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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 16:47

        Nuit rocambolesque à la Kasbah.

       

         Ayant quitté Hammamet, tard la nuit pour Tunis, Néjette et moi arrivâmes à destination au petit matin...

      

 

 

       Aussitôt, arrivé à la Kasbah, j’engageai ma Borgward dans la rue Dabdaba, et manœuvrai deux ou trois fois, (comme je le faisais chaque fois que je déposais Maman chez grand-mère), pour m’engager sous l’étroit Sabbat de la rue Bir Lahjar, je manœuvrai ensuite, très adroitement, pour encastrer la voiture contre le mur, entre deux piliers du sabbat, et laisser ainsi juste la place nécessaire à un improbable autre véhicule d’un riverain, pour passer, à cette heure tardive de la nuit.

 

       Néjette, ne connaissant pas encore Badreddine, et moi, échouant à trouver un prétexte acceptable à sa présence, je lui avais demandé de rester tapie, à demi couchée sur la banquette arrière, jusqu’à mon retour. Je frappai ensuite à la porte de grand-mère, en actionnant doucement, mais continuellement, le petit heurtoir en forme de buste de cheval. Au bout de quelques séquences de ce manège, j’entendis la voix empâtée de sommeil de Badreddine, ronchon à souhait, s’enquérir de « l’identité de  ce, si  curieux, visiteur du soir »…

 

        Quelques dix minutes plus tard, je ressortis de la maison sur la pointe des pieds, en manipulant la serrure de la porte, que je savais bruyante, avec d’infinies précautions, et fis entrer Néjette pieds nus, comme je l’étais moi-même, ses chaussures à la main.

 

       En traversant le patio comme des voleurs,  nous nous glissâmes dans la chambre que Bédye et moi avions occupée cycliquement pendant nos études… Et, à quatre heures trente du matin, sachant que ma grand-mère n’allait pas tarder à se lever faire ses ablutions pour la prière du Fajr, et qu’elle ne manquerait pas alors de venir vérifier que j’étais bien couvert avant de se recoucher, nous quittâmes la maison, toujours comme des voleurs et je fis démarrer la voiture en souplesse, pour descendre la rue Dar Ejjild, vers la rue El Bacha, puis traversant la place Bab Souika, je m’engageai dans la rue Bab Bou Saadoune,  où je déposai Néjette qui devait aller travailler à l’hôpital à 8 heures…

       

        En me quittant, Néjette me souffla gravement un bout de phrase dont j’allais mettre du temps à saisir la pleine signification « Qu’est ce que je vais pouvoir dire à ma mère… ».

 

        Nous étions au mois de novembre, je sortais d’une liaison de quelques mois avec Marie Jo et auparavant d’un concubinage parisien de près d’une année avec Micheline ; deux ans auparavant, j’avais même eu des rapports plus ou moins suivis avec la mignonne Essia et tout cela ne m’avait pas interpellé outre mesure et n’avait porté à aucune conséquence ; même avec Essia qui, elle aussi était tunisienne et à l’époque mineure… Je me creusais la tête pour trouver ce qui pouvait, cette fois-ci, poser problème, en dehors du fait que Néjette était rentrée chez elle au petit matin, ce qu’elle pouvait d’une manière ou d’une autre, essayer de motiver…

 

        En arrivant près du bosquet qui surplombe Nabeul, là où, plus tard, (durant les années 70), poussera  le village de Aïn Kmicha à  quelques quatre kilomètres de la ville, le rébus s’éclaira d’un coup et ma stupidité me fit rougir : Si avec Micheline et Marie Jo une liaison amoureuse extraconjugale, même durant les années 60, ne posait pas de problème particulier, la culture arabo-musulmane qui était la notre, ne l’acceptait pas du tout…

 

        Qui plus est, avec Essia, je n’avais pas encore vécu quasi maritalement avec aucune femme, et étant elle-même vierge et mineure, nous avions été très vigilants dans nos rapports.

 

        Avec Néjette, tel n’avait pas été le cas ce soir ! Emportés tous les deux par notre fougue, nous n’avions pris aucune précaution et je m’aperçus que, pour ma part, j’avais été doublement piégé par mon accoutumance banalisée par mes expériences françaises durables et de par ma connaissance de la virginité perdue de Néjette suite à son mariage…Et c’était la crainte des conséquences de notre comportement plus que désinvolte que Néjette semblait craindre, à juste titre, en traduisant son angoisse par sa question si anxieuse… Fort heureusement, notre irresponsabilité ne devait pas porter à conséquence, cette fois-là…

       

        Flagrant délit…avocat et réparation…

 

        Après cette première portion de nuit passée ensemble, et qui n’avait duré en fait, que deux heures de temps, nous nous revîmes tous les week-ends et nous prîmes l’habitude de passer la nuit du samedi à dimanche, à la maison de la plage dont j’avais discrètement subtilisé les clés accrochées au tableau, lui-même accroché à deux crochets derrière la porte de la chambre de mes parents, tableau qui provoquait la curiosité, voire la jalousie, de certains de nos proches [1].

         

        Il va sans dire, que, constatant, au bout d’un certain temps, avec soulagement, que notre première étreinte rocambolesque chez ma grand-mère n’avait pas eu de suites fâcheuses, nous prenions toutes précautions pour éviter d’avoir à en subir… Néanmoins emportés par la passion et l’inconscience, nous eûmes de plus en plus de difficultés à nous quitter pour le travail. Et c’est ainsi, que Néjette décida un beau jour, de me suivre au Kef, pour y passer quelques jours, se promettant d’en revenir, au plus tard, le dimanche suivant et de réintégrer son emploi, le lundi matin. Inutile de préciser, que je n’essayais, pas du tout, de l’en dissuader…

 

        Et nous voila installés dans mon espèce de petit studio, au rez-de-chaussée de la maison dont les pièces de l’étage étaient occupées par mes deux colocataires aux yeux desquels je fis passer Néjette pour ma fiancée !  

 

        S’ils trouvèrent à y redire quelque chose, ils ne l’exprimèrent, ni ce fameux dimanche après midi, au cours duquel je débarquais avec ma fiancée, ni les jours suivants, au cours desquels, Néjette prit possession de la maison, la nettoyant de fond en comble, la rangeant et la décorant, avec beaucoup de simplicité, mais avec goût, y compris pour les pièces de l’étage… Au bout de trois jours, comme pour acheter leur silence, Néjette qui s’était mise à me préparer des petits plats délicieux, poussa la serviabilité jusqu’à concocter un couscous à l’agneau, que nous conviâmes nos colocataires à partager avec nous…Ce qu’ils ne se firent pas prier de faire, tout ravis de l’aubaine !!

 

        Mais les complications n’allaient pas tarder à survenir… 

 

       Comme la présence d’une femme, et de surcroît une femme aussi jolie, ne pouvait pas passer inaperçue dans une maison occupée par des professeurs célibataires et comme j’avais par ailleurs, pris l’habitude de m’étendre quelques minutes après le déjeuner sur mon lit, au bord duquel Néjette venait s’asseoir pour que nous dégustions ensemble du thé à la menthe, certains gamins du quartier se mirent à venir de temps en temps nous chahuter, en poussant la porte de la maison (qui fermait mal), et nous faire des grimaces en ricanant, après avoir soulevé la couverture qui me servait de rideau, dans ma pièce de vie.  

 

        C’étaient là des jeux de gamins qui, pour mal polis qu’ils fussent, ne me paraissaient pas de nature à m’indisposer ; et au début, je me contentais de les gronder en les menaçant de me plaindre à leurs parents… Mais ils n’avaient pas l’air de vouloir cesser leurs simagrées, s’enhardissant, de jour en jour, à répéter, plusieurs fois de suite, leurs irruptions intempestives dans le couloir devant ma chambre ; et un jour que  j'étais  fatigué et énervé, je réagis plus brutalement que je ne l’aurais voulu…

 

        M’étant préparé à leur deuxième ou troisième attaque, je m’étais posté, juste derrière le rideau de ma chambre, de façon à être prêt, aussitôt qu’ils auraient poussé la porte d’entrée…Et de fait, une fois qu’ils l’avaient fait, je me ruai sur le groupe qui, apeuré, partit dans tous les sens ; mais je poursuivis le plus grand de la bande, qui me paraissait en être le meneur.

 

        Je le rattrapai facilement et le saisissant par derrière, à bras le corps, je le jetai par terre et, perdant totalement mon sang froid, je luis administrai des coups de pieds les uns plus violents que les autres, visant son dos, ses épaules et mêmes ses côtes…Je ne m’arrêtai de le frapper qu’une fois que Néjette, sortie en hâte derrière moi, m’attrapa le bras et tirant dessus de toutes ses forces, me supplia d’arrêter, me disant que j’allais finir par le tuer…

       

        Cette réaction brutale, que je regrette encore aujourd’hui d’avoir eue envers un gamin de 12 ou 13 ans, et au cours de laquelle, j’eus un comportement de sauvage, n’eut pas de conséquences fâcheuses pour sa santé ; je revis le chenapan quelques jours plus tard et il détala à vive allure à ma vue, mais curieusement ce sont ses os solides, qui mirent à mal les bottines du jeune basketteur qui avait insisté pour me les prêter et que j’avais aux pieds lorsque je piétinais littéralement le gamin ; je m’aperçus qu’elles étaient légèrement déformées et je me dépêchai donc de les confier à un excellent artisan bottier de Nabeul qui les remit sur moule pendant 48 heures et les cira magistralement…Ce qui me permit de les restituer à leur propriétaire dans un état, on ne peut plus, convenable…

 

       Ce regrettable incident eut par ailleurs pour conséquence, que la bande de gamins, toujours excités par la présence de Néjette qu’ils dévoraient des yeux, chaque fois que nous sortions prendre la voiture garée juste devant la maison, se gardèrent bien de venir, de nouveau, se frotter à ma porte.

 

        Mais ce n’était cependant, pas encore, la fin de mes déboires au Kef…  

 

        Il était convenu que Néjette réintègre son travail le lundi suivant notre débarquement au Kef.

 

        Mais, filant le parfait amour et parcourant allègrement les trajets hebdomadaires entre le Kef, Nabeul, Hammamet et la banlieue nord de Tunis où nous nous rendions dans les hôtels et les boites de nuit pour danser, Néjette déchira le certificat médical de complaisance qu’elle s’était fait délivrer pour couvrir sa première semaine d’absence.

 

        Et trois semaines venaient de s’écouler, sans qu’elle songeât à réintégrer son travail ; ce fut tout juste si elle téléphona, à deux ou trois reprises, chez elle pour rassurer quelque peu sa famille, sans donner les détails qu’on lui réclamait avec insistance...Mais comme le dit le proverbe : « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse ».

 

        Ce samedi là, après trois semaines de séjour intermittent au Kef, nous avions décidé d’aller boire un café à l’hôtel Amilcar, entre Sidi Bousaïd et Carthage ;  et, en entrant dans le hall de cet établissement, nous nous étions trouvés nez à nez avec une belle brune d’une vingtaine d’années, accompagnée d’un quinquagénaire bedonnant et aux cheveux gris.

 

        Il s’avéra que la brune était Hédia, la sœur aînée de Néjette ; et que c’était son patron, un riche homme d’affaires originaire du sud tunisien, marié et père de famille, qui l’accompagnait…Hédia essaya de nous raisonner gentiment, en prétextant que leur mère était tombée malade suite à la fugue de Néjette, elle insista pour que celle-ci consente au moins à les accompagner pour montrer à sa mère, qu’elle allait bien et qu’elle était libre de ses mouvements.

 

        Personnellement, j’étais tout près à la croire et à pousser Néjette à obtempérer.

 

        Malheureusement Si Abderrahmane, le gros bonhomme argenté, crut devoir intervenir, en menaçant de me faire arrêter pour détournement de mineure et il se fit aussitôt presque agresser par Néjette qui lui répliqua vertement qu’elle se chargerait bien de téléphoner à sa propre femme pour lui dire que son mari allait la répudier pour se remarier avec sa secrétaire. 

 

        Lorsqu’en plus, j’eus élevé la voix, pour lui dire que pour ma part, s’il ne déguerpissait pas tout de suite, j’allais lui administrer quelques coups de pied au derrière pour lui donner des motifs réels de me faire arrêter, Hédia l’entraîna vers la sortie et il la suivit,  sans insister vers une grosse Mercedes noire, rangée devant le perron de l’hôtel.

 

        Au cours du bref conciliabule qui eut lieu entre les deux sœurs, Hédia avait appris que j’étais professeur au collège du Kef, ce qui permit à Zbeïda leur maman, de retrouver notre trace, quelques jours plus tard.

       

        En effet, au cours de la semaine suivante, j’étais sur le point de finir ma séance, mes élèves étant en train d’effectuer les derniers exercices d’assouplissement pour le retour au calme, lorsqu’un surveillant vint me dire, que je devais passer d’urgence à l’administration.

 

        Un officier de police m’attendait au bureau du directeur et, à la mine catastrophée de ce dernier, je me demandais quelle tuile allait me tomber sur la tête.

 

        J’appris que la mère de Néjette était parvenue à retrouver la maison où m’attendait sa fille et qu’elle avait essayé de la faire revenir à Tunis et réintégrer son travail… que Néjette avait refusé, et, qu’après avoir reçu sa mère normalement, elle s’était disputée avec elle, refusant sa proposition, lui disant qu’elle rentrerait néanmoins samedi prochain avec Taoufik qu’elle devait absolument attendre.

 

        Ommik Zbeïda n’avait alors rien trouvé de mieux, que d’aller déclarer à la police que sa fille, mineure, avait fait une fugue et qu’elle l’avait retrouvée au Kef ; que cependant elle refusait de rentrer avec elle ; et qu’elle demandait par conséquent que la police intervienne pour  la forcer à rentrer; ce faisant, elle appliquait, probablement, la stratégie conseillée par Si Abderrahmane, le gros patron de Hédia, assez content de pouvoir se venger d’avoir été vexé par notre réaction quelque peu cavalière à ses menaces… 

 

        Lorsque Néjette entendit frapper à la porte, au lieu d’ouvrir, elle avait grimpé à l’étage pour ouvrir la fenêtre et dire à sa mère de s’en aller, qu’elle ne viendrait pas avec elle, mais qu’elle rentrerait samedi, comme promis avec Taoufik.

 

        Les policiers, prenant maladroitement les choses en mains, et pensant pouvoir l’intimider, la menacèrent de forcer la porte et de la ramener à Tunis dans un fourgon !! Ce à quoi, elle répondit que, si jamais ils touchaient à la porte, elle se jetterait par la fenêtre et qu’elle s’arrangerait pour tomber sur l’un d’eux et lui casser le dos ; puis la discussion s’envenimant davantage, elle leur renversa un seau d’eau sur la tête et les abreuva d’injures.

 

       L’officier conclut que je devais donc, absolument venir avec lui, pour ouvrir la porte et ramener Néjette à la raison ; que pour le moment, elle devra s’expliquer au poste de police sur son comportement agressif envers les policiers et que l’affaire de fugue et/ou de détournement de mineure passait au second plan…

 

        C’est ainsi que l’officier m’accompagnant dans la Borgward, je regagnais mon domicile où, comme convenu, j’entrais seul et en ressortis quelques minutes après, avec Néjette calmée, mais anxieuse.

 

        Pour nous rendre au poste de police, l’officier consentit à nous laisser prendre la Borgward dans laquelle seule Néjette prit place à mes cotés, sa mère accompagnant la police dans l’une des deux voitures qui nous encadraient, l’une roulant devant nous, l’autre derrière.

       

       Malgré toutes mes tentatives de persuasion et les supplications de sa mère, Néjette fut inculpée d’outrage à agents de police dans l’exercice de leurs fonctions et fut gardée à vue au poste. Quant à moi, j’étais pour le moment, libre de mes mouvements, mais l’officier me fit clairement comprendre que d’ici 48 heures, j’aurai à répondre de détournement de mineure, Ommik Zbeïda ayant déjà signé un procès-verbal dans lequel elle avait déclaré les faits et demandé l’assistance de la police…

 

        Je me dépêchais donc d’aller téléphoner à Nabeul.

 

        Papa catastrophé par la nouvelle, réagit néanmoins au quart de tour, il me communiqua le numéro de téléphone de Maître Abdelhamid Ben Slimène, avocat au Kef et ami de la famille et me demanda de lui téléphoner, puis d’aller le voir à la maison, ajoutant que :

 

·       Lui-même allait immédiatement téléphoner à Si Abdelhamid pour le chapitrer sur l’affaire et lui demander de m’aider ;

·       Que si j’y tenais, si Abdelhamid pourra également aider mon amie dans cette histoire d’outrage à agents de police…

·       Que pour le détournement de mineure, il y avait deux solutions que m’expliquera si Abdelhamid en détail, et que, ce serait à moi de décider laquelle il faudra choisir…

 

 

Papa évita soigneusement de me faire des reproches sur ma conduite irresponsable et me demanda de le tenir informé des développements de cette histoire.

