   Le 18 janvier, qui était un vendredi jour du marché hebdomadaire de Nabeul, vers 9h30, la nouvelle  de la déportation des leaders du Destour  s’est répandue parmi les populations ; la grève fut  proclamée  et  le souk s’est vidé ; le Caïd et le Kéhia se sont alors entretenus de la situation désastreuse de leur pays et  ils se sont engagés mutuellement à se concerter, à échanger leurs idées et leurs informations et à les utiliser au bénéfice de la patrie et en celui du gouvernement, et ce, au gré de la situation du  jour… Il convinrent ainsi  de  conseiller les populations et de se mettre de leur coté, quoi que cela puisse leur en coûter. Et, au cours de cet après-midi, le Kéhia solda l’intégralité de sa cotisation patriotique annuelle  et  la remit  en mains propres au Cheikh  Amor Ben Younes El Mezghéni El Sfaxi, trésorier de la cellule politique du  parti.

  

-             Le 19 janvier, la grève s’est poursuivie et l’administration a appris par le biais de citoyens, que des bataillons de l’armée avaient pris place autour de certaines villes et de certains villages ;  que des manifestants s’étaient regroupés  à Hammamet, avec l’ objectif de se rendre au bureau  des postes  expédier  deux motions de protestation, l’une à l’attention  de ‘l’autorité suprême’, et la seconde à  celle du Caïd et  que les autorités militaires les en  avaient  empêchés. 

 

Le caïdat avait alors intervenu auprès du contrôle civil, pour faire empêcher tout recours à l’autorité militaire, ce qui fut refusé. Après de nombreuses palabres autour de cette question, le Caïd chargea le Kéhia de se rendre à Hammamet en compagnie du contrôleur civil, pour prendre possession des deux motions de protestation,  mais  surtout   pour  s’adresser aux manifestants,  leur conseiller de rester calmes   et  ne pas tomber dans les pièges des provocations militaires, en optant pour  les moyens pacifiques pour  résoudre les conflits.

 

A  son arrivée  à Hammamet, le Kéhia  trouvait  deux groupes massés face à face ;  d’un coté,  le groupe  des  manifestants portant des drapeaux tunisiens et de l’autre, les militaires en armes ; le Kéhia prit l’initiative de se ranger du coté des patriotes, tandis que le contrôleur civil choisit de se mettre en retrait,  loin de la cohue ;  Le Kéhia s’adressa à l’officier français  lui demandant d’éloigner ses troupes, ce que celui-ci refusa ; le Kéhia s’adressa alors aux manifestants pour les inciter à ne pas tomber dans le piège qui  leur était tendu, leur promettant solennellement  de transmettre leurs motions au gouvernement par la voie officielle et leur demanda de se disperser et de retourner à leurs occupations ; ils acquiescèrent à ces demandes,  en  lui apprenant que le président de leur cellule,  le sieur Salem Haouel,  avait été arrêté en même temps,  que le secrétaire général Amor Nadhour et deux autres personnes.

 

Il  leur promit d’examiner cette situation ; au moment de la dispersion des manifestants,  le Kéhia aperçut le contrôleur civil en train d’essayer d’attraper un jeune tunisien  porteur du drapeau  national pour le faire arrêter ; le Kéhia  s’interposa   avec énergie, faisant remarquer au contrôleur civil que l’arrestation des personnes dans les rues, ne relevait pas du tout de ses attributions, s’ensuivit une vive altercation entre les deux responsables, en  présence  du cheikh  de Hammamet  et  d’un groupe de manifestants,  ce qui permit au jeune de s’échapper avec son drapeau.

 

Le Kéhia se rendit ensuite au bureau des postes d’où il téléphona au Caïd pour lui annoncer que la mission avait été remplie, en lui demandant d’intervenir en faveur des  personnes arrêtées ;  en sortant de la poste, le Kéhia, passant devant le commissariat de police, aperçut le contrôleur civil en train d’ agresser monsieur Amor Nadhour,  en le prenant au cou ; il pénétra  rapidement à l’intérieur  du commissariat  et  s’interposa entre  les  deux hommes, en s’adressant à Nadhour et en lui conseillant de s’armer  de patience et de  retenue et en faisant remarquer au contrôleur civil, en présence du détenu  et du brigadier de police, que pareils agissements n’étaient pas dignes de sa fonction et qu’il devait  mieux se contrôler.

 

Puis, compte tenu du refus de la police de relâcher les 4 personnes en garde à vue, le Kéhia  exigea  qu’elles soient traduites immédiatement devant le tribunal civil afin  de leur éviter davantage d’humiliations, et il ne retourna à son poste  à Nabeul  que  tard dans la  nuit, une fois  que  les  détenus  ont été traduits, en sa présence,  par-devant le  magistrat  conciliateur  de Grombalia et après avoir informé le Caïd de tous les détails.

 

Notons que durant la matinée de  ce  même jour, une manifestation avait eu lieu à Nabeul et qu’un groupe de manifestants s’était rendu au Caïdat, pour déposer entre les mains du Caïd, une motion de protestation  qui sera transmise au Premier Ministère, sous le numéro 143 du 21 janvier 1952.

 

-             Le 20 janvier, qui était un dimanche, une autre manifestation eut lieu en fin d’après midi à Nabeul et les manifestants déambulèrent à travers les rues de la ville, sans intervention des autorités françaises.

 

-             Le 21 janvier, la grève se poursuivit ; le Caïd et le Kéhia, en se rendant à leur poste de travail,  constatèrent la présence massive des forces armées en position dans les rues désertes. En fin  d’après midi, une troisième manifestation eut lieu ; un groupe de femmes venant des quartiers arabes,  parvint à se rendre jusqu’au caïdat où elles remirent au caïd une motion qui fut adressée au ministère sous le numéro 148 en date du même jour.

 

Le Caïd, leur recommanda de retourner ensuite chez elles dans les quartiers  arabes  et ce, en présence du Kéhia. Elles se sont effectivement dirigées vers ces quartiers, mais les hommes qui les accompagnaient  les incitèrent à  passer par la Place de France, où étaient  rassemblées  les forces militaires ; une minute à peine s’était écoulée depuis leur sortie de l’administration, que la Caïd  et  le Kéhia entendirent le crépitement de nombreux coups de feu, ainsi que des hurlements ; Ils se dirigèrent  tout  deux vers les lieux  du drame, après avoir alerté  le ministère  par téléphone et  convoqué le médecin de l’hôpital pour les secours.

 

Les blessés furent conduits à l’hôpital, tandis que cinq morts étaient  d’abord  déposés dans le hammam voisin puis transférés à l’hôpital ; au même instant,  se  déroulait une autre confrontation sanglante à Hammamet qui eut pour résultat deux morts et  plusieurs blessés. 

 

-   Le 22 janvier, le Caïd, le Kéhia, plusieurs cheikhs, ainsi que certains patriotes se rassemblèrent pour essayer de déterminer les vraies raisons de la survenue de ces événements douloureux.

 

-   Le 23 du même mois, le Caïd réussit à obtenir du Contrôle Civil, que les forces militaires ne soient  pas autorisées à pénétrer dans les quartiers arabes, pour que l’enterrement des victimes puisse avoir lieu ; mais, ces forces armées transgressèrent cette interdiction et pénétrèrent  jusques aux abords  immédiats  de la mosquée Sebti, où la soldatesque essaya de disperser le cortège qui se  rassemblait  pour l’enterrement.

 

Le Kéhia présent au premier rang, en compagnie d’autres patriotes, tels que Hédi Rekik, Abdesslem Dimassi,Taïeb Bayoudh, Hédi Bayoudh et autres, s’adressa aux soldats et à leur officier, leur rappelant l’interdiction qui leur était faite, et les appelant à se retirer dans les quartiers européens ; c’est ainsi,  que d’autres troubles furent évités ; le Kéhia mit le caïd au courant de cet incident et celui-ci protesta énergiquement auprès du contrôleur civil contre les agissements de l’armée ; le Kéhia fut le seul représentant des autorités tunisiennes à l’enterrement des victimes, accompagné  de juges d’instructions tunisiens.

 

-             Le 24 janvier, le Caïd et le Kéhia vaquèrent à leurs affaires       journalières avec le reste des  fonctionnaires du caïdat.

 

-   Le 25 janvier le contrôleur civil de Nabeul se présenta au bureau du Caïd en compagnie du brigadier  de police pour annoncer que le couvre-feu avait été instauré depuis hier à Hammamet, qu’il aura cours à Nabeul à partir de ce jour et que les troupes de la région seront sous les ordres de l’officier Corneille siégeant à Grombalia.

