Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 15:17

Bakha El Kamel, père de la belle Mongia ma mère…

 

Depuis le début des années 1920, papa Bakha Kamel, en bon nabeulien, avait pris l’habitude de passer tous ses congés annuels à Nabeul où ses parents lui avaient légué une maison arabe au cœur de la ville, à quelques centaines de mètres de la maison de mon grand-père Mohamed Haouet…Il passait ainsi régulièrement le mois d’août à Nabeul, emmenait, tous les jours, sa femme et ses enfants à la plage, avant le lever du soleil et les ramenait à la maison, bien avant la chaleur du jour et la cohue des baigneurs ; étant lui-même nageur, et pratiquant alors la nage à l’indienne (couché sur le coté et progressant de profil, un bras en dessous et l’autre au-dessus de l’eau), il essayait d’apprendre à ses enfants à nager.

 

Bien entendu, lorsque, vers la fin des années 20, mon père eut intégré leur famille en tant que pensionnaire, il se joignit à eux durant ces baignades matinales et profita des cours de natation de son futur beau-père.

 

C’est surtout Mama Mongia qui nous rapporta ces faits pendant ma prime enfance et je me souviens, avec une tendresse mêlée de nostalgie, de certains après midis où je me retrouvais avec elle, dans notre nouvelle villa de Nabeul au début des années 50 ; elle avait commencé à grossir et ses jambes, fines et élégantes, la faisaient un peu souffrir, ne pouvant supporter cette surcharge pondérale…

 

Elle était cependant encore alerte et grimpait prestement jusqu’à la soupente située sur la salle de bains à travers une fenêtre, avant de m’inviter à la rejoindre pour qu’on puisse pleurer ensemble son père et sa propre enfance ; elle commençait à égrener ses souvenirs d’une voix presque normale, mais lorsqu’elle abordait ceux se rattachant à papa Bakha, sa voix s’étranglait d’émotion, et c’est en pleurant doucement, qu’elle me décrivait la scène de demande de mariage que son père reçut, alors qu’il était gravement malade et qu’il se savait condamné.

 

Mais, parfois elle arborait un sourire nostalgique, comme lorsqu’elle me décrivait avec force détails, la scène de la cabine du bain maure, où son papa la tenait tendrement sur ses genoux, à l’âge de quatre ans,  en lui lavant les cheveux, pendant  que, du vasistas en lucarne dans la voûte, le soleil dardait quelques-uns  de ses rayons qui venaient lui chauffer ses tout petits orteils, blancs comme neige…

 

Elle me disait alors, il suffit que je ferme les yeux pour revoir tous les détails de cette scène et même entendre le clapotis de l’eau que faisait couler papa sur mes cheveux…

 

D’autres fois, c’est en pouffant de son rire espiègle, qu’elle me décrivait certaines péripéties de son mariage et notamment la cérémonie dite outtya, réunion festive, de toutes les jeunes filles en âge de se marier et de toutes les nouvelles mariées.

 

Elles se rassemblaient en grand nombre et  passaient des heures à danser et à chanter entre elles, les premières pour dire au revoir à celle qui était encore jeune fille, mais qui allait quitter leur consœurie[1]et les secondes, pour souhaiter la bienvenue à celle qui sera bientôt, femme, à leur propre image.

 

Elle me décrivait d’un air à la fois caustique et malicieux leurs tenues villageoises, lourdes de kilos de paillettes d’or ou d’argent, leurs joues et leurs lèvres gauchement fardées de maquillages criards, ainsi que les regards, envieux jusqu’à la hargne, qu’elles lui lançaient, lorsqu’elle s’était mise au piano pour jouer et chanter de sa belle voix,  les airs, alors en vogue, tant en français qu’en tunisois…

 

Quelques années après la disparition de mon propre père, Mama Mongia continua à évoquer le souvenir de papa Bakha et sa bonté, mais plus souvent, elle nous entretenait tristement du grand bonheur qu’elle connut avec Si Hmeïda son mari (qu’elle a toujours appelé ainsi, même après son décès).

 

Tout en nous montrant les photos, de plus en plus nombreuses avec la naissance de Bédye et de la mienne, elle nous disait combien ils avaient, tous deux, été aimés et choyés par leurs voisins et appréciés par les nombreux fonctionnaires, tunisiens et français, qu’ils avaient côtoyés, tant à Tozeur, qu’au Kef, Téboursouk et Tunis,  où ils passèrent de nombreuses années, soulignant que les choses commencèrent à aller moins bien, surtout avec les fonctionnaires français, de Nabeul…

 

De quelques étapes heureuses et d’autres qui le furent moins…

 

Papa et maman se marièrent à Nabeul durant l’été 1935, il avait alors 25 ans et elle seulement 17, ce qui était alors l’âge moyen de mariage pour une jeune fille.[2] Papa avait demandé sa main à la fin de l’année 1933, alors qu’il était déjà affecté au secrétariat du gouvernement à la Kasbah, en qualité d’interprète (depuis le 18 octobre 1931).[3]

 

Papa Bakha ayant décédé en cette même fin d’année, ils laissèrent passer un nombre de mois suffisant pour le deuil, avant de programmer et officialiser leur mariage, le faisant correspondre globalement à la titularisation de mon père et à son affectation en qualité d’interprète des contrôles civils, carrière à l’intérieur du pays qu’il entama à Tozeur (1934/38).

 

Lorsque 29 ans après le mariage de mon père, je dus moi-même me marier en 1964, dans les conditions décrites dans la première partie de cette saga, papa qui avait été déçu de ces conditions, me recommanda de dire, au cas où l’un ou l’autre des membres de sa famille me demandait les raisons de ce mariage précipité et sans festivités, que c’était parce que je ne pouvais supporter plus longtemps ma solitude au Kef[4]

 

Cela traduisait son amertume, de me voir décevoir ses attentes d’un mariage autrement mieux programmé et réalisé ; mais cela révélait, aussi je crois, sa motivation d’avoir situé son propre mariage à une période de sa vie où il voulait s’éviter une solitude plus longue, lui, qui, tout comme moi plus tard, (esseulé au Kef, loin de ma famille), venait de passer, solitaire et éloigné, quelques mois à Tozeur, au tout début de sa carrière…

 

Cela pourrait expliquer surtout, je crois, sa grande compréhension vis-à-vis de mes errements et de mon manque de maturité,[5] agissements qu’il avait perçus alors, peut-être à raison, comme les signes d’un manque d’amour et d’affection…

 

Vous vous souvenez, peut-être, que Kmar était entrée dans la vie de maman, au courant de l’année 1935, alors que papa qui n’était encore que son fiancé, avait tenu à lui montrer la bourgade où ils allaient vivre et la belle maison qu’il avait louée pour abriter leur amour...

 

Vous vous souvenez, peut-être aussi, que c’était au cours d’une petite promenade que la fiancée du Moutarjem, dûment escortée par un spahi, était tombée sur cette petite fille noire, au visage si beau et aux yeux si tristes, qui la regardait avec tellement d’amour et de détresse, qu’elle ne put imaginer un instant, qu’elle soit capable de tourner la tête et de continuer son chemin…

 

Elle demanda au spahi, avec déjà une grande autorité, de s’enquérir des parents de la petite et de les inviter à la maison où elle amena Kmar, pour la laver des pieds à la tête et l’habiller de beaux habits neufs, en lui mettant, presque de force, des chaussures, à ses petits pieds abîmés d’avoir marché, depuis trop longtemps, toujours tout nus …

 

Lorsque, un peu plus tard dans la journée, les parents de Kmar, invités à la table du Moutarjem pour l’occasion et ne reconnaissant presque plus leur fille, transformée en petite princesse aux yeux pleins de malice, ils ne purent qu’agréer la demande de maman et lui déclarer tout heureux, Lella, à partir d’aujourd’hui, Kmar sera davantage ta fille et celle de sidi el Moutarjem que la nôtre…

 

Et effectivement, Kmar sera, pendant 16 ans[6], la fidèle compagne du couple et la bonne nounou de ses enfants ; elle les accompagnera, tout le long d’une bonne partie de leur périple…en fait, pendant la meilleure partie de ce périple.

 

C’est en 1952, que Kmar nous fut ravie par Othmane, le mari qui l’épousa et l’amena à Tunis, sans avoir su la rendre heureuse et qui n’accéda même pas à son vœu de nous appeler à son chevet, lors de sa dernière maladie, elle qui voulait tant nous revoir une dernière fois avant de mourir…

 

Et c’est trois ans plus tard, en 1955[7], que Bourguiba viendra semer le chaos et l’amertume dans notre famille, avec son incontestable injustice et son sens erroné du patriotisme, conjugués à ses fausses certitudes d’avoir, seul contre tous, toujours raison …

 

Kmar suivra partout mes parents, qui comme toutes les familles de fonctionnaires débutants, furent amenés à changer de lieu de résidence au gré des décisions administratives.

 

Elle poussera des youyous de joie, toujours de concert avec Mama Douja, ma grand-mère, à Tunis, le 14 janvier 1937, à la naissance de Bédye Ezzamène, le gros beau premier bébé du couple, puis le 5 juillet 1940, au Kef à ma naissance et un même 5 juillet, trois ans plus tard, à celle, toujours au Kef, de ma sœur Lilia Faouzia, naissance de la seule et unique fille que le couple souhaitait ardemment et qui fut fêtée comme il se devait, surtout que cette naissance préluda à la première promotion de papa, attendue pour cette même année :

 

Trois mois après la venue au monde e Lilia, papa devenait en effet, le 1er octobre 1943, Khlifa stagiaire à Téboursouk.

 

Avec la naissance de Lilia, Kmar avait dorénavant trois enfants à chouchouter et cela commençait à faire beaucoup, aussi, lors de notre passage à Téboursouk, la famille s’enrichit d’un autre membre en la personne de Algia, la fille rebelle, aux cheveux crépus en boucles courtes et aux yeux ronds et toujours aux aguets, qui viendra seconder Kmar, tout en la jalousant et qui trouvera le moyen de se venger d’elle, en martyrisant, parfois Lilia, lui infligeant moult pincements vicieux en des endroits cachés, méchanceté de cette Algia, enfant mal aimée, qui sera mise à nu et corrigée après la naissance de Mohamed Féthi (février 1946 à Tunis), ce bébé tellement pincé et mordu par Algia qu’il se mettait à hurler à la seule vue de sa tignasse crêpelée.

 

C’est Lilia qui dénonça finalement Algia, celle-ci continuait à lui faire subir épisodiquement ces sévices, et tant qu’il ne s’était agi que d’elle, elle s’était tue, mais voyant son petit frère devenir le souffre-douleur d’Algia, elle en parla à Kmar ;  celle-ci guetta la tortionnaire à travers le trou de la serrure et la prit en flagrant délit, alors qu’elle martyrisait le tout jeune Féthi. …

 

Kmar se fit un devoir et une joie de punir Algia ; un jour où elle s’était retrouvée seule avec elle, étant plus âgée et plus forte, elle lui ligota les chevilles et les poignets et faisant rougir à blanc le plat d’un couteau de table, elle lui en infligea une marque indélébile et douloureuse ; et ce n’est que, quelques jours plus tard, que Lella Mongia fût informée et de la faute et de la punition .

 

Maman savait que cette pratique de marquage au fer rouge était alors courante, même pour les enfants que certaines mères avaient désespéré de corriger autrement, mais elle fut surprise de voir à quel point le remède, quoiqu’aussi sadique que la faute, était efficace et radical.

 

 Algia, qui nous suivit durant encore de nombreuses années, ne s’aventura plus jamais, à pincer ou à mordre les enfants laissés à sa garde…mais elle fugua à Nabeul, avec un inconnu, à l’âge de 20 ans .

 

Papa informa le frère d'Algia, le seul parent qu’elle avait à Téboursouk, mais celui-ci n’en fut pas autrement ému ...

 

Algia, après avoir disparu pendant plus d’une année, vint rôder un jour de l’été 49, devant l’une des maisons de la plage que nous avions louée, et où elle avait passé auparavant des vacances, avec nous ; mais, lorsque l’ayant reconnue malgré les haillons qu’elle portait, je lui fis gentiment signe d’approcher, elle me sourit tristement, en faisant non de la tête et elle partit presqu'en courant, … nous ne la revîmes plus jamais.

 

Kmar poussa chez nous ses derniers youyous de joie, à la naissance de Mohamed Kamelleddine, le 18 février 1952 au quartier Bab Salah à Nabeul, et elle nous quitta, pour se marier, quelques mois plus tard .

 

Ainsi Kamel, le benjamin de notre famille, ne connut presque pas la douceur de ses bras et ne profita pas de l’amour, quasi maternel, qu’elle nous a toujours donné… et, si je me rappelle clairement les youyous que Kmar roucoula à la naissance de Féthi, puis à celle de Kamel, je ne me souviens pas l’avoir entendu pousser ces joyeuses vocalises, à l’occasion de son propre mariage….


 ********

Le 6 décembre 1946, et avant qu’il ne fut question de rejoindre Nabeul, mon père fut affecté à la section d’Etat à Tunis, avec mission d’interprète en chef, et ce, par nécessité de service, (malgré son grade de Khlifa). iI fut mis à la disposition  du Grand Conseil.

 

Papa, tout heureux de nous rejoindre à Bir Lahjar chez Mama Douja, ne songea même pas à protester.

 

En effet, après Téboursouk, (43/44), il avait été muté en sa qualité de Khlifa titulaire, auprès du caïdat de Gabès (décembre 1945, en remplacement de Si Mohamed Erriahi), il avait alors préféré nous faire réintégrer Tunis, pour que Bédye Ezzamène (âgé de 8 ans) et plus tard moi-même puissions faire nos études à l’école primaire, annexe de Sadiki ; et il vécut à Gabès en célibataire forcé, tout en nous rendant visite le plus souvent possible.

 

Cette nouvelle mission et nos retrouvailles à Tunis, ne durèrent qu’une année, et le 20 décembre 47, mon père dut rejoindre encore une nouvelle affectation, à Souk El Khmis[8], en remplacement du Khlifa Si Mohamed Daoud.

 

Auparavant, papa avait obtenu le bel appartement du 16, rue d’Angleterre avec ses fenêtres et balcons donnant sur la rue, ses arbres et ses moineaux et ses autres fenêtres, coté cour, à partir desquelles, nous observâmes Kmar endeuillée, enterrer l’embryon de notre presque frère Kamel Premier, à l’ombre du mûrier du bain moderne, que nous avions eu, tous, tant de plaisir à fréquenter[9]…appartement dans lequel Bédye et moi avions vécu notre double circoncision, fêtée et chantée par Sidi Ali Erriahi, le chardonneret de Tunis la Verte, le copain de Stoufa mon oncle, le tombeur de ces dames….Nous occupions donc cet appartement, pendant que mon père reprenait son cycle d’allers et retours bimensuels… 

 

Ce n’est qu’en juin 1949 que parut le décret affectant mon père au caïdat de Nabeul en sa qualité de Khlifa titulaire…il y prit ses fonctions le 8 juillet.

 

Si les prises de position systématiques de mon père en faveur des tunisiens musulmans, tant à Souk El Khmis qu’à Gabès, procédaient du simple patriotisme et de son sens de l’équité, et s’il n’avait à les protéger alors, que des brimades et des injustices du pouvoir colonial, à Nabeul, sa ville natale et la bourgade de ses ancêtres, où il connaissait presque tout le monde, il en fût différemment.

 

En effet, non seulement il eut à défendre la cause de ses concitoyens, face aux excès du pouvoir du contrôleur civil, mais il eut aussi à le faire contre l’apathie de  différents caïds, nommés provisoirement dans la ville et qui n’entendaient surtout pas avoir de problèmes avec le représentant omnipotent du Résident Général[10]en épousant la cause de populaces locales, qu’ils ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam.

 

Dans le premier volume consacré à ces pérégrinations, j’ai raconté comment j’avais vu de mes propres yeux, le Kéhia Si Hmeïda mon père, échapper de peu aux balles des soldats français qui le tenaient en joue lorsqu’il s’était interposé pour les empêcher de tirer sur les manifestants au cours des événements de l’année de janvier 1952.

 

Dans ce chapitre, je vais laisser la parole à un chercheur universitaire, qui, intrigué par le parcours atypique de ce Kéhia révolté, lui a consacré en 2004 un article dans une revue d’histoire, et ce, après une recherche approfondie dans les Archives Nationales, et une fouille rendue possible par les 50 années écoulées après les événements relatés…. 

 

Je vous livre ci-après la traduction de larges extraits de cet article, publié en arabe[11],  dans la revue d’histoire maghrébine.



[1] Ne vous affolez pas, ce terme n’existe pas dans le dictionnaire, c’est un néologisme parmi ceux que j’aime bien m’inventer, et vous comprendrez que c’est l’équivalent de la confrérie qui rassemble étymologiquement les frères, ; la consœurie aurait donc du être ce qui rassemble les sœurs… ça viendra peut-être.

 

[2] Mama Douja Tourki, épouse El Kamel, sa mère, s’est mariée à 14 ans, ce qui n’était pas très rare à cette époque où le mari pouvait ainsi, selon la coutume, parachever l’éducation de sa jeune femme…

 

[3] Pour préciser toutes les dates concernant les états de service de mon père, tout en faisant confiance au journal que tenait maman, j’ai pu consulter son dossier administratif aux Archives Nationales : Document série A, carton169/, dossier 1/12 1949.


[4] Fin 64, j’avais presque 25 ans, comme mon père en 1935, mais lui eut un beau mariage traditionnel, et il aurait voulu que moi aussi, je me marie en grande pompe…

 

[5] Je rappelle pour mémoire, que je m’étais rendu, ni plus ni moins, d’un détournement de mineure en cohabitant pendant plusieurs semaines avec Néjette qui n’avait alors qu’un peu plus de 18 ans…

 

[6] Elle avait 5 ans quand elle rôdait pieds nus sur une place de Tozeur ; elle nous quittera à l’âge de 21 ans, ce qui était alors, tard pour le mariage d’une jeune fille…

 

[7] Le 10/11/55 sera décidée la mise en disponibilité de papa, Kéhia qui attendait une promotion au grade de Caïd après de nombreuses années d’intérim et qui se retrouvera, du jour au lendemain, sans ressources, sa pension de retraite ne lui revenant de droit qu’à l’âge de 60 ans et dont il ne percevra pas un centime, étant décédé à l’âge de 56 ans…

 

[8] Appellation initiale deBousalem  Jendouba étant alors connue comme Souk El Arbaa, personnellement je préfère d'ailleurs les anciennes appelations, mais bon....

 

[9] Voir première partie de la saga familiale (volume I)

 

[10] Sous le protectorat, le caïd et les Khlifas représentaient le pouvoir beylical et étaient censés  gérer et administrer les populations locales en défendant au besoin leurs  intérêts, tandis que les contrôleurs civils (français) prolongeaient le pouvoir colonial de la France et recevaient leurs ordres du Résident Général qui se comportait comme le véritable maître du Pays.

 

[11]Revue d’Histoire Maghrébine, 31ème année ; numéro 114 ; janvier 2004 ; Publications Témimi pour la recherche scientifique…Zaghouane ;  pages 123 à146.

 

Partager cet article
Repost0
13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 17:37

 

Laissez moi vous transmettre le peu que je sache sur les origines de ma famille et vous relater quelques autres péripéties qu’elle connut…

 

"Baba Tourki " et "El derwiche El Haouet"…

 

Baba Tourki, c’est ainsi que fut appelé par les habitants de la côte nabeulienne, l’arrière arrière grand-père maternel de Mongia ma mère, lorsque, vers les années 1750, le bateau corsaire sur lequel il était embarqué, vint s’échouer tout près de l’actuel hôtel Neapolis à proximité des ruines romaines adjacentes…

 

Baba Tourki, le corsaire turc à la barbe rousse et aux yeux bleus, recueilli et adopté par les habitants de la zone de Bir Chellouf et d’Oued Souhir, tomba amoureux d’une autochtone aux yeux noisette et aux cheveux teints au henné et fonda, en l’épousant, l’actuelle famille Tourki de Bir Chellouf à Nabeul…

 

Je n’ai pas eu l’occasion de connaître, en détail, l’origine de la famille de ma mère du côté de son père, le très honorable Bakha El Kamel ; mais ni le patronyme ni le prénom de mon aïeul, ne semblent devoir laisser aucun doute sur l’origine, également turque, de cette ascendance paternelle de ma mère.

 

Du côté de mon père, le quatrième arrière grand-père de celui-ci vint, lui aussi, de la mer, et plus précisément de l’Andalousie d’où ses ancêtres moresques avaient été chassés.[1] Le patronyme qu’on lui colla, pour intégrer la population nabeulienne, devait faire référence à la mer ; et parmi les El Raïs, les El Bahri et autres marquages nominaux, c’est El Haouet[2] qui fut choisi.

 

Quant au Derwiche, il s’agit de l’arrière grand-père de mon père, prénommé comme le père de celui-ci Mohamed ben Hmeïda, ben Mohamed, ben Hmeïda dit El Derwiche, épithète éminemment respectueuse[3] que l’on attribuait alors, à certains cheikhs, marabouts et autres hommes connus pour leur grande dévotion.

 

Et l’une des anecdotes qui ont circulé à son sujet , jusques aux années de ma prime enfance, rapporte que, mon éminent ancêtre avait[4] le don d’ubiquité et que, plusieurs fois, il avait été vu en deux endroits forts éloignés, les mêmes jours, aux mêmes heures.

 

L’un de mes oncles m’a rapporté, en effet, avoir directement entendu conter, le plus sérieusement du monde, l’histoire suivante, par un parent fort âgé à cette époque, et ayant été lui-même, le témoin direct des faits :

 

El Derwiche El Haouet, qui était le seul tisserand de Nabeul vers les années 1850, devait faire le pèlerinage à la Mecque avec un groupe de petits artisans et autres commerçants de la petite bourgade. Le pèlerinage se faisait alors à dos de dromadaires, les bagages et la nourriture étant chargés sur des mules, l’ensemble des pèlerins formant une caravane escortée de gens en armes ; et le voyage aller-retour durant entre un mois et demi à deux mois et demi, l’on partait donc, au moins, 25 jours avant la date du Hajj.

 

Ainsi donc, les artisans qui se préparaient au voyage, voyant mon ancêtre continuer à tisser les étoffes comme si de rien n’était, venaient souvent le presser de commencer ses préparatifs et s’inquiétaient immanquablement de savoir, s’il comptait toujours se rendre aux lieux saints ; et mon ancêtre de leur répondre, avec le même sourire énigmatique, enrobé de la même infinie bonté : In Cha’a Allah.