 

Maître Ben Slimène, qui me demanda de lui rendre visite tout de suite chez lui, me retint à déjeuner et tout le long du repas, me soumit à une avalanche de questions sur les circonstances exactes de ma rencontre avec Néjette, sa date de naissance, la longueur de son séjour (jours ou semaines) dans la maison de location, le prix de cette location et sa répartition sur les colocataires, l’identité de ces derniers et surtout (insista-t-il) sur la nature de mes sentiments envers Néjette et le degré de sérieux de notre relation

 

A la fin du repas, il me fit passer au salon où, Tata Chrifa son épouse, vint nous servir le café, en me disant qu’elle était une grande amie de Ella Mongia et qu’elle m’avait connu bébé, à l’époque heureuse (ya hassra [2]) où plusieurs familles nabeuliennes résidaient au Kef, ajoutant qu’elle-même et Si Abdelhamid n’allaient pas tarder à revenir à Nabeul, où l’un de leurs enfants s’était déjà installé…

 

Coupant court au discours de sa femme qu’il sentit devoir s’éterniser, Si Abdelhamid me dit : voila donc comment se présentent les choses pour régler d’abord cette histoire de détournement de mineure, assez grave, parce que de toute évidence avérée, malgré le consentement notoire de la mineure, il nous faut choisir entre deux solutions :

 

1.    Soit légaliser la relation avec Néjette en signant rapidement un contrat de mariage, ce qui aura le mérite de stopper automatiquement les poursuites, et là, il marqua un temps de suspension pour observer ma réaction ; et comme dans mon inconscience, je n’avais même pas pensé me retrouver dans pareille situation, et que j’affichais une mine d’enterrement à cette proposition de mariage, il exposa la deuxième voie :

2.    Soit opter pour d’autres thèses, y compris celle de soutenir que nous serions plutôt dans une affaire de prostitution, ce qui pouvait être valablement soutenu au cas où mes colocataires accepteraient de témoigner dans ce sens et d’écoper de légères amendes, que nous prendrions alors, bien évidemment, à notre compte.

 

Au moment où il avait commencé à suggérer cette deuxième alternative, je réagis en secouant énergiquement la tête, mais il leva le bras pour m’inviter à le laisser finir son analyse, puis ayant fini de la formuler quant à ce dernier point, il ajouta : Je te suggère, dans l’intérêt de ta famille, et dans le tien propre, de prendre l’après-midi pour réfléchir à la question et décider si tu as été, ou non, piégé par Néjette et sa mère de consort, dans le but de te forcer la main ; demande-toi comment sa mère a retrouvé, parmi les milliers de maisons du Kef, et sans aucune difficulté, la maison précise où se trouvait sa fille ; essaie d’analyser calmement la situation et de répondre sereinement à cette question primordiale, puis, au cas où tu peux être amené à penser que tu as été piégé, prends le temps de discuter avec tes collègues et de recueillir leur avis ; je connais Si Hmeïda ton père, depuis plus de trente ans et je voudrais lui éviter d’avoir un surplus de chagrin, c’est pour cela que je tiens à ce que tu ne prennes pas à la hâte, une décision que tu pourras regretter par la suite ;  reviens dîner ce soir et, selon ce que tu auras décidé,  nous aviserons.

 

Avant que Si Abdelhamid ne fasse allusion à mon père, et au chagrin que je pourrais lui causer, j’avais virtuellement décidé de ne même pas considérer, une seule seconde, de rejeter la responsabilité de notre inconscience commune sur Néjette seule, et de la laisser encourir de se faire inculper pour prostitution, comme le suggérait la froide analyse de l’avocat ; mais je fus quelque peu ébranlé et surtout, ému en retour, par l’émotion et l’amitié que l’homme exprimait vis-à-vis de mon père, et j’acceptai de reporter ma décision.

 

Je lui demandais si le cas échéant, il accepterait de défendre Néjette et surtout s’il allait pouvoir rapidement faire lever sa garde à vue, lui laissant ainsi deviner, dans quel sens irait ma décision, et il me répondit : « deux fois oui, si en tout état de cause tu optes pour le mariage, mais je t’en supplie, réfléchis bien !!!»  

    

Je me dirigeais aussitôt vers le poste de police et, présumant que Néjette n’aurait rien avalé, je lui achetais un sandwich et des fruits que le commissaire me permit de lui faire délivrer au bureau des archives, où elle était confinée avec un secrétaire qui lui servait de garde-chiourme ; je réussis par la suite à la rencontrer brièvement, en présence de ce fonctionnaire aux archives, et j’essayais de la rassurer, en lui rapportant partie de l’entretien que je venais d’avoir avec Si Abdelhamid, notamment au sujet du contrat de mariage, et elle me surprit en me disant aussitôt que, c’était là une bonne solution pour que je n’aie pas d’ennuis, mais que, une fois ce contrat signé, nous irions ensemble à Tunis, pour engager une procédure de divorce à l’amiable, ce qui me rendrait ma liberté, parce qu’elle ne pourrait pas vivre avec moi, en sachant que nous avons été mariés en dehors de ma réelle volonté, et en connaissant mon aversion déclarée envers le mariage.

 

Je la quittais, en me contentant de lui dire, qu’on n’en était pas encore là…

 

Je suis aujourd’hui âgé de plus de 65 ans [3] et je ne suis pas tout à fait sûr de bien connaître la nature humaine. Et, si je suis convaincu que la mère de Néjette avait agi de la sorte sur les conseils du patron de sa fille aînée Hédia, je suis encore incapable de m’expliquer avec certitude le moyen par lequel elle a retrouvé la maison où nous nous étions installés…

 

Quelques deux années après cet épisode, Ommik Zbeïda, croyait qu’elle allait mourir, alors que je l’avais conduite à l’hôpital, suite à une hémorragie abondante consécutive à des saignements spectaculaires et prolongés du nez. J’étais en train de pousser à vive allure le chariot des urgences de Charles Nicolle sur lequel je l’avais installée, lorsque, soudain, elle s’était mise à me supplier de lui pardonner les ennuis qu’elle m’avait procurés. Elle pleurait à chaudes larmes, en m’assurant qu’il ne s’était pas passé  un seul jour, après son retour du Kef, de ce fameux jour de fin décembre 64, où elle n’ait éprouvé les remords les plus vifs, suite à ses agissements envers moi… 

 

Fin 64, j’avais à peine 24 ans et j’étais certain que Néjette ne pouvait absolument pas avoir été de mèche avec sa mère, je me targuais de bien connaître les femmes et de ne pas m’en laisser compter dans mes relations humaines ; j’étais un peu trop sûr de la supériorité de mon intelligence sur celle de la quasi-totalité des personnes de ma connaissance…

 

Mais, si je continue aujourd’hui à penser que l’offre de Néjette de recourir rapidement à un divorce à l’amiable était sincère, je ne suis plus du tout sûr qu’elle ne l’ait pas faite, plus ou moins inconsciemment, pour me permettre de franchir, plus aisément, le Rubicon

 

Toujours est-il que, le 29 décembre de l’an de grâce mil neuf cent soixante quatre, se déroulait une petite cérémonie dans le bureau de Monsieur Mohamed Zramdini, mon directeur, au cours de laquelle celui-ci et Maître Ben Slimène nous servaient respectivement de témoins, par-devant l’huissier assermenté qui rédigeait un contrat de mariage en bonne et due forme… Néjette et moi étions seuls, en dehors de nos témoins circonstanciels, Ommik Zbeïda étant repartie à Tunis le jour même de son incursion vindicative, soit 48 heures auparavant.

 

L’affaire d’outrage à agents de police connut son épilogue, deux ans plus tard ; après deux ou trois comparutions auprès du tribunal, le verdict de pure forme fut prononcé : Néjette eut une amende d’une trentaine de dinars. Grâce en soit rendue, encore une fois ici, à feu Maître Abdelhamid Ben Slimène, qui avait su aussi bien manœuvrer pour aboutir à ce verdict à une période où les tribunaux ne badinaient pas avec le sacro-saint respect, dû aux forces de l’ordre bourguibien !!!!….   

 

Papa, qui accepta de me voir marié, dans des conditions très différentes de celles qu’il avait rêvées pour moi, se força, beaucoup, à ne rien laisser paraître du manque de sympathie qu’il eut envers Néjette durant la petite quinzaine de mois au cours desquels il eut à la connaître et à la recevoir chez lui, avant de décéder le 16 mai 1966 ; soit exactement 14 mois et demi après mon contrat de mariage, mariage qui eut pour fruit son petit fils El Bérize Adnène  et, à peine, 19 semaines, après la naissance de celui-ci qui vit le jour, le 22 décembre 1965.



[1] Notre villa comptant une bonne dizaine de chambres de toutes dimensions  et plus de quinze placards disséminés sur deux étages, sans compter la cave, qui  comportait elle-même, trois pièces et six placards, il avait paru nécessaire à mon père, de faire faire des doubles des clés de toutes les portes, en les faisant munir chacune, d’un petit médaillon de fer plat de forme ovale, portant indication du numéro de sa porte et de les accrocher à un tableau placé discrètement derrière la porte de la chambre conjugale ; ce qui faisait dire à certains proches jaloux, que c’était là plutôt un tableau de réception d’hôtel que celui d’une maison particulière…. 

 

[2] Expression idiomatique tunisienne exprimant la nostalgie d’une époque heureuse révolue.

 

[3] En fait, au jour d’aujourd’hui en remettant en forme ce texte pour mon blog, j’en ai déjà six de plus !

 

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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 15:35

     Néjette, Boulogne bis, Antar, Le Kef…

 

        Quelques semaines après, début septembre 1964, Zazah avait trouvé une bonne voiture d’occasion à Hédi qui était désireux d’en acquérir une et qui me demanda tout naturellement d’aller l’examiner avec lui pour lui donner mon avis.

 

        Il s’agissait d’une Peugeot 203 vert bouteille, en bon état, qui comparée à ma Borgward était beaucoup moins large et moins rapide, mais qui consommait moins de carburant et semblait avoir une carrosserie plus costaud et l’affaire fut rapidement conclue. Hédi n’avait pas encore son permis de conduire et chaque fois que nous utilisions sa voiture, c’était moi qui conduisais.

 

        C’est ainsi qu’un jour, vers la mi-septembre 1964, Hédi m’annonça qu’il avait rendez-vous avec une jeune hôtesse de l’hôpital Ernest Conseil au sujet de laquelle sa cousine ne tarissait pas d’éloges et qu’elle voulait lui présenter en vue d’une éventuelle union conjugale et, la séance unique se prolongeant alors jusque fin septembre, à 13h nous arrivions devant l’hôpital, juste à temps pour voir sortir la cousine de Hédi accompagnée d’une grande jeune fille aux cheveux longs auburn, portant de grandes lunettes de soleil et un pantalon pattes d’éléphant mauve.

 

        Les présentations rapidement faites et les filles s’étant munies de leurs maillots de bain, comme préalablement convenu avec Hédi, nous nous dirigeâmes vers la plage de La Goulette où habitait la sœur de Hédi pour nous y baigner et éventuellement y déjeuner. Mais, arrivés à destination, nous fûmes surpris de trouver la mer agitée et la plage dans un état de saleté épouvantable et, après de brèves concertations, Néjette fut d’accord pour que nous allions plutôt nous baigner à Nabeul, tandis que la cousine de Hédi préféra s’excuser et rentrer chez elle, sa maison étant située non loin de la plage locale.

 

       Déjà au moment des présentations devant l’hôpital, j’avais remarqué que Néjette avait semblé plus intéressée par moi que par Hédi qu’elle regardait à peine, bien que la cousine ait bien spécifié qu’il s’agissait du cousin Hédi dont elle lui avait parlé.

 

       Durant le trajet vers La Goulette, alors que celui-ci essayait d’entretenir une conversation sympathique qu’il parsemait de bonnes blagues, je sentis également que son discours l’intéressait peu et je constatais à travers le rétroviseur que c’était plutôt de mon coté que son regard était souvent dirigé, alors qu’elle était assise sur la banquette arrière avec la cousine.

 

        Pour ma part, je la trouvais très attirante, elle était grande, mince, bien proportionnée avec de beaux yeux et un rire communicatif, mais compte tenu du contexte de notre rencontre et des motivations explicites de Hédi, il n’était pas question de doubler mon ami, ni en la courtisant, ni même en lui laissant croire qu’elle pourrait m’intéresser. C’est pourquoi, j’adoptais vis avis d’elle l’attitude froidement polie que me connaissent les miens quand je veux faire comprendre à une personne qu’elle a intérêt à garder ses distances et que je n’étais pas tellement content de sa présence à mes cotés.

 

        Mais, bien qu’elle ne fut âgée alors que 18 ans et demi, son intuition féminine semblait lui avoir fait deviner que sa présence me troublait et lorsque nous prîmes la route de Nabeul, elle commença à monter ouvertement à Hédi qu’il ne l’intéressait pas vraiment.

 

        Elle n’arrêtait pas de me poser des questions personnelles auxquelles je répondais par monosyllabes, ce à quoi, elle réagissait en demandant à Hédi pourquoi son copain se montrait si réservé envers elle. D’autres fois, elle se mettait carrément à poser les questions concernant ma famille, mes projets et mon travail à Hédi lui-même qui se trouvait bien obligé de répondre et de comprendre…

 

        Arrivés à  la plage de Sillon-ville, actuellement El Merazgua, où il y avait alors une petite forêt sillonnée de pistes sablonneuses menant jusqu’à quelques mètre de l’eau, c’est sans surprise que j’avais constaté que le vent du large qui agitait la mer à La Goulette,  soufflait de terre de l’autre côté du Cap Bon et donnait une mer d’huile à Nabeul. La plage étant par ailleurs superbe, très large et propre, nous nous régalâmes de bain de mer et de bain de soleil, puis continuant notre chemin vers Hammamet, nous déjeunâmes en commandant tous les trois du poisson, avant de renter à Tunis.

 

        En nous quittant devant  la maison de sa mère, rue Bab Bou Saadoune, Néjette me dit en souriant que Hédi avait son numéro de téléphone et que si je voulais, je pouvais lui téléphoner pendant les après-midi ou en début de soirée…

 

        Bien entendu, Hédi avait bel et bien compris et, prétendant que de toute façon, elle ne lui plaisait pas outre mesure, il griffonna un numéro de téléphone sur une feuille de calepin qu’il mit sur le tableau de bord de la 203. C’est en regardant le papier que j’appris qu’elle s’appelait Néjette Ben Soltane.

 

        En arrivant devant Chez Zazah où habitait Hédi durant l’été, quand il n’était pas avec moi à Nabeul, il me proposa de garder sa voiture pour rentrer et de revenir avec, le lendemain ou le surlendemain, mais sentant qu’il avait besoin de digérer le coup pendant deux ou trois jours, je déclinais l’offre et pris un taxi pour la gare, puis le train de fin d’après-midi pour Nabeul, où j’avais laissé ma Borgward.

 

        Pendant les trois jours qui suivirent, je restais à Nabeul et Hédi resta à Tunis. J’appris plus tard, que le surlendemain de notre ballade à trois à Nabeul, s’aventurant à conduire sans permis, il avait attendu Néjette à la sortie de l’hôpital et qu’elle avait consenti à monter avec lui, à condition qu’il l’accompagne juste chez elle, qu’il avait quand même essayé de prolonger la rencontre en l’invitant à déjeuner dans un restaurant de La Goulette et qu’il l’avait finalement raccompagnée chez elle, lorsqu’elle avait refusé son invitation en lui disant que cela ne servirait à rien…

 

        Hédi me téléphona quelques temps après de la gare de Nabeul me demandant de venir le chercher pour le ramener chez moi à la plage et pendant la journée que nous passâmes comme d’habitude, à nager et à jouer au volley sur la plage avec une bande de copains, il évita soigneusement de me parler de Néjette. Ce n’est qu’au moment où, m’ayant appris qu’il ne passerait pas la nuit chez moi, je le raccompagnais au centre-ville pour qu’il prenne un taxi-louage, qu’il me demanda pourquoi j’avais laissé le papier sur lequel il avait marqué le numéro de téléphone sur le tableau de bord où il l’avait mis.

 

        Je lui répondis que j’avais bien compris qu’il l’avait fait à regret et qu’il m’avait menti en prétendant que finalement Néjette ne lui plaisait pas tant que cela… Il éclata de rire et me dit eh bien ! C’est moi qui ne lui plais plus maintenant, c’est toi qu’elle semble préférer ! Alors, si le cœur t’en dit… 

 

        Deux semaines plus tard, alors que je me préparais à rejoindre mon poste à Sousse, je reçus une lettre recommandée où il était spécifié que j’étais muté au Collège de Garçons du Kef que je devais rejoindre par nécessité de service le premier octobre 1964 en remplacement de monsieur Antar Souid !       

 

        A la fin de l’année scolaire précédente, j’avais rempli une fiche de vœux sur laquelle j’avais demandé mon maintien à Sousse, maintien qui avait été appuyé par la direction du lycée où j’avais enseigné et j’étais loin de me douter que ce salaud de Boulogne me jouerait ce sale tour pour se venger. Il avait choisi de m’informer de cette mutation à la dernière minute pour couper court à d’éventuelles tentatives de  recherche d’une autre solution, au cas où j’aurais fait faire des interventions occultes pour trouver un autre remplaçant à Antar.