 

-   Le 26 janvier, est parvenu à l’administration, la note n°94 en date du 25 du mois et émanant du contrôle  civil de Nabeul ville ; elle imposait le couvre-feu général dans toute la région du cap bon, par ordre du commandant suprême des armées tunisiennes, portant le n° 386, en date du 24 janvier ; ce même jour, le cheikh de Maamoura se présenta au Caïd et au Kéhia pour les informer que des  poteaux et des fils télégraphiques avaient été coupés entre les deux villages de Bénikhiar et Maamoura.

 

Durant ce même après- midi, le Caïd rendit visite au contrôleur civil de Nabeul, puis revint avertir le Kéhia que son  état  de santé  ne lui permettait pas de supporter toutes ces fatigues et tempêtes, et que par conséquent, il avait obtenu un congé de maladie ; il chargea verbalement le Kéhia de diriger l’administration par intérim et quitta Nabeul pour la capitale.

 

-   Le 27 janvier, le contrôleur civil de Nabeul rendit visite au Kéhia et l’informa du  fait  que  quelques  mètres des rails du chemin de fer avaient été arrachés à Bir Bouregba, que le dépôt de Hédi Rekik  avait  été  ouvert  en présence de l’un  de  ses  ouvriers, et  que le marché de fruits et légumes  avait été  réquisitionné  de la part du district,  pour approvisionner la ville ; il lui  demanda  de faire en sorte   que   le cheikh  de Nabeul apporte son concours à l’exécution de cette opération.

 

Le Kéhia  lui  fit  remarquer  que  ces  dispositions avaient été prises sans aucune consultation préalable du Caïdat et que par conséquent,  cette demande n’était  pas  judicieuse ;  le contrôleur civil rétorqua que le Commandement  Suprême avait chargé le district de cette opération, que celui-ci serait le seul responsable et que la présence du cheikh permettrait à celui-ci d’observer le  déroulement de la dite opération ; il fit  donc appeler le cheikh et lui signifia lui-même qu’il devra se contenter d’observer comment les choses allaient  se dérouler  ; après cela,  le contrôleur civil annonça   que suite  à la démultiplication des actes de sabotage des  institutions gouvernementales, du chemin de fer et du télégraphe, il faudra faire supporter les  frais  générés par ces dégâts  matériels, à certaines  associations locales  dites  « de  police ».

 

Le  Kéhia  protesta  en lui  rappelant,  que  ces associations  avaient  été  dissoutes  au début  de l’année  51  et  qu’y recourir aujourd’hui , serait par conséquent  tout  a  fait  illégal ; le Kéhia téléphona  ensuite  au   ministère  pour  vérifier  cette question  et  le  directeur du cabinet  du  ministre  lui promit  de se renseigner lui-même et de lui communiquer l’information.

 

-   Le 28 de ce même mois, le contrôleur civil de Nabeul  téléphona au Kéhia et  lui demanda de convoquer  les notables de la ville  au contrôle  civil, ainsi que les associations précitées,  en vue  de  leur faire assumer  la responsabilité de la  poursuite  de la  grève  et  des  troubles ;  le  Kéhia  Haouet   refusa  de  les convoquer, faisant remarquer à son interlocuteur qu’il avait sollicité l’avis de  l’administration  centrale sur cette question  des ‘associations’ et que la réponse ne lui  était pas encore parvenue ; le contrôleur l’accusa  alors de refus d’obtempérer et  le  menaça de  rédiger  un rapport  à  son  encontre aux autorités supérieures ; il lui apprit qu’il allait lui-même  procéder  à  ces  convocations,  pour  14h    au contrôle civil et lui demanda d’être également présent sur les lieux à l’heure dite.

 

Le Kéhia rapporta immédiatement  ces faits  au directeur  du  cabinet  du ministre d’Etat, monsieur  Ali  Ben  Abdallah,  en  lui demandant la réponse concernant ces fameuses associations ; celui-ci lui répondit que la  question   était encore  à  l’étude  et   qu’il allait  lui téléphoner sous peu, pour  lui  livrer  l’information  requise ; il était alors près de midi  et  le Kéhia attendit à son bureau jusqu’à 13h30, espérant, en vain, l’information promise ; après avoir de nouveau téléphoné au ministère sans que personne ne réponde à son appel, et étant donné qu’il était presque l’heure de la réunion, il prit le chemin du contrôle civil [2].

 

Les gens lui apprirent sur son chemin que les abords de la ville  étaient  massivement  occupés par l’armée française et que les soldats ne se  gênaient  pas  pour  traverser  les  terrains  et  les  jardins  d’agrumes  des habitants, qu’ils établissaient des barrages sur les routes et qu’ils arrêtaient tous ceux qu’ils rencontraient ; il se rendit donc  au contrôle civil à 14h et trouva dans la salle d’attente messieurs, Mohamed El Jazi, président honoraire  des  tribunaux  tunisiens, Ahmed Maamouri, caïd honoraire, Abdelkader Bahroun, ancien caïd, Abdelkader Abdelmoula, médecin de la Santé Publique, Mohamed Saad, président de la cellule destourienne, Mohamed Ameur patriote connu et plusieurs  autres personnalités nabeuliennes, formant en tout  un  groupe  d’une vingtaine  de  personnes. 

 

Le contrôleur  civil reçut  en  son bureau le Kéhia Haouet  seul  et l’informa  qu’il attendait  encore  l’arrivée d’une commission  militaire qui allait informer les notables d’une question éminemment importante ; le contrôleur civil reçut ensuite monsieur  Mohamed El Jazi et le docteur Abdelkader Abdelmoula qui assistèrent alors à des conversations téléphoniques  agitées au cours desquelles, fusèrent des réponses  dénotant  une   situation  grave, et  des  remarques  pour le moins irrespectueuses  à l’adresse de monsieur El Jazi et  du Docteur Abdelmoula,  propos auxquels  Hmeïda Haouet le Kéhia, répliqua comme il le fallait.

 

Il aurait été tout a fait possible, pour ces trois  Tunisiens,  de  claquer la porte et de quitter le bureau signifiant ainsi leur mécontentement suite à ces propos provocateurs, mais ils préférèrent  rester pour assister à la réunion,  entendre ce qui allait s’y  dire,  y répondre  du mieux  possible et  limiter les dégâts dans cette situation qui était devenue porteuse d’ennuis pour l’ensemble de la population ; messieurs Ahmed Maamouri et Abdelkader Bahroun  furent  introduits ensuite,  avant  qu’il   ne soit permis au reste du groupe d’entrer ; vinrent enfin deux officiers  parachutistes  et le brigadier de police ; le contrôleur civil annonça  alors  que face à la poursuite  de  la grève et à la démultiplication des agressions, l’autorité militaire  avait  décidé  de procéder à la fouille systématique de tous les dépôts et magasins de la région et d’arrêter tous les suspects habituels.

 

Il ajouta  que le district militaire serait le seul responsable de ces opérations ; le brigadier lut ensuite la liste des suspects recherchés ; monsieur Ahmed Maamouri  dit alors à ses  concitoyens,  qu’en tant qu’ancien Caïd, il savait ce qui risquait de résulter du ratissage militaire et  des fouilles  pour les populations et notamment la terreur des femmes et des enfants, outre la dilapidation des biens  et tout  ce qui s’ensuit et il incita tout… (il est à signaler ici qu'il manque une igne, illisible le papier dactylographié étant détérioré à cet endroit) ...l’autorité tunisienne, avant de prendre ces dispositions  et qu’il n’était pas d’accord pour leur exécution.

 

Après d’âpres discussions avec  le contrôleur civil, où  les  autres   tunisiens  présents  participèrent  assez peu,  le Kéhia suggéra  que  les suspects recherchés  soient  amenés au district par le biais de monsieur Mohamed Saad, le président de la cellule destourienne qui était présent et avec l’aide de certains notables, et qu’en contrepartie,  il fallait  interdire  toute   fouille des locaux  et  toute utilisation de la force ; l’ensemble des tunisiens présents se sont déclarés d’accord avec cette proposition, mais le contrôleur civil répondit que seule l’autorité  militaire  avait décidé   ces mesures, sans l’avoir consulté et qu’il n’était qu’un fonctionnaire tenu d’exécuter les ordres.

 

-   Le 29 janvier, le Kéhia téléphona de bon  matin à monsieur Ali Ben Abdallah, le directeur du cabinet du ministre d’Etat, et l’informa de ce qui s’était passé la veille,  soulignant à l’attention du ministère  la gravité de la situation et lui demandant secours et assistance. Peu après, la ville était en ébullition ; des rumeurs de fouilles et  de  dilapidations parvenaient de plusieurs mécheïkhats et villages ; le fils  du  cheikh Mrad  Ferjani se présenta au Kéhia, lui apprenant que son père avait été arrêté par les soldats ;  le Kéhia téléphona donc au contrôleur civil  pour s’enquérir du degré de véracité des rumeurs et  savoir  pour  quelles raisons celui-ci  avait eu recours à la force armée, après ce qui avait été convenu hier,  en présence des notables de Nabeul.