 

La veille du grand départ, El Derwiche faisait encore la même réponse, aux mêmes futurs compagnons, en continuant imperturbablement à tisser ses étoffes… ; le miracle, puisque c’est bien un miracle que l’on rapporta alors, c’est que, pendant les 60 jours que dura le voyage, y compris pendant toutes les péripéties du Hajj, mon bienheureux ancêtre était aux cotés de ses compagnons de voyage, à faire ses prières, à réciter le Coran et à trottiner, autour de la Kaaba, pendant que ses clients nabeuliens l’avaient toujours sous les yeux, dans son échoppe, et continuaient de bénéficier de ses services, en lui rendant grâce, pour sa grande habileté et sa, non moins grande rectitude morale, et ce, pendant toute la période de ce même pèlerinage…

 

Et lorsqu’on vint plus tard lui demander s’il s’était bien  rendu à la Mecque, il répondait : Oui, grâce à Dieu, Allah Le Magnanime, Allah Le Généreux ; et lorsqu’on lui demandait comment il expliquait, qu’il demeurât aussi à Nabeul, pendant tout le temps que dura le pèlerinage, il répondait : Tout ce que je sais,  c’est qu’Allah est Grand… et qu’Il est Capable en toutes choses…        

 

***

 

Si Hmeïda, ben Mohamed, ben Hmeïda, ben Mohamed, mon père, l’un des derniers, sinon le dernier[5], de la chaîne.          

 

Malheureusement pour nous Tunisiens, chercher à remonter notre arbre généalogique familial est très compliqué. D’abord à cause de la culture arabe de nos ancêtres, essentiellement  orale, et qui voulait qu’un musulman honorable, soit celui qui connaisse par cœur, la chaîne de ses grands parents paternels, au moins, jusqu’à la dixième génération !

 

Cette capacité aujourd’hui, malheureusement perdue par les générations actuelles fait que toute recherche généalogique reste vaine au-delà des années 1888/89.

 

En effet, il n’y avait pas alors de véritable registre d’état civil et jusques aux années 1900/10, très rares étaient les Tunisiens qui prenaient la peine de déclarer les naissances de leurs enfants et de les faire enregistrer officiellement…

 

Mon arrière arrière grand-père, Mohamed ben Hmeïda ben Mohamed, le fameux El Derwiche El Haouet, constitua l’une de ces exceptions ; il prit le soin de faire enregistrer la naissance de son petit-fils, mon  grand-père, en lui donnant son propre prénom (Mohamed), et ce, le 18 juin 1881[6]….

 

Mon grand-père Mohamed, hérita ainsi de son dévot grand-père, son prénom, sa grande bonté ainsi que sa petite échoppe et devint, comme lui, dévot respecté et tisserand réputé.

 

Mais pour son malheur et le notre, il épousa une Khadouja A, au cœur aussi rêche et aride que furent sa charpente et ses seins secs de lait maternel, dont elle ne put nourrir mon père Hmeïda, son fils aîné ; elle n’eut pour ainsi dire pas avec lui, ce contact charnel, générateur d’amour maternel.

 

C’est ainsi que la sœur de son père, posa le bébé par terre et s’accroupissant au-dessus de lui, entrouvrit les deux pans de sa fouta[7] traditionnelle et le fit remonter entre ses deux jambes jusqu’à hauteur de poitrine, comme si, l’ayant elle-même mis au monde, elle l’amenait à son sein ; et elle en fit ainsi symboliquement son fils, l’adoptant devant Dieu et devant les hommes, comme il était de tradition de le faire, dans pareil cas… 

 

Ainsi donc ce furent, feue Nesria,  sa tante et feu Skander le bon mari,  de cette dernière, outre son propre père, Mohamed (qui le chérit pendant toute sa vie), qui firent de leur mieux, pour apporter au bébé, et plus tard à l’enfant et au jeune Hmeïda, la tendresse et l’amour familial, que sa génitrice biologique, ne put d’abord, et ne voulut ensuite, plus jamais, lui donner…

 

Mon père, naquit le 10 janvier 1910 à Nabeul ; il y fit ses études primaires et, comme tous les jeunes nabeuliens désirant poursuivre leurs études, il se mit à la recherche des moyens susceptibles de lui permettre de réaliser ce rêve…

 

Mohamed son père, tisserand de son métier et menant une vie des plus modestes, n’envisageait quant à lui nullement des études poussées pour son fils ; et une fois que celui-ci avait obtenu son certificat d’études primaires, il s’apprêtait à l’intégrer dans sa petite échoppe et à le perfectionner dans le tissage, afin d’en faire un artisan reconnu,… comme ses ancêtres.

 

Bakha El Kamel, un proche parent de la famille, s’insurgea contre ce projet, soulignant aux yeux de mon grand père, que ce serait un crime, de ne pas permettre à son fils, cet élève brillant, de  poursuivre ses études et de rejoindre pour cela le Collège Sadiki.

 

Il fit tant et si bien que le jeune Hmeïda put passer le concours d’admission à ce fameux collège tunisois, qui prenait alors en charge une partie importante des frais de séjour et de scolarité de ses élèves.

 

Une fois admis, c’est encore ce même parent qui, ne pouvant l’héberger chez lui, parce qu’il avait des jeunes filles sous son toit, aida le nouveau collégien, à trouver un logement dans une annexe du Jemaa Ezzitouna, institution prestigieuse dont les Hbouss[8] lui permettaient de venir en aide à un certain nombre d’étudiants indigents, venus de l’intérieur du pays, notamment en les hébergeant.

 

Bien entendu, Bakha El Kamel avait convenu avec mon futur père que celui-ci prendrait tous ses repas chez lui, s’excusant presque de ne pouvoir le loger[9], d’autant plus que sa maison se trouvait à quelques centaines de mètres de Sadiki.

 

Connaissant bien sa femme, mon vénérable grand-père, avait soigneusement évité de lui parler de ce projet d’arrangement, de peur qu’elle ne puisse l’empêcher, ce qu’elle ne manqua pas d’essayer de faire, lorsqu’elle fut informée de son heureuse conclusion.

 

Bakha El Kamel n’était en effet, que l’un de ses oncles et néanmoins son cadet de quelques années, ce qui aurait pu lui procurer sur lui, un ascendant moral susceptible de torpiller l’arrangement. Mais ce qui était dit, l’était définitivement en ces temps là, et ni les invectives, ni les menaces tardives de mon acariâtre grand-mère, n’y firent plus rien.

 

C’est ainsi que mon père fut accueilli dans la famille de l’auxiliaire médical Bakha El Kamel, exerçant alors à l’hôpital Aziza Othmana et possédant une maison sise au 16 bis, rue Bir Lahjar, à quelques centaines de mètres du Collège Sadiki.

 

Papa fréquenta donc cette famille El Kamel qui le choya comme un fils, ce qui lui procura des conditions idéales pour réussir ses études qui visaient une bonne maîtrise de l’arabe et du français, et qui procuraient également de solides connaissances en matière de droit et d’administration.

 

Il put ainsi, obtenir le diplôme de Sadiki qui habilitait, entre autre, aux fonctions d’interprète, mais surtout, surtout, papa, côtoyant alors constamment, la belle Mongia, la fille aînée de Bakha El Kamel et de Douja Tourki, il ne manqua pas d’en tomber amoureux et de demander sa main…

 

Grand-papa El Kamel, ayant fait des études paramédicales, avait obtenu le diplôme d’infirmier chef et acquis ensuite la qualification et le grade d’auxiliaire médical, grade équivalent à celui de technicien supérieur de la santé d’aujourd’hui.

 

Il était bilingue et avait donné à ses enfants une éducation très moderne, encourageant le beau Mustapha, son fils, à pratiquer les sports et payant un professeur de musique juif, pour qu’il vienne l’initier au luth et donner des cours de piano, plusieurs fois par semaine, à ses deux filles, Mongia et Rachida.

 

Mais il avait surtout scolarisé tous ses enfants, les filles comme le garçon, ce qui était rare durant les années 20, et avait encouragé sa fille aînée Mongia, à poursuivre ses études au-delà du cycle moyen de la fameuse école de la rue de Pacha…

 

Mon père était âgé de 21 ans, en 1931, année où il fut recruté comme interprète auxiliaire au Secrétariat du Gouvernement ; Mongia avait alors 16 ans, elle était svelte et élégante, avait reçue une éducation moderne et bénéficié déjà d’une scolarisation bilingue relativement poussée.

 

En plus de sa beauté physique et de sa liberté de mouvements et d’idées, elle avait acquis tous les avantages concrets du bon sens du terroir nabeulien, harmonieusement conjugués à l’éducation à la tunisoise, puisqu’elle connaissait par cœur plusieurs sourates du Coran, parallèlement aux fables de La Fontaine et autres contes de Perrault ainsi que des légendes tant arabes qu’étrangères ; elle jouait du piano, chantait et dansait à l’européenne, mais elle était également capable de tenir une maison, de broder et de coudre à la machine[10]et elle avait une bonne formation de puéricultrice

 

Mon père, de souche villageoise, ne pouvait qu’être ébloui par son éducation et sa beauté quasi-aristocratique.

 

En retour, étant lui-même très beau et ayant acquis l’élégance du parfait beldi tunisois, ayant décroché en outre, un emploi honorable pouvant donner accès à des fonctions encore plus prestigieuses, il ne pouvait non plus, déplaire à sa future belle famille.

 

Et si, le Bon Dieu n’a pas voulu que papa Bakha ait le bonheur d’assister au mariage de sa fille préférée, Il lui donna l’opportunité d’acquiescer, avec une certaine sérénité mêlée de résignation, à la demande du  jeune Hmeïda, prétendant à la main de sa fille, ce Hmeïda dont il avait observé et apprécié le sérieux et le travail, ce Hmeïda qu’il avait appris à aimer et à respecter et qu’il regrettait de ne pouvoir avoir pour beau fils,… qu’à titre posthume.

 

Il lui confia la belle Mongia, qu’il qualifia de prunelle de ses yeux, en lui recommandant de l’aimer et de la respecter…



[1] Entre 1492 et 1610 comme je l’ai rappelé dans une digression en première partie de cette saga, sachant que la première vague d’expulsion s’était faite dès 1492, à l’initiative de Philippe II et de la très catholique Isabelle de Castille…

 

[2] El Haouet veut dire le poissonnier comme chacun sait, et peut-être, l’un de nos ancêtres, le fut-il aussi !?…

 

[3] A la différence du même qualificatif d’aujourd’hui qui véhicule une connotation plutôt péjorative signifiant  niais ou sot.


[4] C’est volontairement que je n’utilise pas le conditionnel, c’est sur le mode affirmatif que l’on m’a rapporté cette histoire et je suis plutôt porter à la croire sans pouvoir me l’expliquer, mais est-ce que la foi peut s’expliquer rationnellement de nos jours. (Un jour peut-être pourra-t-on mettre en équation les autres dimensions dont nous ignorons tout aujourd’hui…)

 

[5] Mes deux défunts frères Bédye et ensuite Féthi, ont tous les deux, bien donné pour 2ème prénom Hmeïda,  à l’aîné de leurs garçons, mais je doute fort que ces derniers le donnent un jour à leur tour, à l’un de leurs fils, qui ne serait de toutes façons plus, ben Mohamed…

 

[6] Repères généalogiques des naissances de mes ancêtres: 1800 :(estimation) Mohamed (mon arrière, arrière GP) ; 1840 :(estimation) Hmeïda (mon arrière GP), 1881 :(18 juin certifié) Mohamed (mon grand-père), 1910 : (10 janvier certifié)  Hmeïda (mon père).

 

[7] Rares sont aujourd’hui les nabeuliennes qui portent encore la fouta et blousa traditionnelle, un costume composé d’une jupe et d’un corsage d’un même tissu et qui, pour les mariages, était brodé de perles et de paillettes d’or…

 

[8] Les terres, immeubles et autres biens de riches donateurs qui étaient offertes à certaines institutions étaient homologués comme étant devenus Hbouss, ce qui signifie en arabe, fixes et qui les rendaient juridiquement incessibles; ainsi les institutions ne pouvaient pas les vendre, mais dont elles bénéficiaient de leur usufruit pour financer leurs activités éducatives, culturelles, sociales et autres…

 

[9] Cette solidarité entre nabeuliens était monnaie courante et se pratiquait alors, le plus naturellement du monde, même entre nabeuliens n’ayant aucun lien de parenté !!!

 

Partager cet article
Repost0
13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 15:33

 

La Marsa, le 16 mai 2006 à 11h45.

  

Deuxième étape de ma ballade, parmi mes souvenirs.

 

J’entame donc, à la grâce de Dieu, cette deuxième partie de mon périple mnémonique, après en avoir clos la première étape ce même jour, étape qui a couvert mes premières 27 années, et dont j’ai suspendu[1] le cours en mai 1967, soit une année après la disparition de mon père, Si Hmeïda, âgé alors de 56 ans.

 

J’en ai moi-même aujourd’hui 66[2] et, il est banal de le dire, mais je l’écris quand même: je me souviens de ce jour funeste et du dernier soupir qu’avait poussé mon père en rejoignant Dieu, comme si ces faits dataient d’hier. Si j’ai tenu à le souligner, c’est à l’intention des jeunes d’aujourd’hui, pour leur crier :

 

 « Dépêchez vous de faire beaucoup de bien ; et hâtez vous de vous faire plaisir, car la vie est non seulement courte, mais surtout expéditive, en ce sens que le temps, tel que perçu par un jeune enfant peut lui paraître excessivement lent et long et provoquer, parfois, son impatience à atteindre ses 18/20 ans ; mais faites très attention, car avec le phénomène de l’accélération, de plus en plus grande, de l’histoire humaine, la vitesse d’écoulement de vos années va vite s’emballer ; et vous allez atteindre le deuxième et le troisième âge, sans avoir eu vraiment le temps de le réaliser…et alors, vous allez vous souvenir de vos années de jeunesse et d’enfance, comme si elles ne dataient que d’hier.

 

En le réalisant plus tard, n’ayez pas peur de le dire, à votre tour, à vos propres enfants, même si vous avez  alors  le sentiment que cela serait banal de le dire…même si vous croyez alors, comme je le crois moi-même en ce moment, que cela ne leur servira à rien de vous l’entendre dire, comme je sais, en vous l’écrivant, que cela ne vous servirait pas à grand-chose,  puisque j’ai appris depuis un bon moment que l’expérience ne profite qu’à celui qui la vit ; et qu’autrement dit, l’expérience des autres est largement inopérante, pour celui qui ne la vit pas personnellement, et concrètement

 

Mais, trêve de philosophie d’adulte immature et revenons aux moutons de ma jeunesse…

 

 

De quelques amis italiens et notamment Tullio Giannitrapani.

 

En ce temps là, je vous l’ai déjà dit, j’étais jeune, beau[3] et plutôt insouciant, j’avais des amis français, juifs, italiens et tunisiens musulmans ; les Juifs seront les derniers à quitter la Tunisie, presqu’à regret, étant en grande majorité, Tunisiens.

  

Ce sont les Français qui furent les premiers à commencer à partir en masse, dès la fin des années 50 et,... vers les années 62/63, il n’y en avait plus guère ; les Italiens de Nabeul commencèrent à partir au début de ces années 60, les uns vers la France, les autres, plus nombreux vers l’Italie et la famille Giannitrapani vit partir en 61/62 le père et la mère, vers Turin, en compagnie de leur fille aînée Claudia.

 

Les autres enfants de la famille achevaient encore leurs études et étaient restés en Tunisie, mais Claudia,  âgée alors de près de 23 ans avait été amoureuse d’un jeune Tunisien musulman Tahar A, le fils de Mohamed A le commerçant qui, en 1952 avait averti mon père du danger que faisaient planer les colons et l’armée sur sa tête pour s’être rangé du côté des manifestants… ; la famille Giannitrapani, catholique et très croyante, avait vécu cet amour partagé comme un véritable drame[4] et les parents de la belle Claudia s’étaient dépêchés de l’amener loin de Nabeul et de sa Tunisie natale…

  

Cet arrachement lui fut quasi-atal, puisque, privée de cet amour, elle renonça à avoir une vie normale et choisit de s’enterrer vivante dans un couvent italien où, passant d’épreuve en épreuve, pendant de nombreuses années, entre 63 et 67, elle fut admise à prononcer ses vœux et à devenir définitivement Sœur Marie Cécile. 

 

Mais, si au début des années 60, Claudia et Tahar A étaient amoureux, Bédye mon frère aîné l’était aussi, de la même belle italienne !

  

Cependant, timide et renfermé qu’il était, il n’avait jamais osé  se déclarer directement à l’objet de son amour ; il finit tout de même par le révéler à son frère Tullio, notre ami commun.

 

Tullio poursuivait alors des études de séminariste chez les Pères Blancs de Tunis et sa famille possédait à Nabeul une belle maison située derrière le jardin de la notre et accolée au logement de fonctions de la S.T.E.G, ce logement  qui fut occupé jusqu’en 61/62 par Monsieur Eugène Graf, mon entraîneur de natation.

 

Tullio était presqu’aussi timide que Bédye, ils avaient à peu près le même âge et avaient tous les deux une mentalité de perdants ; tous les deux étaient physiquement très forts et multipliaient les heures d’haltères en suivant les progressions techniques avec les croquis détaillés qui allaient avec et qu’ils avaient achetés, par correspondance, auprès du fameux Duranton, plus bel Adonis de France et de Navarre, Duranton qui avait effectivement un corps fabuleusement musclé, mais très harmonieux et gardant un caractère humain, n’ayant rien à avoir avec les monstres américains et autres bêtes de concours d’aujourd’hui étiquetés abusivement, plus bel homme de ceci, plus bel homme de cela… 

 

Les deux amis étaient tellement intravertis et timides, que Tullio, éberlué d’apprendre que son meilleur ami musulman était le deuxième à vouloir aimer sa très catholique sœur Claudia, n’osa rien dire à qui que ce soit, et que, ni l’un ni l’autre n’en parlèrent jamais plus .

 

Bédye ne s’avoua cependant pas, tout de suite, vaincu ; une fois toute la famille G réunie en Italie et la belle Claudia se préparant à devenir Sœur Marie Cécile, il prit le bateau, puis le train de Turin[5] pour faire le seul et unique voyage à l'étranger de sa vie. Toute la famille G fut ravie de le recevoir en, juillet 1967, et il put revoir une dernière fois la belle Claudia.

 

Personne n’a jamais su ce qu’ils ont pu se dire, Bédye qui ne me cachait presque rien, a toujours refusé de me dire autre chose que nous avons eu beaucoup de plaisir et de joie à nous revoir.  Cependant, Bédye qui avait associé ce voyage en Italie à l’image de sa belle Claudia, et, ayant définitivement perdu l’espoir de la conquérir, décida, en son for intérieur, de ne plus franchir les frontières du pays ; même lorsque beaucoup plus tard, je lui proposais de m’accompagner à Paris où je devais amener ma mère pour un traitement au laser de sa rétinopathie diabétique, il hésita longuement et finit par décliner mon offre… 

 

Au début de ces années 60, plusieurs familles françaises et italiennes avaient déjà quitté le pays avec leurs enfants ; et les rares jeunes européens encore à Nabeul pour quelques temps, ne trouvaient plus de partenaires de leur âge pour leurs amours et cela pesait beaucoup à Tullio qui avait alors 24 ou 25 ans.

 

Comme nous avions beaucoup d’activités sportives communes ainsi que de grandes affinités littéraires et philosophiques, nous devînmes naturellement des confidents l’un pour l’autre, malgré les trois ou quatre années de différence d’âge ; je préférais sa compagnie à celles de ses frères moins âgés, et lui, préférait la mienne à celle de Bédye, mon frère aîné. N’ayant pas vraiment le choix, il eut une liaison amoureuse avec une coiffeuse italienne qui avait alors une quarantaine d’années, mais qui, prenant soin de son apparence, passait pour n’en avoir qu’une bonne trentaine…

 

Josée C, dont il s’agit, avait une sœur aînée qui était aussi célibataire et qui tenait, plus ou moins inconsciemment, à ce que sa sœur le reste aussi longtemps qu’elle, étouffant dans l’œuf les velléités amoureuses de celle-ci.

  

La mère de Tullio de son coté, voyait d’un très mauvais œil Josée tourner autour de son fils, interdisait, de son coté à celui-ci de la rencontrer ; et elle lui répétait sans cesse qu’il n’avait nullement besoin d’une deuxième mère, soulignant ironiquement leur différence d’âge… Le couple devait donc se voir en secret et Tullio obtint de moi, que je lui donne les clés de notre maison de la plage, inoccupée en dehors de l’été, où il fonçait sur son scooter, laissant Josée le rejoindre quelques minutes plus tard, sur son vélo…   

 

Tullio était râblé, très musclé, avec de gros bras et un gros cou, mais il était peu agile et, s’il était très fort au bras de fer, il ne croyait pas en l’efficacité des sports de combats qu’il traitait de sports de cinéma et il était persuadé qu’il était capable de faire front à un bon judoka, jusqu’au jour où je faillis provoquer, sinon sa mort, au moins un traumatisme sérieux de sa colonne vertébrale…

 

J’étais alors rompu aux arts martiaux et là où je me débrouillais le mieux, c’était à la lutte gréco-romaine ; à mon école de Ksar Saïd, bien que j’étais l’un des étudiants les moins forts physiquement, je comptais parmi les plus agiles et souvent, j’arrivais à esquiver les prises de plus musclés que moi et à placer des contre-prises qui me permettaient de marquer des points et parfois même de mettre des adversaires plus costauds que moi, sur le dos et de les plaquer, épaules contre le sol.

 

L’engagement d’un combat en lutte, se fait face à face, les jambes très légèrement fléchies, les bras semi-tendus et les mains essayant d’agripper l’adversaire, au cou, à la taille ou au bras pour prendre l’avantage et essayer de placer une clé ou réussir une projection au sol ; sur les conseils de Monsieur Nidzgorski, notre professeur polonais, j’avais perfectionné quelques prises simples que je réussissais à placer à une vitesse surprenante, surtout face à un adversaire nettement plus lourd que moi que j’aurais eu énormément de peine à affronter sur le plan de la force pure…

 

Et ne voila-t-il pas qu’un week-end du mois d’avril 1962, Tullio, ses frères Adrien et Antoine et moi-même flânions sur la plage, aux abords de notre maison, lorsque, discutant de choses et d’autres, je me retrouvais en train de leur faire le récit de l’un de mes combats de lutte à Ksar Saïd durant lequel j’avais réussi à projeter au sol un adversaire plus lourd que moi de six ou sept kilos. Mais si Adrien et Antoine m’écoutaient avec intérêt, Tullio commença à rigoler et à me traiter gentiment de vantard et, de fil en aiguille, il me mit au défit de le faire bouger du sol, ajoutant, qu’il s’engageait à nous payer des sandwiches et des billets de cinéma si, par impossible, je parvenais à le faire tomber.

 

Tullio avait une taille approximative de 1m70 et pesait bien 80 kilos ; j’avais 1m79 pour 68 kilos[6], il était, aussi trapu, avec des muscles courts et noués, que j’étais longiligne, avec des muscles longs et souples et je savais que je n’avais aucune chance contre lui, en dehors d’une attaque fulgurante ; et comme celle-ci était problématique et que je ne voulais, à aucun prix, me ridiculiser en me retrouvant écrasé sous sa masse, en train de taper sur le sol pour qu’il me lâche, je décidais de tricher un peu…

 

Je prétendis que le règlement voulait que l’engagement se fasse entre les deux combattants, avec déjà la main droite de chacun, posée sur l’épaule gauche de l’adversaire, tandis que la main gauche de chacun se plaçait sous le coude droit replié de l’autre. Il me crut sur parole, en affichant un petit air rigolard et septique sur les chances que je pouvais avoir de le bousculer, avec l’air de dire tout ce que tu veux, mais tu ne me feras pas bouger d’un pouce  et, encore moins, tomber.