 

        Deux jours plus tard, Habib Garali, dit Brouno, maître EPS et ancienne gloire du basket nabeulien prit contact avec moi  pour m’apprendre que lui aussi était affecté au Kef et que si je le voulais bien, nous n’utiliserions qu’une voiture à la fois pour y aller en partageant les frais d’essence. Il m’assura en outre que j’avais eu de la chance d’être nommé au collège parce que le directeur, monsieur Mohamed Zramdini était marié à une fille Garali de Nabeul et qu’il pourra certainement me concocter un horaire de travail me permettant de rentrer à Nabeul dès le vendredi.

 

        Le lendemain, je me rendis à l’administration centrale à Tunis pour voir s’il y avait une chance infime de me faire affecter plus près de Tunis ou de Nabeul, j’appris que cela était impossible, qu’Antar Souid que je devais remplacer était hospitalisé pour une double pneumonie qu’il avait attrapée au Kef et que Boulogne m’avait spécialement choisi pour le remplacer, on aurait tout aussi bien pu ajouter qu’il espérait ainsi me voir attraper une pneumonie…

 

        Il devait être midi et je me préparais à prendre la route pour rentrer à Nabeul, mais je changeais d’idée et me dirigeais vers Ernest Conseil où je demandais à l’un des portiers, où je pouvais trouver Néjette Ben Soltane l’hôtesse d’accueil. Il m’indiqua la direction du bloc central et me laissa entrer en voiture.

 

        Elle me vit la première, lorsque je poussais la porte battante du bloc central qui me semble-t-il n’existe plus dans sa forme d’espace d’accueil et de renseignements.

 

       Elle sortait de derrière son comptoir pour se diriger vers moi en souriant, lorsque je l’aperçus à mon tour. Elle m’apparut encore plus grande et plus élégante que lors de notre première rencontre ; je m’attendais à la voir porter une blouse blanche comme les infirmières mais elle était vêtue d’un uniforme vert bouteille en tissu léger, composé d’un pantalon, d’une veste et d’une chemise à col ouvert. Elle portait des sabots blancs aux pieds et paraissait ainsi aussi grande que moi.

 

        Elle m’embrassa sur la joue et me dit : Tu as bien fait de passer, je commence à en avoir marre de rester debout à ne rien faire, tu veux qu’on sorte tout de suite ou je t’offre d’abord un café ?

 

        Cinq minutes plus tard, nous dévalions la pente d’Ernest Conseil vers El Gorjani.

 

        Après mon refus de café, elle était rapidement revenue vers la collègue auprès de laquelle elle se tenait derrière le comptoir et qui portait le même uniforme, elle lui avait murmuré quelques mots puis, ayant ouvert une porte derrière le comptoir, elle disparut quelques instants, pour réapparaître en tenue de ville.

 

        Elle avait son maillot de bain dans son sac à mains et me demanda si on pouvait aller sur la même plage de Sillon-Ville…Elle m’expliqua qu’elle avait de bons rapports avec les responsables de son service et qu’elle avait raconté à sa collègue que j’étais son cousin habitant en France où  je devais  repartir ce soir et que, ne m’ayant pas beaucoup vu durant mon court séjour, elle devait absolument sortir sans attendre la fin de la séance…   

 

        Néjette était attirante et entreprenante, elle me plaisait beaucoup et elle semblait croquer la vie comme on mord dans une pomme juteuse, mais sous la carapace qu’elle s’était forgée, elle saignait à vif. Elle commença par m’apprendre que son père qu’elle adorait avait été fonctionnaire à Souk Lirbâa et qu’il était décédé alors qu’elle avait à peine 10 ans. Une minute plus tard, changeant de sujet, elle n’arrêtait pas de me poser plein de questions sur mes frères et sœur, sur les études que j’avais faites, sur mes préférences en matière de femmes, éclatant chaque fois d’un rire qui démarrait en trombe et durant lequel sa bouche s’arrondissait, laissant voir une cavité buccale dont ses fines lèvres bien dessinées, ne laissaient pas soupçonner la profondeur. 

 

        Son rire et son enthousiasme étaient communicatifs et je me laissais entraîner dans une conversation ponctuée d’éclats de rire partagés. Sans avoir poussé ses études au-delà du primaire, Néjette avait beaucoup lu, surtout des ouvrages en langue arabe et elle était férue de cinéma égyptien dont elle connaissait toutes les vedettes. Mais, sur les conseils de son médecin chef, (l’hôpital où elle travaillait comptant alors plusieurs médecins français et l’ensemble des médecins tunisiens ne s’exprimant pratiquement qu’en français), elle avait commencé depuis quatre ou cinq ans,  à lire des romans français, langue dans laquelle elle pouvait ainsi tenir une conversation normale en s’exprimant à peu près correctement. 

 

        Arrivé dans la petite forêt de Sillon-Ville, j’avais garé la Borgward sous les arbres et ôtant ma chemise et mon jeans sous lequel je portais déjà mon slip de bain, j’étais parti vers la plage toujours aussi belle et aussi déserte en ces derniers jours de septembre, laissant le temps à Néjette de se mettre tranquillement en maillot.  Je courus vers l’eau et y plongeais avec délices, le trajet en voiture surchauffée par le soleil m’avait fait quelque peu suer et j’avais soif du contact de l’eau glacée.

 

        Je vis arriver Néjette, les cheveux au vent, tenant à la main une serviette de bain et je me surpris à la comparer aux deux dernières femmes, Micheline et Marie Jo avec lesquelles j’avais eu une assez longue liaison. J’arrivai vite à la conclusion qu’aucune des deux ne lui arrivait à la cheville. Je retrouvais par contre en elle, la même courbure de reins qui m’avait affolé chez Fadhila et la même beauté de visage que Souad, ces deux sœurs dont j’avais été diversement amoureux durant mon adolescence et qui étaient néanmoins plus petites que Néjette dont je trouvais  décidément  qu’elle avait l’allure et le corps d’une starlette américaine.

 

        Ayant étendu sa serviette au soleil, elle courut légèrement vers moi pour se jeter à l’eau à mes côtés, s’ensuivit un petit ballet de sauts de dauphin au cours duquel l’un et l’autre nous nous arrangions pour nous frôler, nous rapprochant chaque fois davantage l’un de l’autre, s’ensuivit un inévitable premier baiser, puis un deuxième, puis une avalanche...

 

       Au cours du déjeuner pris à Hammamet, du temps où l’on mangeait encore du beau poisson frais pour pas cher, nous fîmes plus ample connaissance. J’appris de la bouche de Néjette qu’elle avait un frère et une sœur, aînés ; une autre sœur et trois autres frères plus jeunes. Elle me dit en riant qu’elle évitera de me présenter sa sœur aînée qu’elle trouvait plus belle qu’elle, de peur que je ne la délaisse à son profit.

 

        Elle prit un air plus crispé pour m’annoncer qu’elle avait été mariée à 17 ans et demi, à un riche commerçant âgé de plus de quarante ans. Elle avait espéré pouvoir ainsi venir en aide à sa mère qui peinait à entretenir la famille nombreuse dont elle avait la charge, avec la maigre pension de veuve dont elle disposait. Cependant au bout de quelques semaines, sa vie conjugale s’était transformée en enfer avec un mari maladivement jaloux qui l’enfermait à clé pour aller travailler et qui l’empêchait ainsi de recevoir même sa famille en son absence.  Très rapidement, elle en était venue à ne plus pouvoir supporter qu’il la touche et au bout de deux mois de vie commune, il l’avait répudiée en confisquant tous les cadeaux qu’il lui avait offerts…

 

        En me rapportant ces derniers faits Néjette avait pris un air grave, ce qui se comprenait en relation avec les malheurs qu’elle venait de connaître, il y avait  à peine quelques mois ; mais elle était aussi inquiète et attendait ma réaction au fait qu’elle ait déjà divorcé à moins de dix-neuf ans.  En vérité, je n’eus pas à me forcer pour lui déclarer que cela ne me dérangeait nullement, car à ce moment là je ne cherchais pas plus loin que le plaisir d’avoir à mes côtés une personne sympathique et attirante, aux problèmes de laquelle je compatissais pleinement et j’étais à mille lieues de comprendre qu’elle ait eu peur que je lui fasse porter une responsabilité quelconque dans ce qui lui était arrivé.

 

       Lorsque je lui expliquai mon point de vue, elle insista pour savoir ce que je pensais du mariage et quelle serait ma réaction si le soir des noces, je m’apercevais que ma femme m’avait caché qu’elle n’était plus vierge.  Je répondis que dans l’absolu, n’étant âgé que de 24 ans, le mariage n’entrait pas dans mes projets immédiats et que s’il s’agissait d’une simple question de principe, je préférerais apprendre que ma fiancée n’est plus vierge avant la nuit de noces et si je le découvrais aussi tard, cela me déplairait certainement, mais que j’étais cependant incapable de prévoir à l’avance quelle réaction je pourrais avoir…

 

        Après le déjeuner que nous n’achevâmes que vers les 16 heures, nous fîmes une longue promenade sur l’immense plage de Hammamet puis nous prîmes place au café arabe accolé à la muraille du fort, où j’eus la surprise de tomber sur un ancien nageur de fond hammamétois qui avait participé aux courses de Monsieur Graff et qui se souvenait bien de moi. Parlant de choses et d’autres, il nous invita à visiter son atelier situé à quelques pas de là dans une ancienne écurie se situant alors sur l’emplacement actuel du restaurant  Le Berbère.  

 

        Brahim Bouhdid était un colosse de près de deux mètres, il était déjà bedonnant quand il faisait de la natation sportive et il était devenu carrément obèse. Il était cependant tellement gentil et serviable que je me laissais convaincre et que nous finîmes par le suivre dans son fameux atelier où il exposait quelques vielles ancres marines et quelques amphores qu’il avait lui-même repêchées au large de Hammamet.

 

        Il avait aussi une multitude de colliers en coquillages qu’il vendait aux touristes et dont il tint absolument à offrir deux ou trois échantillons à Néjette. Il était tellement bavard qu’il nous raconta par le menu détail chacune des plongées qu’il avait effectuées pour repêcher les ancres et les amphores, inventant des dates et des origines qu’il était seul à prendre au sérieux. Il était tellement content d’avoir en nous un aussi bon public qu’il nous proposa de dîner avec lui, se vantant de pouvoir nous préparer en une heure un couscous au mérou !

 

        Il devait être 19h30 lorsque je parvins à me défaire de Brahim en lui promettant que nous viendrons le voir sans faute d’ici une dizaine de jours et que, promis juré, nous viendrons spécialement pour déguster son couscous au mérou.

 

        Je devais rejoindre mon poste au Kef le lendemain matin et mes affaires n’étaient pas prêtes, aussi raccompagnais-je Néjette chez elle au 87, rue Bab Saadoune en prenant rendez-vous pour le samedi prochain à 13h devant l’hôpital.

 

        Le lendemain matin, je découvrais pour la première fois de ma vie  d’adulte, l’entrée du Kef.

 

        Je pensais que 24 ans plus tôt, étant encore bébé, j’avais dû passer, dans les bras de Maman ou dans ceux de Kmar, plusieurs fois sur cette route en lacets surplombant une plaine immense à vous donner le vertige. Et, me souvenant des expériences d’introspection visant à faire affleurer les souvenirs de la prime enfance et me disant que, lorsque nous avions quitté la région en 1944, j’avais quatre ans et que normalement en me concentrant suffisamment, je pourrais faire remonter en moi quelques images souvenirs,  je me garais sur le bas côté, du côté gauche de la route, pour être au surplomb immédiat de la plaine.

 

        Je restais là dix bonnes minutes à me concentrer, essayant de mettre en pratique ce que j’avais compris des techniques de l’hypnose, je fermais les yeux en me projetant les images des photos que Maman nous montrait de temps à autre et sur lesquelles je figurais dans les bras de Kmar ou sur le balcon de notre appartement toujours au surplomb de cette même belle plaine, verdoyante.

 

        J’avais beau respirer profondément pour mieux me détendre et songer intensément à ces moments magiques de ma prime enfance pour tenter de les faire remonter à la surface de ma mémoire, rien n’y fit. Si j’arrivais à me souvenir de certains détails précis des clichés que Maman avait l’habitude de nous montrer, rien d’autre de ce qui était enfoui en moi ne voulait remonter et je démarrais pour achever les deux ou trois kilomètres qui me séparaient encore du Kef.

 

       En arrivant au centre-ville, je remarquais une série de kiosques et de cafés maures concentrés sur le trottoir de gauche, tout le long de la rambarde garde-fou située au surplomb du versant de la plaine. Dans le même temps mon attention fut attirée par  une espèce de delta formé par la route principale par laquelle j’arrivais et une autre route plus étroite qui remontait à ma droite, mais l’autre sens, vers un monticule, lui aussi bordé d’une barrière en fer forgé, et j’eus une espèce de flash avec la certitude d’avoir déjà vu cette placette si particulière.

 

        Je m’arrêtais pile et m’adressant au premier passant à ma portée, je lui demandais en baissant ma vitre, si nous étions bien à Bénaanine. La réponse ne fit que confirmer ma certitude, j’étais bien à méchikhiat Bénaanine qui figurait sur l’extrait de naissance de ma sœur Lilia et du mien, la méchikhiat  où elle et moi étions nés un même 5 juillet, à trois ans pile d’intervalle, quelque part dans cette zone précise. Je me promis de revenir dans la journée pour essayer de retrouver la maison où nous avions habité quelques 24 ans plus tôt et je poursuivis ma route pour rejoindre le collège où je devais enseigner.

 

       Je quittais Bénaanine et m’engageais dans El Houareth et, arrivé à la bifurcation qui descendait à gauche vers la gare, je remarquais une autre route qui montait en tournant à droite, je m’arrêtais ne sachant pas laquelle il fallait prendre pour aller au collège. Je venais à peine de m’arrêter que j’entendis un coup de sifflet rageur, je me retournais et vis un jeune policier qui, visiblement énervé marchait à pas rapides vers moi sans s’arrêter de siffler. Je le laissais arriver à ma hauteur et, lui disant bonjour d’un ton interrogateur, puis lui demandais mon chemin pour rejoindre le collège. Il avait visiblement des problèmes, car il se fâcha tout rouge et me cria de circuler parce que je gênais la circulation.            

 

       Il devait être 7h45 du matin et, en 1964 à cette heure là, il n’y avait aucun problème de circulation au Kef. Comme il n’arrêtait pas de crier et de gesticuler, je tirais le frein à mains pour mieux immobiliser le véhicule dans la pente et descendis en claquant la portière en avançant vers lui. Il devait avoir à peine 20 ans et était maigre comme un clou avec des yeux creux injectés de sang ; il eut un mouvement de recul lorsque je me mis à l’engueuler en lui disant qu’il n’avait aucune prédisposition pour faire l’agent de circulation et que son premier rôle était, non pas de chercher à  embêter les gens et à leur casser les oreilles avec son sifflet, mais d’essayer de leur rendre service.

 

        Me retournant et lui montrant la rue vide de voitures, je lui demandais de m’indiquer quelle circulation je pouvais bien gêner comme il l’avait prétendu et je lui demandais à nouveau de m’indiquer la route que je lui demandais.

 

       Il redoubla de fureur et me demanda mes papiers et ceux de la voiture, je refusais et remontant dans ma voiture, je lui dis que s’il insistait pour avoir mes papiers, c’est à son chef que je les montrerais et non pas à lui, parce qu’il ne savait probablement pas lire.

 

       Curieusement, il se calma un peu et, n’osant pas monter avec moi en voiture, il me demanda de le suivre au poste qui était en contrebas à 200 ou 300mètres. Je le suivis sur une centaine de mètres, derrière son vélo, puis ayant repéré le poste de police grâce au drapeau national qui flottait dessus, j’accélérais et, arrivant avant lui, je demandais à voir le commissaire.

 

        J’étais très bien habillé et le policier de garde m’indiqua sans hésitation la porte d’un bureau à laquelle je frappais avant d’entrer. Je me présentais et fis un bref récit de ce qui venait de se passer.

 

        Le commissaire, assez sympathique abonda dans mon sens, reconnaissant que les jeunes policiers manquaient encore de doigté et me demanda de ne pas trop leur en vouloir. Il me précisa que j’avais laissé le collège à l’entrée de la ville, juste après le dernier kiosque à essence… C’est ainsi que je repris contact avec le Kef, 24 ans après ma naissance, en faisant un premier passage chez la police, ce ne devait pas être le dernier durant mon séjour dans cette ville. 

 

        En revenant vers l’entrée de la ville, je remarquais un panneau indiquant le collège et qui curieusement, au lieu d’être orienté pour être perçu par les visiteurs arrivant de Tunis, était dirigé vers la direction opposée et semblait être plutôt destiné aux habitants de la ville ou aux gens s’apprêtant à la quitter.

 

        Et comme le collège était en plus en retrait, à flanc de colline et à moitié masqué par de larges escaliers en maçonnerie à double voie, je me dis qu’il était certainement arrivé à plusieurs autres nouveaux professeurs de le manquer avant moi.