 

Le  contrôleur civil répondit que les autorités militaires avaient, seules, décidé  le  « nettoyage»  de quelques mécheïkhats et que les autorités civiles n’avaient aucun droit de regard  sur cette question ; le Kéhia lui rétorqua alors, qu’en sa qualité de représentant du gouvernement tunisien, responsable de la sécurité des personnes et des biens, il lui fallait absolument prendre connaissance  de  visu, de la situation qui a résulté de ce ratissage,  afin de pouvoir faire  un  rapport  circonstancié à l’administration centrale, bien que l’on  n’ait  pas pris en considération son avis y  relatif   ; ce à quoi, le contrôleur civil répondit que lui-même  était désireux de faire ce constat des lieux, mais que pour cela, il faudrait obtenir un laissez-passer  des autorités militaires  ; il fit donc le nécessaire pour obtenir ce sauf-conduit  et accompagna le Kéhia pour une visite de constat des lieux  à Bénikhiar, Maamoura et Tazarka.

 

Auparavant, et avant de  partir  faire ces visites, le Kéhia  avait reçu  la note n° 15,9 en  date  du  29  janvier, émanant du contrôle civil et portant décision des autorités militaires  de faire supporter  les dégâts survenus aux poteaux et aux fils du télégraphe,  entre Bénikhiar, Maamoura et  Tazarka aux  habitants de ces villages, tout en fixant la somme  nécessaire  aux  réparations  à 280. 000 F, payables avant le 30 janvier à 18h, faute de quoi, des mesures de rétorsion seront  prises à  l’encontre  des  habitants.

 

Le Kéhia se rendit durant l’après-midi,  en compagnie du contrôleur civil et du spahi, Amor El Ghaoui, à Bénikhiar, Maamoura et Tazarka  où  les cheikhs lui apprirent que les militaires  étaient   venus hier, en compagnie de gendarmes et leur avaient demandé, personnellement,  de les aider à mettre  la  main sur des personnes portées sur une liste de la gendarmerie, ainsi que pour procéder aux fouilles  pour  les localiser ; ils lui apprirent que les militaires,  en entrant dans les villages,  avaient tiré pour tuer et qu’ils avaient effectivement  fait  une victime  dans chacun de ces trois mécheïkhats.

 

A l’entrée de Maamoura,  le Kéhia nota la présence d’une foule

d’habitants amassée  sur la place centrale du  village ;  un  officier français l’empêcha de prendre contact avec le cheikh de la localité ; il insista pour avoir des informations concernant notamment l’état des femmes et des enfants ; l’officier lui répondit  que  les femmes  étaient chez elles ,  que personne ne s’en était approché et que toutes les opérations se  déroulaient  en présence  du cheikh  (phrase incomplète concernant armes cachées)… .et que les militaires étaient  là  pour  exécuter les ordres de leurs supérieurs sans les discuter, coupant ainsi court à la conversation ; le Kéhia lui confia néanmoins un billet à l’attention du cheikh, en insistant pour qu’il le lui remette  en   mains propres, s’agissant de l’informer de la nécessité de rassembles le montant de  l’amende  pour  la  réparation du télégraphe  et pour  lui demander de prendre contact avec lui au caïdat, le plus  vite  possible afin de lui rapporter le détail des événements survenus.

 

Le Kéhia s’est rendu ensuite à Tazarka où  il  constata,  en présence du contrôleur civil, que la porte du bureau du cheikh avait été défoncée et que  tous les documents qui étaient à l’intérieur étaient éparpillés sur le  sol ; le cheikh  lui apprit que la  totalité des locaux du village étaient dans le même état, voire un état pire, y compris le logement de monsieur le Hadj Abderrahmane El Messâdi, l’imam orateur  du village ; il lui montra de même deux bracelets en or, lui précisant qu’il les avait arrachés de la main d’un soldat qu’il a pris le soin  de  dénoncer  à un officier, sans savoir où il  les avait  dérobés  ; Le Kéhia a fait remarquer au contrôleur civil que ces errements étaient  impardonnables, qu’ils représentaient un grand danger, qu’il  fallait   savoir  distinguer les criminels des innocents et que pareils spectacles de désolation mettaient en  danger l’amitié franco-tunisienne et ne pouvaient laisser présager  de rien de bon pour l’avenir…. 

     

-             Le 30 janvier, lorsque le Kéhia constata que le contrôleur de Nabeul ne faisait rien pour changer l’état des choses, malgré toutes les remarques qu’il lui avait faites, et  en l’absence de toute réaction  et   de  tout renseignement ou instruction  en provenance  du ministère, il prit l’initiative d’entrer en  contact  avec le contrôleur  civil de Grombalia, l’informant des scandales survenus à Maamoura et à Tazarka, insistant pour que, au nom de l’amitié franco-tunisienne, celui-ci intervienne auprès de la hiérarchie  militaire afin qu’elle  retire les troupes de la juridiction du Caïdat, et  ce, pour éviter l’élargissement du fossé  entre la Tunisie et  la France…

 

Le contrôleur civil de Grombalia, promit de voir ce qu’il pourrait faire et de s’occuper personnellement de cette affaire en concertation  avec le chef du district militaire  de Grombalia ; le même jour, le contrôleur civil de Nabeul rendit visite au Kéhia accompagné du cheikh  Mrad Ferjani  qui avait été  emprisonné par la gendarmerie et qu’il avait  fait libérer sur l’insistance  du Kéhia, après que le ministère eut appuyé la démarche de ce dernier ; l’après-midi même, le Kéhia  transmit  au contrôleur  civil de Nabeul  sous bordereau n° 140, trois  mandats  postaux que lui avaient confiés  les deux  cheikhs  de Bénikhiar et Maamoura,  puis il  se rendit en inspection  aux mécheïkhats de Somaa, El Féhri, Dar Chaabane, Bénikhiar, Maamoura et Tazarka, pour des contacts  avec  leurs  cheikhs  respectifs  et certains de leurs habitants.

 

Le patriote connu, cheikh Amor El Sfaxi, se présenta  de lui-même  ce jour, pour se rendre spontanément aux autorités françaises ; le Kéhia envoya un télégramme le même jour,  au ministère d’Etat et à la Direction des Finances pour les informer de l’effraction du bureau du cheikh   de Tazarka et du vol de documents commis par les forces militaires.

 

-   Le 21 janvier au matin, le Kéhia téléphona au cabinet du ministère pour l’informer des visites et  constats qu’il avait effectués  la veille, puis il adressa  un télégramme au ministère,  pour signaler la  profanation  du marabout  Ben Aïssa de  Maamoura et les dégâts y commis par les forces armées françaises, ce  qui   mit hors d’eux, les deux contrôleurs de Nabeul et  Grombalia  qui  s’efforcèrent  en vain  de le  convaincre   de ne plus informer systématiquement sa hiérarchie de tous ces détails, et devant son refus, ils ordonnèrent   le  siège de son bureau pour le stresser ; son domicile fut  de même encerclé par les militaires, avec  des employés du district à leur tête pour  procéder à  sa fouille  et  briser  ainsi  en  la personne  du  Kéhia toute velléité de résistance.

 

Mais le Kéhia  apercevant  de  loin  les employés du district  qui attendaient le brigadier de police, il chargea le spahi  Béchir Marzoug de rester  devant  son domicile pour observer  ce   qui allait se passer et se dirigea promptement vers le bureau de monsieur Mohamed Ameur (qui était un ami du brigadier de police) ; il le prévint en présence de messieurs  Mohamed  El  Felah  juge  cantonal   de  Nabeul, Béchir Zegdane et d’autres patriotes, que lui, Kéhia de Nabeul,  était menacé dans l’exercice de ses fonctions officielles à cause de ses attitudes patriotiques, par le contrôleur civil et que celui-ci voulait l’humilier chez lui par l’intermédiaire du brigadier de police ; il recommanda  à tous d’être attentifs à ce qui allait  lui arriver, et à Mohamed Ameur d’inciter le  brigadier  à  ne  pas se  mêler de cette affaire qui ne le regardait  en rien.