 

En fait ma petite tricherie consistait à m’assurer d’emblée l’amorce de la prise qui allait me permettre de le projeter au sol, avec le minimum d’effort ; et alors qu’il était mal assuré sur ses jambes qu’il n’avait pas suffisamment fléchies, je le pris de vitesse, en lui relevant rapidement le coude droit de ma main gauche, m’engageai très vite sous son aisselle en pivotant pour me retrouver derrière lui et le ceinturai alors de mes deux bras à hauteur de sa taille, en fléchissant suffisamment les genoux pour pouvoir le soulever d’une vingtaine de centimètres du sol et achever la prise fulgurante, en le projetant au sol sur le sable…

 

Il me prenait tellement peu au sérieux, étant trop sûr, de sa force physique et trop septique, par rapport aux vertus de l’entraînement et à la vitesse d’exécution, il se tenait tellement mal sur ses jambes, croyant que j’allais essayer de le pousser (ou de le tirer) pour le faire bouger, et j’avais répété cette attaque tellement de fois à Ksar Saïd, que le pauvre Tullio se retrouva au sol, sur le dos, le souffle coupé, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire...

 

Au moment de l’engagement, j’étais angoissé par son poids, de loin supérieur au mien et j’avais eu peur de rater mon coup, puis, en le soulevant plus facilement que je m’y attendais, j’eus peur qu’il ne puisse se dégager de ma prise et, au lieu de l’accompagner normalement jusqu’au au sol, pour éviter qu’il ne se fasse mal, j’avais au contraire, accentué sa chute en le poussant de toute mes forces vers le bas, en lui tombant, en plus, brutalement dessus ; et le choc fut terrible sur le sable dur ; le pauvre Tullio, après avoir poussé un cri de douleur qui m’avait hérissé l’échine, était là, étendu sur le dos, sans mouvement et, me semblait-il, sans même respirer.

 

Adrien et Antoine n’ayant pas totalement réalisé ce qui venait de se passer, commençaient à en rire, tout contents d’avoir des sandwiches et d’aller au cinéma gratis, mais, me voyant réagir rapidement, en commençant à faire un massage cardiaque à leur frère inanimé,  ils se tinrent cois, à mes cotés, ne sachant pas trop ce qu’ils pouvaient faire, pour m’aider ; au bout d’une demi-minute, Tullio poussa un soupir et fit la grimace, puis tentant de se relever, il se remit aussitôt sur le dos, en poussant un autre gémissement, il avait très mal au dos et ne pouvait se relever…

 

Je n’en menais pas large et je commençais à imaginer que je lui avais brisé des côtes, ou pire encore, qu’à la suite du choc violent qu’il avait subi, l’un des disques de sa colonne vertébrale se soit fissuré et ait coincé un nerf, occasionnant ainsi la paralysie des membres inférieurs ; fort heureusement, après l’avoir retourné sur le coté, en lui faisant adopter la position de détresse, avec une jambe légèrement repliée sur l’autre, comme nous l’avait enseigné notre moniteur de secourisme, Tullio commença à se masser les reins et se releva péniblement, en me regardant, d’un air incrédule ; et les moqueries de ses deux frères de se faire entendre…

 

Personnellement, je n’avais pas du tout le cœur à rire et je n’arrêtais pas de m’excuser auprès de mon ami, qui ne comprenait toujours pas, comment j’avais fait, pour le culbuter, aussi vite et aussi facilement.

 

Peu après, il prit le parti d’en rire et voulut absolument tenir parole et payer ce qu’il avait promis, mais je m’en voulais tellement et j’avais eu tellement peur de lui avoir causé un grave traumatisme, que je déclinais son offre, malgré son insistance et celle de ses frères…    

 

Au mois de septembre de cette même année 62/63, je devais prendre l’avion pour aller poursuivre mes études en France et laisser Tullio achever les siennes à Tunis, avant de rejoindre ensuite, sa famille en Italie.

 

Nous savions donc que nous ne devions plus nous revoir avant longtemps et, peut-être même, très longtemps. Aussi, le jour de mon départ, après nous être longuement serrés dans les bras, l’un de l’autre, j’avais pris place avec mes parents dans la voiture de Bédye en pleurant ; et c’est en pleurant, sur son scooter, que Tullio nous avait suivi, sur près de quatre kilomètres, avant que Bédye, lui aussi ému, mais réprimant ses larmes, ne se décide à accélérer pour distancer Tullio qui nous poursuivait toujours, et laisser son image s’évanouir progressivement à l’horizon que je continuais de scruter, le cou tordu en arrière… 

 

Quelques années plus tard, Tullio et toute sa famille revinrent passer, une ou deux fois, des  vacances à Nabeul et j’en parlerais peut-être plus loin pour aborder, notamment les multiples voyages que durent entreprendre, Antoine de son coté et Annie du sien, pour essayer de préserver leurs droits sur leur belle maison de Nabeul, qui fut finalement vendue en bonne et due forme, mais, pour laquelle, leur famille ne toucha pourtant pas un centime, escroquée qu’elle fût, par l’un des cousins qui s’arrangea pour rafler la mise… Mais pour le moment, laissez moi vous transmettre le peu que je sache sur les origines de ma famille et vous relater quelques autres péripéties qu’elle connut…

 



[1] Ayant suspendu ce cours, je me réserve tout de même le droit de revenir, de temps à autre, à cette période de ma vie pour en relater certains épisodes.

 

[2] Je reprends en fait cette remise en forme 7 ans plus tard, en 2011, 4 mois après la Révolution tunisienne qui a chassé du pouvoir Zine El Abidine Ben Ali le deuxième tyran qu’a connu la Tunisie moderne après Bourguiba qui causa tant de désagréments à ma famille !

 

[3] Si je le répète aussi souvent, c’est d’abord que je sais que je n’avais aucun mérite à l’avoir été et ensuite que, plus on vieillit, ...moins on l’est (beau)…

 

[4] En ce sens que déjà la tante de Claudia, Maria la sage femme de Nabeul avait, elle aussi follement aimé un autre tunisien musulman qui lui avait promis le mariage sans tenir sa parole et l’avait rendue infiniment malheureuse…  

 

[5] Feu Bédye Ezzamène mon frère n’a jamais voulu prendre l’avion, il en avait une peur tant viscérale qu’inexplicable ; et je le soupçonne d’avoir renoncé à entreprendre des études aux USA, comme il en avait eu l'opportunité,  à cause de cette phobie… 

 

[6] Je dis j’avais, parce que la colonne vertébrale se tasse avec l’âge et l’on perd un ou deux centimètres ; mon poids aussi a varié ; durant la quarantaine j’ai pesé jusqu’à 85k, actuellement j’ai un poids constant de 71kg et j’y fais attention.

 

 

Partager cet article
Repost0
11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 16:38

      Monsieur  Denis, Faouzi Sbabti et Mongi Soussi…

 

     Lorsque je me remis plus ou moins de la disparition de papa, [1]je me décidai à rendre visite à maître Mondher Ben Ammar notre ministre, comme il m’avait gentiment invité à le faire.

 

     Le ministère était alors situé avenue Bab Benet, non loin du Palais de Justice de Tunis et sa façade, alors fraîchement ravalée, lui conférait une fière allure, avec de très larges marches de marbre blanc que je grimpai posément. Ma rencontre avec Feu Mondher B.A. notre élégant, et combien affable ministre, fut à son image, franche directe et courtoise. Après de sincères condoléances, il en vint directement au fait :

 

     Il avait pris connaissance de tous les rapports que j’avais adressés à l’administration centrale et en avait beaucoup apprécié le style, un peu trop littéraire pour l’administration, mais fort élégant ; et ce qui,  surtout, avait attiré son attention,  c’était la limpidité de la langue et l’absence de maladresses ou  de fautes dont il était largement abreuvé, à la lecture des autres documents qui lui étaient soumis, et il me demanda si j’étais intéressé par un poste administratif…il me laissait le temps d’y réfléchir…

 

     Maître B.A. n’attendait pas de réponse immédiate et je ne lui en fournis pas sur l’heure et je crois bien que j’avais bien fait, parce que, j’aurais eu alors plutôt tendance à refuser, et que cela m’aurait privé de son influence et de la formation administrative que j’ai commencé à acquérir un peu plus tard, sous son admirable direction…

 

    En début d’année scolaire 66/67, je devais rejoindre encore un nouveau collège, celui de La Goulette dont le directeur était l’un des derniers Français, sinon le dernier, à assurer la direction d’un collège tunisien.

 

     Monsieur Denis était aux antipodes de l’hypocrisie d'Yves Boulogne, qui lui avait déjà parlé de moi, en des termes que mon nouveau directeur n’a jamais voulu m’expliciter clairement, se contentant de m’apprendre, qu’il lui avait rétorqué qu’il n’avait pas peur de travailler avec les fortes têtes et que lui-même en était une ; et qu’il avait accepté sans hésiter ma mutation dans son collège, m’ayant vu, par deux fois, manager mes équipes de sports scolaires au palais de la foire de Tunis, ajoutant, à mon intention, que son collège avait de bonnes équipes qui pourraient rapporter des coupes,  et que, si cela venait à se produire, il en serait enchanté.

 

     A cette époque, rares étaient les directeurs de collèges et les proviseurs de lycées, à s’intéresser vraiment, à ce que faisaient les professeurs d’éducation physique et sportive ; ils attendaient simplement d’eux qu’ils tiennent en laisse leurs élèves et qu’ils ne les fassent pas  évoluer trop près des classes ; ils leur demandaient aussi de se débrouiller pour avoir le matériel qu’il fallait pour la conduite de leurs cours, n’ayant pas eux-mêmes de budget alloué à cet effet ; et si, en ce début de troisième millénaire, les choses ont, à peine changé, en léger mieux concernant l’équipement, la curiosité pédagogique des chefs d’établissements, envers l’éducation physique, reste largement absente, sauf à de très rares exceptions !

 

     Monsieur Denis, lui, personnalisait déjà cette exception quasi-unique durant ces années 60. Il avait signé une convention avec la municipalité pour avoir la jouissance exclusive, (pendant la journée),  du stade situé à moins de deux cents mètres et jouxtant la ligne du T.G.M, il se rendait lui-même aux deux ministères de tutelle[2]et s’arrangeait pour obtenir du matériel léger et des ballons. Il faisait même des quêtes auprès des enseignants et des parents d’élèves, pour alimenter la caisse des sports et  pouvoir offrir repas et rafraîchissements à ses équipes, lors de leurs déplacements ; et il n’est pas superflu de souligner qu’il était le premier et le plus généreux des donateurs de cette caisse…

 

     Monsieur Denis, à la nette différence d'Yves Boulogne, était un éducateur de la trempe de mon maître d’école Monsieur Couret, de celle de Monsieur Hann mon professeur de Khaznadar, de celle encore de mes très nombreux professeurs de l’INS de Paris (et de Jussieu que je fréquenterai plus tard) ; ces Français qui font honneur, tant à la culture et à la civilisation françaises, qu’au sens de l’honneur et au respect dû aux autres peuples, honneur et respect, caractéristiques de la France, c'est-à-dire, de la grande majorité des Français[3].    

 

     Le courant passa immédiatement entre Monsieur Denis et moi ; j’avais alors un collègue français originaire de Tarascon, grand amateur de rugby et éminent éducateur, barbu et sympathique, mais quelque peu rigide quant aux principes de respect mutuel et qui appréciait peu, les plaisanteries de monsieur Denis qui le traitait parfois de Tartarin.[4]Monsieur Denis était un bon vivant aux allures joviales, toujours la main sur le cœur, mais pas toujours très fin psychologue ; et il heurtait, sans le vouloir, la susceptibilité de certains collègues, parmi lesquels celui en question, dont je ne me rappelle plus le nom, chassé de ma mémoire par ce surnom injuste, car ce collègue n’avait rien d’un vantard ni d’un menteur.

 

    Comme j’avais, à peu près, le même emploi du temps que ce collègue, Monsieur Denis nous servait parfois du café, préparé par son épouse, et dont elle avait rempli toute une thermos ; il aimait bien partager avec nous ce café,  entre deux cours, dans notre bureau vestiaire ; il aimait bien aussi assister à quelques séances d’éducation physique, mais surtout, aux entraînements de nos équipes sportives scolaires et il aimait beaucoup ma façon de conduire et de gérer, les entraînements et les matches officiels…

 

     Cette année là, comme les précédentes, j’avais eu la chance de trouver des élèves extrêmement doués et je sus en tirer le meilleur parti, axant mon travail technique sur le développement de leurs points forts, tout en les conseillant et en les responsabilisant dans la correction de leurs points faibles ; et ma démarche stratégique fut toujours de renforcer leur solidarité et leur complémentarité.

 

    Ce travail donna naturellement ses fruits, grâce aussi, sinon surtout, aux encouragements constants du directeur dont la présence aux entraînements et à la plupart des matches, dopait les élèves, sans oublier les bonnes dispositions physiques et la grande motivation de ces derniers. A la fin de la saison sportive scolaire, j’eus le plaisir de recevoir, des mains mêmes de maître Mondher Ben Ammar qui présidait les finales scolaires, deux coupes, celle des juniors en handball et celle des cadets en basket-ball et que je remis chaque fois, à Monsieur Denis, exultant et installé, comme un pacha, à la tribune d’honneur !!

 

     Je me souviens que durant cette année là, j’avais remarqué les qualités exceptionnelles de quelques élèves, notamment celles de Faouzi Sbabti, et ce, dès le premier trimestre lors des matches interclasses, que nous organisions toujours pour pouvoir sélectionner les meilleurs éléments de l’établissement ; ces matches opposaient toutes les classes de même niveau et donnaient l’occasion, dans le collège de  monsieur Denis, à une véritable fête, à laquelle le directeur conviait certains profs et parents d’élèves, donateurs de l’association.

 

     Cette fête sportive s’étalait sur deux semaines et était couronnée par les finales entre les meilleures classes.

 

     Faouzi Sbabti faisait partie, et de l’équipe de Basket et de l’équipe de handball de sa classe, ce qui était permis au niveau des interclasses et il brillait autant, dans les deux sports. Il évoluait alors dans l’équipe civile de Goulette Kram et préférait le basket, étant de grande taille et ayant des bras musclés, mais très longilignes ; mais tout en étant très bon dans les deux sports, je détectais en lui le futur meilleur joueur de handball de Tunisie, sport qui comptait surtout à cette époque là, des joueurs à forte carrure et qui misait insuffisamment sur les habiletés techniques, étant axé, surtout, sur l’engagement physique.

 

     A la fin de cette fête, l’équipe de Sbabti avait remporté deux finales interclasses, en basket et en handball. Je le pris à part et lui conseillais de contacter l’Espérance Sportive de Tunis ou le Club Africain, en lui disant, qu’à défaut, il resterait un bon joueur, mais ne deviendrait jamais le meilleur ! Tout étonné et ravi, il me répondit qu’il était déjà licencié et que son club de basket ne lui accorderait jamais sa mutation à une autre association ! Je lui précisais que je voyais en lui le futur meilleur joueur de handball et non de basket et que n’étant pas licencié en ce sport, le problème de mutation ne devrait pas se poser.

 

     Ayant alors deux amis entraîneurs, l’un au Club Africain, l’autre à l’E.S.T. je les alertais tous les deux[5] ; et ce fut celui de l’Espérance qui réussit à convaincre, plus vite, les dirigeants de son club, à procéder au recrutement de Faouzi. C’est ainsi, que celui-ci intégra l’équipe de hand de l’E.S.T et en devint effectivement, quelques temps après, le meilleur joueur, puis dans la foulée, le brillant capitaine de l’équipe nationale, son ascension coïncidant avec la fin de l’apogée de Mounir Jlili, l’autre phénomène du handball tunisien de cette époque.     

 

     Durant cette année à la Goulette, j’eus également l’occasion d’infliger un démenti cinglant à l’inspecteur principal Yves Boulogne, qui a toujours essayé de me faire passer pour un professeur incompétent, qui n’accorde aucune attention à la préparation de ses cours et qui néglige totalement ses différents documents pédagogiques réglementaires.

 

    Vers le mois de mars, je reçus la visite d’un inspecteur nouvellement confirmé dans son grade qui s’était fait accompagner de Monsieur Denis pour venir prendre contact avec moi au stade où je venais à peine d’arriver avec mes élèves ; il était 8 heures du matin, passées de quelques minutes, et notre visiteur m’annonça qu’il était mandaté pour procéder à mon inspection de titularisation.

 

     J’acquiesçais de la tête, en adressant un sourire entendu à Monsieur  Denis, avec l’air de lui signifier, ça y est voila encore une attaque d'Y Boulogne. L’inspecteur me demanda mes documents que je lui remis et, mes élèves étant prêts, je lui demandais d’un air légèrement ironique, si je pouvais y aller. Monsieur Denis demanda à l’un de mes élèves d’installer une chaise pour Monsieur l’inspecteur sur le bord du terrain et prit congé de nous, avec un sourire encourageant, à mon intention.

    

     J’appris quelques semaines plus tard, que Mongi Soussi, l’inspecteur dont s’agit, avait fait sa maîtrise à l’ENSEPS de Paris, qu’il était par ailleurs un athlète de haut niveau ayant même participé aux éliminatoires du 400m haies des jeux méditerranéens et qu’il était compétent, intègre et assez sympathique. Mais pour l’heure, j’avais en face de moi un bonhomme assez râblé, aux cheveux crépus et à la barbe en collier, ce qui lui donnait un air plutôt austère ; je le soupçonnais, en plus, d’avoir été mandaté par Y B pour me sacquer.

 

    Je dirigeais néanmoins mon cours comme à mon habitude, sans me préoccuper de sa présence et à la fin de la séance, je raccompagnais mes élèves à leur vestiaire, en leur faisant les recommandations usuelles de célérité, afin d’évier qu’ils ne soient en retard au cours suivant. En me retournant pour rejoindre mon propre vestiaire, je me trouvais nez à nez avec l’inspecteur, qui m’avait suivi sciemment pour pouvoir entendre tout ce que je disais à mes élèves.

 

     Il me sourit et me dit qu’on pouvait ajourner notre entretien, à moins qu’on ait le temps de discuter pendant quelques minutes avant mon prochain cours, ce qui était le cas, puisque dix bonnes minutes étaient nécessaires à la classe suivante, pour qu’elle rejoigne le stade et se tienne prête.

 

     Nous nous installâmes à une table et il commença un discours plutôt élogieux, en tous points comparable au début de celui de mon inspecteur  de l’Ariana. Je le laissais faire sans réagir, ni sourire à ses compliments, m’attendant à la suite…mais au bout d’un moment, je ne pus m’empêcher d’anticiper sur ce que je pensais devoir suivre, en lui disant d’un air narquois mais ?   Il fut légèrement déconcerté par cette facétie quelque peu provocante et me répondit, en fronçant les sourcils : «  Il n’y a pas de mais qui tienne Monsieur Haouet, vous avez été brillant et vous méritez largement d’être titularisé et c’est ce que je vais proposer dans mon rapport. »

 

    C’était mon tour d’être décontenancé et, tout confus, je m’excusai et m’expliquai, en lui relatant certaines péripéties ayant parsemé jusque là, mon parcours professionnel…Il m’écouta attentivement durant près de cinq minutes et il aurait pu le faire bien plus longtemps…, mais entendant mes élèves arriver et me voyant me taire, prêt à les recevoir, il prit congé en me disant, monsieur Haouet, vos prestations sont excellentes et méritent la note de 16/20, c’est exceptionnel pour un rapport de titularisation, mais c’est 16/20 que vous aurez, même si cela pourrait déplaire à quelqu’un.  

 

    Il me faudra attendre une dizaine d’années, pour qu’il me soit donné de rencontrer à nouveau, Mongi Soussi.

 

     Ce fut lors de la préparation de ma thèse, à Paris en 1978 ; j’appris qu’il avait eu des difficultés à s’intégrer dans le milieu professionnel en Tunisie et qu’il avait décidé de retourner s’installer définitivement en France. Il me fit savoir, qu’après avoir simplement enseigné dans un lycée français, il venait de décider d’entreprendre des études de médecine, il avait alors 45 ans !!! J’en avais à l’époque à peine 38, et je pensais pouvoir  être légitimement fier de ma petite personne, pour avoir entrepris et réussi un DEA ; et pour avoir eu le courage de me faire mettre en disponibilité, pour pouvoir achever mon doctorat. 

 

     Bien évidemment, je pris conscience alors, que le mérite et le courage de Mongi étaient, de loin, supérieurs aux miens. Par le plus grand des hasards, Mongi Soussi habitait le même immeuble que mon ami Hédi B A, qui, lui aussi, après avoir séjourné plusieurs années en Allemagne, avait choisi de s’installer à Paris ; et c’est au cours d’un repas tunisien, que tous les deux avaient préparé en l’honneur de notre couple de nouveaux mariés, (Alia et moi) que j’appris cette décision que venait de prendre de Mongi d’entreprendre de si longues études à son âge, j’ai dû m’incliner bien bas devant son courage…Je n’ai plus eu le plaisir de le rencontrer à nouveau depuis, mais je souhaite qu’il ait pu les mener à bien jusqu’à leur terme[6]

 

     Avant de quitter ce collège de La Goulette, où j’avais passé la première année ayant suivi le décès de Si Hmeïda mon père, je me dois de reconnaître et d’exprimer, une faute professionnelle, pour l’expurger de ma conscience et me la pardonner à moi-même, cette erreur ayant eu, trop longtemps pour moi, le caractère du non-dit quelque peu  névrotique.

***

     Depuis la disparition de mon père et jusqu’à aujourd’hui, chaque année durant la deuxième semaine du mois de mai, je passe par une période critique, avec une humeur, à la fois triste et agressive ;  et, à cette époque, durant ce mois de mai 67, de surcroît  un lundi, jour que j’ai toujours exécré, tant écolier, qu’étudiant,  et déjà bien avant que mon père ne décède, un lundi matin, je me conduisis envers l’un de mes élèves de manière impardonnable.

 

     Ce jour là, j’étais dans des dispositions psychologiques assez lamentables et j’avais même hésité à me rendre à mon travail, mais je m’y étais forcé, devant rassembler l’équipe de handball pour un entraînement supplémentaire entre midi et 14 heures.