 

        Engageant ma voiture sur la courte piste rocailleuse en pente abrupte qui servait d’entrée au collège, je la garais à flanc de colline et notais tout de suite, que cette colline avait été rabotée grossièrement pour y aménager un terrain de basket et un petit plateau pouvant servir pour les cours d’éducation physique, le tout était pauvrement équipé, mais entouré de verdure. De l’autre coté du monticule, à gauche en entrant, il y avait quelques classes et un bureau devant lequel il y avait un petit groupe de professeurs ainsi qu’un monsieur nettement plus grand de taille que les autres et portant de grosses lunettes à écailles qu’il me semblait avoir déjà vu quelque part…

 

        C’était effectivement monsieur Mohamed Zramdini que je devais avoir vu plusieurs fois à Nabeul. Il me connaissait mieux que je ne le connaissais et il m’accueillit avec beaucoup de gentillesse.

 

       Délaissant le groupe de collègues avec lequel il bavardait, il me fit entrer dans son minuscule bureau et, avant que je ne lui eusse demandé quoi que ce soit, il me dit de ne pas m’inquiéter pour mon emploi du temps. Il m’expliqua que le collège ne comptant pas beaucoup d’élèves ni de classes, il s’était arrangé pour me faire travailler du mardi matin au vendredi matin, ajoutant que le collège n’ayant pas de bonnes équipes pour le championnat scolaire, qu'elles ne disputaient généralement que deux ou trois matches avant d’être éliminées et qu’ainsi, tout comme le faisait mon prédécesseur, je pourrais rentrer chez moi le vendredi matin après mon dernier cours.

 

       Monsieur Zramdini m’apprit dans la foulée qu’il connaissait non seulement mon père qu’il respectait beaucoup, mais qu’il m’avait déjà vu disputer plusieurs matches avec le stade nabeulien dont il était un sympathisant enthousiaste, puisqu’il avait été pendant plusieurs années, professeur d’arabe puis directeur de collège à Nabeul. Il me confirma ce que je savais déjà par Brouno, à savoir qu’il était marié à une nabeulienne. Il poussa le bon accueil et la bienveillance jusqu’à me demander si j’avais déjà trouvé où me loger, et suite à ma réponse négative, il se leva en me prenant le bras et me fit sortir pour rejoindre le groupe de collègues auquel il me présenta.

 

        Il en profita pour suggérer à deux enseignants célibataires ayant déjà loué une grande maison, de me prendre comme troisième colocataire.

 

        Durant cette première matinée de rentrée scolaire, seule une réunion des professeurs était prévue avec le directeur pour la distribution des emplois du temps et les recommandations d’usage et, une fois que celle-ci fut bouclée, j’embarquais mes deux colocataires et me fis indiquer la route de la maison où j’allais vivre quelques évènements assez marquants.

 

        Ils avaient effectivement loué une grande maison mais je fus quelque peu déçu en en découvrant les détails. La porte d’entrée fermait mal et donnait immédiatement sur une route de ceinture étroite passant au surplomb de la petite salle de sport du Kef. Passée  cette porte d'entrée, on accédait à droite, à un salon sommairement meublé d’une table basse et d’un canapé en bois et à gauche à une grande pièce nue avec une fenêtre étroite donnant sur la rue. Face à l’entrée, des escaliers en ciment menaient au niveau supérieur qui comprenait une petite cuisine et deux autres chambres ainsi qu’une salle d’eau et des WC…

 

        Mes colocataires me proposèrent de prendre l’une des deux chambres du dessus, mais je préférais opter pour la chambre du rez-de-chaussée, pour ne pas les obliger à occuper tout deux la même chambre, comme ils se préparaient à le faire ; mais surtout pour avoir  plus de liberté d’action en disposant d’une partie plus autonome de la maison, cette pièce formant en fait une espèce de studio avec un renfoncement abritant un lavabo et un petit espace pouvant servir de kitchenette, sans compter les toilettes situées sous les escaliers.

 

       Ce qui me dérangeait le plus, c’était l’état général vétuste et l’humidité des murs nus et, durant le reste de la semaine, je m’occupais à couvrir les murs de nattes nabeuliennes et de couvertures en laine achetées sur place, en me faisant aider par Brouno qui, mieux averti que moi, s’était armé d’une quantité importante de nattes. Monsieur Zramdini me prêta quant à lui des chaises et deux petites tables que j’utilisai comme tables de chevet.

 

        Au bout du compte, j’avais une chambre à peu près potable, excepté le fait qu’elle avait bien un chambranle, mais pas encore de porte et que toute personne entrant dans la maison, pouvait balayer toute la pièce du regard avant de prendre les escaliers pour accéder au niveau supérieur.

 

       Pour pallier provisoirement cet inconvénient, je me contentais d’accrocher au chambranle une belle couverture de laine multicolore, en guise de rideau.

 

       Le vendredi matin, vers 10h30, j’étais déjà sur la route pour rentrer à Nabeul et le samedi à 13h, comme prévu, j’embarquais Néjette devant Ernest Conseil et mis le cap sur notre plage de Sillon-Ville. Nous étions début octobre 64, la mer était splendide et la plage était totalement à nous, les rares estivants qui y venaient volontiers jusqu’à la mi-septembre, l’ayant déserté depuis plusieurs semaines déjà. 

 

       Il ne faisait pas trop chaud et l’eau était agréable, mais surtout fantastique de transparence et de propreté et nous restâmes là à nous dorer au soleil et à profiter pleinement de la mer tout en parlant de ma première semaine keffoise.

 

        Néjette étant née à Souk Lirbâa, où elle avait encore un oncle maternel, connaissait bien la région et elle insista pour qu’un jour prochain, elle puisse rendre visite à son oncle et voir la maison où j’étais installé… Cela ne put se faire que deux mois plus tard, fin novembre 64.

 

       Entre-temps, Brouno et moi nous nous organisâmes comme il l’avait suggéré, en utilisant une seule voiture par semaine.

 

        Une fois c’était lui qui nous emmenait au Kef dans sa Peugeot 403 le lundi matin, pour nous en ramener le vendredi et la fois suivante nous utilisions ma Borgward. Pendant la semaine, nous prenions souvent nos dîners ensemble dans un petit restaurant propre attenant au Club Ettaaref où nous allions souvent jouer à la belote.

 

        Ce club était fréquenté presqu’exclusivement par des professeurs et autres  fonctionnaires parmi lesquels figuraient certains magistrats, dont notamment un tunisois que j’avais croisé une ou deux fois aux abords de la maison de Néjette à Bab Bou Saadoune et qui devait s’avérer être le Procureur de la République du Kef.

 

        Il devait avoir trois ou quatre ans de plus que moi, mais un peu trop imbu de son pouvoir juridique, il attendait ostensiblement qu’on lui dise bonjour, avant de consentir à répondre du bout des lèvres avec un air hautain. De ce fait, il eut, une ou deux fois, droit  à mon bonjour spontané, puis à partir du moment où je compris son manège et sa prétention à être salué en premier, il n’eut droit qu’au même regard dédaigneux accompagné du même silence  arrogant…Cela faillit me jouer un mauvais tour quelques mois plus tard.

 

       Petite digression:

 

       Alia mon épouse, ainsi que mes enfants, ayant plusieurs photos de moi à l’âge de la vingtaine et de la trentaine peuvent se remémorer, si besoin était, quelle belle allure j’avais à l’âge de 24/25 ans, je le souligne donc ici pour mes futurs petits enfants qui auront un jour, je l’espère, ce document sous les yeux.  Je leur apprendrais également que durant ces années 60, les salaires des fonctionnaires étaient très bas ; un professeur du secondaire ne touchait que 50 à 55dinars par mois ce qui, compte tenu du coût de la vie équivalait à moins de 400 dinars en 2005, ce qui était en définitive insuffisant pour vivre décemment, surtout quand on a un loyer à payer, une voiture à entretenir, des frais de carburant et de restauration à assumer régulièrement, sans compter les dépenses vestimentaires. 

 

       Pour être plus complet, peut-être faut-il ajouter que les gens étaient en général assez économes et que malgré les bas salaires, les fonctionnaires étaient plus ou moins privilégiés, car ayant des rentrées d’argent régulières ;  ce qui était loin d’être le cas pour la majorité du reste de la société vivotant au rythme d’une société foncièrement agricole à faible rendement. Petits agriculteurs, petits commerçants et même gros propriétaires de terrains agricoles étaient dans une gêne pécuniaire permanente, vivant au ralenti et à petit crédit, dans l’attente d’une problématique saison des moissons.

 

        La Tunisie était encore très loin du boom économique, de l’explosion de la construction  et du tourisme, loin de l’ascendant de l’économie des services qui va prendre le pas sur l’agriculture malgré la modernisation de cette dernière et encore plus loin de la spéculation à grande échelle sur les terrains à construire, tous ces phénomènes qui allaient caractériser la société tunisienne à partir des années 1990 et qui allaient avoir pour corollaire l’émergence de fortunes colossales de dizaines de familles dont les enfants vivent aujourd’hui dans les fastes et l’opulence, sans trop se poser de questions sur les lendemains qui vont peut-être moins chanter...

 

                                                                                          *****

 

 

 

       Tout cela pour dire qu’en 1964, que ce soit au Kef ou même à Nabeul, le beau jeune homme, toujours bien habillé que j’étais, de surcroît professeur et roulant carrosse au volant d’une belle voiture, n’était pas sans provoquer certaines jalousies ni susciter certains questionnements sur les petits fastes apparents de sa vie quotidienne.

 

       En effet, si les collègues enseignants se cotisaient pour faire la popote ensemble et à moindre frais, je prenais régulièrement mes repas au restaurant, en commandant toujours une salade, un plat de viande ou de poisson et des fruits pour le dessert et en laissant toujours un pourboire pour le garçon. Je ne mettais jamais les pieds dans un café populaire, ne fréquentant que les clubs de fonctionnaires pendant la semaine ou les hôtels durant les week-ends.

 

       Même mes colocataires n’étaient pas loin d’imaginer que j’étais extrêmement riche, d’ailleurs encouragés en cela par Brouno qui n’arrêtait pas de leur distiller de temps à autres des informations concernant le statut et les pouvoirs qui avaient été ceux de mon père en tant que Khlifa et Kéhia, leur imagination faisant le reste…

 

        Personne ne se doutait que vers le 15 du mois, je n’avais plus aucun sou à dépenser de mon salaire et que je devais me faire entretenir par mon père qui se serrait la ceinture sans se plaindre et qui économisait même sur les dépenses de ses médicaments pour ne pas me laisser connaître la gêne, se sentant encore et toujours responsable de mon bonheur et de mon épanouissement, même dans les pires moments de ses malheurs politiques et administratifs, des retombées desquels il voulait préserver, coûte que coûte, ses enfants…

 

       Mais si ma petite vie confortable et mon comportement général assez désinvolte, voire arrogant vis avis de certains détenteurs du pouvoir administratif pouvaient me valoir de temps à autres certaines inimitiés, mon apparence physique, mon élocution facile et mes choix pédagogiques me valaient beaucoup d’admiration et de sympathie de la part de mes élèves et de mes collègues enseignants, même si certains, parmi ces derniers me jalousaient quelque peu secrètement… Je rapporterai ici une anecdote assez révélatrice du sentiment d’estime et d’admiration de la part de quelques-uns de mes collègues keffois…

 

        Un jour de début novembre 1964, Brouno est venu m’informer que le collectif enseignant du lycée où il exerçait organisait un match de basket entre les enseignants tunisiens et les membres du Peace corps américain alors assez nombreux au Kef et il m’invita à y participer, à ses côtés dans l’équipe des Tunisiens qui, compte tenu du bas niveau de pratique du basket au Kef, n’avait, sur le papier, aucune chance de l’emporter sur les Américains.

 

        Déjouant tous les pronostics, le match s’était pourtant déroulé selon un scénario tout autre où, mettant à profit l’existence d’un joueur tunisien assez faible techniquement mais très grand de taille, nous lui avions confié la tâche d’assurer le rebond défensif en récupérant tous les shoots américains ratés et de donner tout de suite la balle à Brouno qui se chargerait de lancer immédiatement la contre-attaque par une longue passe en avant que je me chargerai de transformer soit par un tir en course si je pouvais aborder le panier librement, soit par un tir en suspension si la défense américaine parvenait à anticiper ma course vers le panier…

 

        Cette tactique conjuguée à une défense tunisienne assez agressive sur les américains qui essayaient de construire un jeu à combinaisons, eut pour résultat de les déstabiliser, surtout que, jouant à l’aile gauche, j’étais arrivé à intercepter plusieurs passes américaines en harcelant le porteur de balle qui manquait visiblement de condition physique.

 

        En fin de match, plusieurs fautes personnelles commises sur moi pour arrêter mes contre-attaques, me permirent de réussir des lancers francs qui nous permirent de remporter la victoire avec quelques points d’écart. Les Américains dépités mais très fairplay, vinrent me féliciter à la fin du match tandis que mes élèves d’un côté et ceux de Brouno de l’autre, scandaient nos noms…

       

        Le lendemain de ce match, alors que j’étais au restaurant à déjeuner, un jeune keffois vint me saluer timidement. Il me déclara qu’il avait beaucoup admiré mes prouesses d’hier, qu’il me connaissait déjà pour m’avoir vu jouer en équipe nationale quelques années auparavant, qu’il était lui-même basketteur dans l’équipe du Kef et qu’il achevait un stage de six mois pour devenir moniteur d’éducation physique.

 

        Tout en parlant, il avait sorti une très belle paire de bottes italiennes de son sac de sport et me les montra.

 

       En fait c’était des bottines ¾ qui dépassaient largement les chevilles, plus que les bottillons, et arrivaient jusqu’à mi-tibia sans toutefois approcher le genou comme le font les bottes. Elles étaient très fines et souples de couleur marron foncé et me plaisaient beaucoup ; je pensais qu’il se proposait de me les vendre ; je pris la chaussure droite pour l’essayer et notant avec satisfaction qu’elle était juste à ma taille, je lui demandais combien il voulait les vendre…

 

        Il secoua la tête de droite à gauche et me souriant, il me dit : « Je ne veux pas les vendre, c’est mon oncle qui me les a ramenées d’Italie, je les aime beaucoup mais je voudrais vous les voir porter pendant quelques temps, juste pour qu’elles  soient mises en valeur par vos vêtements et votre élégance naturelle, vous me les rendrez lorsque vous serez fatigués de les porter… »

 

        J’eus beau essayer de refuser, lui disant qu’elles lui iraient tout aussi bien, qu’elles étaient neuves, qu’il ne les avait même pas portées pendant une seule journée et que je ne me sentais pas le droit de les utiliser à sa place, que je voulais bien les essayer devant lui pour lui faire plaisir, mais qu’il devra ensuite les porter lui-même… Rien n’y fit, il me répondit avec beaucoup de sérieux que si je refusais de lui faire ce plaisir, il se sentirait offensé et qu’il ne les portera pas du tout au lieu de les porter après moi…

 

       Comme j’avais vraiment envie de les porter, je me laissais finalement convaincre, me promettant de lui faire à mon tour un petit cadeau et de bien prendre soin de ses belles bottines… Quelques jours plus tard, je faillis les abîmer irrémédiablement. 

  

       Nous étions déjà fin novembre 64 et ayant fini mon travail un vendredi en fin de matinée, j’étais passé prendre Néjette à la sortie de travail pour l’amener à Nabeul. Après avoir pris un déjeuner rapide dans un restaurant italien de Grombalia, j’étais passé chez moi saluer rapidement mes parents en leur disant que je devais rejoindre quelques amis à Hammamet, sans même leur demander s’ils avaient besoin de quelque chose.

 

       Ils avaient déjà remarqué que je ne passais plus beaucoup de temps à la maison et que si je rentrais du Kef régulièrement à la fin de la semaine, c’était pour aussitôt partir rejoindre des amis quelque part et ils ne comptaient plus sur moi pour quoi que ce soit, Bédye étant beaucoup plus disponible que moi, mais ils commençaient à être intrigués par mon manège quasi-hebdomadaire…

 

       Ce vendredi là, nous étions effectivement partis à Hammamet pour rejoindre le fameux Brahim que nous trouvâmes dans son atelier en compagnie d’un groupe de touristes allemands auxquels il montrait ses colliers, ses bracelets et autres coquillages.

 

        Profitant du passage du garçon de café du coin venu récupérer quelques tasses de café, Brahim nous commanda du thé aux pignons et s’assura que nous étions bien venus pour son couscous au mérou. Comme il était déjà tard dans l’après-midi, je lui dis que s’il insistait, nous prendrions bien son couscous mais le lendemain à midi et, rebondissant sur ma proposition, il nous invita à le retrouver à 6h du matin pour aller chercher le mérou.

 

       Devant mon sourire poli mais incrédule, il m’assura que ce n’était pas une plaisanterie et que si nous étions suffisamment courageux pour venir en mer avec lui, il se faisait fort de nous harponner un beau mérou pour le couscous ; et le lendemain, ayant passé le soir à danser dans la boite de nuit du Miramar et après avoir somnolé à l’intérieur de la Borgward, nous étions au rendez-vous fixé.

 

       Brahim qui avait visiblement passé la nuit dans son atelier, était en train de mettre sa combinaison de plongée et il nous proposa des bols de droo,[1] chaud dont il avait consommé une grande quantité. Pratiquant  moi-même la chasse sous marine, j’étais curieux de savoir comment Brahim allait s’arranger pour ramener un mérou à la commande. Sachant combien ce poisson était malin et combien il était difficile de le harponner puis de le sortir de sa grotte, j’étais presque certain qu’il s’agissait d’une fanfaronnade et que Brahim nous faisait du cinéma, mais je ne dis rien et me contentais d’observer ses gestes qui étaient ceux d’un véritable plongeur.