 

Le brigadier fut contacté d’ urgence et informé  de cette conversation ainsi que de la vive inquiétude  qu’elle avait  provoquée auprès des notables nabeuliens, ce qui  incita  le brigadier  à revenir  au district et à  déclarer au contrôleur civil qu’ il préférait ne pas participer à cette opération ;  au cours de l’après-midi même, les citoyens Mahmoud Ben Hassine,  Mohamed Briniss, Laroussi Derwiche   et Maouia  Néchi, tous patriotes  membres  de la cellule politique  de  Tazarka, se présentèrent au bureau du Kéhia,  en  lui  déclarant qu’ils étaient recherchés par les autorités militaires et qu’ils préféraient se rendre au représentant  du  gouvernement  tunisien,  afin d’éviter  les représailles des militaires ; ils furent  transférés  aux  autorités concernées ; le Kéhia fut également informé que les parachutistes  qui avaient quitté Tazarka au matin, y étaient retournés au cours de l’après-midi, tirant  des coups de feu  dans  les rues, terrorisant  ainsi les habitants du village.

 

Il se dépêcha  par conséquent d’appeler le cabinet du ministère et insista  pour  parler au ministre en personne ; il put  effectivement  s’adresser à  Monsieur Mahmoud Matri qu’il  informa des tenants et aboutissants  des  affaires en cours, en lui faisant  part   de   sa grande inquiétude  et du  besoin de secours urgent  dans  lequel se trouvait  la région ; le ministre l’informa qu’il allait  dépêcher de suite, monsieur Ismaël Ben Dhrif   qui se mettra en contact  sur place  avec les autorités françaises ; effectivement monsieur Ben Dhrif se rendit le jour même  auprès du contrôleur civil  de Nabeul et de là au Caïdat,  puis  il se dirigea vers Tazarka  en compagnie  du contrôleur civil et du Kéhia où il  put s’entretenir avec  le cheikh,  ainsi que certains  habitants  du  village ; il put de même observer la présence des forces militaires tant à Tazarka qu’aux autres mécheïkhats.

[3] 

-   Le 1er février, le Kéhia se rendit à Menzel Témime et à Kélibia en compagnie de l’envoyé  du ministre, monsieur Dhrif et de son accompagnateur le colonel Raphaël* représentant des autorités supérieures françaises en Tunisie ainsi que du contrôleur  civil de  Nabeul ;  au cours  de ces  visites, et à la suite   d’une conversation au sujet d’une possible opération de nettoyage menaçant la zone de Korba, le Kéhia  fit remarquer que pareilles opérations portaient ombrage à la réputation de la colonie française et   que   lui,  en sa qualité d’ami de la "France des libertés", n’aimerait pas que les mains de cette colonie française  soient  entachées  par ces abus malheureux, alors que sa renommée était, et demeure encore, le symbole  de la gloire  toujours confirmée par l’histoire ; il regretta de même que les autorités civiles, même si elles sont  mises   en retrait par les militaires qui ont pris les choses en mains, n’aient pas continué à cogérer l’ordre dans la région, faisant ainsi remarquer que  la préservation de la sauvegarde des personnes et des biens  doit  continuer  de faire partie intégrante de ses responsabilités, affirmant également que les armes  qu’on  était censé rechercher n’existaient  nulle part, pour la simple raison qu’elle avaient été déjà ramassées  par  les  autorités tunisiennes dans la région et notamment par monsieur Mahmoud El Terzi, le caïd de Menzel Témime…

 

Ces propos étaient  tenus surtout  à l’attention  du contrôleur civil,  en présence de l’envoyé du ministre  tunisien  et de  l’officier français qui l’accompagnait, mais aussi en celle de   Mohamed  El Mejri*[4],  notable connu,  qui était étonné de la liberté de ton et du courage du Kéhia.

      

-   Le 2 février avant le lever du soleil, les troupes françaises  quittaient l’ensemble des mécheïkhats qu’ils avaient envahis et peu après, la note du contrôle civil n° 229 parvenait au Kéhia, confirmant la levée  de l’état d’urgence et du  couvre-feu ; le Kéhia rassembla les cheikhs de Nabeul et ses environs  et  les  informa de ces nouvelles ; il prit de même contact avec le ministère et  apprit  que monsieur  Ismaël  Zouiten avait été chargé de la direction du Caïdat de Nabeul.

 

-   Le 3 février, qui correspondait à  un dimanche, le Kéhia  commença à rédiger un rapport  concernant   les événements survenus.

 

-             Le 4 février, messieurs Ismaël Zouiten et Ismaël Ben Dhrif se présentèrent au Caïdat où le Kéhia les informa verbalement de l’ensemble des événements et monsieur Zouiten lui demanda de rédiger  un  rapport où il en récapitulerait les faits saillants.

 

-   Le 5 février, le rapport requis  fut remis à monsieur Ismaël Zouiten ; peu après, le cheikh  de Tazarka   se présenta au Kéhia avec un rapport concernant 4 enfants tués par les soldats, fait  qu’il  n’avait  pas  signalé auparavant ; le Kéhia l’introduisit  auprès du caïd remplaçant, avec son rapport à la main.

 

-   Du  6 février, jusqu’au 14 de ce mois, le Kéhia exerça ses fonctions habituelles en collaborant  avec  le  caïd remplaçant, avec le même  dévouement  et la même sincérité, qu’il avait toujours démontrés.  Il  est  à noter qu’auparavant, le contrôleur civil rendait, de temps en temps visite au Kéhia, malgré leurs rapports tendus ; et que le Kéhia  lui rendait également visite, sur les conseils de son ancien caïd, monsieur Mohamed Lajimi  qui préférait  que des relations assez informelles puissent s’établir avec les autorités   du contrôle   pour  faciliter les choses.

 

Mais depuis l’arrivée de monsieur Ismaël Zouiten, le Kéhia  rendit grâce à Dieu  de pouvoir être déchargé de ce protocole qui lui pesait, surtout que ce contrôleur lui avait  causé  divers ennuis et il ne le revit plus qu’une seule fois, un jour  que le Français se trouvait devant le siège du  Contrôle (situé aux abords du domicile du Kéhia) ; le contrôleur  s’avança au-devant de lui  en souriant   et   l’invita  aimablement à entrer, voulant par là se faire pardonner ses agressions ; le Kéhia déclina poliment l’invitation et poursuivit son chemin vers son domicile.

 

-             Le 14 février, monsieur Mohamed Lajimi réintégra ses fonctions de caïd titulaire de Nabeul, après son congé de maladie ; le Kéhia était alors en discussion de travail avec monsieur Ismaël Zouiten, l’intérimaire ; celui-ci remit donc les dossiers en cours à son collègue et quitta le siège du Caïdat.

 

Monsieur Lajimi demanda au Kéhia un rapport sur les événements survenus pendant son  congé  et  celui-ci lui remit une copie conforme du rapport donné à monsieur Zouiten ; le caïd, procéda à une visite d’inspection de quelques mécheïkhats en compagnie du Cadhi de Tazarka, puis transmit le rapport  du Kéhia au ministère, le faisant accompagner d’un commentaire plus personnel  qu’il avait  fait  écrire  par son secrétaire particulier monsieur Marzouki.

Fin du rapport. 

 

 

Dans les chapitres qui vont suivre sur ce blog, je vais m’employer à souligner certains errements éminemment connus du Combattant Suprême, autoproclamé Combattant Solitaire, "ayant forcé tout seul, La France à accorder son indépendance à la Tunisie" qu’il va s’employer pendant trente ans de pouvoir absolu à gérer, comme si le pays et ses habitants étaient sa chose propre …et qu’à l’instar de tous les despotes et autres tyrans, passés et actuels, de tous les pays, notamment arabes[5], il avait le droit d’en user et d’en abuser comme bon lui semblait.

 

 

[1] Tout comme le seront ses enfants plus tard, et en particulier l’auteur de ces lignes, contre toute forme d’abus de pouvoir…

 

[2] Dans le texte arabe, un très long paragraphe peut être rédigé en un seul bloc, en utilisant la conjonction et (wa) entre chaque phrase ; ces ‘wa’ sont remplacés ici par des points virgules pour préserver le rythme du texte original.

.

[4] *Le rapport tapé à la machine en cette année 52 porte des zones où les caractères ne sont guère lisibles et d’autres zones ont été détériorées par leur archivage, notamment par l’humidité ; ceci fait que certaines phrases sont incomplètes et certains noms sont quasi-illisibles, il en va ainsi du nom du colonel français et de celui de ce citoyen de Menzel Témime.