 

     Or, dans une ou deux de mes classes, il y avait quelques éléments, assez insupportables, qui mettaient beaucoup de mauvaise volonté à courir et à s’échauffer, ou encore à exécuter les exercices d’assouplissement et de musculation nécessaires. Ils traînaient, tout en protestant mollement et en réclamant que je les fasse jouer, tout de suite, au ballon… 

 

     Généralement, je les laissais maugréer sans réagir, mais parfois, quand il s’agissait d’un récidiviste ou de quelqu’un de particulièrement indiscipliné, je le punissais en lui imposant de faire une vingtaine de flexions complètes des jambes ou une quinzaine de flexions/répulsions des bras. Par malchance, l’un de ces élèves, auquel, j’avais, en ce mauvais jour, infligé les deux punitions à la fois, avait bâclé les répulsions de bras, en en faisant, mal, trois ou quatre et avait refusé d’exécuter les flexions de jambes, prétextant un muscle froissé et douloureux à la cuisse… 

 

     Même en sachant qu’il s’agissait là, d’un faux prétexte, j’aurais dû renoncer aux flexions de jambes et trouver un autre exercice à lui imposer, mais je m’étais braqué et, en le menaçant de lui mettre une raclée dont il se souviendrait longtemps, si jamais il persistait dans son refus, j’avais réussi à lui faire commencer ces fichues flexions ; qui plus est, comme il ne faisait que des moitiés de flexions et que je m’étais moi-même beaucoup trop emporté, je mis brutalement mes mains sur ses épaules et l’obligeai, assez rudement, à aller plus à fond dans ses flexions ; il n’était pas très musclé des jambes, et au bout de trois ou quatre flexions complètes, il était rouge de colère et, se remettant debout,  il se dégagea brusquement de mon emprise sur ses épaules, et me fit face, en me défiant du regard et en marmonnant une insulte qui, à vrai dire, ne fut pas articulée, mais que je crus lire sur ses lèvres…

 

     J’avais décodé, à tort ou à raison, une insulte envers mon père et je vis rouge ; une première gifle violente, puis une seconde, giclèrent ; surpris et humilié devant ses camarades, il me bouscula et proféra des menaces, ce qui acheva de me mettre totalement hors de moi…quelques instants après, il fallut quatre ou cinq élèves pour me ceinturer et stopper l’avalanche de coups, que dans ma folie, je lui administrais à tour de bras ; il avait la bouche sanguinolente, un œil tuméfié et une oreille tellement enflée qu’elle avait doublé de volume…J’étais tellement énervé que je n’éprouvais, sur le moment, aucun remord et que, s’il ne s’était pas rapidement éclipsé en compagnie de l’un de ses camarades en direction du collège, je n’aurais sans doute pas hésité à le malmener davantage.

 

     Mais une heure plus tard, ma colère tombée, j’étais submergé de remords et je m’en voulais tellement que, s’il avait été là, je n’aurais pas hésité à l’embrasser et à lui demander humblement pardon. Malheureusement il était parti, et j’appris que, de surcroît, il avait reçu une autre correction, de la part de Monsieur Denis !

 

     En effet, celui-ci était dans son bureau, lorsque l’élève en sang, avait fait irruption en criant et en proférant menaces et insultes ;  et, lorsqu'à travers les cris et les sanglots, le directeur avait compris que c’étais moi qui m’étais rendu coupable de cette sauvagerie, et, ne me connaissant pas ces manières violentes, il ne douta pas un seul instant que j’avais été agressé en premier et en déduisit aussitôt que,  je fus obligé de me défendre.

 

     Lorsque je me rendis auprès de lui, Monsieur Denis, m’écouta calmement lui expliquer que c’étais moi, qui étais dans mon tort et que, de toutes manières, je n’avais pas le droit de frapper cet élève pour des raisons subjectives, puisque, en ma présence, il n’avait articulé aucune insulte ou même aucune menace, avant les gifles et les coups dont je l’avais assommé. Puis, il me dit qu’effectivement, j’avais eu tort de m’emporter et de le frapper, mais que, ce qui était fait était fait, et que, ayant lui-même, eu en face de lui, ce grand gaillard de 18 ans, connu pour son indiscipline et ses nombreuses bagarres, en train de crier et de proférer des menaces, il avait à son tour perdu son calme et l’avait roué de coups,  en le jetant en dehors de son bureau.

 

    Il alla même jusqu’à me proposer de le traduire devant le conseil de discipline et de lui infliger quelques jours de renvoi pour indiscipline et menaces envers un enseignant, ce que je refusai tout net, lui disant que je méritais, davantage que lui, le conseil de discipline…

         

     En fait, si cette regrettable affaire était parvenue aux oreilles de monsieur l’inspecteur principal Yves Boulogne, celui-ci aurait eu, pour une fois, de bonnes raisons de me faire traduire devant ce fameux conseil, par-devant lequel, il rêvait de me faire comparaître un jour,  et il ne se serait certainement pas privé de l’immense plaisir que cela lui aurait, sans aucun doute, procuré !!!

 

     Quant à Monsieur Denis, je le soupçonne fortement d’avoir été très partial dans cette triste affaire, et ce, pour des raisons directement liées à la quasi-certitude qu’il avait acquise, en cette période de préparation des finales scolaires, que j’allais lui rapporter une coupe,  sinon deux, qu’il appelait de tous ses vœux, et pour l’obtention desquelles, il n’a, à mon avis, pas hésité à se montrer, doublement injuste, envers cet élève que j’avais déjà, très injustement, humilié et agressé…

 

     Aujourd’hui, je m’en veux surtout de ne pas avoir eu le courage de présenter mes excuses à ce jeune, lorsqu’il avait réintégré ma classe, une semaine plus tard, en me regardant par en dessous, plus par crainte que par méchanceté. Et aujourd’hui, je ne peux même pas libeller ces excuses précisément en son nom, ayant oublié depuis très longtemps son identité…Il ne me reste plus qu’à espérer, qu’il ne m’en ait pas trop longtemps voulu, et qu’il ait fini par me pardonner mon injustice et ma sauvagerie.  

 

     Cette dernière manifestation de mes élans agressifs et méchants, avait pris place au mois de mai 1967, j’avais près de 27 ans et pour le moment, pour des considérations tant organisationnelles qu’affectives, je vais clore cette première partie du récit de mes pérégrinations, me promettant d’en attaquer aujourd’hui même, ce mardi 16 mai 2006, donc 40 ans, jour pour jour, après le départ de mon père Si Hmeïda, une deuxième partie que je consacrerais, si Dieu me prête vie jusque là, aux trente années qui suivirent et qui s’achèveront le 24 décembre 1996, le jour où ma mère, celle qui fut, et qui demeurera toujours  pour moi, la très belle Mongia,  partit le rejoindre… tout doucement, sans faire de bruit….

    

La Marsa, le mardi 16 mai 2006 à 10h55.



[1] En fait, pour la majorité des êtres humains, on ne se remet jamais totalement de la perte de ses géniteurs, on véhicule cette double déchirure enfouie en soi, jusqu’à sa propre mort …

 

[2] L’éducation physique a toujours 'bénéficié' de la double tutelle du ministère de la jeunesse et des sports et de celui de l’Education nationale, ce qui lui vaut d’être négligée par les deux, chacun des deux ministères, prétendant que c’est à l’autre de subventionner ce secteur…

 

[3] Majorité, aujourd’hui encore assez large mais, qui va hélas s’amenuisant, sous l’effet de Bush le président de la planète et des politiciens français plus bushisants (malfaisants) et plus buschistes (extrémistes) que Bush fils lui-même, si l’on peut. 

 

[4] En allusion à un célèbre roman d’Alphonse Daudet,  « Tartarin de Tarascon », dont le héros était un menteur invétéré, doublé d’un vantard incorrigible.

 

[5] Respectivement Saïd  Ben Amara et Brahim  Erriahi.

 

[6] En vérité, je n’ai aucune inquiétude à ce sujet, des dizaines de professeurs d’éducation physique, avant et après lui, ont réussi brillamment des études en médecine, les programmes des deux cursus ayant de nombreux troncs communs, en matière d’anatomie et de physiologie, notamment…

 

 

Partager cet article
Repost0
10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 18:39

Le jour où je méjugeai, bêtement, que je ne devais pas emmener Adnène à Si Hmeïda son grand-père…

 

J’ai mentionné, un peu plus haut, que, le plus souvent possible, j’avais pour habitude de  ramener le bébé Adnène à Nabeul, pour la grande joie de ses grands-parents. Il survint que je dérogeai une fois, à cette règle que je m’étais imposée, voici en quelles circonstances…

    

    La deuxième amputation décidée, avec l’espoir de pouvoir prendre la gangrène de vitesse, avait été réalisée à la fin du mois d’avril 66 et quelques jours après, mon père s’était remis à refuser de s’alimenter, il avait maigri d’une façon inquiétante et semblait se retrancher de la réalité pendant de longues heures, durant lesquelles, il ne répondait pas aux sollicitations des aides soignantes, ni même à celles de ma mère qui essayait de lui faire ingurgiter quelque nourriture ou boire un peu d’eau.

 

    Un jour qu’il était dans cet état de prostration, il avait ouvert les yeux au son de ma voix ; je revenais du bureau du chirurgien qui m’avait appris qu’il allait devoir tenter l’opération de la dernière chance en tranchant la jambe au-dessus du genou ; il en avait discuté avec mon père, mais celui-ci avait refusé.

 

     En me voyant ce jour là, papa me dit d’une voix faible et posée : « Je sais que tu ne peux pas m’emmener ton fils ici ; je sais que tu vas essayer de me convaincre d’accepter de me faire charcuter une  fois de plus ; je sais que cela ne servira à rien sinon qu’à me faire davantage souffrir ; ici je suis un sous-homme, pas plus tard qu’hier, un médecin chef de service, traînant derrière lui une cohorte d’étudiants, n’a pas hésité à leur dire devant mon lit, tout en leur montrant ma jambe, sans même m’adresser la parole, comme s’il était en présence d’une bête de somme, ou d’un ignorant du bled « voila un cas de quasi-acharnement  thérapeutique, le docteur N H se bat pour le garder en vie depuis plus d’une semaine,  en sachant que cela ne servait à rien[1] » Et mon père ajouta de la même voix, un peu plus faible : Cela m’a fait mal sur le coup, mais cela a eu le mérite de me rappeler clairement que cela ne sert à rien d’essayer d’aller contre la volonté divine ; alors écoute moi bien, ramène moi tout de suite chez moi à Nabeul et amène moi Adnène, c’est ce que je veux, mais je sais que tu vas encore vouloir m’expliquer,  que là n’est pas mon intérêt, et que toi et ton ami de docteur allez encore devoir me charcuter, lui dans l’intérêt de la science et toi dans ce que tu crois être le mien… 

 

    Dans mon for intérieur, je savais qu’il y avait peu de chances que cette ultime ablation ait pour résultat que mon père se rétablisse et survive à cette sombre période, même avec un jambe en moins ; j’avais pressé le chirurgien de me dire quelles étaient les chances de déboucher sur cette survie ; il avait fait la grimace et parlé de 15 à 20%, peut-être un peu moins, peut-être un peu plus…

 

     Après un bref conseil de famille, nous décidâmes que nous ne devions pas laisser passer une chance aussi minime puisse-elle être, sachant que, ne pas procéder à cette ultime amputation, équivaudrait  à  une mort certaine.

 

     Trois jours après cette opération, que papa n’avait pas acceptée, et qu’il a dû subir contre sa volonté, l’un des deux messieurs qui partageaient sa chambre avait décédé des suites d’une opération lourde qui avait mal tourné, le second était transféré en soins intensifs et papa était plus que déprimé, il refusait de s’alimenter et ne répondait, ni à nos questions, ni à nos incitations …   

 

     Le matin suivant, maman, Bédye et moi trouvâmes mon père couché sur le dos, la bouche ouverte les yeux clos et sans réaction aucune à nos sollicitations, le médecin de service lui trouva une faible tension et un pouls à peine perceptible et voulut renforcer son mélange de sérum. Je lui dis, faîtes, mais nous allons le ramener à la maison. Une heure plus tard, maman et Bédye étaient à ses côtés dans l’ambulance qui le ramenait à Nabeul et je suivais au volant de la Borgward.

 

     Arrivé à quelques kilomètres de la ville, je partis devant pour presser Mama Douja et Lilia de finir de préparer sa chambre et j’ouvris la grille du portail  d’entrée de la maison.

 

    Quelques minutes après, l’ambulance stoppait et je grimpai prestement en son intérieur ; au moment où je me penchais sur lui, papa ouvrit les yeux et reconnaissant la façade de la maison, sourit tristement, et lui qui était pratiquement tombé en coma, s’appuyant sur les coudes pour se redresser un tant soit peu, me dit :

 

     « C’est bien, tu m’as évité une mort anonyme à l’hôpital et Dieu dans Sa clémence, M’a évité la honte des regards apitoyés ou méprisants que n’auraient pas manqué de lancer les imbéciles de tous bords, au pauvre estropié que je suis devenu… » J’eus beau essayer de lui mentir, en lui disant qu’il allait se remettre doucement et que sa plaie avait commencé à se cicatriser, il continua à me répéter, « c’est bien, c’est bien, c’est beaucoup mieux comme ça…. »  

 

     Il avait compris que c’était fini et aussitôt installé dans son lit, il demanda à boire et s’inquiéta de savoir si j’avais emmené Adnène…

    

     Il était alors aux environs de midi et je repartis tout de suite à Tunis pour aller chercher mon fils et le donner à son grand-père ; à mon retour, notre voisin si Mokhtar Khayati était en train de changer les pansements et le moignon de cuisse de papa était à nu ; Adnène n’avait alors que quatre mois et demi, mais mon père  me demanda de l’éloigner pour lui éviter de voir ce triste spectacle… Son pansement achevé papa réclama Adnène et se mit à le cajoler faiblement, en lui murmurant quelques mots à l’oreille, puis il me fit signe de le reprendre. Nous étions le 12 ou le 13 mai, papa m’avait semblé se porter mieux qu’à l’hôpital et je m’en fus frapper  à la porte de notre voisin l’infirmier pour me faire confirmer l’espoir d’une rémission, ou au moins un léger mieux, un début de cicatrisation qui viendrait stopper la gangrène…

 

     Après avoir hésité un moment, notre voisin hocha tristement la tête et me dit « je connais trop bien cette saloperie…malheureusement son odeur est  toujours là, encore faible mais bien présente ; elle ne va pas le lâcher, il va vous falloir beaucoup de courage…      

 

     Le lendemain, Adnène avait commencé à éternuer et pleurait plus qu’à son habitude et, craignant qu’il n’attrape froid et que ne puisse m’en occuper convenablement, je me résolus à le ramener à Tunis et à le confier à sa grand-mère Zbeïda ; auparavant, je l’avais bien évidemment rapproché de papa qui le cajola pendant quelques minutes, avec une joie mêlée d’amertume, incapable qu’il était de le tenir dans ses bras.

 

    Chaque fois qu’Adnène avait été en présence de son grand-père, il n’arrêtait pas de le fixer en examinant curieusement sa coiffe[2]Ce jour là aussi, Adnène passa un moment à examiner le visage amaigri et fatigué de son aïeul… et les regards graves, ceux du bébé comme ceux du malade, qui se croisaient, puis glissaient l’un sur l’autre, avaient un je ne sais quoi, d’une parade, d’une caresse et d’un adieu.

 

     Lorsque je repris Adnène dans mes bras, il se mit à pleurer bruyamment et à gigoter ; et des larmes silencieuses coulèrent lentement des yeux  fatigués de Si Hmeïda mon père qui s’abandonna aux oreillers dont je l’avais cerné pour soutenir son corps meurtri…

 

    Ce soir là, papa passa une nuit agitée, réclamant sans cesse qu’on lui examinât, une fois l’orteil, et d’autres fois le talon ou la cheville dont il affirmait qu’ils lui faisaient mal, ou dont les pansements se défaisaient[3] ; il eut beaucoup de fièvre et comme il refusait de prendre ses médicaments ou même de boire un peu d’eau, je dus aller réveiller notre voisin qui vint lui faire une injection à travers le tube l’alimentant en sérum, ce qui l’aida à s’assoupir jusqu’au petit matin…. Papa demeura encore quarante huit heures dans un état de léthargie presque constante, émergeant de temps à autres pour nous rappeler certains détails concernant les biens de grand-mère Douja ou les nôtres, et nous faire certaines  recommandations.

 

     Le 15 mai, pendant l’une de ces séances de rabâchage, il me demanda si Adnène allait mieux, il s’était souvenu que je l’avais amené à Tunis parce qu’il commençait à tousser ; et quand je lui répondis en le rassurant, il s’enquit alors de la raison pour laquelle je ne l’avais pas ramené, en ajoutant comme pour lui-même, c’est dommage [4] ; je lui proposais d’aller le chercher tout de suite, mais il m’adressa une dénégation triste de la tête et de la voix.

 

    Le lendemain, le 16 mai vers huit heures du matin, Bédye et moi le soulevions délicatement dans nos bras pendant que maman retirait le drap souillé en dessous de lui pour le changer ; il ne pesait plus qu’une quarantaine de kilos et nous n’avions aucune peine à le porter, maman avait presque fini de lui remettre un drap propre, lorsqu’il se cabra légèrement dans nos bras, en exhalant un profond soupir, puis son corps s’affaissa.

 

     Je n’avais, sur le coup, pas vraiment réalisé qu’il était parti définitivement et que nous ne le reverrions plus jamais, j’étais presque soulagé de savoir qu’il ne souffrirait plus, mais je commençais m’en vouloir de ne pas lui avoir procuré, pour une dernière fois encore, la joie de revoir son petit fils… Au moment où j’achève d’écrire ce chapitre, nous sommes au soir du lundi 8 mai 2006 ; dans huit jours cela fera quarante ans que je m’en veux de l’avoir privé de cette joie, et je m’en voudrai toujours, pour cette frilosité morale et cette indécision qui furent les miennes, 24 heures avant sa disparition !!!

 

     Lorsque, quelques minutes après, Bédye avait ramené, non pas le docteur Zorbaïdess dont il ne voulait plus entendre parler, mais le docteur Abid dont le cabinet était un peu plus loin au bout de notre rue, celui-ci me trouva en pleurs, en train de pratiquer un massage cardiaque à mon père ; il me mit gentiment la main sur l’épaule et me dit doucement, arrête fils, ne le fais pas souffrir inutilement, Dieu a repris sa chose, A Dieu le Miséricordieux, le Rédempteur, nous appartenons… Et auprès de Lui nous retournons. Récitons plutôt la Fétiha et prions ensemble pour qu’Allah, dans sa Grande Générosité veuille bien accorder à ton père le Grand Pardon et le fasse accéder au Paradis Eternel !

 

    Le docteur Abid, comme le docteur Zorbaïdess, était bien plus âgé que papa à cette époque, mais, à l’instar de  mon père, il portait parfois la Jobba traditionnelle et plus souvent un costume européen avec gilet et cravate assortis et, comme lui, il se coiffait du fez rouge à turban noir…Comme le docteur Zorbaïdess, il avait fini par épouser en secondes noces, son infirmière, une brunette tunisienne, assez jolie, de quelques vingt ans sa cadette…

 

    Deux années après le décès de mon père, je me fis un devoir de marcher derrière le cercueil, du docteur Abid, comme il l’avait fait derrière celui de papa.

 

     Que Dieu dans sa Très Grande Magnanimité, Daigne les rassembler dans son Paradis.

    

 

     En ce triste 16 mai 1966, c’est moi qui me fis le devoir d’aller attendre mon plus jeune frère Mohamed Kamelleddine, à la sortie de son lycée, il n’avait alors que 14 ans et pendant l’hospitalisation de papa à Tunis, il avait dû être hébergé quelques temps chez ma grand-mère paternelle qui n’avait jamais accepté le mariage de son fils aîné avec Mongia la trop belle et trop moderne tunisoise[5] ; et pendant son séjour chez elle, Kamel avait encaissé plus qu’à satiété ses méchancetés et les malédictions diverses, dont elle nous abreuvait  tous, en sa présence. Il en fut choqué, mais il était trop poli et trop timide, pour réagir, ce qui le rendit encore plus malheureux ; soulagé par notre retour, et croyant que les choses allaient s’améliorer, il n’avait rien dit, jusque bien après la mise en terre de papa…

 

    En cette matinée fatidique du lundi 16 mai 1966, à ma vue, en train de l’attendre debout sur le trottoir avec un parapluie à la main, Hamadi[6]  se rapprocha timidement, fixa mes yeux de son regard bleu clair et comprit, instantanément, que c’était fini.

 

    Je ne sais plus pourquoi, j’avais délaissé la voiture, pour me rendre à pied  jusqu’au lycée malgré la pluie fine qui crachotait de temps à autre. Je mis ma main sur son épaule et nous rentrâmes, en marchant, sans un mot, tout le long des six cents mètres qui nous séparaient de la maison.

 

    Trois jours après l’inhumation de mon père, devant reprendre le travail le lendemain matin, Néjette et moi étions rentrés à Tunis.

 

    Toute ma famille avait été terriblement éprouvée, mais chacun avait fait attention aux autres et contenu  son propre chagrin pour ne pas exacerber celui des siens...Bédye avait décidé de rester encore un jour à Nabeul pour remplir d’autres formalités et, en me trouvant seul avec Néjette, dans l’appartement de Mont Fleury, je fus libéré de toutes les contraintes que je m’étais imposées jusque là.

 

    J’avais 26 ans, j’étais musulman par naissance, et tant les philosophies étudiées que les observations que j’avais jusque-là faites, de la vie, des comportements des hommes et de leurs méchancetés impunies…, tout cela, me portait, en temps normal, plutôt vers un agnosticisme septique.

 

    Mais, la longue maladie de mon père et les souffrances morales que cet être, si bon et si aimant, s’était vues imposées par l’injustice et le despotisme bourguibiens, me révoltaient davantage même que son décès ; je m’en voulais par-dessus tout, de mon manque de réactions à ces injustices et je faillis perdre la raison ; je m’enfermai dans la cuisine où je passai plus d’une demi-heure à hurler les imprécations les plus obscènes envers le despote suprême, que je qualifiais aussi de président assassin[7] ;  je hurlai de même les blasphèmes les plus impardonnables, en qualifiant, dans mon aveuglement, Allah notre Dieu unique et miséricordieux (puisse-Il me pardonner), d’impotent, d’effacé et d’injuste envers ses hommes, concluant dans ma folie furieuse[8]à l’impossibilité même de son existence, je me traitais dans le même temps de lâche et de super connard prétentieux

 

     Derrière la porte de la cuisine, Néjette sanglotait tout en me suppliant d’arrêter de crier et de blasphémer, me rappelant la proximité des colocataires de l’immeuble et l’heure tardive de la soirée…Ramené à cette réalité banale, je passai quand même quelques minutes de plus à appeler papa, dont je ressentais l’étrange présence à mes côtés[9] et à lui demander, d’une voix contenue, pardon, pardon de tout ce que j’avais fait et davantage pour tout ce que je n’avais pas réussi à faire

 

 

 

 

Réminiscences douces amères, parfois plus douces qu'amères.

 

 

Je revoyais défiler devant mes yeux, le film en flash-back des évènements et des personnages de ces derniers jours, la douleur et la compassion évidentes de celles et ceux qui nous aimaient réellement… Je revoyais les manières hypocrites, voire fielleuses, d’autres personnes, notamment ma grand-mère paternelle, et celles, plus  maniérées et faussement chagrines, d’autres parents et connaissances, qui s’étaient crus obligés de jouer la comédie…

 

Je me revoyais remballer vertement, ceux et celles qui voulurent empêcher ma sœur Lilia de suivre, avec nous, le cercueil de papa et qui, croyant bien faire, voulaient l’empêcher de commettre ce  soi-disant péché, je voyais enfin Bédye la voix étranglée par l’émotion, me supplier en pleurant, de faire quelque chose que je ne comprenais pas, lui qui ne pleurait, pour ainsi dire jamais. 