 

       Il avait préparé deux fusil-harpons, l’un plus long que l’autre, les deux étant pourvus de pointes fines avec des arrêtoirs assez longs, moins susceptibles de laisser à un poisson harponné quelque chance se libérer à force de se débattre ; le fusil long étant destiné à tirer d’assez loin, dès l’entrée de la cavité dans laquelle se trouverait le mérou et le plus court, plus maniable à l’intérieur de la grotte, devant servir à donner le coup de grâce de plus près, au cas où le premier tir n’aurait pas été mortel et que le mérou se serait réfugié au plus profond de sa grotte.

 

        Brahim avait également sa grosse ceinture de plomb indispensable pour descendre et se maintenir au fond sans efforts superflus et il avait même un masque de rechange et deux paires de palmes dont l’une nettement plus longue utilisée pour les grandes profondeurs. Je trouvais tout cela parfaitement correct, mais je n’arrivais toujours pas à comprendre la raison de la quasi-certitude de Brahim de ramener un mérou, la chasse de ce poisson nécessitant plusieurs plongées répétées en apnée et une forte dose de chance pour d’abord trouver une grotte à mérou et ensuite pour y trouver vraiment un mérou.

 

        Je compris mieux lorsque, arrivés sur la plage où nous devions embarquer à bord de la petite barque de Brahim, je le vis sortir de la petite soute de la barque deux bouteilles à air comprimé pour les laver et les mettre au fond de la  barque entre ses jambes à l’endroit où il allait s’installer aux commandes du petit moteur à hélice placé à l’arrière.

 

        Brahim allait donc plonger avec des bouteilles ce qui allait lui permettre de plonger une seule fois et de ne remonter que lorsque sa réserve d’air serait sur le point de s’épuiser, ce qui décuplait ses chances de pouvoir harponner du poisson au cas où il en trouverait.

 

       Bien entendu, je savais que ce type de chasse était interdit et que seul un plongeur en apnée avait le droit de tirer du poisson et surtout le mérou qui commençait alors à se raréfier dans les eaux de moyenne profondeur et à émigrer encore plus loin vers le large, mais j’étais l’invité de Brahim, je ne voulais pas le blesser, surtout devant une femme, et je ne protestais pas, me contentant d’espérer qu’il n’y aura pas de rencontre avec un mérou, surtout à l’aurore, alors que le soleil  de novembre n’était pas prêt de se lever.

 

       Dix minutes plus tard, Brahim aux commandes et nous deux installés sur la banquette avant, nous avions parcouru près de 1000mètres vers le large. La mer était assez calme et l’Est commençait à s’embraser ; le soleil allait bientôt se lever, mais il faudra au moins encore une heure pour que son inclinaison soit suffisante pour éclairer la mer et permettre à un plongeur de distinguer quoi que ce soit à 25/30mètres de fond, à fortiori à l’intérieur d’une grotte, pour peu qu’il soit capable de la trouver…

 

       Brahim se repérant par rapport aux lumières de la côte, réduisit la vitesse du bateau et, le moteur au ralenti, il nous invita à bien regarder autour de nous pour l’aider à retrouver deux bouées blanches, striées de bandes phosphorescentes et je compris qu’il avait placé ces bouées pour marquer l’emplacement d’une grotte à mérou.

 

       Il nous fallut près de 20 minutes pour trouver les bouées. Le soleil était à l’horizon et Brahim amarra le bateau en attachant une corde à l’une des bouées et me demanda de jeter l’ancre, ce que je fis en laissant filer la corde lentement entre mes doigts et en comptant mentalement, mètre par mètre. Lorsque la corde s’arrêta de filer j’avais compté 37 mètres de profondeur. Brahim chaussa alors ses petites palmes et muni de son fusil-harpon le plus long, me livra la dernière clé de l’énigme en sortant de la soute une puissante torche électrique étanche, longue d’une bonne quarantaine de centimètres.

 

        Deux minutes après, il se mettait à l’eau après avoir ajusté sa cagoule et son masque et endossé deux petites bouteilles d’air comprimé, que je l’aidais à sangler correctement ; il plaça l’embout de respiration dans sa bouche, s’assit sur le rebord et nous saluant d’un signe de la main, il culbuta en arrière, pour se retrouver dans l’eau ; il effectua ensuite le plongeon de canard par lequel, tout plongeur amorce sa descente vers les profondeurs, en basculant vers l’avant et en s’engouffrant sous l’eau, la tête en premier, tout en projetant ses jambes en l’air.

                                                      

        En émergeant de l’eau quelques trente minutes après, il vint s’accrocher à la corde de l’ancre qui pendait de la barque et me tendit son fusil harpon dont il avait au préalable dégagé les détendeurs de leur encoche et je le déposai au fond de la barque ; il avait ensuite ôté son masque et s’était hissé à la force des bras pour s’asseoir à l’amazone sur le rebord de la barque, en laissant pendre ses jambes ; puis il s’était délesté de sa ceinture, de ses palmes et des bouteilles d’air comprimé, en prenant un air contrit, nous laissant comprendre que, finalement, comme je n’avais cessé de le lui laisser entendre, il n’était pas arrivé à trouver de mérou.

 

        Il poussa les choses jusqu’à continuer à ne proférer aucun mot, en affichant un air désolé en se mettant à tirer sur la corde de l’ancre pour la ramener à la surface, tout en me faisant signe de mettre le moteur en marche ; puis, lorsque m’étant exécuté, je commençais à mettre le cap sur la cote, il vint s’affaler lourdement sur la banquette où j’étais assis une minute avant, à coté de Néjette, et demanda à celle-ci d’une voix fatiguée, de bien vouloir ramener le reste du mince cordon de lin tressé, cordon qui était attaché à sa ceinture de plomb et dont il avait laissé traîner l’autre bout dans l’eau, en montant dans la barque, de peur lui dit il, qu’il ne s’enroule autour de l’hélice...

 

        A sa mine défaite, j’avais alors, presqu'envie, de le consoler, en lui disant qu’après tout, nous avions fait une belle petite promenade en barque et que, pour le mérou, on attendra une prochaine fois ; mais je cherchais les mots les plus convaincants pour le faire, sans le vexer davantage qu’il ne paraissait l’être déjà, lorsque Néjette, ayant tiré sur le cordon, se mit à crier, en trépignant de joie ; elle avait ramené au bout du fil, un beau mérou, blessé à mort et bien attaché par les ouïes sanguinolentes et dont les écailles étincelaient aux rayons du soleil, maintenant bien haut dans le ciel.

 

        Un large  sourire, vint alors subitement, s’afficher sur la face de Brahim, à la place de sa tristesse feinte, et il se mit à rire à gorge déployée, en criant à mon intention : Hein,  tu ne voulais pas croire que j’étais le roi du harpon, hé bien voila, tu vois ce dont je suis capable…et encore, si j’avais voulu j’en aurais ramené un autre et encore un autre, il était reparti dans ses fanfaronnades (qui n’en étaient peut-être pas… après tout ?)

 

       Quelques instants après, calmé mais encore tout fier, Brahim m’expliqua que c’était un vieux pêcheur italien de Hammamet qui lui avait indiqué l’emplacement de cette grotte à mérou, dont personne, d’autre que  lui, ne connaissait en principe l’existence ; il me dit que depuis cinq ou six années, il y venait une fois ou deux par an pour laisser les mérous y revenir, puisque , chaque fois qu’il en avait tiré un, tous les autres désertaient la grotte pour ne plus y revenir,  avant très longtemps.

 

        A cette époque, je croyais dur comme fer que le mérou était un poisson plutôt sauvage qui préférait la vie en solitaire, mais Brahim m’apprit que le mérou était très sociable et que, s’il y avait effectivement, des individus solitaires, ce poisson aimait plutôt vivre en petit groupe de quatre ou cinq et que, parfois, quand des plongeurs désarmés venaient à les rencontrer, plus au large, les mérous n’hésitaient pas à venir les regarder longuement dans les yeux ou à tourner en bandes autour d’eux sans s’effaroucher. Par contre, aussitôt qu’un mérou aperçoit de loin un fusil harpon, il se dépêche de disparaître…

 

        Il m’apprit ensuite, que quelques années plus tôt il plongeait en apnée ; et que de temps à autre, il lui arrivait de tirer un mérou mais qu’un jour, il faillit se noyer dans une grotte où il avait blessé un mérou qui en avait remué la vase … et qu’il n’avait dû la vie sauve qu’à son sang froid et à sa capacité pulmonaire ; et que depuis, il s’était mis à utiliser les bouteilles, ce qui lui permettait, en pareil cas, d’attendre à l’entrée de la grotte, sans bouger jusqu’à ce que l’eau se soit de nouveau éclaircie, pour aller achever le mérou blessé, tapi au fond et le sortir sans danger…

 

        Je me fis violence pour ne pas lui dire que, moi aussi,  j’avais été piégé par un mérou qui m’avait presque noyé dans des circonstances analogues, mais que je ne me sentais pas pour cela, le droit d’utiliser des bouteilles d’air comprimé… 

 

       C’est néanmoins ainsi que ce jour là, Brahim gagna son pari de pouvoir cuisiner un succulent couscous au mérou avec un beau poisson qu’il avait lui-même harponné deux heures auparavant ; il m’apporta ainsi la preuve qu’il était un excellent plongeur, peu regardant quant au respect des règles de la chasse sous marine, mais un excellent plongeur, et qui plus est, un véritable cordon bleu.

 

       Nous gardant presque de force dans son atelier, il nous saoula gentiment de petites histoires et de bon mots sur Hammamet, les hammamétois, la pêche, la natation et d’anecdotes, sur ses conquêtes de touristes entre deux âges, nous fit servir plusieurs fois du thé à la menthe et ne nous laissa partir, assez tard dans la soirée, qu’après nous voir servi à nouveau son succulent mérou, cette fois-ci, grillé et arrosé de jus de citron, comme rarement servi, dans les restaurants les plus huppés. 

       

       Cette nuit là, après avoir passé un peu de temps dans une discothèque, nous quittâmes Hammamet pour Tunis.

 

       Jusque là, j’étais sorti, deux ou trois fois avec Néjette, nous avions quelque peu flirté, mais sans pousser les choses trop loin. Mais ce soir là, en nous dirigeant vers Tunis, nous avions tout deux, envie de passer la nuit ensemble, sans trop savoir où.

 

        J’escomptais que nous allions arriver vers deux heures du matin et, me disant qu’à cette heure là, ma grand-mère devait dormir du sommeil du juste, je planifiais d’aller taper à sa porte, étant sûr que ce serait mon jeune oncle Badreddine qui viendrait m’ouvrir et que je saurai inventer un prétexte, pour expliquer la présence de Néjette à mes côtés, à cette heure indue de la nuit…

 



[1] Le droo nabeulien ou le sohlob tunisois est une céréale à base de mil moulu, très énergétique, que l’on fait cuire en crème et que l’on consomme à l’état semi-liquide et onctueux ou encore sous la forme de boulettes plus consitantes auxquelles on peut donner différentes formes.

 

 

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 21:19

              Le cabanon de Kélibia, MarieJo, Orsoni, Barthes  et les autres. 

 

        Vers le mois d’avril 64, deux ans avant  le décès de mon père, étant comme d’habitude à Nabeul pour le week-end, je rencontrais Moncef Zine et après avoir fait plusieurs fois le tour de la ville dans ma voiture, nous nous étions attablés à la terrasse du Nabeul-plage.

 

        Au détour de la conversation, il m’apprit qu’il avait récemment fait la connaissance de l’un de mes copains de Ksar Saïd, lors d’un déplacement à Kélibia où celui-ci enseignait, et que Hamadi Azouzi, le copain en question, ayant appris qu’il me connaissait, lui avait demandé de me transmettre ses amitiés ainsi que son invitation à venir passer un samedi ou un dimanche chez lui.

 

        Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart d’heure plus tard, après avoir vérifié les pneus et acheté de l’essence,  nous roulions vers Kélibia.

 

        J’aimais bien Hamadi Azouzi. Il était d’une famille modeste mais très respectable de Kairouan, il était bien élevé et un peu timide malgré un corps d’apollon quelque peu miniaturisé.

 

        C’était un gymnaste époustouflant qui réussissait tous les exercices de haute voltige qu’essayait de nous apprendre notre professeur Ali Ben Younès. Il avait travaillé très dur pour décrocher une place pour Paris et pouvoir achever ses études supérieures, mais ne réussissant à se classer que sixième, il avait été ulcéré de voir Salem Boughattas, classé moins bien que lui, être favorisé et bénéficier d’une dérogation pour nous rejoindre en France.

 

        Je ne l’avais plus revu depuis fin juin 62. Il avait alors fait partie du même groupe que moi pour une épreuve éliminatoire aberrante, le 5000mètres que nous devions réaliser dans un temps assez facile pour un athlète de demi-fond mais très serré pour des nageurs, des gymnastes et même des sprinters de 100 et 200m plats.

 

        Hédi Ben Aïssa avait fini en réalisant un temps superbe, sans même être éprouvé. Il nous avait largement distancés et, à la fin de sa course, il était revenu courir à nos cotés pour nous encourager. Hamadi Azouzi et moi avions terminé ce 5000m en nous traînant presque, mais nous l’avions fini dans les limites du temps imparti.

       

        Tel n’avait malheureusement pas été le cas pour Antar Souid, le superbe sprinter noir, dont les cuisses hypertrophiées le firent souffrir un véritable calvaire et qui se traînait loin derrière nous, furieux contre la bêtise du législateur de ce règlement aberrant qui ne tenait pas compte des spécificités de nos morphologies et de nos spécialités, et qui nous avait imposé une telle épreuve, de surcroît éliminatoire.

 

        Il lui restait à peine 500m à couvrir, lorsque, réalisant qu’il n’arriverait jamais dans les temps impartis, Antar s’arrêta de courir et quitta la piste en direction de notre dortoir, tout en fulminant contre l’administration.

 

        Sans même prendre une douche, il ramassa ses affaires et, sa valise en mains, se dirigea vers la sortie de l’établissement. Il avait décidé tout simplement de tout plaquer et de rentrer sans même passer les épreuves écrites et nous eûmes toutes les peines du monde à le ramener à la raison.

 

        Sensibilisé à la question, Monsieur Hédi Saheb Ettabaa notre directeur, après consultation des professeurs avait supprimé le caractère éliminatoire du fameux 5000m. Antar pénalisé par son abandon, s’était largement rattrapé grâce au reste des épreuves et s’était classé dans les dix premiers.

 

        L’évocation de ces souvenirs et d’autres discussions plus ou moins plaisantes, nous permirent, à Moncef Zine et moi-même de rejoindre Kélibia sans réaliser que nous avions roulé à une vitesse prohibée et  2km avant l’entrée de Kélibia, nous nous fîmes arrêter par deux membres de la Garde nationale. Fort heureusement, l’un des deux motards avait été l’élève de l’un des frères Zine, (officier instructeur de la garde) ; et il trouva à Moncef une ressemblance remarquable avec son instructeur… Finalement, ce motard se chargera lui-même de nous escorter  jusqu’à un cabanon sur la plage de Kélibia.

 

        De fil en aiguille, il nous avait expliqué que des coopérants français du lycée avaient loué ce cabanon pour y loger ensemble et que souvent, le prof de gym balaise que nous cherchions à joindre, passait les week-ends avec ces coopérants. 

 

        Dans les années 60, Kélibia était encore un beau petit village où tout le monde connaissait tout le monde, un peu comme Nabeul des années 40/50 et le groupe de coopérants intégrant un tunisien, ne pouvait pas passer inaperçu ; ce groupe comportait trois jeunes filles et trois jeunes-gens dont Azouzi.

 

        Le cabanon, situé à 200m du ponton servant de port d’attache des petits et moyens bateaux de pèche de Kélibia, avait fière allure et semblait comporter plus d’une pièce avec un escalier d’accès à un niveau supérieur.

 

       Il devait être 16h lorsque, du pied de cet escalier, j’appelai Azouzi par son prénom. Un petit bout de femme, apparut alors au haut de l’escalier.

 

       Elle avait les cheveux châtains clairs et bouclés tombant sur des épaules assez étroites qui lui donnaient une apparence fragile…Elle sourit d’un air interrogateur et je lui demandai si Azouzi était bien là, je me présentai comme étant l’un de ses amis ne l’ayant pas rencontré depuis assez longtemps. Son sourire s’éclaira davantage et descendant légèrement l’escalier, elle vint à notre rencontre. Ne cessant de me regarder dans les yeux, elle me tendit la main en disant Marie Jo

 

        Elle nous apprit qu’effectivement, Hamadi était très souvent au cabanon pendant les week-ends, qu’il louait cependant un petit logement au centre ville avec un surveillant du lycée et qu’à la fin des cours vers 13h, il avait prévu de les rejoindre, après avoir fait réparer  sa moto. Tout en nous apprenant cela, elle ne cessait de me sourire et de m’examiner sous toutes les coutures, n’accordant qu’un regard furtif à Moncef.

 

        Elle nous proposa, soit d’attendre Hamadi en sa compagnie sachant qu’il n’allait pas tarder à venir, soit d’aller le voir chez lui, se proposant de nous y conduire elle-même dans sa 2cv.