 

[5] Au moment où je remets en forme ce texte pour sa diffusion sur mon blog, (avril 2011) les révolutions tunisienne  et égyptienne ont réussi à se débarrasser de leurs tyrans, Ben Ali et Moubarak ; Le colonel fou Gadafi continue à bombarder le peuple Libyen qui peine à s’en débarrasser, mal aidé en cela par l’OTAN et la communauté internationale, alors que la Syrie, le Yémen, la Jordanie, le Bahreïn, souffrent les affres du despotisme, tandis que les Palestiens continuent de souffrir ceux du colonialisme israélien vieux de plus de 60 ans, avec la complicité active de l’occident et celle passive des  tyrans et tyranneaux arabes désunis

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 19:45

 

Dans le premier volume consacré à ces pérégrinations, j’ai raconté comment j’avais vu de mes propres yeux, le Kéhia Si Hmeïda mon père, échapper de peu aux balles des soldats français qui le tenaient en joue lorsqu’il s’était interposé pour les empêcher de tirer sur les manifestants au cours des événements de l’année de janvier 1952 ; dans ce chapitre, je vais laisser la parole à un chercheur universitaire, qui, intrigué par le parcours atypique de ce Kéhia révolté, lui a consacré un article dans une revue d’histoire, et ce, après une recherche approfondie dans les Archives Nationales, et une fouille rendue possible par les 50 années écoulées après les événements relatés…. 

 

Je vous livre ci-après la traduction française de larges extraits de cet article, publié en arabe[1], dans la revue d’histoire maghrébine. J’ajouterais simplement, pour mieux situer les choses dans leur contexte, qu’il s’agit d’une analyse d’un historien qui s’est penché sur les comportements de plusieurs membres du gouvernement tunisien lors des événements sanglants qu’a connus la région de Nabeul au cours des années 50/52…

 

Voici ce qu’écrit, notamment, le Professeur El Karraï El Ksantini en 2004, alors maître de conférences à la Faculté des Lettres de La Manouba [2]:

 

La question des événements survenus en 1952 au cap bon a bénéficié d’une grande attention et à certains égards, on a pu dire, qu’elle fut à l’origine de la mutation politique qu’a connue le pays et son histoire , dès l’orée des années 50, et ce, jusqu’à la fin de la colonisation directe, puisque ces événements ont enterré les "relations cordiales" qui avaient prévalu entre un gouvernement français, encore à la recherche de son propre équilibre et un gouvernement tunisien qui ambitionnait  encore de parvenir à une forme ou  une autre  de pouvoir  interne au moyen de négociations bilatérales  ( ….)

 

Après avoir souligné que ces événements avaient fait l’objet d’une foule de rapports, les uns de la part des militaires ou des contrôleurs civils français, pour les minimiser et leur donner le caractère de légitime défense, contre les attaques de groupuscules terroristes tunisiens et que d’autres écrits avaient exploité ces événements pour lutter contre le colonialisme, y compris de la part de députés français et de journalistes américains, l’auteur souligne que des ministres du gouvernement Chenik s’étaient, eux aussi, déplacés sur les lieux au cap bon, pour se rendre compte de la gravité des abus commis par l’armée et la gendarmerie françaises, notamment Ismaël Ben Dhrif, chargé de la fonction publique au cabinet du Premier ministre, Mahmoud Matri et Moncef Ben Salem, ministre de la santé publique et gendre du Bey…il note que par ailleurs « Farhat Hached de son coté et Mahmoud Messâdi du sien, avaient également observé et rapporté les sévices et les abus commis par les agents du colonialisme. »

 

L’auteur procède ensuite à l’analyse de certains rapports produits par des témoins régionaux ayant vécu les événements de janvier 1952 de très près, (parmi lesquels celui de mon père le Kéhia Hmeïda Haouet, laissé aux commandes du caïdat par le titulaire du poste qui s’était dépêché de se mettre en congé de maladie), ou encore par des membres du gouvernement tunisien venus enquêter sur place…Il ressort de ces analyses ce qui suit, d’après cet auteur [3]:

 

Il nous est ainsi, permis de découvrir de nouvelles relations entre le représentant local  du gouvernement  tunisien, et ceux qui, à l’intérieur du camp français, prolongent le pouvoir colonial, ou pour mieux dire, nous pouvons noter une nette déviation intervenant dans le comportement de l’administration tunisienne locale, par rapport à ce qui avait cours auparavant, ainsi que le début d’une « rupture », au niveau des réactions du pouvoir tunisien (et de son représentant local) aux événements en cours  et d’une tension  survenue au sommet des relations tuniso-françaises (….)nous découvrons par ailleurs que l’administration tunisienne  locale  et partant  son  représentant, est  en réalité, privé de toutes instructions nécessaires !! …et  qu’il se retrouvait obligé de « se débrouiller » de la manière qui lui paraissait cohérente avec les intérêts de son pays et de ses administrés, à tel point que lorsqu’il souhaitait consulter ses chefs directs ou leur demander des précisions sur certaines données, ils ne répondaient guère à ses demandes ; peut-être avaient-ils en cela,  l’excuse que l’administration centrale, elle-même, ne savait alors pas (quelle démarche adopter, ni quelle solution pratiquer[4])   

 

Nous sommes à même aussi, de prendre connaissance, d’une nature nouvelle des relations se nouant  entre l’administration locale et ses administrés, en «ce temps de guerre» et en cette période « de tensions»,  et  de pointer également des relations nouvelles d’alliances qui prévalent  de plus en plus entre cette administration  et les forces politiques agissantes dans la région ; et nous observons de quelle manière les prises de positions  de cette administration,  (que l’on taxait auparavant de connivence avec le colonialisme contre les populations), ont évolué au point où elle se faisait l’avocat de tous les groupements politiques et de tous les courants nationalistes, s’efforçant ainsi, de préserver leurs statuts  d’une manière ou d’une autre, et  de limiter les dégâts qu’ils encourent de par les agressions colonialistes et racistes qui  les prennent pour cible  en  même temps que les populations civiles locales.

 

Après avoir rappelé, encore une fois, que le Caïd titulaire du poste de Nabeul, était de faible constitution, qu’il ne pouvait supporter le stress causé par ces affrontements parfois sanglants ; et qu’il se mettait en congé de maladie, à chaque fois que la tension montait entre les populations musulmanes et les occupants français, qu’il chargeait alors le Kéhia Hmeïda Haouet d’assurer l’intérim, et donc, d’affronter, seul et directement, le contrôleur civil, la gendarmerie et l’armée française, le professeur El Karraï El Ksantini, note que mon père a rédigé un rapport, à la demande de Si Ismaël Zouiten, caïd venu remplacer, le 4 février 52, provisoirement le titulaire Mohamed Lajimi, en congé de maladie durant les événement de janvier 52, ; il signale également que ce rapport a fait l’objet d’un résumé disponible aux affaires étrangères françaises.

 

Le professeur souligne par ailleurs, qu'Ismaël Ben Dhrif, dépêché sur les lieux par le Premier Ministre Chénik, avait rédigé de son côté, un rapport où il notait que les Kéhias de la région s’étaient bien débrouillés pour circoncire les agressions colonialistes.

 

Passant ensuite à un nouveau paragraphe intitulé « la confrontation avec les autorités coloniales », l’auteur de l’article note qu'Ismaël Dhrif avait eu tort de préconiser la nomination d’un caïd dynamique capable de tenir tête aux autorités coloniales locales, car lui-même, tout membre du cabinet Chénik qu’il était alors,  représentant du gouvernement  et chargé de se rendre au cap bon  pour enquêter et qualifier l’importance des dégâts causés, il n’avait pu obtenir un laissez-passer lui permettant de quitter la capitale que le 31 janvier 1952 à 15h, et ce, à cause des atermoiements de la Résidence Générale et du refus des autorités militaires de lui donner ce sauf conduit.

 

Il note que, Ben Dhrif lui-même reconnaît qu’il était constamment accompagné du colonel Dourafil, qui le suivait partout et qui lui servait en fait, de laisser passer, et que, cela signifiait clairement que l’autorité gouvernementale, personnifiée  par le Premier  Ministre, ne jouissait   même pas des attributions de mandater une délégation quelconque pour enquêter,  en dehors de l’accord  préalable des autorités françaises ; sans oublier que toutes les décisions  prises  par les  autorités  militaires  du cap bon, avant, pendant et après les événements, ont été prises unilatéralement et sans aucun contact  préalable  avec les caïdats, sachant qu’il s’agissait clairement de procéder à un ratissage général et systématique  de la région, du nord au sud et du sud au nord(…) de toute la zone comprise entre la route principale (GP1) et le cap bon… et que,  dans ces conditions,  aucun  caïd ne pouvait être à même d’avoir une quelconque influence sur le cours de ces  événements, que l’autorité militaire avait  programmés et décidés,  et ce, aussi  haut ,  eût  été ce caïd,  capable  de hausser le ton…. ?!