 

Les fossoyeurs avaient couché mon père au fond de sa tombe, face à la Mecque, un dévot lui avait chuchoté à l’oreille les rappels prescrits par la tradition et il s’apprêtait à se hisser en dehors de la tombe pour laisser le maçon la refermer, c’est à ce moment que je compris ce que voulait mon frère aîné, …et que l’émotion l’avait empêché d’exprimer clairement :

 

Il avait totalement oublié les traits du visage de papa et il me suppliait de demander qu’on relève le haut du linceul qui recouvrait ce visage qu’il voulait revoir une dernière fois ! Le religieux de service fut interloqué par cette demande quand je la lui eu transmise, et il refusa de commettre ce pêché, à moins que je ne le prenne clairement et publiquement à mon compte.

 

Je me voyais lui asséner, d’une vois énervée, la déclaration qu’il voulait entendre, je revoyais le visage de Bédye s’illuminer, lorsque le dévot accepta de s’exécuter et je revois Bédye, un instant plus tard, furieux, repoussant vivement les curieux qui, voulant satisfaire à leur impulsion morbide, avaient failli nous précipiter dans la tombe, en essayant de regarder par-dessus  nos épaules.

 

Bédye avait quand même eu l’opportunité de revoir le visage de papa et, à l’évocation de cette dernière image, je me levai, tournai la clé de la cuisine et en sortis…

 

Cette nuit là, je n’essayais même pas de chercher le sommeil, couché sur le dos, les genoux repliés, les pieds bien à plat, je me laissais envahir par une multitude d’autres images qui venaient s’imprimer en boucle dans mon cerveau et que je percevais clairement, malgré, ou plutôt à cause de l’obscurité totale de la chambre.

 

Je me voyais, âgé de quelques années, guetter le retour de mon père, du temps où il ne rentrait jamais chez ma grand-mère (qui nous logeait alors à Tunis), sans un petit paquet de noisettes ou d’amandes grillées, que je lui chopais de la main pour l’étrenner avant tout le monde et je le revoyais faire semblant de m’en empêcher, en riant et en tenant le paquet au-dessus de ma tête, hors de ma portée, avant de me le coller contre le ventre et de me donner une petite tape sur les fesses pour me faire courir devant lui…

 

Je me voyais à la même période caché sous le lit de ma grand-mère en train de dévorer des dizaines de citrons doux dont il ramenait des kilos tous les trois ou quatre jours…Je me revoyais encore en cette même période où il avait été nommé Khlifa de Tunis, lui rendre visite dans son bureau à la Kasbah, où il m’installait sur son fauteuil et donnait une pièce à son spahi pour m’acheter une friandise…

 

Je me voyais quelques années plus tard, sortir de l’appartement de la rue d’Angleterre pour aller à mon école, en l’ayant laissé étendu sur le lit pour une petite sieste, et je me souvenais de ma quasi-jalousie à le voir, ne pas être obligé, lui mon père, d’aller à l’école que j’ai toujours exécrée…

 

Je me voyais au cours de l’une des premières années à Nabeul, m’étant écorché les genoux durant mon apprentissage clandestin du vélo, et m’étant essuyé à l’aide d’un mouchoir en soie brodé à mes initiales, mouchoir que j’avais par la suite jeté non loin de la maison. Je revois le visage livide de colère de papa qui m’interrogeait sur l’origine du sang, colère mêlée d’inquiétude que j’avais attribuée d’abord à la détérioration du mouchoir, mouchoir qu’il avait reconnu instantanément, en le voyant sur le bord de la chaussée. Inquiétude et colère que j’ai encore moins comprises, lorsque, pour la première fois de ma vie, il m’eut bousculé, me faisant grimper quatre à quatre les escaliers de l’appartement pour me pousser dans sa chambre, en fermer la porte à clé et me demander d’enlever mon short et ma culotte ; je me revoyais, abasourdi et en pleurs, à genoux dressés, en appui sur les bras, le derrière tourné vers la lumière de la fenêtre et papa m’examinant méticuleusement le contour de l’anus, avant de m’intimer, moins sèchement, l’ordre de me rhabiller [10]; je le revoyais ensuite changer subitement d’attitude et redevenir tendre et attentionné, aller prendre du coton et de la teinture d’iode pour désinfecter les écorchures que je m’étais faites aux genoux, en tombant de vélo…

 

    Je me revoyais quelques années auparavant, ayant répété mes leçons d’histoire de France, répondant aux questions  qu’il me posait, et recevoir vingt sous à chaque bonne réponse.

 

     Je revoyais son visage heureux et fier à la lecture de mes rédactions de lycée, je me revoyais durant mon adolescence, attendre son retour à la tombée de la nuit, aller à sa rencontre, prendre de ses mains le couffin rempli de fruits qu’il avait eu plaisir à nous ramener en sus…Je me revoyais en été, un peu plus jeune, revenir de Lascala vers midi en compagnie de Bédye pour continuer notre baignade devant notre maison et attendre papa et maman qui ne tarderaient pas à nous rejoindre… et je nous voyais, tous réunis et heureux, barbotant dans la mer si claire et si belle…

 

    Je me revoyais d’autres fois, revenir à la maison un peu plus tôt, pour guetter la calèche qu’il affrétait souvent, surtout les vendredis, pour nous ramener des kilos de victuailles et de fruits et je me revoyais courir, avec nos servantes tout heureuses, de la calèche à la cuisine, de la cuisine à la calèche, transbordant les grappes de raisins, les pommes et poires, les grosses figues noires dont papa et maman raffolaient, les melons et les pastèques, fruits que nous étalions sur toute la surface du sol de la cuisine et aux quatre coins de la salle à manger…

 

    Je me revoyais, je revoyais son sourire heureux, je nous revoyais tous, si heureux !…Et mes larmes ne cessaient de couler dans le noir de ma chambre de Mont Fleury.

 

     Au lever du jour, la source était tarie et en m’habillant pour aller au travail, j’eus le sentiment net que quelque chose au fond de mon cœur avait cassé et que ce cœur, ainsi que le cerveau qui le commandait, étaient devenus arides et hermétiques à certains sentiments…Ils le restèrent effectivement, pendant très, très longtemps.

    

 

 

Durant les nuits qui suivirent, le sommeil tardera à venir et je continuerai à voir défiler les images de papa ; je revoyais son visage rayonnant du temps heureux où tout le monde le courtisait et recherchait ses faveurs, tant ses collaborateurs, que les caïds successifs, ses chefs directs, qui étaient parachutés, sans aucune compétence, et qu’il devait encadrer et guider…tant ses nombreux amis, qui l’entraînaient dans de longues parties de poker au cours desquelles ils essayaient de le plumer de consort et qu’il battait à plate couture, presque toujours, tant ses nombreux frères que ses sœurs mêmes, qui tous ne l’appelaient que Sidi ou Sidi Hmeïda et qui recherchaient son approbation, son réconfort et ses générosités matérielles…

 

Je revoyais ce visage et ce port de tête altier qui, à l’avènement du despote Bourguiba, se mirent à péricliter rapidement, ce visage qui vieillissait d’une décennie tous les deux ans, ravagé qu’il fut par la déception et le chagrin, puis par les complications du diabète…Je revois mon père, attendre la visite de ses amis qui se firent de plus en plus rares, jusqu’à ne plus paraître ; je le revois, de plus en plus renfrogné et de plus en plus taciturne, alors qu’il aimait bien sourire et même rire franchement aux nombreux bons mots que maman avait pour coutume d’envoyer à la tête des uns et des autres y compris ses propres enfants…

 

A ses images, je souriais d’un air triste et désabusé, mais les larmes se firent de plus en plus exceptionnelles à couler ; et si larmes, il y a encore aujourd’hui, en ce mois de mai 2006, comme en chaque année à l’évocation de ces images, ce ne sont que quelques velléités de larmes contenues, de rares remous qui jaillissent des entrailles et dont l’évanescence affleure et humidifie les pupilles, sans presque jamais déborder jusques aux joues asséchées qui continuent de se rider...

 

Depuis ce fatidique mois de mai 66, je n’ai plus jamais été capable de pleurer à chaudes larmes, même pas, en ce non moins fatidique 24 décembre 1996, lorsque, usée jusqu’à la corde par sa longue maladie, ma mère, qui fut très longtemps, la très belle Mongia, s’était éteinte dans mes bras,  comme une bougie[11] ; ce furent, surtout, Adnène, Ashraaf et Amal, mes enfants, qui ont pu le faire à ma place ce jour là, avantageusement...

 

Mais nous n’en sommes pas encore là dans ce voyage rétrospectif ; et pour reprendre le fil chronologique, venons en… à ma dernière mutation.

 

     



[1] Avant de ramener mon père à Nabeul, je pris contact avec ce chef de service indélicat en compagnie du docteur N H ; celui-ci lui reprocha son manquement à la déontologie, en soulignant en plus que son patient était un avocat et un ancien haut responsable du beylicat ; le chef de service essaya de nous expliquer qu’il croyait papa endormi sous sédatifs et qu’il n’avait pas du tout voulu lui manquer de respect. Pris  par le temps et voulant ramener mon père à Nabeul, en urgence, je n’avais pas insisté … 

 

[2]Quand il n’était pas trop malade papa portait souvent le fez rouge turc adopté depuis quelques siècles par les bourgeois tunisiens ; à la maison il portait une coiffe blanche dite arakia (en rapport avec la sueur qui se dit arak en tunisien et qu’elle est censée empêcher de couler dans les yeux pendant l’été) ; cette arakia en lin brodé et ajouré,  sans s’apparenter vraiment à la kippa juive, en a la forme, mais couvre tout la tête des musulmans d’un certain âge, à la différence de la kippa qui ne couvre que le sommet arrière du crâne des hébraïques.

 

[3]  Syndrome du membre amputé : Presque tous les amputés continuent pendant longtemps à ressentir la présence de leur membre absent de leur corps depuis un moment…

 

[4] Ya Khsara, quelle perte, ou encore dommage

 

[5] Maman est nabeulienne de père et de mère, elle est même née à Nabeul, mais elle a passé toute son enfance et toute sa scolarité à Tunis où elle a également été prise en charge par un musicien juif qui lui a appris à jouer du piano pendant des années, elle parlait couramment français et était moderne d’esprit, ce qui dérangeait grandement la vieille provinciale à l’esprit rétrograde qu’était ma grand-mère paternelle qui avait dû, de surcroît, laisser sa propre belle sœur donner le sein à mon père à sa naissance, ayant elle-même trop peu de lait, et déjà, encore moins d’amour, à lui donner…

 

[6] Je rappelle, à toutes fins utiles, que nous appelons mon jeune frère Mohamed Kamelleddine, parfois Kamel, d’autres fois Hamadi, usant indifféremment de l’un ou l’autre de ces deux diminutifs, sans presque jamais recourir à sa pré nomination entière, en dehors des occasions officielles.

 

[7]  Il était alors de notoriété publique que Bourguiba avait fait assassiner Salah Ben Youssef et de toute sa vie, il n’a, à ma connaissance, jamais essayé de le nier.

 

[8] Je me trouvais en fait alors dans un véritable état de transe, j’avais de la fièvre, je frissonnais et je sanglotais en me roulant parterre comme un forcené en donnant de grands coups de pieds dans les meubles et les portes de placards….

 

[9] Il me sembla même l’entendre me consoler et essayer de me calmer, ce qui ne fit qu’exacerber ma révolte, mon exaltation et mon sentiment de culpabilité.

 

[10] J’avais entre huit et neuf ans et je n’avais rien compris alors. Maman m’expliqua un peu plus tard que papa avait eu peur qu’on m’eut violé ou encore que l’on m’eut inculqué les mœurs de pédérastie qui étaient relativement répandues à l’époque, la mixité n’étant pas du tout de mise et les garçons fricotant parfois entre eux, quand ils ne se faisaient pas violenter par leurs aînés ou même par des adultes…

 

[11]Ma mère décéda au bout de 30 années de veuvage, presqu'à l’instar de sa  propre mère qui, elle, survécut à papa Bakha 42 longues années, sans avoir oublié une seule fois, de le citer dans ses prières !!!

 

 

Partager cet article
Repost0
10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 16:50

         Mutations multiples et nouvelles retrouvailles avec l’inspecteur principal Yves Boulogne.

 

         En cette fin d’année scolaire 64/65, il m’a été donné de rencontrer l’un de mes anciens professeurs de Ksar Saïd, qui était devenu « chef de division des sports civils » à l’administration centrale et qui avait eu vent de mes déboires, et d’abord avec l’inspecteur principal Yves B qu’il avait eu le temps de découvrir sous son vrai jour. Monsieur Mohamed Mongi Haddad  dont il s’agit, avait également appris mon mariage forcé et même l’état de santé de mon père.

 

         Et comme il m’avait toujours apprécié, en tant qu’ancien étudiant et en tant que basketteur, sport qu’il pratiquait sous les couleurs de l’E.S.T.,  il se proposa de m’aider à obtenir ma mutation dans un lycée de Tunis.

 

         A l’entame de l’année scolaire suivante, il essaya de me faire muter d’abord au lycée Carthage dont m’avait expulsé sournoisement Yves Boulogne et il faillit réussir à faire signer ma décision de mutation par notre Directeur Général (qui n’était plus Mzali, notre curieux visiteur du soir de l’année 62). Malheureusement, le projet de décision tomba malencontreusement entre les mains de l’inspecteur principal Yves Boulogne qui, faisant sa petite enquête, découvrit rapidement que c’était sur l’instigation de mon protecteur, que cette décision était sur le point d’être signée.

 

         Les deux hommes eurent des mots durs l’un envers l’autre et Yves Boulogne, consentant à regret à ma mutation du Kef, s’opposa à ce qu’elle se fasse dans un établissement de Tunis.

 

         Je fus donc muté, une première fois, au lycée de jeunes filles de Zaghouan.

         

         Comme Néjette et moi avions rapidement constaté que mon seul salaire  ne suffisait pas à nos besoins, j’avais demandé à mon oncle Tahar qui était directeur central au ministère de l’agriculture, de m’aider à lui trouver du travail et Néjette fut rapidement recrutée comme seconde secrétaire de mon quasi-ministre d’oncle. Mon frère Bédye, pour contribuer à alléger mes dépenses, nous invita, quant à lui, à venir partager l’appartement qu’il louait à Mont Fleury.

 

         Ainsi, ayant été muté à Zaghouan, je ne me voyais pas du tout y louer un second logement, et j’obtins de mon directeur de collège un regroupement horaire, à même de réduire ma charge hebdomadaire de travail à trois jours ; ce qui me permit de faire la navette entre Tunis et Zaghouan, seulement deux fois par semaine.

 

         J’aurais pu me satisfaire de cette situation qui, somme toute, n’était, ni désagréable ni trop lourde de retombées financières, l’essence étant encore, en cette période, assez bon marché. Mais, le match qui opposait mon protecteur Monsieur  Mohamed Mongi Haddad et mon ennemi juré, l’inspecteur principal Yves Boulogne, avait pris une tournure qui m’était favorable.

         

         En effet, au cours d’une séance de travail réunissant notre nouveau ministre et mon protecteur, celui-ci exposa mon cas, relatant, que j’avais été  son meilleur étudiant, que j’avais poursuivi mes études supérieures à Paris, qu’Yves B cherchait, coûte que coûte à me nuire, ajoutant que j’étais le fils d’un avocat, ancien Kéhia du royaume, tombé en disgrâce en 1955 [1] ; s’en suivit un coup de théâtre, inespéré pour moi ; et mon protecteur, m’ayant invité par téléphone à passer le voir,  il m’annonça tout souriant que j’étais muté à Tunis, au collège de la Nouvelle Ariana, où je courus prendre contact avec un charmant directeur à la veille de la retraite.[2]

 

         Je fus assez satisfait de mon passage, trop court, à ce collège situé à  un quart d’heure de route de Mont Fleury où je résidais, mais je devais, là encore, avoir affaire avec l’inspecteur principal Yves Boulogne, qui ayant la dent dure et la rancune tenace, ne désespérait pas de parvenir à ruiner ma carrière.

 

         J’étais alors à ma troisième année d’exercice de professeur stagiaire et mes capacités pédagogiques devaient être évaluées au cours d’une inspection formelle réalisée par un inspecteur et donnant lieu à un rapport circonstancié ; celui-ci devait comprendre en conclusion, soit une appréciation positive valant proposition de titularisation dans mon grade de professeur, soit une appréciation mitigée débouchant sur une prorogation de stage d’une année, soit encore une note négative, proposant une sanction, pouvant aller jusqu’à la radiation…

 

         Bien entendu l’inspecteur principal, qui n’était pas né de la dernière pluie, ne voulant pas donner prise à un quelconque protecteur pouvant remettre en question sa propre évaluation de mes capacités, fut assez retors pour dénicher l’inspecteur idoine à même de se charger de ses basses besognes et il désigna Monsieur Hamadi Annabi qui avait été mon professeur à Ksar Saïd, et qui venait d’être promu inspecteur stagiaire, pour procéder à mon inspection.     

 

         Monsieur Hamadi A, c’était ce professeur qui m’avait privé de ma place de major de promotion, en se mêlant de ce qui ne le regardait pas, ce qui avait failli me coûter ma place pour Paris et envers lequel j’avais eu des mots durs, l’accusant, à raison, de vouloir favoriser mon camarade Mohamed Aref  S à mes dépens ; et je suis convaincu que son patron direct, en le chargeant de me faire un sort, n’eut pas besoin de beaucoup insister pour l’amener à vouloir me nuire...

 

         D’autant plus qu’en le chargeant de cette mission qu’il n’était légalement pas habilité à assumer, n’étant encore lui-même que stagiaire, il lui faisait  une fleur, (tout en commettant un acte irrégulier, …). 

 

         Toujours est-il, que l’inspection eut lieu dans conditions déplorables, puisque mon inspecteur stagiaire, au vu de ma très bonne prestation pédagogique, ne put qualifier  celle-ci autrement, et ce, en présence du directeur, comme il était d’usage de procéder.

 

         L’entretien consécutif à l’inspection de terrain, se déroulant correctement, dans le bureau du directeur, celui-ci et moi-même, nous contentions d’écouter en silence, l’évaluateur jusque là, élogieux

 

         Mais soudain, Monsieur Hamadi A sembla réaliser qu’il était pris entre le marteau de sa conscience qui venait de parler… et l’enclume Yves B qui l’avait mandaté pour me saborder et non pour me louer. Il se mit à bégayer très fortement, (ce qui lui arrivait déjà du temps de Ksar Saïd, surtout quand il se trouvait dans une situation stressante), et il commença à essayer de justifier le fait qu’il allait devoir m’accorder une note légèrement inférieure à la moyenne…

 

         A ces mots, en contradiction totale avec les 4/5 de l’évaluation qu’il venait de faire de ma prestation, c’est le directeur lui-même qui lui dit  « ne pas comprendre cette évaluation chiffrée qui ne reflète en aucun cas le discours qui vient de la précéder… ».Monsieur l’inspecteur, se mit à me tutoyer tout en s’adressant au directeur par ricochet, et à me rappeler que nous avions toujours eu de bonnes relations, et que dans ces conditions, je ne pouvais pas penser un seul instant qu’il était capable d’injustice envers moi.

 

         L’ayant presque pris en pitié à le voir s’empêtrer ainsi dans ses explications oiseuses dont il ne pouvait même pas se convaincre lui-même, je ne disais rien, ce qui incita mon directeur à me bousculer, et à presque m’engueuler en me disant : « Mais défendez vous monsieur Haouet ! N’êtes-vous pas capable d’argumenter, votre propre point de vue? »

 

         Je lui répondis avec calme que cela ne servirait strictement à rien ici et que Monsieur Hamadi A, inspecteur stagiaire, envers lequel j’avais un certain respect, avait reçu des instructions claires visant à me nuire et qu’il était là, pour cela et rien que pour cela, mais que je ne me laisserai faire, ni par lui, ni par son mandataire français,  Yves B.

 

         A ces mots, l’inspecteur se mit à suer à grosses gouttes et à multiplier les dénégations, nous assurant de sa bonne foi, puis prenant précipitamment congé, il nous laissa seuls au bureau. Je pris congé à mon tour après avoir demandé à mon directeur, s’il était d’accord pour contresigner un document dans lequel je rejetterais les conclusions de cette évaluation et surtout sa note chiffrée, tout en fournissant un argumentaire détaillé ; il se déclara disposé à le faire, sous certaines conditions…

 

         Je devinais lesquelles et je partis en le remerciant.

 

         Le lendemain matin je n’avais pas cours, mais à 9 heures, je me présentai au bureau du directeur et je soumis à celui-ci, non pas un seul rapport mais deux. Je lui remis d’abord une double feuille de papier ministre, sur laquelle j’avais assez succinctement résumé le déroulement de ma séance, ainsi que l’entretien qui avait eu lieu en son bureau et avec sa participation active, et je lui dis que j’étais sûr qu’il n’aura aucune objection à contresigner ce premier rapport de suite, mais que je préférais qu’il prenne d’abord le temps de lire un deuxième document qui lui permettra de mieux comprendre les  raisons de l’incohérence du discours de monsieur Hamadi A.

 

         Ce deuxième document comprenait plusieurs doubles feuilles papier ministre et rapportait le détail de mes multiples rencontres avec l’inspecteur principal Yves Boulogne et d’abord la première, au cours de laquelle il m’avait pris pour l’un des coopérants français qu’il attendait, ainsi que les confidences racistes qu’il s’était cru autorisé à me susurrer au sujet des bicots dont il se proposait de m’éviter la promiscuité… Suivaient toutes les autres péripéties, la désinformation concernant la piscine de Sousse, la tentative avortée de ce charlatan raciste et de mauvaise foi[3] de procéder à mon inspection irrégulière alors que je n’avais que quelques mois de carrière… les diverses mutations qu’il m’avait fait subir, pour se venger de la défaite déontologique que je lui avais fait subir en présence du censeur du lycée de Sousse… ; et je finissais, en signalant la dernière irrégularité qu’il venait de commettre, en faisant un cadeau empoisonné à un inspecteur stagiaire en le chargeant de procéder à une inspection de titularisation, contrairement aux textes en vigueur qui exigeaient pour cela un inspecteur titulaire…

 

        Comme ce second rapport était trop long pour que je l'oblige, même indirectement, à en prendre connaissance de suite, je lui proposais de le lui laisser à lire tranquillement avant de me dire ce qu'il en pensait et je pris congé...

 

  

 

    

    Mon directeur feu Monsieur Gouta, me fit téléphoner l’après midi même, par sa secrétaire, qu’il me demandait de passer le voir aussi vite que je pourrais…..Et lorsque je me présentais à lui le lendemain, il me fit aimablement servir un café et me complimenta, en me souriant, pour ma grande  maîtrise de la langue française, puis, d’un air un peu plus grave, me dit qu’il n’avait rien relevé dans le premier rapport qui puisse l’empêcher de le contresigner et le transmettre, mais qu’il me suggérait de supprimer les injures que j’avais proférées à l’endroit de Yves B sur le deuxième rapport (qu’il n’avait néanmoins pas à cautionner) ; "non pas que ces qualifications soient injustifiées, mais simplement inutiles, mon talent épistolaire suffisant amplement à convaincre... ; il me dit qu’elle pouvaient me nuire, plus que servir ma cause.." 