 

        J’avais choisi la deuxième solution et en franchissant le muret séparant la route de la plage, je lui proposai de prendre ma Borgward garée au bord du trottoir.

 

        Moncef ayant remarqué l’intérêt qu’elle me portait, lui ouvrit la portière avant, coté passager et s’installa derrière. Nous n’avions pas encore franchi plus de quelques centaines de mètres vers le centre ville, que, nous indiquant une moto au loin, elle dit le voilà, il arrive…C’était effectivement lui, mais je ne l’aurais certainement pas reconnu si je l’avais croisé seul. Il portait des lunettes de motard qui lui cachaient la moitié du visage ainsi qu’un blouson en cuir élimé aux coudes et aux poignets ; et il avait l’air d’avoir pris du poids, ce qui lui donnait l’air d’être encore plus trapu qu’avant.

 

        Nous avions réussi à attirer son attention et à l’arrêter avec force gestes, cris et klaxon au moment où il allait nous croiser courbé sur sa moto. M'étant  rangé sur le bas côté, Azouzi m’avait sauté au cou lorsque s’approchant, il put confirmer son impression fugitive de m’avoir reconnu.

 

        Deux minutes après, nous étions de nouveau aux abords immédiats du cabanon.  Hamadi Azouzi avait amené un couffin bourré de victuailles qu’il déposa au sol après l’avoir décroché du porte-bagages arrière de sa moto. Il insista pour que nous restions dîner et Marie Jo insistant à son tour, je proposai plutôt de remettre cela au déjeuner du samedi prochain pour lequel j’étais libre, ayant deux classes qui avaient un cours par quinzaine…

 

        Moncef et moi prîmes le café avec l’ensemble des occupants du cabanon et nous repartîmes vers Nabeul après avoir largement sympathisé avec le groupe.

 

        Outre, Marie Jo, il y avait là, Marie Anna une américaine plantureuse du Peace-corps, qui enseignait l’anglais, un corse dénommé Orsoni enseignant de mathématiques, une autre française Paule assez rondelette qui, comme Marie Jo, enseignait le français et un dernier français qui m’avait tout de suite pris en grippe en remarquant les regards intéressés  que ne cessait de me lancer Marie Jo.

 

        Celle-ci sans être belle, avait un physique agréable avec un corps assez menu mais bien proportionné et un visage intelligent. Elle semblait avoir une bonne culture générale et si visiblement, elle  s’intéressait à moi, je la trouvais quant à moins simplement attachante…

 

       Le vendredi d’après, j’avais quitté Sousse en fin d’après midi pour passer la nuit à Nabeul chez mes parents, comme j’avais pris l’habitude de le faire un vendredi soir sur deux.

 

       Samedi vers 10h30, Moncef qui avait pris une permission spéciale, sonnait comme convenu à la grille d’entrée de notre villa. A midi, nous étions devant le lycée de Kélibia, garés derrière la «deux chevaux» de Marie Jo. 

 

        Le déjeuner, auquel évita de prendre part Barthes, se passa de manière agréable et joyeuse. La discussion, de bon niveau intellectuel, était parsemée de plaisanteries assez gauloises lancées par Orsoni à l’adresse du prof d’anglais américaine : Le corse sympa au sang chaud et dont l’épouse, restée dans l’île de beauté à s’occuper de ses deux enfants, commençait à lui manquer, multipliait les insinuations quasi-érotiques à l’adresse de la belle américaine dont la connaissance approximative de la langue française ne lui permettait pas de saisir les subtilités, ce qui la laissait d’autant plus de marbre, qu’elle semblait s’intéresser davantage aux muscles impressionnants d’Azouzi …

 

       Mon copain, bien  que conscient, depuis longtemps, de l’attrait qu’il exerçait sur la blonde plantureuse, laissait courir par pure timidité et, lorsque je l’eus tancé en lui disant qu’il serait con de laisser passer sa chance, il me rassura en me déclarant avec conviction : « Ne t’en fais pas, je vais la contacter et je vais lui déclarer ma flamme, car en fait, elle m’intéresse beaucoup. » 

 

        Trois mois plus tard, Azouzi en était toujours au même point, à vouloir la contacter…

 

        Entre-temps Orsoni avait réussi à entraîner dans sa couche Marie Anne, la belle américaine, lassée de devoir attendre aussi longtemps la déclaration que la gorge serrée de mon copain n’avait pu laisser passer… Celui-ci se contenta alors de me mentir pudiquement, en me déclarant qu’en définitive elle ne l’avait jamais intéressé et ce, d’autant plus qu’il la soupçonnait d’être de confession juive, soupçon que Marie Jo avait rejeté en rigolant et en se moquant gentiment de lui. 

 

        Marie Jo et moi avions compris que nous allions, d’une manière ou d’une autre, vivre une idylle et ce,  dès la fin de notre premier déjeuner.

 

       Celui-ci s’était prolongé jusqu’à 14h30 et, au moment où nous commencions à défaire la table, nous avions été rejoints alors par Slaheddine Mrad, le surveillant du lycée qui partageait le logement de Azouzi et Barthes. J'appris d'ailleurs ainsi, que ce Barthes, avait été amoureux de Marie Jo au point de lui avoir demandé de l’épouser et qu'il voyait d’un mauvais œil mon intrusion dans leur vie.

 

        Marie Jo m’expliquera plus tard qu’elle n’avait pas donné suite à sa déclaration d’amour et qu’elle n’avait pas cessé de lui expliquer que les sentiments ne se commandaient pas et qu’elle n’avait aucune intention de se marier avec lui.

 

        Il semblait cependant avoir gardé espoir, jusqu’à ce qu’il eut vu les yeux avec lesquels elle me regardait… 

 

       Bien que rien dans mon comportement propre ne lui ait alors donné aucune raison de m’en vouloir, il était monté contre moi pour le seul fait que Marie Jo me regardât avec les yeux de Chimène, et il avait failli m’agresser au moment où je me préparais à prendre congé du groupe :

 

        Il était tellement énervé de me voir accaparer toute l’attention de Marie Jo, qu’il avait rageusement ramassé un couteau de cuisine avec l’intention de l’utiliser pour m’attaquer. Seule l’intervention musclée de Moncef et Azouzi qui l’avaient tous les deux ceinturé, avait empêché son acte fou

.

        A la suite de cet incident, et, comme par réaction, Marie Jo,  qui était loin d’avoir produit sur moi l’effet Souad, qui m’avait hypnotisé par la beauté profonde de ses yeux tristes, ni l’effet Micheline qui m’avait séduit par ses yeux rieurs et qui sut par la suite me captiver par son comportement amoureux, commençait subitement à représenter pour moi l’attrait du fruit défendu.

 

        Et, c’est ainsi que d’un commun accord, nous avions décidé que le samedi d’après, c’est elle qui viendrait me rendre visite à Sousse…

 

       Habib Aounallah rentrait  régulièrement passer samedi et dimanche à Nabeul, mais ne voulant pas trahir sa confiance en recevant une amie chez lui à son insu, je l’en informai en maquillant néanmoins la vérité et en lui disant que je risquais d’avoir la visite de deux ou trois copains étrangers parmi lesquels il y aurait une fille et, je lui demandai s’il voyait un inconvénient à ce que je les reçoive dans la maison samedi après-midi.

 

        Comme il n’en vit aucun, c’est le cœur léger que le samedi en question, je roulais à la rencontre de Marie Jo. Elle devait quitter Kélibia vers midi et nous avions décidé que vers 13h30, je prendrai  la route pour aller à sa rencontre, quelque part, là où nos voitures finiront par se croiser…

 

       Pour éviter de perdre inutilement du temps et ne pas devoir rouler trop longtemps pour revenir à Sousse, je n’avais pris le volant  que vers 14h et après avoir roulé une demi-heure à 80km/h, je vis de loin, arriver la 2cv de Marie Jo.

       

       De retour à Sousse, nous avions pris le déjeuner dans une petite gargote assez coquette  sur la corniche du port et après une courte promenade, ayant calculé qu’Habib devait être alors déjà parti pour Nabeul, je repris ma voiture et, suivi pas Marie Jo au volant de la sienne je me dirigeai vers la villa d’Habib… Il devait être alors près de 16h30, nous n’en ressortîmes que le lendemain vers 10h pour aller prendre le petit déjeuner.

 

        Voulant éviter de revivre le scénario de ma liaison avec Micheline et de trop prolonger nos rencontres et nos tête-à-tête, j’avais  la veille, appris à Marie Jo, que je devais quand même rentrer à Nabeul,  dimanche vers midi,  pour un déjeuner familial important.

 

       D’où, juste après le petit déjeuner, nous nous donnâmes rendez-vous pour le samedi prochain à Kélibia et je partis devant, pour essayer d’arriver à l’heure à mon déjeuner familial.

 

        Cette liaison avec Marie Jo fut l’une des plus courtes que j’ai eue avec une femme. Nous nous étions connus en avril à Kélibia et, début juillet nous nous sommes quittés en France.

       

        Entre-temps les aller-retours entre Sousse et Kélibia se poursuivaient régulièrement, avec parfois des rencontres à Nabeul où toute la bande du cabanon de Kélibia, (sauf Barthes qui m’en voulait de plus en plus), se joignait à nous. 

 

        Les meilleurs souvenirs se rattachent d’ailleurs à ces escales dans la maison de la plage que nous investissions en bande pour y passer le week-end. Hédi qui enseignait alors à Sadiki, se joignait à nous et c’est au cours de l’un de ces week-ends passés à nous baigner et à nous dorer au soleil dès le mois de mai, que nous planifiâmes de monter à Paris dans la 2cv de Marie Jo.

 

       Celle-ci devait renter chez elle, au Puy, en Auvergne où son père était un notaire connu et nous avions convenu que nous monterions ensemble à Paris qu’elle ne connaissait pas ; et où nous lui servirions de guides durant une petite semaine, avant qu’elle ne nous raccompagne à Genève d’où elle partirait chez ses parents, tandis que nous prolongerions notre séjour en Suisse, que pour notre part, nous ne connaissions pas.

 

        Ce voyage devait malheureusement se dérouler dans une ambiance, pour le moins curieuse, Hédi et Marie Jo ayant eu un échange de mots assez désagréables, durant lequel elle avait été particulièrement véhémente. Je n’avais pas intervenu les laissant se débrouiller entre eux.

 

        Elle semblait ainsi m’en vouloir, sans vouloir le dire ou en parler et j’eus le tort, de ne pas avoir vidé l’abcès tout de suite, n’ayant pas compris sur l’heure qu’elle devait être fragilisée par notre séparation future.

 

       Ainsi, ce simple malaise ayant pris naissance en Tunisie, la veille de l’embarquement devait-il vicier l’atmosphère dans laquelle s’est déroulée la traversée jusqu’à Marseille et, malgré un semblant d’accalmie durant notre remontée par la route sur Paris, tout le voyage s’en ressentit à tel point, qu’au lieu de la semaine que nous devions initialement passer dans l'appartement d’un copain de Hédi, rue Focillon dans le 14ème arrondissement, nous reprîmes la route vers Genève au bout de trois jours, Marie Jo et Hédi ne s’adressant presque plus la parole…

 

        Quant à nous deux, même nos élans amoureux semblaient altérés par une espèce d’angoisse et de frustration tues. Marie Jo m’avait proposé à Nabeul de nous séparer de Hédi et Azouzi à Genève et de l’accompagner chez ses parents au Puy, mais craignant de me retrouver piégé dans la même situation que j’avais connue chez les parents de Micheline, j’avais poliment refusé lui proposant en retour, de rester une semaine de plus à Genève en notre compagnie, ce qu’elle aurait sans aucun doute accepté de faire si ce malaise avec Hédi n’était survenu.

 

        Genève le lac Léman.

 

       Marie Jo et moi eûmes juste une matinée agréable avant de nous quitter. Nous étions arrivés à l’aube à Genève et en faisant le tour de la ville, nous avions étés attirés par une petite plage sur le Lac Léman.

 

       Aussi, après avoir déposé Hédi à l’auberge des jeunes où Azouzi devait nous attendre et où il nous avait réservé deux places, nous étions revenus tout naturellement à cette plage pour y prendre notre dernier bain, ensemble et seuls.

 

       La surface de l’eau du lac ne frémissait d’aucune ride, me  rappelant la mer des matins calmes des mois d’août à Nabeul, le soleil brillait et comme il était à peine sept heures du matin, nous étions pratiquement seuls sur la frange de sable de la plage enserrée par des pontons en bois proprets. 

 

        Nous étions à la fois, tristes et heureux d’être encore ensemble et les premières strophes du lac de Lamartine me vinrent à l’esprit :

 

        Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours !  

       

        Marie Jo m’entendant murmurer ce premier vers, m’en récita tristement un autre s’accordant mieux, et en tout cas donnant mieux le ton,  à notre séparation imminente :

       

        L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive, il coule et nous passons [1]!

 

        Marie Jo reprit sa 2cv et mit le cap sur son Auvergne natale et moi, refusant son offre de me raccompagner jusqu’à l’auberge de la jeunesse, je fis le parcours à pied.

 

       Cela me prit plus d’une heure au cours de laquelle, j’eus tout le loisir de constater combien l’anecdote de Bourguiba quant à la propreté impeccable de cette ville, pouvait être fondée.[2]

 

       Je rejoignis Hédi et Azouzi à l’auberge, nous y prîmes un bon petit déjeuner et après de longues promenades à travers la ville, nous nous dirigeâmes à nouveau vers la petite plage du lac pour nous y baigner et nous reposer. J’étais tellement fatigué d’avoir été pratiquement le seul à conduire pendant tous ces jours et de n’avoir pas dormi une seule minute depuis 24 heures que, m’étant allongé sur le ventre au soleil, je ne me réveillais  que deux heures plus tard.

 

        Hédi avait formé deux équipes de volley et était en plein mouvement au sein du groupe mixte  de jeunes gens  qu’il semblait animer. Tandis que Hamadi Azouzi était en train de multiplier les équilibres renversés sur les mains, les flips-flops et les sauts périlleux avant et arrière, devant un autre groupe d’admirateurs !

 

        Pour ne pas être en reste, je me mis en équilibre renversé et, profitant de la petite déclivité de la plage, me mis à marcher sur les mains vers l’eau dans laquelle je continuais à marcher sur les mains, toujours les jambes en l’air, jusqu’à avoir la tête complètement submergée, puis jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux genoux, toujours la tête sous l’eau et les jambes en l’air… C’était un exercice qui demandait beaucoup de coordination et surtout beaucoup de souffle, mais que je réussissais sans aucune peine, ayant l’habitude de le répéter souvent sur la plage de Nabeul, devant notre maison familiale.

 

        Mais les baigneurs suisses et étrangers de cette plage de Genève ne devaient pas avoir vu souvent une personne marcher sur les mains, la tête sous l’eau pendant aussi longtemps et quand j’émergai au ralenti et sans aucun signe d’essoufflement, près de deux minutes après, je fus accueilli par une salve d’applaudissements… Une dame entre deux âges vint même me demander dans un français approximatif, comment je faisais pour respirer sous l’eau !

 

        Je passais un quart d’heure supplémentaire à démonter à la foule que c’était une question de capacité pulmonaire et de maîtrise respiratoire. Pour ce faire, je m’allongeais sur le ventre la tête dans l’eau, tandis que deux personnes chronométraient mon temps d’apnée, d’abord sur une minute et demie, puis sur deux minutes, puis sur deux minutes et demie...

 

       J’effectuais chaque fois plusieurs inspirations forcées avant chaque immersion et entre deux tentatives, je prenais cinq bonnes minutes de repos, en faisant la planche sur le dos.

 

        A mon troisième essai, j’avais autour de moi presque'une centaine de spectateurs ébahis, y compris deux maîtres nageurs sauveteurs dont l’un voulut même m’empêcher de faire ma dernière tentative à deux minutes et demi.

 

        Après avoir réussi, toujours sans effort apparent ce troisième essai, je m’offris le luxe de provoquer le sauveteur pour un sprint de 50m.crawl ; me croyant sans doute déjà essoufflé, il se prêta à mon jeu de bonne grâce, espérant pouvoir me battre facilement. Et quand je le battis de trois bons mètres, la foule était déchaînée et je reçus les félicitations de nombre de spectateurs….  

 

       Deux jours plus tard, Azouzi n’ayant plus d’argent, il trouva un petit boulot avec un logement gratuit et nous nous séparâmes de lui, lui donnant rendez-vous à Marseille pour le retour en bateau.

 

      Quant à Hédi et moi, nous décidâmes que nous étions restés suffisamment longtemps à Genève et nous hésitions entre monter à Lausanne pour y passer quelques temps ou descendre sur Antibes où nous avions l’adresse et le numéro de téléphone d’une copine.

 

        Sur un coup de tête, en fin d’après midi, nous décidâmes de ne pas attendre le matin et de  faire tout de suite du stop à la sortie sud de la ville pour rejoindre Antibes avant la nuit. Cela s’avéra être un mauvais choix et aucun automobiliste ne consentit à s’arrêter pour embarquer deux passagers avec des sacs à dos au crépuscule.