 

Et, malgré tout  cela, Hmeïda Haouet, caïd par intérim, vivant de près ces événements en l’absence  de son supérieur hiérarchique, se révèle totalement conscient du rôle qu’il  lui  incombe de jouer, dans ces conditions  particulièrement difficiles :

 

(….) Il ne cesse de clamer,  en rappelant  (devant les contrôleurs civils et autres interlocuteurs puissants), qu’il était « le représentant de l’autorité supérieure », ou « qu’il représentait le gouvernement tunisien » ;  et   qu’il était « responsable de la sauvegarde des biens et des personnes, n’hésitant pas à déclarer carrément  qu’il n’était pas d’accord sur les opérations de recherche … Le Kéhia Hmeïda Haouet, caïd par intérim, apparaît alors, comme ayant parfaitement assimilé le cadre de l’autorité tunisienne tel que défini par le 2ème cabinet Chénik depuis 1950, cadre général dans lequel s’inscrivent les relations tuniso-françaises, ainsi que leur base nouvelle de complémentarité harmonieuse, dans l’attente d’un rééquilibrage des forces, vers une situation meilleure qui sera à même de faciliter, par étapes, l’accès à l’indépendance ; sachant que l’opinion politique ayant largement cours alors,  agréait totalement cette démarche et que,  Salah Ben Youssef, le secrétaire du nouveau parti  était l’un des animateurs les plus importants  du nouveau  ministère Chenik…[5]

 

Le Kéhia Haouet avait donc eu cette intelligence politique de souligner, à l’intention de l’autorité locale française, lui  qui était le représentant local de l’autorité centrale tunisienne, que les événements  en  cours  au cap bon et,  plus particulièrement « les scandales » survenus à Tazarka et à Maamoura en 1951, ne servaient en rien, l’amitié franco-tunisienne….Cette attitude et ces déclarations du Kéhia n’étaient-elles  pas en harmonie complète avec les déclarations officielles du cabinet Chénik et de ses ministres  dont elles n’étaient que l’écho ?  Et ne prolongeaient elles pas, en les répétant, les déclarations des directions politiques  qui espéraient accéder à l’indépendance par la solution négociée, ou bien alors doit-on  leur  tenir  grief  pour cela ??        

 

Le Kéhia Haouet nous apparaît ainsi, à travers ses prises de positions notoires, comme ayant été un responsable administratif quelque peu « indocile»,  dans le sens positif du terme, se plaçant  d’emblée en dehors de l’emprise du contrôleur civil, détenteur de l’autorité française, et de ses commandements.

 

La pratique habituelle  voulait que les Caïds, les Kéhias et autres collaborateurs de l’administration beylicale, régionale  et locale, soient attentifs à la volonté de l’autorité locale française, qu’ils prennent carrément leurs instructions auprès d’elle et  qu’ils les exécutent sur l’heure…

 

A l’opposé de ce profil traditionnel, celui du Kéhia Haouet nous apparaît comme étant plutôt exceptionnel : De par son refus de principe du ratissage, le voila qui remet  en cause l’existence même d’armes auprès des populations administrées, sachant que c’était là le prétexte invoqué par le colonialisme pour légitimer le ratissage et les recherches, mettant en exergue que, si armes  il  y  avait eu, elles avaient déjà été ramassées par les employés de l’administration tunisienne,  à l’instar de ce  qu’avait  fait Si Mahmoud Tarzi Ibrahim , le Kéhia de Menzel Témime, affirmant l’existence d’un dossier qui confirmait ces faits au sein même du contrôle civil.

 

  Qui plus est, Hmeïda Haouet, ce caïd par intérim, désirant faire l’économie des retombées négatives du ratissage, alla jusqu’à suggérer à la partie adverse, (notamment au contrôleur  civil), que les hommes politiques recherchés soient amenés au contrôle civil (au lieu qu’on aille saccager leurs domiciles) ; suggestion appuyée sur l’heure par Mohamed Saad le président de la cellule politique de Nabeul ; le Kéhia allant  jusqu’à s’insurger contre l’absence de concertation avec l’autorité tunisienne, de la part  même du contrôleur  civil ;  il s’efforçait ainsi de redimensionner l’autorité locale française,  et de lui donner la même dimension naturelle, (voire bienveillante) que s’efforçait de donner le ministère Chénik, aux autorités coloniales centrales, une dimension découlant  du Protectorat (et non d’une annexion)[6], institué sur la base  d’un traité  international  et ayant des assises juridiques claires et précises…

 

C’est ainsi que nous le verrons le lendemain, alors que ses suggestions n’avaient pas été retenues, aller protester énergiquement auprès du contrôleur civil de Nabeul, avant de revenir à son bureau, téléphoner également au contrôleur civil de Grombalia, et lui demander par la même occasion, d’intervenir rapidement pour que la gendarmerie relâche l’un des collaborateurs du caïdat qu’elle avait arrêté indûment  (le cheikh Mrad Ferjani) ; en outre, il se fit un devoir  d’alerter rapidement sa hiérarchie de la capitale, par téléphone et télégramme, leur rapportant le détail des événements en cours, et ce, bien que les autorités françaises locales aient insisté pour qu’il s’abstienne de le faire.

   

La réaction de la partie française ne tarda pas, et  pour  tenter  de le  terroriser et  l’amener à une plus grande docilité,  il fera  d’abord,  l’objet d’un siège en règle autour du caïdat par l’armée et la gendarmerie. Puis, après  ses protestations véhémentes, il continuera de faire l’objet d’une surveillance rapprochée, à peine discrète,  durant tous ses déplacements à travers la ville  et même autour de son domicile…

 

Ses relations avec les contrôleurs civils du cap bon  s’envenimèrent  jusqu’au  point  de rupture de tout contact et jusqu’à  l’arrêt  des  visites habituelles  nécessaires,  d’une part,  comme de l’autre…  Etait-ce le point de non  retour ?

 

Tout semblait le confirmer, surtout que le ministère Chénik avait décidé de faire la plus grande publicité  autour des ratissages effectués au cap bon et ailleurs et de révéler au grand jour, tant au plan national qu’international, les abus qui en avaient découlés, mandatant à Paris pour cela, deux ministres, et déposant plainte auprès de l’ONU. 

 

Par ailleurs deux autres ministres (Mahmoud Matri et Mohamed Ben Salem)  furent chargés de se rendre sur place au cap bon et de  procéder à une enquête sur les troubles survenus et leurs retombées

 

Le 18 janvier 1952, la rupture était largement consommée entre les parties tunisiennes et françaises, et  ce, tant au niveau national que régional.

 

Dans ce contexte,  le comportement du Kéhia vis-à-vis des autorités françaises, était-il simplement en continuité avec des instructions qui lui seraient parvenues de la capitale ? Le Kéhia était-il simplement l’exécuteur d’un plan dicté directement par le Premier Ministère et rien que cela ? Et  cette  ville de Nabeul, n’était-elle pas à un jet de pierre de la capitale ? Est-ce que les prises de positions du Kéhia   étaient   dictées   à travers des instructions qui lui parvenaient sur l’heure, de Tunis ?

 

 L’auteur de l’article, le professeur El Ksantini, s’efforce de répondre à l’ensemble de ces questionnements dans le paragraphe suivant qu’il intitule …

 

De la démarche du Kéhia :

 

Disons d’emblée et en toute honnêteté, que la démarche de Hmeïda Haouet,  caïd par intérim, ne découlait  pas obligatoirement des positions prises par sa hiérarchie centrale, en effet divers indices que nous mettrons en exergue, viennent contredire ce qui pouvait apparaître comme harmonie et coordination entre le centre et  la périphérie…nous allons nous efforcer de le confirmer en adoptant  trois angles de perception  différents… 

 

1-Dans  une première approche, il est nécessaire que nous ne perdions pas de vue la richesse et la diversité  du militantisme social et politique accumulé en ces années 50  et peut-être même avant, dans tout le pays  et  au cap bon en particulier, militantisme qui a donné une forme nouvelle aux rapports existant entre les responsables et la population, puisque la relation entre l’administration régionale et ses administrés est devenue  plus conviviale ; le responsable administratif, est  devenu plus proche des citoyens,  un  peu comme s’il les représentait, bien qu’il fut nommé par l’administration centrale.

 

Et il n’est pas du tout  étrange,  dans ces conditions, d’observer  la grande fierté  de ce caïd par intérim d’être proche de ses concitoyens[7] face à leurs difficultés et ses efforts  à les défendre contre les abus des soldats et des autorités politiques françaises durant ces événements ;  juste avant le déclenchement des hostilités et tout le long de  ces  dernières, il ira jusqu’à conclure une espèce de pacte avec le caïd titulaire, en vue de « mettre la main dans la main pour conseiller et défendre les populations locales, sans  se préoccuper  de ce qui pourrait leur en coûter…Et  il n’est alors que  normal de le voir intervenir à plusieurs reprises auprès des manifestants de Hammamet et autres villages pour attirer leur attention sur les pièges et les guet-apens qui leur sont posés, jouant là le rôle de conciliateur, promettant ( et tenant ses promesses), de transmettre leurs revendications  au gouvernement par la voie officielle.