 

    Devant mon refus poli de suivre son conseil, il me reconduisit à la porte de son bureau en me disant que j’avais la tête aussi dure que celle de son fils[4], et il murmura à notre double intention, un vœu : Allah Youstourkom Min  aouled Ilharam [5]!!!

 

    Nous étions alors au tout début du second trimestre de l’année scolaire 65/66 et il était écrit, qu’après avoir passé le premier trimestre à Zaghouan et entamé le second à l’Ariana, mon record, en matière de mutations, en une seule et unique année, allait encore s’améliorer[6]…  

 

    Nous connaissions alors la grande mode des mouvements d’ensemble scolaires, au cours desquels quelques milliers de jeunes sélectionnés dans divers lycées et collèges devaient présenter,  à la fin de l’année, une série de tableaux adaptés (par un professeur tchèque) et mettant en scène les progrès incessants  que connaissait le pays, sous l’impulsion providentielle du Combattant Suprême… et le buste bombé de celui-ci était souvent composé dans l’un ou l’autre de ces tableaux où jeunes filles et jeunes garçons dansaient et utilisaient dans un bel ensemble, plusieurs accessoires les uns plus spectaculaires que les autres…

 

     Certains établissements commençaient la préparation de ces mouvements d’ensemble, mais ne la menaient pas à terme, faute de réalisation de progrès suffisants dans cette préparation ; ce fut le cas, cette année là, pour le collège de la Nouvelle Ariana qui, n’ayant commencé ces répétitions qu’au cours du second trimestre, n’y avait pas suffisamment progressé pour pouvoir fournir les éléments hautement représentatifs requis, pour la sélection finale.

 

         

 

         Par contre au collège de garçons de Radés, les élèves avaient été bien préparés jusque là, mais, l’état de leur professeur, le malheureux Ridha S,  atteint de rétinopathie diabétique,  avait  subitement dégénéré et il commençait à perdre la vue…cet état de choses fit que l’un des épisodes du match se déroulant entre mon protecteur M.M. H. et mon ennemi juré Yves B, eut à connaître un résultat mitigé :

 

         On décida qu’il ne me sera pas tenu grief pour les injures contenues dans mon dernier rapport envers Yves B  et que le pseudo rapport d’inspection, commandité pour me nuire, sera jeté aux oubliettes ; mais qu’après avoir remplacé mon ami Antar Souid hospitalisé pour bronchite aigue au Kef, j’allais devoir remplacer, à Radés, le malheureux Ridha S, frappé de cécité et ce, par nécessité de service !!!

 

         Cette nécessité étant bien entendu concédée à mon inspecteur malveillant.

 

    Et bien entendu, à Radés, j’eus de nouveau, affaire à la mauvaise foi de cet inspecteur charlatan et magouilleur par excellence…

 

    Je faillis d’abord procurer à ce dernier le plaisir de lui offrir ma démission, à la réception de ma troisième décision de mutation, mais c’est ma mère qui parvint à m’en dissuader, en me disant qu’alors, non seulement, je me serais déclaré battu par le larbin de Mzali qu’elle abhorrait autant que moi, mais qu’en plus, notre situation familiale, tant matérielle que morale serait davantage fragilisée par cette démission.

 

     Aussi, contraint et forcé, je me présentais en plein deuxième trimestre au collège de Radés pour remplacer le malheureux Ridha S qui, ne voyant pratiquement plus, me reconnut à la voix au cours de la petite séance de passation de service que nous eûmes en présence du directeur du collège.

 

     Je fus très bien accepté par mes nouveaux élèves dont certains m’avaient vu jouer contre l’étoile sportive de Radés où évoluaient alors les trois frères Snoussi dont j’étais un grand ami et un adversaire coriace. J’étais encore en excellente condition physique et il m’arriva par ailleurs de disputer des matchs de handball, de volley-ball ou de basket au sein de l’une ou l’autre des équipes de mes élèves, pendant leurs entraînements ; ces équipes se disputaient âprement ma participation qui équivalait pour eux, à une victoire…

 

    Je me débrouillais d’ailleurs tellement bien en matière d’entraînement, que je parvins à faire qualifier trois équipes du collège aux demi-finales des championnats scolaires, largement aidé en cela, par les aptitudes physiques de mes élèves.

 

     Mais si au plan professionnel, je semblais connaître une embellie, au plan familial les choses tournaient de nouveau au drame ; papa avait écorché son gros orteil, tout bêtement par le simple port d’une paire de chaussures neuves et cet orteil commençait à poser problème…

 

    Néjette qui connaissait tous les médecins de l’hôpital  Ernest Conseil, (l’actuel Rabta), me conseilla de l’amener à la consultation du docteur Nourreddine Hajri, un chirurgien reconnu qui, après avoir été informé de l’antécédent de l’anthrax mal soigné, commença d’abord par nous conseiller de procéder à l’ablation de l’orteil enflé qui tardait par trop à cicatriser.

 

    Malheureusement, il se ravisa rapidement et demanda à avoir l’avis d’un nutritionniste et d’un second chirurgien. Consulter ces deux médecins, prit deux ou trois jours et l’ablation de l’orteil eut lieu sitôt après, mais le nutritionniste ne parvint pas à régler le diabète et le processus de cicatrisation refusa de démarrer…

 

     Les équipes scolaires étaient alors en train de disputer les demi-finales et à la fin du match qui opposait mon équipe cadette de handball, à l’une de ses homologues tunisoises, le professeur de cette dernière, ayant perdu le match, déposa des réserves sur la participation de mon capitaine qu’il accusa de jouer avec une licence falsifiée, affirmant que ce joueur évoluait le dimanche, en sport civil, en juniors et non pas en cadets…

 

     Etant préoccupé, plutôt par la santé de mon père, je ne m’inquiétais pas outre mesure lorsque l’enquête déboucha sur la confirmation de la falsification, l’équipe adverse s’étant débrouillée pour fournir un extrait de l’acte de naissance de mon élève qui avait effectivement triché sur son âge, nous perdîmes le match sur le tapis ! J’étais quand même un peu furieux contre cet élève qui avait ainsi empêché ses camarades de remporter une victoire largement à leur portée, même sans sa participation, et je le sermonnai assez violemment en présence de ses camarades.

 

     Quelle ne fut ma surprise en le voyant se taire et baisser la tête, faisant signe à ses camarades de ne rien dire…Deux de mes joueurs s’avancèrent cependant vers moi et m’apprirent que c’était mon malheureux prédécesseur Ridha S qui, au début de l’année scolaire, lui avait demandé, en leur présence, de falsifier son certificat de naissance, pour pouvoir le faire jouer encore une année en catégorie cadet, tout en lui assurant qu’il n’aurait aucun ennui et qu’en cas de besoin, il le couvrirait personnellement !! J’étais à tel point abasourdi et indigné, que j’eus envie d’aller voir le directeur pour lui rapporter ces faits.

 

    Mais très vite, je me dis que ce n’était pas encore ce jour là, que j’allais me mettre à jouer au délateur, en dénonçant, en plus, un malheureux  collègue devenu mal voyant.

 

    Mais les voies du Seigneur sont tellement impénétrables à notre pauvre entendement humain qu’encore aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre les raisons pour lesquelles c’est ce même collègue, qui a cru devoir informer le responsable de l’équipe adverse de la falsification de licence, dont il avait été lui-même à l’origine…En effet, je mis un certain temps pour apprendre cette manœuvre pour le moins louche mais je finis par l’apprendre[7]… 

 

     L’état de santé de mon père devenant plus préoccupant, je dus prendre quelques jours de congé pour mieux m’en occuper et, sur les conseils de mon oncle Tahar, nous le fîmes admettre à  l’hôpital Charles Nicolle dont le directeur était un camarde d’école et un ami de mes oncles Mohamed et Tahar. Papa eut droit, au début, à une chambre individuelle de VIP où maman put lui tenir compagnie toute la journée et superviser les soins et l’hygiène ; le directeur alla jusqu’à faire amener des fleurs qu’il faisait changer tous les deux jours et l’état de papa sembla se stabiliser, le nutritionniste lui accordant toute l’attention  nécessaire… 

 

    De retour à mon collège, j’appris sans réelle surprise que le super inspecteur Yves B, s’était donné lui-même la peine de se rendre sur place pour un complément d’enquête au sujet de la fameuse falsification de licence, alors même que les sports scolaires ne faisaient nullement partie de ses attributions et qu’ils relevaient de l’autorité de services distincts, totalement autonomes…

 

     Le directeur, complètement dépassé par les évènements, semblait inquiet et, en m’informant des détails de la visite de Yves B, me tenait un discours, un tant soit peu agressif, ayant l’air de me reprocher quelque chose dans cette histoire…Piqué au vif et n’étant pas du tout disposé à jouer au bouc émissaire, je lui adressai une série de questions (qui n’en étaient pas), le tout sur un ton sec, énervé et plus qu’ironique:

 

     Monsieur le directeur, savez-vous que vous avez vous-mêmes contresigné cette falsification ?... (Il essaya de répondre mais j’enchaînais sans lui en laisser la possibilité)…que cette licence a été élaborée par mon prédécesseur au moins trois bons mois, avant mon arrivée dans votre collège ?…Avez-vous pensé à le dire à cet inspecteur de mauvaise foi, qui, lui, le sait pertinemment ?! Lui, qui est venu s’occuper de ce qui ne le regardait pas  pour essayer de me coller sur le dos des irrégularités commises par d’autres ?! Irrégularités dont vous assumez vous-mêmes une certaine responsabilité, ayant contresigné cette licence, (comme le veut le réglement) et que vous avez en outre, l’air de me reprocher, par votre attitude et par le ton que prenez pour me parler de cette intrusion hypocrite d’un charlatan raciste qui n’a pas dû, en outre, se priver de vous traiter comme un écolier pris en faute !?

 

     A chacune des phrases  de cette diatribe, mon ton se faisait un peu plus cassant et un peu plus énervé ; je rageais contre l’inspecteur (que je n’aurais sans doute pas hésité à insulter s’il avait été là) ; mais j’en voulais également au directeur pour son manque d’honnêteté ou au moins son manque d’a propos, pour n’avoir pas pensé à souligner aux yeux de ce sombre individu que je n’étais en rien concerné par cette infraction et pour n’avoir pas su que ce raciste d’inspecteur n’était en rien concerné par cette sombre question…

 

    Le directeur quant à lui, habitué peut-être, à avoir en face de lui des enseignants, plutôt obséquieux, qu’emportés voire agressifs à son égard, n’était pas fier de son manque de lucidité et, tout en me trouvant quelque peu irrespectueux, semblait mieux prendre conscience de la situation et voulut bien reconnaître ses torts…Il me répondit d’un ton résigné[8] : « Croyez moi, Monsieur Haouet,  je prendrais tout sur moi et vous n’aurez aucune responsabilité à assumer dans cette triste affaire. »  

 

     A la fin de ma journée de travail, je revins le voir pour lui annoncer que je devais prendre 15 jours de congé sans solde pour convenance personnelle et je lui remis dans ce sens, une demande adressée à mon ministre que je lui demandais de transmettre.

 

    Quelques temps auparavant, j’avais déjà pris quatre jours de congé, pour maladie, grâce à un certificat médical de complaisance que le docteur Nourredine H avait bien voulu me délivrer pour me permettre de m’occuper de papa ; le directeur ne sachant pas que mon père était gravement malade, pensait que je réagissais à ce qui s’était passé quelques heures auparavant dans son bureau et il essaya de me dissuader de prendre ce congé.

 

     Mais, tout en essayant de ne pas être trop discourtois envers lui, je lui dis d’un ton ferme, que cette affaire de falsification n’était pas le motif essentiel de ma demande et je l’invitais à prendre connaissance du contenu de ma demande…

 

    Dans cette demande, assez longue parce que j’avais jugé prudent d’anticiper tout mauvais coup d’Yves B que j’avais appris à connaître mieux que quiconque, j’avais demandé 15 jours pour m’occuper de mon père gravement malade, tout en joignant des documents de l’hôpital ; j’avais également signalé cette histoire de falsification qui tombait aussi mal à propos, et que certaines âmes charitables essayaient de me mettre sournoisement sur le dos. Je rappelais que les licences se préparaient en début d’année, que ma mutation dans ce collège avait eu lieu bien après ; et je conclus, en me demandant que dans ces conditions, connues dans leur plus petit détail par Yves B, pourquoi celui-ci s’était-il rendu auprès de mon directeur pour le persuader de me faire porter le chapeau.

 

    Je pris bien entendu la précaution de passer à l’administration centrale pour résumer les faits à l’intention de mon protecteur MMH ; et je lui confiais copie de ce document…

 

    J’avais été bien inspiré de prendre ces précautions, puisque dans les dix jours qui suivirent, je reçus, coup sur coup, deux décisions administratives, sans que j’eusse le loisir d’y réagir, préoccupé que j’étais par l’état de santé de papa qui s’était brusquement aggravé.

 

     Je reçus le premier document au moment où papa essayait de se remettre de sa deuxième amputation.

 

     Son orteil avait en effet continué à devenir de plus en plus purulent et était passé du bleu au gris foncé ; le docteur N H, après un examen minutieux des veines et artères de la jambe, et sur l’insistance  désespérée de papa, avait décidé de procéder à l’ablation de tout le coup du pied en préservant un moignon, au bas du tibia, pour la fixation ultérieure d’une prothèse, et ce, au cas où la gangrène ne passerait pas ce cap… 

 

    Cette deuxième amputation nous accorda un petit répit et les choses semblèrent devoir s’améliorer, papa ne refusant plus systématiquement de s’alimenter et allant même jusqu’à demander que nous lui apportions des journaux  et des romans. C’est au cours de ce répit que le directeur de l’hôpital est venu nous voir pour nous dire d’un air contrit, qu’il était obligé de transférer Sidi Hmeïda de la chambre individuelle à une autre, très confortable qu’il n’aurait à partager qu’avec deux autres messieurs très convenables.[9]

 

     Effectivement, la chambre était acceptable et les deux messieurs tout à fait convenables ; papa passa en leur compagnie des moments assez agréables et il s’avéra qu’ils avaient plusieurs amis communs.

 

     Et c’est au cours de ce répit que papa apprit, sans doute par manque de vigilance de maman, qui était totalement déstabilisée, que je venais de recevoir la notification d’un blâme !!!

 

    Papa en fut bouleversé. Il savait à quel point j’aimais le métier que j'excerçais et il savait que cet hypocrite doublé de raciste voulait m’esquinter ; et il était ulcéré de ne rien pouvoir faire pour me protéger de la rancune et de l’injustice de cet Yves B, inspecteur principal charlatan, mais néanmoins omnipotent…Et l’une des rares consolations que je pus offrir à mon malheureux papa a été de lui lire, et de lui monter cinq jours plus tard, le deuxième document officiel sur lequel Maître Mondher Ben Ammar, mon ministre d’alors, avait élégamment ajouté quelques mots manuscrits…

 

     Il s’agissait de l’annulation du blâme et de quasi excuses officielles pour la méprise survenue à votre égard et révélée imputable à autrui.

 

    Un deuxième document était joint à cette annulation, c’était la réponse à ma demande de congé. Celui-ci m’était accordé, non pas pour convenance personnelle, donc sans solde, comme je l’avais demandé, mais sur décision exceptionnelle du ministre, pour réparation de préjudice subi.

 

    Et c’est sur cette décision de congé, que mon ministre avait eu l’élégance d’ajouter d’une belle écriture à l’encre bleue marine[10]« Mes amitiés à votre père, mon honorable confrère avec mes vœux de prompt rétablissement » puis, plus loin : « Si Taoufik, passez me voir,  quand vous le pourrez.»



[1] Ayant été amené par la suite à rencontrer assez souvent, ce  véritable gentlemen, lui-même fils d’une très grande famille tunisoise, avocat de son métier, et ayant eu de plus, certaines raisons de ne pas beaucoup apprécier le Combattant suprême, j’ai compris que c’était surtout cette  évocation de la disgrâce  qu’il savait avoir été injuste pour plusieurs Caïds et Kéhias de sa connaissance,  qui l’avait décidé à donner suite à la démarche de mon protecteur…

[2]Monsieur Mongi Gouta.

 

[3] Je n’avais pas hésité à qualifier ainsi par écrit cet inspecteur français dans ce rapport officiel adressé à un ministre. Et la preuve que ces qualificatifs étaient justifiés, c’est que je n’eus pas à en subir de conséquences réellement fâcheuses…

 

[4] Ce fils qui avait presque mon âge, a été un excellent sportif, joueur de handball,  aussi stylé qu’efficace.

 

[5] Dieu vous protège des gens du mal ; littéralement  des enfants du pêché !!!

 

[6] J’ai collaboré plus tard en tant que responsable au ministère ; et jamais, à ma connaissance, aucun professeur n’a eu à être muté deux fois durant la même année, a fortiori quand il s’agit de mutation décidée en dehors de la volonté de l’enseignant!

 

[7] Ridha S, devenu presqu’aveugle,  avait été curieusement chargé de travaux administratifs au sein du service des sports scolaires après avoir été remplacé (par moi-même) au collège où il enseignait depuis de longues années ; et c’est au cours d’une visite  à ce service, effectuée par mon futur adversaire, (par équipes interposées de handball), que mon prédécesseur a cru devoir lui faire cette curieuse confidence ; celui qui me rapporta ces faits plus tard, n’était autre que mon ami Antar S qui avait abandonné au cours de notre 1500m de fin d’examen, celui la même que j’eus à remplacer au Kef suite à sa pneumonie….

 

[8] De tout temps, les chefs d’établissements ont toujours eu une peur bleue des problèmes administratifs, surtout lorsque quelque chose peut leur y être reprochée ; et là, il s’agissait d’un acte de falsification qu’il aurait pu empêcher avec davantage de vigilance dans l’examen de l’acte de naissance trafiqué

 

[9] Durant les années 60, il n’y avait pour ainsi dire, pas de cliniques privées suffisamment équipées pour des opérations lourdes et les chirurgiens refusaient d’opérer en dehors des hôpitaux publics.

 

[10] Presque tous les ministres (nombreux) avec lesquels j’eus à collaborer par la suite, ont utilisé une encre verte, aussitôt mimés en cela par de nombreux directeurs d’administration centrale. Monsieur Mondher Ben Ammar. que j’eus le plaisir et l’honneur de seconder en qualité de collaborateur apprécié pendant plusieurs années, a  quant à lui, toujours préféré l’encre bleue Waterman…Je ne sais s’il en a changé par la suite …

 

 

Partager cet article
Repost0
7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 11:54

     Mon ami le procureur du Kef.

 

    Finalement, la foulure de mon poignet me procura un congé supplémentaire dont je passais une bonne partie en famille à Nabeul, puis je réintégrai mon collège au Kef pour y achever l’année scolaire.

          Entre temps, mon ami Brouno, me sollicitant encore quelques fois pour une partie de belotte, nous nous rendîmes deux ou trois fois au club des fonctionnaires, où j’appris incidemment que le procureur qui avait lancé le mandat de recherche à mon encontre, n’était autre que celui qui, imbu de sa petite personne, ne rendait les saluts que du bout des lèvres, et que j’avais fini par ignorer superbement.

 

          J’appris également que l’accident dans lequel j’avais été injustement incriminé, s’était produit presqu'à la tombée de la nuit, qu’on avait vu alors une voiture qui ressemblait à la mienne prendre de l’essence à la station voisine de mon collège ; et que, tout juste après, c’était un médecin qui était venu faire le plein et qui avait ensuite pris la route de Tunis.

 

Ce     Ce médecin aurait déclaré avoir eu l’impression de me reconnaître alors que je prenais de l’essence. Originaire du Kef, il exerçait à l’hôpital de Nabeul et il me connaissait de vue.

 

          Ce jour là, mercredi en début d’après midi, en quittant lui-même le Kef, (que j’avais déjà quitté la veille au matin) il avait assisté d’assez loin, à l’accident et avait vu la voiture qui le précédait d’une centaine de mètres, heurter l’âne qui avait échappé au contrôle de son maître et s’était engagé sur la route. Le conducteur de la voiture surpris, avait heurté l’âne et aurait d’abord freiné, comme pour s’arrêter, puis s’étant ravisé, il aurait accéléré pour prendre la fuite…

 

          Le docteur Limam aurait alors essayé de prendre en chasse le fuyard, mais celui-ci, roulant à très vive allure sur les virages dangereux de la sortie du Kef,  l’avait facilement distancé et il s’était vite décidé à rebrousser chemin pour venir en aide à la victime de l’accident. Au cours de sa déposition, ce docteur Limam mentionna le fait qu’il avait cru me reconnaître à la station d’essence, mais qu’il ne pouvait pas en jurer, parce qu’il ne m’avait alors vu que de dos, puisque j’étais resté au volant pendant qu’on me servait de l’essence.

 

        Par contre, il avait déclaré être sûr,  que c’était la même voiture qu’il avait vue quitter la station, à peine quelques minutes auparavant,  qui avait heurté l’âne…

         

          La déposition de ce docteur fut enregistrée le soir même de l’accident, soit le mercredi, et le procureur aussitôt alerté, se convainquit tout de suite de mon implication et se dépêcha de lancer un mandat d’amener pour m’empêcher d’avoir le temps de réparer les dégâts de ma voiture…Jusque là il n’y aurait eu à reprocher à ce procureur que des conclusions hâtives ayant transformé l’impression que le docteur avait eue de me reconnaître, en certitude dont il se convainquît lui-même [1], trop rapidement et  sans autre forme de procès.

         

     Mais là où sa mauvaise foi devint plus évidente, c’est qu’à la réception des conclusions du rapport technique de la garde nationale qui me disculpait totalement, il ne s’avoua pas vaincu, et il se mit lui-même à fouiner à la recherche de témoins à charge qui pourraient m’enfoncer et démonter la supériorité de ses investigations sur celles de la garde nationale.

 

    Il se rendit à la station d’essence, plus d’une quinzaine de jours après l’accident et il recueillit facilement le témoignage du pompiste qui, certainement impressionné, voire influencé, par ce procureur, affirma qu’il m’avait bien servi ce jour là, c'est-à-dire le mercredi, jour de l’accident !

 

         En fait, le pompiste qui me connaissait de vue, m’avait bien servi, mais le mardi matin et non pas le mercredi en fin d’après midi ; mais, sollicité à outrance par le procureur qui ne voulait pas me lâcher, le pompiste s’est trompé de jour, ou a tout simplement cru devoir faire un faux témoignage gratuit qu’on semblait l’encourager à faire...  

 

         C’est ainsi que, vers la fin du mois de mai, je reçus une convocation à comparaître par-devant le tribunal du Kef pour avoir causé un accident  quasi-mortel, aggravé de délit de fuite.

 

         Etant alors encore au Kef, je me rendis de suite chez le responsable régional de la garde nationale. Celui-ci me confirma qu’il me croyait absolument innocent, mais il ajouta que le procureur, qui, pour lui, était un imbécile, avait le pouvoir de mettre en doute les conclusions de la garde nationale et d’approfondir l’enquête…Il ajouta, en me reconduisant à la porte de son bureau : « Je vous conseille vivement de choisir un bon avocat et de produire des témoins crédibles, faute de quoi ce procureur parviendra à vous faire condamner à une peine de prison.»