 

       Rebroussant chemin vers l’entrée de la ville, nous nous sommes retrouvés à l’entrée d’un petit jardin public très fleuri, avec des arbres aux feuilles larges et des bancs en bois assez confortables sur lesquels nous comptions nous installer dans nos sacs de couchage. Mais deux jeunes touristes allemands vinrent nous dire que c’était interdit et que nous risquions d’être interpellés par la police municipale et d’écoper d’une forte amende.

 

        Changeant de stratégie, mais ne voulant ni revenir à l’auberge éloignée de plusieurs kilomètres, ni quitter ce joli jardin, chacun de nous se choisit un coin sombre pour se glisser, soit sous un banc, soit au cœur d’une haie vive touffue. Il devait être 21h30 lorsque, après avoir vérifié que Hédi était pratiquement invisible sous son banc dans un coin sombre du jardin, je m’installais derrière une large haie fleurie, devant laquelle un autre banc me masquait totalement aux yeux d’éventuels contrôleurs nocturnes.

 

        Au milieu de la nuit, je fus réveillé par le bruit d’une conversation entre trois ou quatre personnes qui parlaient allemand. Ne comprenant pas cette langue et trop fatigué pour faire l’effort d’en déchiffrer quelques mots, je me rendormis sans m’inquiéter outre mesure.

 

        Au petit matin, je fus réveillé par les gazouillis d’une volée d’oiseaux, qui s’abattit à quelques centimètres de ma tête, piaillant,  à qui mieux mieux. Il était près de six heures du matin et je me dirigeais vers le banc de Hédi, pour découvrir que, ni lui ni ses bagages n’étaient là. Sur le coup, je pensais qu’il n’avait pas voulu me réveiller, qu’il devait être parti prendre un café et qu’il ne tarderait pas à revenir.

 

        Cependant, une bonne demi-heure plus tard, Hédi ne revenant pas, je commençais à imaginer tous les scénarios possibles, du ramassage nocturne par la police municipale, jusqu’à l’agression par un maraudeur…Et une heure plus tard, alors que le soleil était déjà bien haut dans le ciel, je me décidais à quitter le jardin public pour partir à la recherche de mon ami disparu.

 

        Alors que nous étions encore à l’INS de Paris, Hédi et moi, avions achetés deux tee-shirts en fils d’écosse rayés, avec des bandes blanches et bleu ciel pour lui, banches et bleu marine pour moi. Et la veille,  avant de nous coucher dans ce jardin, c’est ces tee-shirts que nous portions.

 

       Nous avions par ailleurs les mêmes jeans, bleus délavés et les mêmes trainings Adidas 3bandes aux pieds. Aussi pour toute description de Hédi, c’est ce signalement que je commençais à donner au buraliste situé immédiatement en face du jardin public, en lui demandant s’il avait par hasard remarqué mon copain disparu pendant la nuit…

 

       Et c’est ce même signalement que je me résolus à donner à la centrale de Police et au bureau de la police municipale, ainsi qu’aux urgences des hôpitaux de Genève dont je fis systématiquement le tour.

 

       Bien entendu, je revins plusieurs fois à l’auberge de la jeunesse, en recommandant au père aubergiste de bien faire attention à mon copain portant la même tenue que moi et qui passera certainement demander de mes nouvelles en lui expliquant ce qui s’était passé. Et ne pouvant me résoudre à quitter Genève sans avoir retrouvé Hédi, je convins avec le père aubergiste, que j’allais me mettre à chercher du travail et que je repasserai tous les jours vers 18h, pour vérifier si Hédi avait réapparu !

 

       Au cours de ma recherche de travail, je tombai sur une curieuse propriétaire de bar qui, me prenant pour un étudiant français, me sauta presque dessus me proposant d’emblée un salaire mirobolant, le gîte et le couvert pour trois mois.

 

       La dame en question avait quelque chose d’étrange dans son regard quasi-insoutenable ; et en me décidant à la fixer dans les yeux, je m’aperçus que son œil droit était bleu foncé alors que son œil gauche, était vert très clair, quasi-transparent, avec un iris en ovale aplati, rappelant celui du chat. 

 

        Lorsque je lui eus expliqué que j’étais professeur de gym, tunisien et uniquement de passage à Genève ne comptant y rester, au plus, qu’une dizaine de jours, elle me proposa sans broncher « le même salaire mensuel mirobolant pour 15 jours avec l’usage illimité de sa Mercedes décapotable, de sa villa, de sa piscine et de sa personne… »

 

        La somme qu’elle me proposait pour 15 jours équivalait à quatre mois de mon salaire tunisien et sa  personne n’était en fait, pas désagréable du tout ; mais lui rétorquant que je n’avais  aucune vocation à devenir gigolo, je lui conseillai d’être moins directe les prochaines fois avec les futurs demandeurs d’emploi qui ne manqueront pas de tomber sous son charme sans qu’elle ait à leur forcer la main et je partis, non sans lui avoir tiré cérémonieusement une révérence ironique.

 

        Une heure plus tard, j’entrais dans un restaurant immense et je tombais sur un monsieur ventru, portant tablier blanc et toque de chef cuisinier auquel je demandais si j’avais des chances de trouver du travail en extra, pour quelques jours. Il me répondit qu’ils avaient besoin de quelqu’un à la plonge et que si cela pouvait me convenir, je devais m’adresser à la patronne qu’il appela de son prénom,  Anna !

 

       Après un questionnaire en bonne et due forme, Anna visiblement satisfaite de mes réponses, me confia à un serveur espagnol en lui donnant pour instructions de me faire monter dans l’appartement du personnel, de me donner la clé d’une grande chambre avec salle de bains et de m’accompagner ensuite au sous-sol où j’allais aider à la plonge.

 

        Avant de me laisser aller, elle me précisa que pour 15 jours, elle ne pouvait me prendre qu’au noir, que le patron ne devait rien en savoir, que je ne devrai discuter de problèmes éventuels qu’avec elle et que si pour une raison quelconque, je devais quitter le sous-sol pour venir lui parler, je devais absolument enlever l’uniforme et le tablier qu’on allait me donner pour éviter d’attirer l’attention des contrôleurs du travail qui rodaient souvent dans les parages du restaurant.

 

       Montant dans ma chambre, derrière les talons de mon guide espagnol, j’eus l’agréable surprise de découvrir que c’était un petit studio avec une chambre spacieuse et un balcon donnant sur le jet d’eau du lac Léman, une salle d’eau dans le couloir et une salle de bains attenante à la chambre.

 

        Le serveur m’expliqua que le restaurant était auparavant un petit hôtel-restaurant qui s’était énormément agrandi en achetant les boutiques et les commerces qui l’entouraient et qui, fonctionnant en restauration avec trois salles et trois terrasses servant des centaines de clients par jour, les patrons avaient choisi de ne plus louer les quelques chambres dont ils disposaient, les mettant ainsi à la disposition de leurs principaux collaborateurs, ceux-ci travaillant pratiquement sans arrêt de 9 h à 2h du matin, au service de diverses clientèles.

       

        C’est ainsi qu’ayant mis les sabots en bois, le pantalon en simili cuir, la veste en toile de lin et le tablier vert bouteille qu’on m’avait donnés, je commençais  vers 10h du matin, à essuyer des centaines de verres et de couverts qu’une jeune espagnole enceinte sortait de la machine.

 

        A 12h, Anna était passée en trombe voir comment je me débrouillais et, constatant que je m’en tirais assez bien, elle m’indiqua un garde-manger où il y avait plein de salades, du pain, du fromage et diverses variétés de raisins m’invitant à aller grignoter quelque chose chaque fois que j’aurai un petit creux, en m’avertissant qu’entre 13h et 14h 30, je serai tellement occupé que je n’aurais même pas le temps d’aller faire pipi, la pause n’ayant lieu que vers 15h…

 

        Il y avait quatre espagnols à la plonge ; deux dames entre deux âges et un jeune couple, Pépino dont la tête me rappelait Tintin et Carmen, sa jeune femme, enceinte de cinq ou six mois qui avait un visage anormalement allongé et qui se démenait comme une diablesse à charger et décharger le lave-vaisselle de moyen format le plus proche de moi. Pépino qui était à mon poste auparavant, avait rejoint les deux autres femmes à mon arrivée et s’était mis à charger et à décharger deux autres lave-vaisselle utilisés pour les plats de différentes tailles et formes ainsi que différents types de louches…

 

        La vaisselle arrivait par deux monte-plats distincts, les verres et les couverts d’un coté, les plats et louches de l’autre. Les verres et les couverts étaient livrés déjà relativement propres tandis que l’autre vaisselle était encrassée de restes et les trois employés ne suffisaient visiblement pas à la tâche, les gens du niveau supérieur leur réclamant très souvent, et à grands cris, à travers le boyau  du monte-plats, le retour de vaisselle !

 

        A 15h, Pépino débouchant une bonne bouteille de vin, vint me serrer la main, me dire bonjour et échanger avec moi quelques mots, ce qu’il n’avait pas eu le temps de faire auparavant ; il m’offrit un verre que je refusais et les trois femmes se joignirent à nous pour un déjeuner sur le pouce que les Espagnols arrosaient de longues rasades de vin rouge sang.

 

       A 15h30, sur les conseils de Pépino qui était le seul à savoir baragouiner quelques phrases en français, je montais prendre une douche et m’allonger, devant reprendre mon service à 17h, pour ne le quitter qu’aux alentours de deux heures du matin !!! 

 

       Pour ce premier jour de travail, je m’arrangeais avec la patronne pour ne reprendre mon service qu’à 18h au lieu de 17h et, le restaurant n’étant pas très éloigné de l’auberge de la jeunesse, je partis vérifier auprès du père aubergiste si Hédi était passé demander de mes nouvelles. Je lui laissais l’adresse du restaurant où je resterais à l’attendre une quinzaine de jours au cas où il referait surface et repartis reprendre mon boulot.

 

       Trois jours plus tard, le trio espagnol se mit à applaudir l’arrivée d’une étudiante italienne qui, recrutée par la patronne, allait aider à la plonge pendant toute la saison estivale, nous n’étions plus très loin de la deuxième quinzaine de juillet et les touristes américains, japonais et même australiens commençaient à affluer, les réservations battant le plein, surtout en soirée… 

 

       Le mercredi suivant, le restaurant fermant à midi, j’obtins une avance sur ma paie et je me rendis à la société de transport, pour acheter un billet de bus pour Marseille où je devais embarquer pour Tunis le 17 juillet 1964.

 

       Il me restait encore cinq ou six jours de travail et au bout de ces dix jours de régime quasi-végétarien, consommant des fruits, des salades et du fromage à volonté, j’avais beaucoup forci, mes épaules étaient plus développées et je me sentais en pleine forme sans aucun kilo de trop.

 

       Le boulot était très dur et très physique, et, en mon for intérieur, je plaignais rudement ceux qui, comme mes compagnons espagnols, avaient à le faire pendant toute l’année. J’imaginais qu’à la longue, il devait devenir totalement abrutissant. 

 

       Mais en tant que travail occasionnel,  il me plaisait d’autant plus que pour les quinze jours de service, Anna avait promis de me payer pratiquement l’équivalent de trois mois de mon salaire de prof de gym.

 

       La veille de mon départ, Anna qui avait apprécié mon sérieux et ma discrétion, me fit appeler vers 1h du matin. Il y avait encore beaucoup de clients qui finissaient de dîner, mais les garçons de salle avaient commencé à débarrasser de nombreuses tables. J’avais enlevé mon uniforme, comme elle me l’avait recommandé le premier jour et j’étais passé dans ma chambre prendre une douche et me changer.

 

        Elle me fit asseoir à une table près de la caisse et me demanda ce que j’aimerai manger ; sans hésiter, je commandais un loup grillé qui me fut superbement servi une demi-heure plus tard, comme je l’avais demandé, avec  beaucoup de salade verte et sans frites. Entre-temps, elle était venue s’asseoir à mes cotés avec une feuille et une enveloppe à la main. Sur la feuille, il y avait le nombre de jours de travail et celui des heures que j’avais effectuées et, dans l’enveloppe, une petite liasse de francs suisses.

 

        Elle avait scrupuleusement noté au quart d’heure près, mes heures de service normal et comptabilisé un certain nombre d’heures supplémentaires.

 

       Avant de me donner l’enveloppe, elle sortit les billets  qu’elle compta devant moi, puis me donnant en prime un gros billet, elle me dit qu’elle avait été très contente de m’avoir recruté pour ces quelques jours et me recommanda si, un autre jour, je repassais par Genève ayant besoin de travailler, de venir la voir sans hésiter.

 

       Le lendemain, content de rentrer chez mes parents, mais angoissé par la disparition de Hédi auquel j’étais pratiquement certain qu’il était arrivé malheur, je n’eus même pas le loisir d’apprécier à leur juste valeur les paysages diversement magnifiques qui s’offraient à mes yeux à travers les vitres du Pullman tout confort qui m’amena de Genève à Lyon, puis de Lyon à Marseille via les marais fabuleux de la Camargue, leurs roseaux géants, leurs taureaux noirs, leurs chevaux sauvages et leurs flamands roses…

 

        Au lendemain de la disparition de Hédi, j’avais écrit à mes parents pour les en informer, leur disant, pour ne pas trop les alarmer, que je finirai par le retrouver et que nous reprendrions le bateau le 17 juillet pour arriver le 18 à Tunis.

 

        Ce n’est qu’une semaine après, que j’eus indirectement des nouvelles rassurantes au sujet de Hédi.

 

       Connaissant bien son frère aîné Mohamed Salah, Zazah pour les intimes, j’étais passé le voir à l’agence centrale Hertz de la Charguia où il occupait un poste de responsabilité. J’avais beaucoup hésité à le faire, ne sachant pas trop comment aborder la question de cette mystérieuse disparition, craignant qu’il puisse me reprocher de ne l’en avoir prévenu depuis le début, voire même de ne pas avoir fait le nécessaire pour retrouver Hédi…Zazah mit rapidement fin à mes appréhensions ; à ma vue, il m’accueillit, comme à son habitude, avec un large sourire et, me souhaitant la bienvenue, il m’annonça d’emblée que Hédi allait bien  et qu’il allait rentrer dans trois ou quatre jours…

 

        A son retour, Hédi vint en effet à Nabeul où, refusant de lui adresser la parole, il passa toute la journée à expliquer à Maman dans quelles circonstances, il aurait  été obligé de se séparer de moi, comment il serait revenu dès  l’aube au jardin public sans m’y retrouver, qu’il aurait passé des jours à essayer de retrouver, en vain, ma trace…

 

       Et c’est Maman qui m’obligea pratiquement à lui pardonner ou du moins à consentir à écouter ses explications.

 

        Pour dire vrai, il n’est jamais arrivé à me convaincre par ses explications qui, aujourd’hui encore, me paraissent manquer de cohérence et si je veux bien croire  que le père aubergiste peut nous avoir confondus, en croyant toujours avoir affaire à moi, lorsque Hédi vint à plusieurs reprises, en intermittence avec mes propres passages, lui demander de mes nouvelles, je ne suis pas prêt d’accepter comme crédible, le fait que Hédi, comme il persiste à le prétendre, aurait été invité ce fameux soir, par un quadragénaire compatissant qui l’aurait amené dormir chez lui, non loin du parc où nous étions, qu’ayant constaté  le lendemain que je dormais à poings liés, il n’aurait pas voulu me déranger et qu’il s’était promis de revenir me rejoindre avant mon réveil….

 

       Lassé, d’écouter ses explications farfelues, j’avais fini par demander à Hédi de ne plus essayer de me convaincre et nous passâmes à autre chose pendant ce qui restait de cet été 64.

 




[1]  Alphonse de Lamartine, Le lac, méditations poétiques…

 

[2] Au cours de l’un de ses fameux discours fleuves qu’il avait l’habitude de prononcer au moins une fois par semaine, Bourguiba rapporta qu’un jour en se promenant à Genève,  il avait froissé et jeté un bout de papier sur le trottoir. Un passant aurait alors ramassé le papier et aurait rattrapé le promeneur solitaire, pour le lui mettre dans les mains en lui disant : « Excusez-moi monsieur, je crois que vous avez perdu quelque chose qui vous appartient ! 

 

 

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 10:38

         36.

 

           Sousse, hôtel Marhaba, chambre d’ami et villa de maître.

       

           Cet épisode ‘Boulogne²’ avait pris place durant ma deuxième semaine à Sousse où j’avais passé les trois premiers jours à l’hôtel.

 

       Ayant d’abord essayé de prendre une chambre dans un hôtel dans un quartier non touristique, j’avais été découragé par l’état général délabré de l’établissement qui m’avait en outre paru assez mal famé et j’avais dû me rabattre sur un hôtel touristique de la Corniche, le fameux Marhaba 4 étoiles.

 

       Fort heureusement pour mes finances qui ne m’auraient pas permis d’y rester longtemps, je rencontrais assez rapidement l’un de mes camarades de Ksar Saïd, originaire comme Mzali, du Sahel et qui, de ce fait, avait pu bénéficier d’une affectation dans un collège de Monastir et échapper ainsi au système de roulement réglementaire.

 

        Taoufik Zalila, c’est de lui qu’il s’agit, ayant appris que j’étais à Sousse et que je logeais au Marhaba, m’y rendit visite le deuxième jour, alors que je m’apprêtais à sortir dîner. Je tombais sur lui à la réception de l’hôtel, alors qu’il demandait au concierge de m’appeler dans ma chambre.