 

Nous observons  d’autres fois ce Kéhia  se mêler à la foule des manifestants, pour les protéger par sa présence,  et  ne pas hésiter à se mettre au  premier rang des manifestations, à l’instar  de  ce 23 janvier 1952, où, en compagnie des membres de la cellule politique, il  prit  la tête de la foule massée pour l’enterrement des victimes de la répression  sanglante de Nabeul  et mit  en demeure l’officier français de retirer la troupe et de  laisser passer la procession pour éviter de nouvelles confrontations…

 

Le Kéhia Haouet, se révèle par ailleurs solidaire avec  ses concitoyens, en dénonçant l’illégalité de leur rançonnement collectif consécutif au sabotage  d’une portion du chemin de fer et de quelques poteaux télégraphiques, arguant en cela du fait que  les associations dites « de police », (que l’on voulait rançonner)[8] avaient été supprimées depuis 1951 et qu’il n’y avait pas de moyen  légal  de recourir à des textes caducs et forclos. (….)

 

Nous retrouvons ce Kéhia s’inquiéter du sort des villageois  auprès de qui il se rend souvent, s’indignant  des saccages des maisons et de lieux saints à l’instar du marabout Ben Aïssa à Maamoura…s’inquiétant du sort réservé aux femmes pendant ces opérations de ratissage et les abus commis, protestant contre le fait que les notables des villages,  les gens mûrs ou des personnes neutres et de bonne foi,  n’aient pas été autorisés à constater de visu l’existence éventuelle d’armes recherchées ….

 

Tous ces comportements dénotent que cette génération de responsables administratifs  de l’après (2ème) guerre, étaient réellement plus ‘politisés’ que leurs précédents, plus conscients des enjeux, plus motivés pour défendre la cause de leur pays, du fait que le gouvernement lui-même, le gouvernement  Chénik, était totalement  et directement concerné et que sa survie même était conditionnée par sa réussite de son projet ; le Kéhia Haouet avait ainsi toutes les raisons objectives de ne pas se comporter en simple administrateur et de s’engager sur le terrain politique, agissant en vue de rapprocher les perspectives de dialogue et de l’indépendance  qui  pourrait  en résulter, ce qui ne manquerait pas d’ouvrir à cette catégorie de responsables « makhzéniens » de nouvelles perspectives les habilitant à jouer un rôle de leaders, lorsque les Français auraient à quitter l’administration …

 

2-En examinant les faits selon un deuxième angle d’approche, nous pouvons considérer que certains, agissant par excès de précipitation, accusaient globalement ces administrateurs ‘d’opportunisme’ pérennisant   ainsi  la situation traditionnelle et révolue pendant laquelle les makhzéniens étaient les pires ennemis des hommes politiques, les espionnant et les faisant surveiller partout pour saboter l’action du destour et des destouriens.

 

En effet, la situation avait foncièrement changé après les événements de la deuxième guerre, et plus particulièrement après la destitution de Moncef  Bey et sa déportation et plus précisément  après  la constitution du gouvernement Chénik au sein duquel, le Parti Destourien  était partie prenante ; et dans cette deuxième approche, il est important d’observer Hmeïda Haouet, outre son rapprochement des ses administrés dont il épouse la cause, et en plus de sa défense systématique des hommes politiques, ce Kéhia  ne va pas hésiter à se mêler à ces derniers et à s’engager avec eux dans le même champ de bataille pour défendre, ensemble et en même temps,  les personnes et la patrie :

 

Et voici le Kéhia défendant Amor Nadhour, le secrétaire général  de la cellule politique de Hammamet  contre l’agression gratuite du contrôleur civil à l’intérieur du poste de police local  ; ou le voila recherchant  le moindre mal, pour les patriotes en garde  à vue par la police, en insistant avec véhémence pour qu’ils soient traduits devant la justice ou devant ‘ le magistrat  conciliateur[9]’  pour leur éviter les pires sévices que leur infligeaient les policiers…examinons de même ces situations de rapprochement des positions  entre administrateurs et politiques qui font que le bureau du Kéhia devient  de fait un  centre de coordination et de concertation entre les patriotes et les responsables de l’administration locale, en vue  de suivre l’évolution de la situation et de prendre les dispositions susceptibles de contrer les exactions et les agressions des autorités coloniales ; et constatons que la profonde  similitude de points de vue  des deux camps nationalistes, politiciens et administrateurs, aboutit à ce que leurs positions deviennent identiques, notamment au cours des réunions décisives où l’on voit les politiciens, adopter totalement les propositions  du Kéhia, sans même avoir participé à leur mise au net.

 

Et l’étonnement de se dissiper totalement lorsqu’on découvre que le Kéhia de Nabeul Hmeïda Haouet, cet administrateur, n’était autre que ce destourien  convaincu, affilié au néo destour,  qui a choisi précisément ce 18 janvier 1952, coïncidant avec  l’arrestation des  leaders du  Destour,  pour  mettre  à jour  ses cotisations  annuelles   et   aller  les verser au trésorier de la cellule politique de Nabeul, le cheikh Amor ben Younes El Mezghéni El Sfaxi  et devenir ainsi, (lui, cet administrateur),  le premier à s’affiler, en ce début d’année, auprès d’un parti mis  à l’index par les autorités coloniales qui arrêtaient  les membres de son leadership à tour de bras…

 

3-Quant à la troisième approche, elle nous permet d’appréhender et de mieux comprendre cette critique systématique que fait l’administration locale, parfois à mots couverts et d’autres fois plus directement  aux destinataires auxquels Hmeïda Haouet, adresse ses rapports (l’administration centrale et à sa tête, le ministre d’Etat Mahmoud Matri et son directeur  de cabinet Ali Ben Abdallah).

 

Le lecteur de ces rapports devient à même de comprendre et de mieux saisir son inquiétude face à cette recrudescence de troubles survenant en ces moments mêmes  où l’appui de l’administration centrale qui, aurait du être immédiat et total,  faisait  le plus défaut !  Le caïd par intérim était à l’affût des informations secrètes qu’il transmettait en urgence, après leur vérification de près, utilisant pour cela abondamment le téléphone, les télégrammes et les missives, à l’attention de ses supérieurs de Tunis, encourant en cela les rétorsions du pouvoir colonial local et ses blâmes ; et  il  était évident,  qu’il devait  alors prendre ces risques, en ces moments difficiles qui lui paraissaient  d’autant plus délicats et critiques, en l’absence d’un titulaire du poste, trop souvent ‘en congé de maladie’.

 

Celui-ci avait quitté Nabeul cette fois-ci, le jour du commencement du ratissage, le 28 janvier, pour n’y revenir  que 15  jours plus tard ; (…) Le ministère et le ministre étaient-ils alors eux-mêmes sous l’emprise du désarroi,  incapables de savoir quoi faire, donc de préconiser  les dispositions nécessaires ? Cette administration centrale avait-elle été  à ce point, prise au dépourvu ?

 

En tout état de cause, le lecteur ressent le désarroi profond de  l’administrateur  régional, réclamant des instructions qui, le plus souvent ne venaient pas, demandant des précisions sur des points de droit qu’on était incapable (ou non désireux) de lui fournir, attendant des informations qui ne lui parvenaient  pas. Irrité, mais non découragé, il prit son courage à deux mains et réclama avec véhémence d’avoir le ministre Mahmoud Matri  en personne au bout du fil ! On accéda à sa demande une seule fois, le 31 décembre après la fin du ratissage ; bien qu’il sache  qu’il était trop tard, il réclama du secours au ministre et lui décrivit la situation catastrophique ; le ministre alerté, dépêcha le lendemain même, Ismaël Ben Dhrif,  membre du cabinet du Premier ministre, chargé de la fonction publique qui prit connaissance sur les lieux  de l’état des villes et villages dévastés durant un jour et demi et quitta précipitamment le cap bon pour rentrer à Tunis rédiger son rapport connu ‘ autour de la situation dans la région du cap bon…’

 

 

De la patrie et du patriotisme

 

Il ne fait pas de doute que les événements survenus dans le pays depuis la constitution  du 2ème gouvernement  Chénik et la participation du représentant du néo destour  à ce gouvernement, ont insufflé dans les esprits, enthousiasme et détermination, mais l’engagement individuel avait également un rôle déterminant dans l’explicitation des visées que chacun donne à ses propres  actions,  selon l’environnement dans lequel  il   devait  agir, et nous remarquons l’utilisation ici (dans le texte analysé) d’une multitude de  termes relatifs  à  la patrie, au patriotisme, aux  patriotes et autres concepts connexes s’y rattachant. 