         

          Le procès qui débuta en octobre 64 dura jusqu’à fin mai 65.

 

         Ayant obtenu ma mutation du Kef pour cette année scolaire 64/65, je dus y revenir par trois ou quatre fois, pour comparaître devant un juge aussi borné que mon ami le  procureur et qui paraissait encore plus sûr de ma culpabilité que ce dernier.

 

         Il n’avait aucune sympathie envers moi et il ne se priva pas de le montrer. A la première audience, il se montra agressif voire odieux ; il empêcha mon père (qui avait tenu à m’accompagner, encore une fois, contre mon avis), de prendre la parole, targuant du fait que le seul avocat dont le tribunal ait eu connaissance était Maître Ben Slimène et qu’il n’est fait aucune mention de Maître Haouet dans les minutes du procès ; il avait peut-être raison sur le fond, mais ses manières cassantes, voire méprisantes m’ulcérèrent…

 

         Une minute plus tard, le procureur rappelant une partie des faits m’incriminant à ses yeux, déclara qu’il lui avait été donné de constater, bien avant l’accident, que je me comportais avec beaucoup de désinvolture,  notamment en conduisant ma Jaguar dans les rues du Kef et celles de Tunis, comme si je roulais sur une autoroute.… Je le repris vivement, lui disant que d’abord, ce n’est pas une Jaguar que je conduis, parce que cette voiture de sport anglaise était trop chère pour mes moyens de professeur, mais d’une Borgward, une voiture allemande presque populaire et que je conduisais dans le plus grand respect de la route, étant un jeune homme de bonne famille, éduqué dans le respect de la loi et des personnes ! 

 

         Bien évidemment le président du tribunal m’intima violemment l’ordre de me taire et de ne prendre la parole qu’après en avoir demandé et obtenue[2] l’autorisation de sa part.

 

         A ma deuxième comparution, la nouvelle de mon procès s’étant répandue comme une traînée de poudre, auprès de mes anciens élèves du collège, ceux-ci étaient venus  en nombre au tribunal et avaient occupé toutes les places de la salle d’audience.

 

         Le juge se montra aussi agressif et cassant que la première fois, allant jusqu’à refuser de prendre en compte une attestation authentifiée de mon ex-directeur qui y déclarait que « le professeur Haouet était absent du collège et du Kef et qu’il avait bénéficié d’une autorisation spéciale d’absence dès la veille du jour de l’accident ».

 

        Il eut ensuite la même réaction de rejet, lorsque Maître Ben Slimène lui soumit le rapport d’un ingénieur expert qui concluait à l’impossibilité scientifique que ma voiture ait pu heurter un âne et le tuer, sans subir des dégâts très importants au niveau de diverses parties inférieures et à moyenne hauteur de la carrosserie,  suite au choc très violent qui devait forcément avoir eu lieu. Ce fameux juge alla jusqu’à demander à mon avocat combien j’avais payé cet expert pour ce rapport,  suggérant que celui-ci fût un document de pure complaisance.

 

         Lorsque mon avocat, surpris par cette question lui dit : Mais Monsieur le Président, il s’agit de l’acte authentique d’un expert assermenté, il lui répondit ironiquement : Et alors Monsieur l’avocat ?

         

         Je perdis alors mon sang froid et lui répliquai, en élevant la voix, qu’il était clair qu’il  tenait à me condamner contre l’évidence de mon innocence et,  que, dans ces conditions,  j’aurais beau présenter des témoins à décharge, cela ne servirait strictement à rien puisque,  que je voyais bien qu’il avait déjà pris sa décision.

         

         Surpris par cette diatribe, il faillit attraper une attaque cérébrale, d’autant plus qu’une quarantaine d’élèves s’était mise à le huer et à le siffler, il cogna brutalement sur son pupitre à l’aide de son marteau en bois et fit évacuer la salle. Ensuite, vert de rage, il me fusilla du regard et, tout en s’efforçant de me parler posément, me dit d’une voix étranglée de colère froide, Monsieur le professeur, si vous élevez encore une seule fois la voix dans ce tribunal ou si je vois à la prochaine audience un seul[3] de vos élèves, je vous fais arrêter pour outrage à magistrat.

 

         Mon avocat m’invita, de la voix et du geste, à ne plus rien dire et je me tus.

         

.        En quittant le Kef, ce jour là, je fis un détour par Zaghouane où j’avais été muté et j’obtins de mon nouveau directeur une autorisation d’absence exceptionnelle de trois jours que je mis à profit pour mieux me défendre.

         

          Je repris contact avec les quatre ouvriers de la municipalité qui se déclarèrent toujours prêts à témoigner. Mon père et moi, nous rendîmes ensuite au tribunal de Grombalia, où  nous pûmes rencontrer le président du tribunal avec lequel papa avait de bonnes relations. 

 

          Mon père lui demanda conseil, après lui avoir décrit la situation et fait comprendre à demi-mots que le procureur et le juge du Kef étaient de mauvaise foi… Et ce président de tribunal, intègre et compétent, de nous conseiller de lui soumettre une demande de convocation de tous mes témoins à décharge, avec leur liste nominative et leurs adresses ; ce qui lui permettrait de les auditionner en faisant dresser un procès-verbal de leurs déclarations sous serment, procès-verbal qu’il transmettrait ensuite au tribunal du Kef, et dont nous pourrions obtenir une copie.

 P        

         Le lendemain, je me présentais au secrétariat du président de tribunal avec la demande dûment accompagnée de la liste requise et, cet honorable magistrat,  ayant  à cœur de me faire gagner du temps, ordonna au greffier de me donner copies des convocations de mes témoins, pour que je puisse moi-même les aviser, au cas où les convocations acheminées par le canal légal mettraient trop de temps à leur parvenir.

 

        C’est ainsi qu’au début de la semaine suivante, Bédye mon frère et moi embarquâmes[4] pour Grombalia, huit témoins, parmi mes copains invités au mariage et les ouvriers municipaux, où un juge et un greffier recueillirent leurs témoignages.

 

         L’ultime audience du tribunal du Kef qui se déroula une vingtaine de jours plus tard, fut une occasion supplémentaire pour mon juge, de faire l’étalage de ses manières cassantes et de son grand mépris des justiciables.[5] Au cours de cette audience, le procès-verbal de Grombalia étant parvenu au Kef in extremis, mon avocat avait quand même tenu à en présenter au juge une copie authentifiée conforme à l’original, outre des copies supplémentaires, de l’attestation de Monsieur Zramdini et du rapport de l’ingénieur expert, documents que le président du tribunal avait rejetés lors de la dernière audience.

 

         Au moment où Maître Ben Slimène délivrait au majordome du tribunal ces pièces en les nommant et en priant Monsieur le Président du Tribunal de bien vouloir les faire enregistrer parmi les pièces à annexer au procès-verbal de cette audience, le juge voulut l’en empêcher du geste et de la voix, lui jetant au visage cette phrase incroyable : « Ce n’est pas la peine Monsieur l’avocat vous avez malheureusement gagné. »

 

         Mais, pour mon plus grand bonheur, Maître Ben Slimène lui rétorqua avec une grande habilité et non sans un zeste de mépris affiché, « Je suis désolé Monsieur le Président, mais il est du droit absolu de la défense de déposer toutes les pièces qu’elle juge utile aux intérêts de son mandataire et j’insiste pour que le procès-verbal fasse mention détaillée des pièces que je soumets légalement au tribunal que vous présidez !

 

         Et, pour avoir quand même le dernier mot, le président de ce curieux tribunal, tout en faisant un geste à peine perceptible d’acquiescement, se leva brutalement de son siège en crachant littéralement son verdict :

 

          Hakamet El mahkama bi adem semaa idaoua !! (Le tribunal prononce un verdict de non-lieu)

 

         Pendant cette ultime comparution, le pauvre bougre qui avait été victime de l’accident et qui y avait perdu plusieurs centièmes de ses capacités physiques, outre son défunt âne, s’était finalement rétabli et était présent dans la salle. Au moment où ce juge avait craché à regret son verdict de non-lieu et alors qu’il quittait nerveusement son siège, le bonhomme débouté, et non moins dégoûté par la tournure des évènements, le prit à partie en criant : « Et moi Monsieur le président qu’est-ce que je fais pour obtenir justice ?»

 

         Et ce juge de démonter encore une fois en quelle estime il tenait les justiciables ; Il fit le geste de s’en laver les mains et lui dit froidement : Ce n’est pas mon affaire, ce prévenu n’est pas coupable, ce n’est pas lui qui a causé ton accident, et ce que tu dois faire ce n’est certainement pas à moi de te le dire. Puis, me jetant un regard courroucé, il tourna les talons….

 

         Qu’il aille au diable vauvert, ce pourri de juge à la gomme et que mon ami le procureur, lui y tienne bonne  compagnie  !!!

 

 



[1] La désinvolture que j’avais fini par afficher vis-à-vis de sa seigneurie, ainsi que sa jalousie de me voir rouler en voiture, alors que lui-même prenait un taxi louage pour se rendre de Tunis au Kef et retour, n’étaient certainement pas étrangères à cette conviction malsaine…

 

[2] Souligné par l’intonation du juge.

 

[3] Il appuyait clairement, pour les souligner, sur  les mots,  seule (fois) et seul (élève), un peu comme s’il s’adressait à un petit enfant qu’il essayait de terroriser…

 

[4] A bord de nos deux voitures s’entend, celle de mon frère et la mienne.

 

[5] En la période actuelle de 2006, au cours de laquelle se prolonge encore à Bagdad,  le procès de Saddam Hussein, les manières du nouveau juge (*) de Saddam me rappèlent furieusement celles  de mon  propre juge de 1964/65 au Kef. (*Les américains, envahisseurs de l’Irak, ayant trouvé le premier président du tribunal too cool, vis avis de l’ancien chef d’Etat, le forcèrent à démissionner et le remplacèrent par un autre juge,  aussi arrogant que leurs officiers, leur ministre de la guerre  et leur Bush de  président. Qu'ils aillent tous en enfer !

 

 

Partager cet article
Repost0
7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 09:39

 

    

  En écrivant ces pages, j’éprouve beaucoup de plaisir à relater les détails des  

            instants heureux de mon enfance et de ma jeunesse, mais j’éprouve aussi    un certain plaisir à rapporter ici, à l’intention de mes descendants, certains faits tristes ou même douloureux, relatifs aux déboires, voire aux         

     souffrances morales et physiques de Si Hmeïda et de Ella Mongia,  mes parents, décédés trop tôt, à mon goût.

 

     Ce plaisir pourrait paraître morbide à certains, mais pour moi,  il s’apparente plutôt à la douleur exquise à laquelle j’ai fait allusion plus haut, celle que l’on  

          ressent lorsqu’on vous masse des muscles douloureux ou que l’on vous étire des membres courbatus ; par ailleurs, un peu curieusement, relater ces

        souvenirs tristes, me donne l’illusion, éphémère de les revivre, ici et maintenant, et cela me plonge dans l’état étrange, de quasi-réalité d’avoir   

      r   etrouvé mes parents à mes côtés, de leur parler et de les écouter se parler et me parler…

 

     Ainsi, plus d’une fois, l’un de mes proches, venu s’enquérir de mon état ou m’appeler à table, m’a demandé avec une certaine inquiétude, pourquoi j’avais l’air d’être dans un état second…, alors que j’étais en train de baigner dans cette quasi-réalité de quasi-eau de jouvence…et il me tarde maintenant de vous ramener, à cette époque de l’année 64 où ma jeunesse a failli basculer dans l’inconnu, voire dans la criminalité…

 

       

        Un certain aïd esseghir de l’année 64.

 

      En cette année là, comme cela m’était arrivé déjà, plus d’une fois, j’avais ramené avec moi Madame Zramdini, née Garali…

 

     Mais cette fois-là, s’agissant pour elle de passer quelques  jours à Nabeul chez ses parents, à l’occasion de l’aïd qui tombait cette année là un vendredi,  au lieu de quitter le Kef l’avant-veille de la fête, (donc mercredi), mon directeur intéressé, me proposa de partir un jour avant, prenant sur lui, de me couvrir le cas échéant, si un inspecteur venait à découvrir mon absence irrégulière.

 

     Cette proposition inattendue ne fut pas pour me déplaire et je me fis un plaisir d’embarquer son épouse, en compagnie de Néjette, dans ma belle Borgward, tout content de bénéficier ainsi de deux jours supplémentaires de congé.

 

     Arrivé donc mardi, avant midi, au lieu de mercredi soir, j’appris que ma jolie voisine Widad, dont j’avais été virtuellement amoureux pendant mon adolescence, se mariait le lendemain soir, que bien entendu, toute ma famille était invitée, y compris Néjette et moi, et que le mariage se déroulait à l’hôtel Claridge à Tunis. Et ainsi, ce fameux jeudi soir, veille de l’aïd, Mama Mongia, Lilia, Alia et moi, nous trouvions nous, tous les quatre, au Claridge, mes frères ayant préféré rester auprès de mon père.

 

      La fête battait son plein, mais appréciant peu son vacarme, je sortais de temps à autre de la salle pour aller me mettre au volant de ma voiture garée à quelques mètres de l’entrée de l’hôtel, et écouter une musique moins assourdissante, que celle qui se prolongeait à n’en plus finir…

 

     Au cours de l’une de ces pauses, je vis arriver ma sœur Lilia, suivie de près par Néjette.

 

     Elles étaient venues me dire que maman voulait rester encore un petit quart d’heure et que nous pourrions rentrer aussitôt après, puisque, de toute évidence, les festivités ne m’intéressaient pas particulièrement.

 

     Une minute après, je vis sortir d’un bar faisant face à l’entrée du Claridge, un groupe de trois saoulards, qui avaient visiblement bu plus que de raison. Manque de chance, le trio, plus qu’éméché, fut grandement intéressé par  la présence de deux jolies femmes en tenue de soirée. Comme il fallait s’y attendre, l’un de ces énergumènes,  tanguant et roulant, en vint à heurter, sans le vouloir vraiment, les deux jeunes femmes tout en leur faisant les compliments et les avances d’usage auprès de sa  confrérie.  

 

     Lilia et Néjette quelque peu apeurées et dégoûtées, revirent précipitamment se réfugier dans la voiture dont elles bloquèrent les portières ; mais les saoulards s’approchèrent davantage de la voiture, bien décidés à les draguer. Je voulus essayer d’éviter tout esclandre et, en espérant que le trio se découragerait à la vue d’un homme, je descendis de la voiture et je les invitais, d’un ton sobre, à s’en aller et à nous laisser tranquilles. Je réalisai aussitôt que j’aurais mieux fait de les ignorer et de démarrer pour faire le tour du pâté de maisons.

 

     En fait, je l’aurais certainement fait, si je n’avais craint, que ma mère ne sortit au moment où je me serais éloigné, et qu’elle ne nous trouvât pas…Et voila qu’en demandant aux saoulards de nous laisser tranquilles, je les avais énervés et que l’un d’eux, voulut me décocher un coup de poing !

 

     Et si j’esquivai, sans peine, son coup de poing téléphoné, je ne pus éviter la bagarre qui s’ensuivit.

    

     Je ne m’étendrai pas sur le détail de cette rixe où je me conduisis encore une fois comme un sauvage ; j’en dirai quand même le minimum.

 

     Ayant alors la condition physique d’un athlète de haut niveau et étant rompu aux techniques de divers sports de combat de par ma formation, j’usais abondamment de coups de pieds, de manchettes et de coups de coude au visage, et je remportais haut la main la bataille. Mais si celle-ci se solda par plusieurs paires de yeux pochés, de quelques côtes traumatisées et d’épaules luxées du coté adverse ; elle enregistra également, à mon passif, un costume flambant neuf  souillé de sang, un os du métatarse brisé et un  poignet droit foulé…

    

     Il va sans dire que je ne pris conscience de mes propres dégâts que quelques minutes plus tard, lorsque Lilia partie à la recherche de renforts, ramena des copains de la salle de mariage qui s’interposèrent et aidèrent mes assaillants à se relever, tout en les incitant à déguerpir… Auparavant, ayant noté que je commençais à me fatiguer, Néjette s’était vaillamment mêlée à la bagarre, distribuant quelques coups de talons aiguilles de l’une de ses chaussures, qu’elle maniait comme un marteau.

 

     C’est au moment de démarrer, après avoir récupéré maman, et au moment où je voulus enclencher la première, que je ressentis une vive douleur à la main droite qui m’empêcha  de passer les vitesses.

    

     Ce fut Néjette qui s’en chargea, les engageant chaque fois à ma demande, tout le long du chemin de retour.

 

     Le lendemain matin les évènements vinrent me confirmer, qu’un malheur n’arrive jamais seul et que les tuiles nous tombent souvent sur la tête,… par série !

    

     J’avais mal dormi, ma main droite était très endolorie et je craignais que je me fusse fracturé le poignet. Je me rendis donc de bon matin à l’hôpital où un copain, jeune médecin, m’examina et me fit une radio de la main.

 

     Il constata ainsi la brisure d’un os du métacarpe plus une simple foulure de mon poignet droit et me dit que le mieux qu’il puisse faire, c’était me poser un plâtre au poignet que je garderais un petit mois, en espérant que cela profitera, aux deux traumatismes à la fois.

 

     Et c’est au moment où je sortais de l’hôpital avec mon plâtre flambant neuf, que je fus abordé par un agent de la garde nationale…   

 

    J’appris, tout abasourdi, que je faisais l’objet d’un mandat d’arrêt et j’imaginai tout de suite le pire, persuadé que l’un des saoulards avait décédé à la suite des coups sauvages qu’il avait reçus.

 

     Mais, suite aux questions que je posais et les réponses que j’obtenais sans peine du jeune garde, qui m’avait curieusement pris en sympathie, il s’avéra que le mandat avait été lancé par le procureur de la république du Kef et que j’étais accusé d’avoir causé un accident à une dizaine de kilomètres après la sortie de cette ville ; l’accident ayant causé la mort d’un âne et l’hospitalisation de son malheureux propriétaire qui aurait subi un traumatisme  crânien,  l’ayant plongé dans un coma profond.

 

     Bien entendu, mon plâtre au poignet ne pouvait apparemment qu’étayer un tant soit peu cette accusation, mais ayant craint la mort de l’un de mes assaillants de la veille, je me sentis quand même soulagé, pensant pouvoir rapidement prouver, qu’au moment de cet accident, survenu, selon l'agent, mercredi, aux environs de 17h30, alors que j’étais déjà à Nabeul, depuis mardi, en début d’après midi,  donc, au  moins 24 heures avant la survenance de cet accident...

 

     J’étais cependant, bel et bien, sous le coup d’un mandat d’amener au Kef, et ce, en pleine matinée du jeudi, premier jour de l’aïd ; en outre, le procureur de la république avait instamment demandé qu’on réquisitionne l’arme du crime, c'est-à-dire ma voiture, qui était supposée avoir heurté un âne et l’avoir tué sur le coup.

 

     Et, si l’état impeccable de la carrosserie de ma Borgward avait de suite convaincu le garde national m’ayant accompagné jusqu’au garage où elle avait passé la nuit que, l’accusation ne pouvait pas tenir la route ; et qu’il s’agissait probablement d’une erreur ; celui-ci se déclara néanmoins dans l’obligation de réquisitionner ma voiture.

 

     Au garage de la garde nationale, où l’agent parqua ma Borgward, le chef de poste que je connaissais de vue et qui connaissait de réputation El Ustadh Si Hmeïda mon père, fut également convaincu qu’il s’agissait d’une erreur au premier coup d’œil donné à ma Borgward.

 

     Il me déclara qu’étant donné cette période de l’aïd, même si j’avais voulu réparer les dégâts qui doivent être considérables suite au choc contre un âne, je n’en aurais pas eu le temps, c’est pourquoi, devait-il ajouter, il ne se voyait pas du tout arrêtant un professeur,  fils d’une famille connue,  et le garder pendant les fêtes de l’aïd, alors que, de toute évidence, il n’était, en rien coupable,  de ce dont on le soupçonnait.

 

     Il réquisitionna toutefois ma voiture, et me demanda de me présenter, à la fin du congé, le lundi d’après à 7 heures du matin, pour que je sois accompagné, par l’un de ses agents auprès de la garde nationale du Kef qui avait  la charge de l’enquête.           

    

     Cette histoire mit en émoi toute la famille et nous gâcha, presque, la fête de l’aïd ; néanmoins, nous avions du temps pour rassembler des éléments de preuve de mon innocence et nous en comptabilisâmes plusieurs...

 

     1/Aujourd’hui, cette tradition se perd de plus en plus, même dans certaines petites villes, mais elle survit encore à Nabeul où l’on continue généralement à aller au cimetière pour réciter la Fétiha sur les tombes de tous les morts de la famille, et ce, la veille et le jour de l’aïd ; ainsi qu'à l'occasion de deux ou trois autres fêtes, dont la Achoura…

 

    Et, ne dérogeant alors jamais à cette règle, nous étions tous partis remplir ce devoir de piété familiale, dans deux voitures, sous les regards respectueux[1] d’une équipe d’ouvriers de la municipalité, occupés à damer le trottoir qui faisait face à notre villa.

 

    M’étant souvenu de ce détail important, je me rapprochais donc de leur chef d’équipe, auquel j’appris cette histoire d’accident à la sortie du Kef et il me confirma que tout le groupe avait bien noté la présence de ma Borgward à Nabeul, l’avant-veille et la veille de l’aïd, et que lui-même m’avait également bien vu pendant ces deux jours, ainsi que le jour de la fête.

 

    Il m’assura que lui, ainsi que chaque ouvrier de son équipe, se ferait un devoir d’en témoigner, sous serment si nécessaire.

 

    2/Par ailleurs, il y avait une bonne douzaine de copains et de connaissances qui m’avaient vu au Claridge, dont certains avaient été témoins de la fameuse bagarre expliquant mon plâtre; et qui pourraient en témoigner le cas échéant…

 

    3/Je rendis enfin visite à Madame Zramdini accompagné de Néjette et, tout en nous offrant des boissons et des gâteaux, elle se déclara tout à fait prête, en cas de besoin, à apporter également son témoignage, ajoutant que, de son coté, son mari ne manquerait pas  de le faire…    

 

     J’avais ainsi plusieurs motifs objectifs, outre mon flegme et ma crédulité, de croire que je n’avais pas à m’inquiéter des conséquences de cette histoire incroyable, qui pensais-je sur le moment, sera étouffée dans l’œuf par la garde nationale du Kef.

 

    C’est pourquoi j’essayais, vainement, de convaincre mon père de ne pas m’accompagner au Kef, comme il avait déclaré vouloir le faire. Mais, connaissant alors, mieux que moi, les failles de la justice, il tint à le faire, malgré son état de fatigue générale.

 

    Ainsi donc, lundi matin, l’un des agents de la garde nationale se mit au volant de ma Borgward pour nous conduire, mon père et moi, au Kef où ma voiture fut l’objet d’un examen méticuleux, par une équipe technique d’investigations, qui la passa au crible.

 

     Au milieu de l’après midi, le responsable régional de la garde nationale nous téléphona à l’hôtel où Papa avait pris une chambre pour s’y reposer. Il nous déclara qu’après l’examen minutieux de  ma voiture, il n’y avait pas, la plus petite possibilté qu’elle ait pu être impliquée dans cet accident, que, par conséquent, il allait faire un rapport dans ce sens au procureur de la république et que je pouvais passer prendre ma Borgward quand je voulais.

 

    Je pris tout de suite l’un des rares taxis en circulation à l’époque au Kef et je me dépêchai d’aller récupérer ma voiture. Je trouvais l’agent de Nabeul que ses collègues avaient retenu à déjeuner et il fut tout heureux de me rendre le service de nous ramener à Nabeul m’évitant ainsi, de conduire avec mon poignet emplâtré.

    

    Avant de quitter le Kef, j’étais passé voir mon directeur à qui je présentais un certificat médical et une demande de congé de 15 jours de maladie. Il me fit part de toute sa sollicitude et ayant tenu à m’accompagner jusqu’à la voiture pour saluer mon père, il se dit satisfait que cette curieuse histoire s’arrête là.

 

     Mon père et moi l’étions encore plus que lui, mais, il s’avéra que nous avions eu tort, de croire pouvoir l’être, de si tôt…



[1] En ce temps là, les ouvriers de la municipalité étaient tous des nabeuliens, issus de familles nécessiteuses, mais des nabeuliens qui connaissaient nommément chacun des membres de ma famille y compris Ella Mongia et qui étaient très respectueux envers mon père, que plusieurs parmi eux, saluaient comme la majorité de nos concitoyens locaux, d’un  "Sbeh il khir" ou d’un "Messik bilkhir", complétés systématiquement par  "Sidi Hmeïda" 

Partager cet article
Repost0
6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 18:09

 

Le pourquoi et le comment des prénoms (doubles) de mes enfants.

 

Laissez moi vous conter, pour quitter un peu l’émotion et surtout la tristesse dans laquelle je viens de vous plonger, comment et pourquoi, Adnène s’est aussi prénommé ‘El Barize’, Ashraaf, également ‘Soundouss’ et Amal, ‘Anissa’.

 

J’ai adoré vivre à Paris quelques temps, j’ai beaucoup aimé cette ville et j’y ai passé des moments qui comptent, sans aucun doute, parmi les plus heureux de ma vie dans l’absolu ; avec mon épouse Alia, j’y ai séjourné pendant une période d’autant plus heureuse que son début nous a pratiquement servi de voyage de noces, bien que plutôt motivé par mon doctorat et par les études de droit de Alia[1] ; plus tard, et au cours de mes nombreuses missions, en France, en Allemagne, en Italie, en Norvège, …et même au Canada ou aux Emirats arabes, je me suis toujours fait un plaisir de transiter par Paris et y faire une brève escale…        

 

En 1963/64, j’y avais vécu une période très heureuses couronnée par mon succès universitaire, après de multiples rencontres, les unes plus marquantes que les autres..., et, au cours de la semaine ayant précédé la naissance d'Adnène, l’appellation de Paris me trottait dans la tête sous forme de leitmotiv quasi-obsessionnel.

 

Je connaissais au moins un héro de la mythologie grecque portant ce prénom, mais je ne pouvais me résoudre à l’accoler, tel quel,  à mon fils, si fils il devait y avoir.

 

Je ne voulais pas courir le risque de le voir se faire railler à l’école pour porter ainsi le prénom du héro de la toison d’or, voire de le faire traiter, par ses futurs petits camarades, de mécréant ou de roumi… Et c’est en me prêtant à un véritable exercice de vocalise, en chantonnant ce mot, que je m’aperçus qu’il suffisait de prononcer Paris en dialecte tunisien, ce qui donne ‘Bériz’, et que le tour était joué ; puisque ce faisant, en déplaçant simplement l’accent tonique de la seconde à la première syllabe, j’obtenais le qualificatif Bériz ou El Bériz qui signifie, le saillant ou le remarquable, ce qui, je n’en doutais pas un seul instant, allait parfaitement convenir à mon fils !!!  

 

Dieu, dans sa bonté incommensurable, a bien voulu permettre aux faits objectifs de la petite histoire de ma famille, de me donner largement raison quant à l’excellence morale et physique d’El Bérize Adnène ibn Taoufik.

 

Mais lorsqu’ayant donné suite à la suggestion de Néjette, sa mère, qui avait proposé Adnène, je l’avais fait précéder, sur le registre de l’état civil, de ma « trouvaille » inspirée directement de Paris, sans en avoir préalablement discuté avec elle, Néjette tiqua un moment,  puis, elle partit de son éclat de rire si caractéristique, la bouche large ouverte, en forme d’œuf et le ventre tressautant…

 

En ce qui concerne Ashraaf, presque le même scénario se mit en place, avec un décalage de 15 ans et avec un changement de protagonistes : C’est Alia, ma deuxième épouse, qui choisit de faire prénommer le poupon Achraf (celle-ci, angliciste de formation, choisira à sa majorité, une orthographe anglo-saxonne ‘Ashraaf’ pour ce prénom ).

 

Et, en ce fameux 31 janvier 80, arrivé devant le même bureau d’état civil de Mutuelle-ville, je fus saisi de la même impulsion irrésistible, de lui accoler un deuxième prénom, et c’est celui de Soundouss qui s’imposa à moi.

 

J’avais entendu ce prénom une ou deux fois et il m’avait semblé véhiculer une douce musicalité ; ayant en outre appris qu’il signifiait quelque chose de beau en arabe littéraire, signification qui ne me revenait pas à l’esprit sur l’heure[2], je décidais néanmoins de l’officialiser.

 

Ce prénom n’eut pas l’heur de plaire à Alia qui le bouda, sous prétexte que l’une de ses vagues connaissances, qu’elle ne tenait pas en grande estime, avait une fille qui portait le même…   

 

Quant à moi, je l’adoptais d’autant plus préférentiellement, que je pouvais aisément le  décliner en plusieurs formes, pour les nombreuses berceuses que j’improvisais pour endormir Ashraaf  à ses moments de fébrilité de nourrisson, ou plus tard pour cajoler le beau  bébé qu’elle était rapidement devenue et provoquer ses fous tires en la chatouillant. [3]

 

Aujourd’hui, j’ai fini par céder à la pression environnante, et tout le monde l’appelant Ashraaf, à la maison et ailleurs, je ne l’appelle plus guère Soundouss, mais qui sait…  

 

Venons en maintenant à la benjamine !

 

Alia mon épouse, que j’ai connue tout enfant à la plage de Nabeul, alors que je n’étais moi-même qu’un gamin présomptueux (qui jouait au beau gosse irrésistible),... Alia donc, avait une sœur un peu plus âgée ; et il me souvient que, par inconscience ou par méchanceté de cet âge ingrat, je n’arrêtais pas de la taquiner.

 

Elle était malade et fragile, mais presque personne ne le savait pas ; elle était mignonne et intelligente, mais j’avais le chic de la mettre hors d’elle, par le flegme phénoménal qui m’a caractérisé pendant une longue période de ma jeunesse ; et par mes taquineries incessantes… Cette sœur qu’Alia aimait beaucoup, décéda subitement à l’âge de 11 ans…Elle se prénommait Emèle,   ce qui signifie espoirs (au pluriel).

 

Déjà, à la naissance d'Ashraaf, Alia avait très envie d’opter pour ce prénom d'Emèle ; elle avait eu un rêve dans lequel sa défunte sœur lui apparut, souriant tristement, comme pour lui reprocher de l’avoir oubliée. Mais, sans doute par superstition, elle résista à l’envie de choisir le prénom de sa sœur…

 

Mais, à la naissance d’Amal, elle m’apprit que sa sœur lui avait de nouveau apparu en rêve et qu’elle lui avait semblée encore plus triste et chagrinée…et cette fois-ci, elle décida de prouver à sa sœur, qu’elle ne l’avait jamais oubliée, et que, jamais elle ne l’oubliera, et elle opta, presque, pour son prénom.

 

Comme pour conjurer le sort, elle en convertit le pluriel Emèle  en singulier Amal, qui signifie toujours espoir et qui s’orthographierait phonétiquement Aemel, le a’, arabe se prononçant ici comme son homologue anglais dans cat.   

 

  Et, jamais deux, sans trois, comme le veut le proverbe, je devais taquiner Alia à mon retour des services de l’état civil, en lui apprenant que je ne voyais pas pourquoi on ferait plaisir à sa sœur décédée, et qu’on ne fasse pas ce même plaisir à son frère benjamin, Anis[4]bien vivant,  et que j’avais ainsi décidé qu’Amal se prénommerait aussi : ‘Anissa’ !!!

 

        Alia, quelque peu ronchonne, comme ceux qui la connaissent le savent bien, trouva ce prénom quelque peu original…dans le sens péjoratif du terme, mais elle finit par s’y faire pour un moment…[5]

 

        En effet plus tard, Amal adulte, apprécia très peu ce second prénom, ce qui fait que personne ne l’utilise plus !

    



[1] Durant ce séjour là,  Adnène, qui avait alors 12 ans est venu nous rejoindre pendant les vacances de Pâques et il a également beaucoup aimé y passer ce qui était pour lui, les vacances du printemps…   

 

[2] Soundouss qui est cité dans le Coran c’est la soie et/ou le satin dont sont faits les tissus des habits des beaux garçons qui servent aux croyants les plus fins mets et les breuvages les plus subtils au Paradis. Sourate de l’Homme verset  20.

 

[3] L’une de mes berceuses favorites comportant entre autres strophes : « Sneïdousse, Sneïdousse, ma fille est la plus douce » sur l’air très beau et alors en vogue de la chanson de Lara,  du docteur Jivago, ou encore,  sur un air plus allègre « Sneïdoussa ya Sneïdoussa aati il papouna  boussa » qui signifie comme vous l’aurez compris donne un baiser à papa en jouant sur les diminutifs…

 

[4] Anis, signifiant en arabe littéraire le bon compagnon ou celui qui est de bonne compagnie ;  Anissa étant bien évidemment le féminin, celle dont on veut augurer qu’elle sera de bonne compagnie pour sa famille et pour son entourage…

 

[5] J’ajouterai, pour être plus complet, qu’en dédoublant les prénoms de mes enfants, j’ai suivi en cela mes parents qui nous ont prénommés, Bédye Ezzamène, Mohamed Taoufik, Lilia Faouzia, Mohamed Féthi et Mohamed Kamelleddine.

 

 

Partager cet article
Repost0
29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 12:44

Adnène El Barèze.

 

A cette époque, la santé de papa commençait à décliner sensiblement, il n’arrivait pas à stabiliser son diabète qui, comme cela est mieux connu aujourd'hui, agit sur le caractère du malade et le rend nerveux, agressif et colérique, états qui en retour, aggravent le diabète en un cercle vicieux extrêmement difficile à rompre ; pire encore, ce cercle se dédouble en fait d’un autre, encore plus vicieux, entre cette pathologie et le processus de cicatrisation de la plus petite plaie ou blessure, en ce sens, que celle-ci peut rapidement dégénérer et produire des complications impensables chez un non diabétique.

 

Mon père, comme tous les Tunisiens et Tunisiennes de cette génération là, aimait bien aller au bain maure une fois par semaine ; cela lui procurait un certain bien être physique et l’aidait à se sentir, un peu, mieux dans sa peau.

 

En 1961, à l’âge de 51 ans et après plusieurs années de problèmes et de soucis divers, il était devenu excessivement douillet, et le masseur qui avait l’habitude de s’occuper de lui, lui lavant soigneusement les membres, la tête et le torse, s’oubliant un jour maudit, et croyant bien faire, lui frotta le dos, un peu trop énergiquement, lui occasionnant une petite écorchure sur la colonne vertébrale, entre les deux omoplates.

 

Cette blessure insignifiante, lui fit mal deux ou trois jours après, et maman, en lui examinant le dos à sa demande, trouva ce qui ressemblait à un petit furoncle qu’elle nettoya au moyen d’un coton imbibé de teinture d’iode et qu’elle recouvrit d’un petit pansement stérilisé. Mais deux jours plus tard, la douleur devenant plus gênante, maman s’aperçut que le petit furoncle devenait plus gros, et pensant néanmoins ne pas devoir alerter son médecin traitant, spécialiste dont le cabinet était à Tunis, elle téléphona à un médecin étranger dont le cabinet se trouvait à quelques vingt mètres de chez nous.

 

Le docteur Zorbaïdess, médecin généraliste d’origine mal définie, mais ayant fréquenté les facultés françaises, était un vieux beau d’une cinquantaine d’années et  venait de se remarier sur le tard, avec son infirmière française, après un assez long veuvage. Ce Zorbaïdess, présuma trop de ses connaissances en matière chirurgicale et, bien que sachant son malade diabétique, se mit à triturer le furoncle pour le nettoyer, ce qui eut pour malencontreux résultat, d’en approfondir et d’en élargir le cratère, après deux jours de soins quotidiens.

 

Zorbaïdess ne fut même pas fichu de comprendre que le furoncle, mal soigné, avait donné naissance à des petits qui, s’étaient vicieusement unis pour donner un gros anthrax de plusieurs centimètres de diamètre, ce qui empêchait papa de bouger la tête ou de dormir pendant plusieurs jours ; après un ou deux autres examens et d’autres manipulations malheureuses, ce médecin prit peur devant le grossissement inquiétant de ce qu’il croyait encore être un furoncle et il s’avoua vaincu. (Il eut au moins le courage de le faire sans trop de retard supplémentaire, ce qui ne sera  pas toujours le cas pour d’autres, parmi ses collègues…)

 

Fort heureusement, mes parents n’avaient pas vraiment attendu le forfait de ce médecin dépassé par les évènements. Ils avaient décidé d’alerter le spécialiste de Tunis et planifié de s’installer à la Kasbah chez ma grand-mère, pour quelques jours croyaient-ils, le temps de bien traiter le méchant furoncle… 

 

Ils durent passer plus d’un mois à Tunis, et, non pas chez grand-mère, mais à la Clinique de la Médina tout près de Bab Ejdid, où son médecin nutritionniste, le fit admettre de toute urgence, ayant constaté que sa glycémie avait grimpé à 4gr, et qu’il ne s’agissait plus du tout de furoncle mais d’un méchant anthrax.

 

Ce médecin le mit sous observation, avec un régime diététique draconien pour faire baisser sa glycémie et pouvoir ainsi le faire opérer sans complications.

 

Après l’opération, il le garda en observation, toujours avec le même régime, pour éviter toute recrudescence du maudit cercle vicieux….. Ce fut là la première chaude alerte, au cours de laquelle nous faillîmes déjà perdre papa ; mais, si la maladie lui accorda un sursis, celui-ci fut de courte durée.     

 

     Trois ans plus tard, au tout début de l’année 64, après quelques temps sans problèmes notables de santé, hormis son diabète et une perte de poids assez conséquente, papa qui avait les pieds très fragiles, (ce qui est le cas de tous les diabétiques comme on le sait mieux de nos jours), et bien que faisant attention à ne pas se blesser, eut un orteil écorché par des chaussures neuves.

 

Le cycle maudit reprit son cours et, quelques mois à peine, après mon mariage([1]), papa eut ainsi à se faire opérer, une première fois, pour l’ablation du gros orteil qui avait viré au gris foncé, avant qu’un autre médecin traitant, ne jugeât, (trop tard), qu’il était nécessaire de recourir à cette ablation, pour éviter l’apparition de la gangrène ; suite à cette mesure tardive, il dut se faire opérer, par deux fois encore, coup sur coup dans un laps de dix jours, d’abord pour l’ablation du pied qui commençait à bleuir sournoisement…

 

Et l’ultime ablation qu’il eut à subir, concerna son membre inférieur qu’on lui trancha  au-dessus du genou ([2]) et  fut décidée, encore une fois trop tard, alors que papa avait compris que cela ne servirait plus à rien.

 

Je relaterais un peu plus loin, si Dieu veut bien me prêter vie jusque là, le détail des circonstances dans lesquelles se sont déroulées ces opérations mal programmées, parce que toutes décidées trop tard, par un autre médecin, peu compétent et trop lent à la détente, mais pour l’heure, que mes lecteurs sachent que cette dernière opération ne fit qu’affaiblir davantage papa, que je retrouverai quasi-mourant sur son lit d’hôpital ; et que je décidai de faire ramener de toute urgence par ambulance à Nabeul. 

 

Cette ultime ablation inutile de la jambe de Papa, eut lieu, début mai 1966, alors qu'Adnène mon fils, qui  naquit le 22 décembre 65, était  âgé de quatre mois et une semaine.

 

Adnène naquit après minuit, bien que j’eusse accompagné Néjette à la maternité de l’hôpital Habib Thameur, ce 21 décembre, tout au début de l’après midi pour un accouchement que le médecin pensait imminent.

 

Après avoir, longuement et vainement, attendu à la maternité, je dus aller faire réparer la Borgward, fortuitement tombée en panne, en laissant Hédia, ma belle sœur, aux côtés de la future maman.

 

Je ne pus récupérer ma voiture que trois jours plus tard, la panne s’étant avérée plus grave que je ne pensais et, c’est au volant d’une très belle TR4, une Triumph rouge décapotable, très basse et allongée que me prêta mon ami Radhouane B.S,  que je circulais pendant cette petite période.

 

Aussi, c’est à bord de ce beau bolide que j’emmenais El Barize Adnène à ses grands parents à Nabeul, le 24 décembre, vers dix heures du matin.

 

Néjette étant encore fatiguée, je l’avais conduite auparavant chez sa mère où elle comptait passer les premières journées post accouchement, en tunisien  Nfèss ; et c’est donc à bord de la belle Triumph Sport, bien calé sur la banquette arrière, et bien emmitouflé dans son berceau en forme de grand couffin, qu’Adnène fit son premier voyage de Tunis à Nabeul, alors qu’il était âgé, à peine, de 48 heures.    

 

Papa, n’avait pas encore écorché son gros orteil et il attendait, avec maman, l’arrivée de leur premier petit fils, avec une grande fébrilité.

 

Et lorsque je m’arrêtai devant la véranda de notre villa dont je trouvai les deux battants du portail grands ouverts, papa et maman me prirent des mains, avec beaucoup d’empressement, le couffin dans lequel Adnène dormait et le déposèrent sur la grande table de notre patio couvert pour mieux examiner le bébé ; puis maman prit délicatement dans ses bras Adnène endormi et l’embrassa doucement sur le front, avant de le mettre dans les bras de papa.

 

Lorsque papa eut Adnène dans les bras, celui-ci, totalement léthargique auparavant, ouvrit les yeux et se mit à dévisager son grand père, en fixant les verres de ses lunettes qui miroitaient à la lumière du soleil tiède de décembre dont les rayons traversaient timidement les vitrages recouvrant le patio. Tout le monde pouffa de rire, à la mine curieuse du bébé qui poursuivait tranquillement l’examen des visages qui l’entouraient.

 

Nous étions au milieu des vacances scolaires de l’hiver, ma sœur, ainsi que tous mes frères étaient présents, et tout le monde était aux anges…Même papa qui, comme vous l’avez appris à travers ces récits, ne souriait presque plus et  qui riait encore moins !

 

Il était rayonnant et ne voulait pas donner son petit fils à ses jeunes oncles qui voulaient le prendre dans leurs bras.Son visage était illuminé et il affichait un large sourire que je revois encore aujourd’hui en écrivant ces lignes…

 

Papa, dont le sourire s’estompa, finit par céder Adnène à Lilia ma sœur, puis ce fut le tour de Bédye, Badreddine, Féthi et Hamadi, avant que le bébé, sans doute énervé d’être manipulé, aussi maladroitement, ne se mette à miauler, puis à pleurer à tue-tête.

 

Maman, qui s’était éloignée, revint rapidement avec une photo à la main, en disant : « Regardez, comme il ressemble à son père ».

 

Tous les bébés d’un jour ou deux, se ressemblent, parfois beaucoup, mais sur cette photo où, moi Taoufik,  figurais quelques heures après ma propre naissance, même Néjette n’aurait pas pu distinguer son mari, de son fils Adnène, (que l’on avait consenti, à regret, à remettre dans son berceau, et qui s’était de nouveau endormi…)

 

Et tout le monde de renchérir en examinant la photo et en la comparant à l’échantillon du berceau !! En définitive, tout le monde tomba d’accord ; et mes frères se mirent à rigoler et à me charrier, en me déclarant « Ah ça, oui, Adnène est  bien ton  fils, le doute n’est pas permis !!!

 

Durant les quelques semaines qui lui restait à vivre, papa fut toujours heureux de revoir son petit-fils pendant les week-ends et je ramenais Adnène avec moi le plus souvent possible, même quand Néjette, deux ou trois fois, renonça à m’accompagner…

 

Juste après le contrat de mariage, Néjette m’avait accompagné pour la toute première fois chez mes parents et elle fut reçue assez bien par ma famille ;  Mama Douja, ma grand-mère, l’adopta tout de suite avec enthousiasme, la trouvant belle et élégante ; avec mes frères et ma sœur le courant passa également, plutôt bien.

 

Maman, à qui elle plaisait visiblement, la reçut gentiment mais avec un zeste de circonspection… Quant à Papa, il afficha à sa vue, le visage fermé et intimidant dont j’ai hérité (et que j’ai transmis notamment à Adnène), avec cet aspect glacial et plus que réservé, qui disait clairement au vis-à-vis, mal ou peu apprécié : Garde bien tes distances, je ne permets aucune familiarité. 

 

Au fil des jours, les choses s’améliorèrent, un tant soit peu entre Néjette et mon père, mais celui-ci ne permit jamais à leurs rapports de dépasser le stade d’une espèce de modus vivendi de présence tolérée ;  papa, dont le caractère était déjà aigri par la maladie et la gêne financière relative qu’il vivait mal, semblait sourdement reprocher à sa belle fille le mariage forcé de son fils…Et il lui arrivait parfois, de le montrer et même de laisser entendre qu’il n’était pas dupe quant à la gentillesse qu’elle essayait de manifester à son égard.

 

Parfois cela décourageait Néjette, au point de la dissuader de m’accompagner.

 

Et c’était surtout pendant ces week-ends là, que papa, même quand il était légèrement souffrant, se mettait à cajoler Adnène, qu’il réclamait souvent qu’on le lui rapprochât pour ce faire, allant jusqu’à exiger parfois, qu’on le laissât seul avec lui, sans doute pour ne pas avoir à afficher à nos yeux... sa joie toujours empreinte d'amertume et parfois d'esquisses de sourires... 

 

Depuis plusieurs années, il avait beaucoup de réticence à laisser percer ses sentiments, mais la présence d’Adnène à ses cotés, semblait le ramener des décennies en arrière, en ces jours heureux où, jeune, beau et en bonne santé, il cajolait volontiers ses propres enfants, les comblant de cadeaux !

 

Et Adnène lui procura ainsi ses dernières petites joies et ses dernières bribes de bonheur…

 

***

 

 

    

 



[1] Mariage qui ne donna lieu à aucune cérémonie, mis à part un grand repas familial organisé en l’absence de la famille de Néjette que la mienne acceptait encore  mal.

 

[2] En Europe actuellement, et pour des cas similaires, on préconise tout de suite de trancher au-dessus du genou pour éviter tout risque de saut de la gangrène, préférant ainsi sacrifier sa jambe que de risquer de perdre le malade…

 

Partager cet article
Repost0