 

Cela nous invite fortement  à  examiner les spécificités même du ‘patriotisme’, sachant  que l’on collait alors l’étiquette de collabos du colonialisme, aux cadres administratifs tunisiens, parfois à tort et d’autres fois  par confusion  et incompréhension de leur rôle ; puisque le seul « crime »  qu’ils sont supposés avoir commis se résumait  à  avoir intégré la fonction publique, à tel point que l’administration makhzénienne, était  devenue, dans l’esprit d’aucuns, équivalent de complicité avec le colonialisme et émulation à servir ses intérêts…

 

Mais  les  adeptes de cette vue courte et  mécaniciste, n’ont pas été suffisamment attentifs à l’existence, parmi cette administration makhzénienne, de patriotes, qui étaient  des enfants de cette patrie, ressentant  ses souffrances et  vivant  de  ses mêmes espoirs ; et dans ce contexte, nous avons noté dans les comportements du Kéhia de Nabeul, Hmeïda Haouet, durant ces jours difficiles de janvier-février 1952, des indices  qui annihilent  totalement ces allégations (de complicité) :

 

Outre son engagement à servir les populations durant ces jours de misère et de troubles  et en  plus de son affiliation  politique au sein du néo destour,  tout en s’efforçant de défendre sa région, nous le voyons affirmer de toutes ses forces sa volonté  de défendre, en dehors de toutes autres considérations,  son  pays et sa patrie…Certains pourraient  considérer que son affiliation  à  un parti  politique quel  qu’il soit,  était conjoncturelle, qu’elle s’inscrivait dans le contexte politique et tactique ayant alors cours au sein du gouvernement Chenik qui s’efforçait  de se dégager du cauchemar colonial ;  mais,  concernant la question du patriotisme toutes  considérations conjoncturelles sont à écarter :

 

Parmi d’autres éléments  qui interpellent  alors notre attention, notons l’attitude du Kéhia Haouet,  défendant le drapeau national et son porteur, en apostrophant le  contrôleur civil, qui s’attaquait à un jeune portant le drapeau tunisien à Hammamet,  en  lui opposant « qu’appréhender les Tunisiens dans les rues, ne relevait pas des compétences d’un contrôleur  civil », ce qui  permit  au jeune de s’échapper…

 

Dans le même ordre d’idées, nous prenons connaissance des conceptions  de cet administrateur, concernant  cette équation  inédite,  alors, qui considère que le gouvernement  et  ses représentants régionaux  sont les défenseurs de la patrie, de ses symboles et de ses populations ; et lorsque nous l’entendons échanger les idées avec le caïd Lajimi concernant leur engagement solennel à défendre les intérêts de la patrie en premier, et ceux du  gouvernement en second,  il  ne  nous reste plus alors, qu’à reconnaître qu’une mutation profonde est  intervenue dans l’esprit  de ces nouveaux  makhzéniens, après leur expérience  vécue  de ces années 50 ; et en tout état de cause, nous ne saurions prétendre être plus patriotes que  d’autres, ni nous permettre de coller l’étiquette de  patriotes aux  uns et la retirer à d’autres !! Et  précisément  en cette période.

 

Mais,  même en dehors de tout cela, nous avons dans les états de services du Kéhia Haouet et  dans  son histoire personnelle, ce qui confirme l’existence de ces élans patriotiques ; déjà durant  ses années de Sadikien  n’a-t-il  pas été interdit de cours, par Gabriel Mérat, le directeur du Collège Sadiki, pour avoir incité ses camarades à faire la grève et à manifester contre l’organisation du  ‘Congrès Eucharistique’.

 

N’a-t-il   pas  de même  été, de nouveau, ‘privé de sortie’ durant de nombreuses semaines, et  ce, pour avoir distribué une  revue politique au local des anciens de Sadiki ? (il était alors  interne à Sadiki et l’empêcher de sortir, équivalait  à  le priver de liberté de mouvements) ; n’est-il pas notoire qu’à la suite de  son recrutement dans la fonction  publique, il n’avait  cessé  d’appuyer  d’une manière  ou  d’une autre, l’action politique des patriotes ; n’avait-il pas mis un point d’honneur à fournir aux patriotes de Tozeur les informations susceptibles d’empêcher leurs arrestations et n’avait-il pas rédigé, de sa propres plume, les revendications des populations locales,  à Tozeur, au Kef et  dans d’autres villes où il avait  été affecté.

 

Bien entendu, la nature de ses  fonctions officielles, voulait  que tous ces comportements restent couverts et secrets ;  mais  l’action politique affichée ne peut  être le seul indice patriotique à retenir au bénéfice de l’un ou de l’autre (de ces responsables administratifs qui pourraient  s’en réclamer) ; mais (en ce qui concerne ce Kéhia), cela  nous  permet de comprendre plus facilement ses prises de positions durant ces années 50,  prises de positions et  attitudes  qui n’étaient  guère différentes de celles de  ses condisciples Sadikiens qui s’étaient abreuvés sur les bancs du collège, de cet  esprit patriotique ; et  qui ensuite, avaient  usé de différentes manières, et chacun à sa façon, dans  le cadre de ses attributions propres, pour servir leur pays, ambitionnant, légitimement, que lors  de  jours meilleurs, ils auraient dans cette administration  un rôle de leadership, et ce,  au moment   où  cette perspective semblait  se rapprocher…

 

Et alors que le Kéhia Haouet  s’était  justement stabilisé en sa ville de Nabeul, bastion du néo destour  et de ses activités intenses, cette région connue pour ne produire que très rarement des traîtres à la ‘question politique’  et reconnue, au contraire  comme  une région  où  il  était de tradition  que les notables s’allient  à l’ensemble des populations pour soutenir la résistance, rejoints  par tous, et  peut- être encadrés  en cela,   par « les émigrants » des autres régions,  y  compris les commerçants sfaxiens et autres.

Signé : El Karraï El Ksantini

                       

Maître de conférences, à la faculté des lettres de la Manouba

 

Bien entendu, en confrontant les éléments de cette analyse avec mes souvenirs personnels quant aux comportements patriotiques indéniables de mon défunt père, je ne peux que ressentir davantage de frustration quand on sait que certains Caïds et Khlifas, n’ayant eu à leur actif que le fait d’être connus personnellement par Habib Bourguiba ont été honorés pour beaucoup moins que ce dont s’est illustré Hmeïda Haouet durant sa carrière d’administrateur et de patriote.

 

Alors que ce même Bourguiba, despote arrogant et injuste, s’est arrogé le droit de rejeter toutes les plaidoiries des destouriens de Nabeul, y compris celles véhémentes de feu Mohamed SAAD président de la cellule destourienne ou celle de Mahmoud MESSÂDI (qui a pris sur lui de rédiger un rapport en ce sens) qui s’offusquaient de la mise à la retraite d’office du Kéhia patriote, alors qu’ils plaidaient au contraire pour sa glorification et sa promotion !

 

Mais nous savons tous à quel point ce bonhomme se croyait au-dessus de tout soupçon d’erreur de jugement et nous savons aujourd’hui, mieux qu’hier, combien de fois il s’est fourré le doigt dans l’œil ; et combien de crimes il a commandités et couverts tout le long de son règne, pour le moins chaotique…

 

[1]Revue d’Histoire Maghrébine, 31ème année ; numéro 114 ; janvier 2004 ; Publications Témimi pour la recherche scientifique…Zaghouan ;  pages 123 à146.

 

[2] Le Professeur  El Ksantini voudra bien excuser  la liberté que j’ai prise de traduire moi-même son texte sans son autorisation, s’agissant de l’histoire professionnelle de mon propre père…

 

[3] Le présent ouvrage étant destiné, notamment aux descendants de mon père Si Hmeïda, il me paraît nécessaire  de reproduire ici les éléments  pouvant  mettre en exergue ses positions constantes et toujours patriotiques du début à la fin de sa vie sociale et politique, n’en déplaise à Bourguiba et à ses certitudes absolues de détenir,  seul contre tous, La Vérité ( !),  qui l’a récompensé en le mettant au chômage à 45 ans…

 

[4] Ce qui est entre parenthèse est une traduction globale de ce qui pourrait se traduire au mot à mot : « quel  sentier suivre ou sur quelle avenue déambuler. »

 

[5] Ce qui avait dû éminemment déplaire alors à  Bourguiba qui se sentait évincé et qui, se réservera le droit  de répliquer à cette offense infligée  à la grandeur de son génie…

 

[6] C’est moi qui souligne, dans le texte du professeur, rien n’est souligné ; en outre, la parenthèse et son contenu sont ajoutés par moi aussi.

 

[7] D’autant plus qu’il s’agissait de gens de la même ville et même région que mon père, comme je l’ai déjà mentionné plus haut.

 

[8] Parenthèse et contenus ajoutés par mes soins, pour une meilleure compréhension.

 

[9] Juge de droit tunisien ‘Kadhi issolh’

 

 

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