 

       Il m’amena dîner chez un gargotier très propre et bon marché de la place et me reprocha, au cours de la conversation que nous eûmes alors, de ne pas avoir essayé de le contacter à mon arrivée à Sousse. Il me dit qu’il n’était pas question que je passe une nuit de plus au Marhaba et qu’en attendant de trouver une solution plus durable, il tenait absolument à ce que je passe quelques nuits chez lui.

 

       C’est ainsi qu’après avoir passé une dernière nuit au Marhaba, je déménageais pour achever la semaine chez lui.

 

I     Il habitait chez ses parents où il disposait d’un petit salon et d’une chambre, tous deux séparés de la bâtisse principale, par une courette. Il m’offrit sa chambre et son lit et il passa ainsi les deux dernières nuits de la semaine sur le canapé de son salon.

 

        J’avais bien essayé de discuter et de faire valoir le fait, qu’étant un peu moins grand que lui, je serais plus à l’aise que lui sur le canapé, rien n’y fit.

 

       Samedi à 10h, j’avais fini ma première semaine de travail et, à 10h30 j’étais déjà sur la route en direction de Nabeul où retrouvant ma famille, mon père m’apprit que mon problème de logement à Sousse était réglé et que dorénavant, j’habiterai chez l’un de ses cousins maternels, Habib Aounallah.

 

       Dans les années 50, deux de mes oncles paternels, Mohamed et Tahar Haouet, étaient de grands responsables au ministère de l’agriculture. Tous les deux avaient fait des études d’agronomie en France et effectué plusieurs stages aux Etats Unis. Tous les deux avaient le grade d’ingénieur principal, mais Tahar ayant opté pour une carrière administrative, il était rapidement devenu le bras droit du ministre, le bras gauche de celui-ci n’étant alors que Lassaad Ben Osmane qui deviendra lui-même ministre quelques années plus tard.

 

       Deux de leurs cousins maternels, les Aounallah, avaient déjà suivi la voie que mes oncles avaient balisée, Mokhtar finissait ses études d’ingénieur agronome en France et Habib l’aîné, les ayant achevées en 1960, était revenu avec son diplôme d’ingénieur en poche et après deux ans d’exercice à Tunis, était depuis peu en poste à Sousse où il assumait les fonctions de commissaire régional de l’agriculture.  

 

        Les familles Haouet et Aounallah avaient la même origine modeste, mon grand-père ayant été un simple artisan tisserand.

 

       Mon père, l’aîné de sa fratrie, avait été le premier de la famille à amorcer son ascension sociale jusqu’à devenir un responsable régional de premier rang, avant de commencer à connaître ses années de disgrâce avec l’arrivée de Bourguiba au pouvoir.

 

       Sa génération incluant ses frères, ainsi que ses cousins, avait un sens très poussé de la famille.

 

       Et  si c’était, surtout grâce à son travail et à son sérieux, qu’Habib Aounallah avait été rapidement promu premier responsable agricole d’une région aussi importante que le Sahel, son cousinage avec Tahar Haouet, ne pouvait pas, ne pas avoir facilité, ne serait-ce qu’indirectement cette belle promotion.

 

       En tout état de cause, aussitôt que mon père eut glissé à son vieil oncle que j’avais été affecté à Sousse, c’est l’oncle qui, tout heureux d’être agréable à son neveu, avait prestement recommandé de me faire cohabiter avec son fils alors encore célibataire et disposant d’une très belle villa de fonctions, d’un chauffeur, d’un jardinier et même d’un cuisinier…

 

Habib Aounallah, m’avait reçu d’une manière exquise, lorsque j’étais passé le voir en son bureau le lundi d’après, vers 11h à la fin de ma matinée de travail, comme me l’avait ordonné Papa.

 

Le majordome du commissariat auquel j’avais demandé si Monsieur Aounallah était là, avait d’abord tiqué en réalisant que je m’adressais à lui en arabe sans accent. Il m’avait répondu, oui, oui en français et, se levant, il m’accompagna en me demandant, toujours en français, qui devait-il annoncer à la secrétaire ? Je lui répondis que j’étais le cousin de si Habib et, qu’en principe, il attendait ma visite. Il rougit alors, en s’excusant de m’avoir pris pour un ingénieur français et me demanda si j’étais bien si Taoufik Haouet…

 

La secrétaire m’annonça et Habib vint lui-même m’accueillir pour m’introduire dans son bureau.

 

Un quart d’heure plus tard, suivis par la voiture de fonctions que conduisait un chauffeur, Habib à mes cotés dans ma Borgward, m’indiquait le chemin de la maison qu’il occupait sur la corniche.

 

       C’est ainsi qu’après trois jours de logement dans le véritable palace qu’était alors l’hôtel Marhaba et un bref transit dans une chambre d’ami, je réintégrai la vie de château pour occuper une immense villa de maître où je me faisais servir mes déjeuners, seul le plus souvent, par un cuisinier stylé qui se mettait en quatre pour me préparer des plats, les uns plus succulents et plus raffinés que les autres, son patron Habib étant le plus souvent retenu par ses responsabilités et ne rentrant qu’en fin d’après midi, après avoir sillonné les villages et les fermes de la région …                                           

       

       Cette année scolaire 63/64 se passa ainsi pour moi à prendre du bon temps à une vitesse incroyable entre Sousse et Nabeul, Nabeul, Hammamet et ailleurs, souvent dans les boites de nuits et les hôtels faisant la chasse aux belles touristes.

 

        Dans ces conditions, ma présence auprès de mes parents était réduite à quelques rares heures, juste après mon retour de Sousse où je passais la semaine au travail. C’était tout juste si j’accompagnais mon père ou ma mère en voiture pour des courses rapides à Nabeul même, et beaucoup plus rarement à Tunis.

 

        Mon temps et mon attention étaient dilapidés ailleurs…

 

       Et à revoir le fim de ma vie, c'est précisément cette année  là que je regrette le plus aujourd'hui d'avoir gaspillée, comme la cigale de La Fontaine, à courir, danser et chanter sans me soucier de l'avenir...                                                                                            

       

J     Je regrette surtout de ne pas en avoir consacré davantage de temps à ma famille, à me soucier de la santé de mon père, à trouver en quoi j’aurais pu lui apporter mon aide dans son travail et à savoir l’entourer davantage de mon affection…

 

       Malheureusement lui, était bien trop fier pour en demander;   et moi , j’avais été trop bête, trop égoïste et trop insouciant pour songer à lui en donner davantage.

 

       J’ai passé une bonne partie de ma vie à le regretter, sans le dire ;  et tout le temps qui me restera encore à vivre, je le regretterai. Cela ne servira à rien bien entendu, mais ce sera, tant pis, pour moi !!

 

       En 1963 à Nabeul, des jeunes-gens âgés à peine de 23 ans, possédant déjà leur propre voiture, belle et puissante de surcroît, je ne crois pas qu’il y en ait eu un autre que moi. A cette époque, les familles qui roulaient en voiture étaient assez rares et, tous les jeunes et les moins jeunes, me voyant rouler au volant de ma Borgward, ne pouvaient qu’être confirmés dans leur fausse certitude en la richesse de notre famille.

 

        Personne ne savait que mon père avait consacré les économies de sa vie pour m’acheter cette automobile, personne ne savait que je dépensais presque tout mon salaire en frais d’essence et d’entretien mécanique. Personne, pas même mes frères et ma sœur, ni même moi-même, personne à part ma mère, n’avait jamais su alors que papa peinait à nous nourrir et à rembourser les mensualités du crédit bancaire qu’il avait dû contracter pour faire construire la villa du centre-ville où nous résidions et une ou deux pièces de celle de la plage où nous passions l’été.

 

       Nous nous contentions de reposer sur lui pour nous entretenir et subvenir à nos besoins.

 

        Même Bédye et moi, qui touchions pourtant nos propres salaires, nous nous complaisions à mener presque le même train de vie que celui nous menions lorsque, papa, encore au pouvoir, n’avait pas de réel souci d’argent. Nous avions oublié ou presque, que recyclé dans le métier d’avocat qui, en ces années-là, ne rapportait pas grand-chose, papa n’était plus qu’un ancien responsable, mis à la retraite d’office à l’âge de 45 ans et qui ne pouvait plus toucher un centime de l’Etat, jusqu’à l’âge de 60 ans !

 

       Et personne parmi nous, ne se doutait alors, qu’il allait malheureusement décéder à 55 ans à peine, sans avoir atteint l’âge de la retraite !!

 

       Peu après l’épisode Boulogne, ayant formé une petite bande de copains à Sousse avec mon ami Taoufik Zalila chez qui j’avais passé un ou deux jours, son frère cadet Ridha, Béchir Trabelsi, (un homonyme de mon copain libyen), lui-même prof de gym, Mohammed Ben Salah, un jeune fonctionnaire fou de l’Etoile du Sahel, je passais beaucoup de temps à frimer et à me faire guider dans les endroits les plus intéressants de Sousse, Monastir et alentours.

 

        C’est ainsi que je fus introduit dans les surboums de Sousse où j’eus quelques succès plus ou moins facilités par Isabella ma Borgward et que je pus faire de brèves conquêtes parmi ce qui n’avait pas encore émigré de jeunes juives de Sousse, alors toutes en partance vers Paris ou Nice…

       

        Essai sordide avorté  à Akouda ?

 

        Et c’est ainsi qu’un soir, par pure bravade, pour la première et la dernière fois de ma je, je me laissais entraîner dans une maison de passe clandestine à Akouda, à moins que ce ne soit à Moknine, les faits remontant à trop loin pour que je puisse être plus précis…

 

        Mes copains avaient prétendu qu’il y avait là une très belle femme qui arrondissait les fins de mois en s’adonnant de manière cyclique à la prostitution et avec laquelle il fallait prendre rendez-vous et se faire inscrire sur une liste d’attente, liste dressée par un proxénète amateur que connaissait un membre de ma nouvelle bande…

 

        Ils avaient tellement insisté en me vantant la beauté de la dame que je m’étais décidé à faire l’expérience et ils s’arrangèrent pour que je sois le premier de la liste du fameux soir de rendez-vous.

 

        Arrivés à six dans mon Isabella, nous avions trouvé le proxénète qui attendait à l’entrée du village sur une motocyclette.

 

        L’ayant suivi le long d’un dédale de rues,  j’avais ensuite suivi ses instructions et garé ma voiture dans une rue parallèle à celle de la maison où nous devions nous rendre et dans laquelle nous nous introduisîmes comme des commandos en mission secrète.

 

        La maison était celle de l’une des amies de la dame, qui, complice, s’était arrangée pour libérer les lieux en se faisant inviter, elle et son mari (qui ne savait rien de ce qui se tramait dans son dos), chez des proches. Je fus introduit le premier dans une espèce de salon arabe couvert de tapis et de mergoums multicolores de la région.

 

       Sur les tapis, il y avait plusieurs matelas recouverts de couvertures également colorées, rangés contre les murs tout autour de la pièce. Assise sur l’un des matelas, une assez belle femme un sourire commercial aux lèvres, me demanda d’un air dubitatif si j’étais bien musulman[1].

 

            Ayant répondu par l’affirmative, elle m’invita à m’asseoir à ses côtés.

 

        Elle était pieds nus, mais elle était habillée d’une jupe, d’un pull et même d’une veste ce qui ne me surprit pas du tout, car nous étions au milieu du mois de novembre et la pièce était plutôt humide.

 

        Ce qui me surprit davantage c’est que lorsque je m’assis près d’elle, elle se coucha sur le dos et dans le même geste, elle entrouvrit les deux pans de sa jupe portefeuille et me fit signe de la chevaucher.

 

        Quelque peu déstabilisé par cette entrée en matière abrupte, mais me disant que j’étais quand même venu pour cela, je m’allongeais et fit mine de l’embrasser dans le cou, mais elle m’empoigna par la taille et en se glissant en dessous de moi, me demanda de faire vite, parce qu’elle n’avait pas beaucoup de temps.

 

        Dégoûté et totalement refroidi, je me levai et sortis sans rien dire, la  laissant allongée sur son matelas.

 

        J’avais la nausée et je quittai la maison précipitamment, j’étais saisi d’une forte envie de vomir et surtout, je m’en voulais terriblement de m’être laissé entraîner dans cette affaire sordide.

 

        Je rejoignis rapidement ma voiture où je n’eus pas à attendre longtemps.

 

        Mes cinq camarades, se relayant à la chaîne auprès de la dame pressée, sans dégoût et sans se poser de questions, au bout d'à peine plus de vingt minutes tout le monde était là et, je repris la route de Sousse…Ce fut la première fois que je faillis avoir des rapports sexuels avec une prostituée et plus jamais l’idée que je pourrais en avoir, ne m’effleura.

 

        Ce qui me permet aujourd’hui de dater assez précisément cette mésaventure désagréable, c’est qu’une semaine plus tard, en roulant à la tombée de la nuit sur l’avenue de la Corniche surnommée, pour ses dimensions et ses belles lumières, avenue de Las Vegas par mes copains soussiens, je fus sidéré et attristé d’apprendre que John Fitzgerald Kennedy venait de décéder au Park land Memorial Hospital de Dallas au Texas à la suite de l’attentat dont il avait été l’objet, c’était le 22 novembre 1963.              

 

        A la recherche de Maktar perdu !

 

        Parmi les autres aventures, moins désagréables mais assez curieuses que j’ai eues avec certains de mes copains de Nabeul cette fois, ce fut celle ayant eu lieu un mois plus tard, la veille du Jour de l’An, donc le 31 décembre 1963.

 

       Nous comptions alors parmi nos copains un instituteur nabeulien Hmeïda Mhir, affecté à Maktar où il y avait encore quelques familles de colons qui, nous avait-il dit une dizaine de jours avant la fin de l’année, organisaient une fête grandiose le 31 décembre.

 

        Comme il était bien introduit auprès de ces familles, enseignant le français dans une école proche de leurs habitations, ils lui avaient proposé d’inviter trois ou quatre 'jeunes gens comme il faut', à son image, pour servir de chevaliers servants d’un soir, pour leur gente féminine archi-nombreuse…

 

       Lui-même étant à Nabeul pour les vacances de Noël et devant rentrer à Maktar le matin du 31 et ne pouvant nous servir de guide, il nous avait fait un croquis pour nous aider à retrouver la ferme où devait avoir lieu la soirée et avait téléphoné quelques jours avant à ses amis pour leur confirmer notre arrivée pour le 31 aux alentours de 21h. 

 

        Nabeul étant à peu près à 200kilomètres, Moncef, Joël, Dollar et moi au volant, avions pris la route vers 18 heures, calculant qu’il nous fallait tout au plus, trois heures, pour arriver à Maktar, d’autant que, sur les conseils de Moncef, notre élève sous officier qui se targuait de connaître la région, nous avions prévu de couper au plus court par Zaghouan, le Fahs, et Siliana  au lieu de faire la grande boucle en passant par Kairouan.

 

        En effet, passer par Kairouan, en restant toujours sur des routes principales, aurait rallongé notre itinéraire de près de 80kms.

        

       Mais, en voulant faire le malin et couper par des routes secondaires qu’il s’avéra mal reconnaître, surtout de nuit, Moncef nous fit parcourir près de cent vingt kilomètres en tournant en rond dans la région du Fahs, en nous faisant une première fois remonter vers Medjez El Bab, pour redescendre ensuite sur Bouarada, pour échouer enfin à ...retrouver sa route vers Siliana.

 

        Vers 21h, nous étions quasiment perdus. Nous nous fîmes indiquer la route deux fois de suite par des chauffeurs de camions. A 22h30, nous étions enfin à Siliana et il ne nous restait à parcourir qu’une cinquantaine de kilomètres pour rejoindre Maktar que nous aurions atteint vers 23h15.

 

        Mais depuis à peu près une heure, la discussion s’était quelque peu envenimée, chacun reprochant à l’autre quelque chose. D’un autre coté, je me voyais personnellement de moins en moins prêt à atterrir chez des gens à 23h passées, alors qu'on était attendus pour 21 heures.

 

        J’étais en plus, quelque peu énervé, pour avoir été obligé de rebrousser chemin, deux ou trois fois auparavant, pour permettre à Moncef d’essayer de retrouver sa route. Je commençais à me fatiguer et je voulais éviter d’avoir à nouveau à conduire, après la fête qui ne s’achèverait au mieux que vers 1h30du matin.

 

        Aussi, à une trentaine de kms de Maktar, décidais-je de jeter l’éponge, et je virais de bord reprenant la route du Fahs.

 

        Nous passâmes une bonne partie de la nuit à rouler et vers 2h30 du matin, nous étions arrivés à Hammamet où nous décidâmes de  nous joindre à de tardifs fêtards du Miramar hôtel, bien décidés à attendre le premier lever de soleil de l’année avant d’aller nous coucher.

 

        Finalement c’est à 7heures, qu’après avoir déposé mes passagers près de chez eux, je fis tourner ma clé dans la serrure de la porte d’entrée de chez moi.

 

        Papa et maman finissaient de pendre le petit déjeuner et, c’est au moment où je vis la robe d’avocat de papa pliée à côté de lui sur le dossier d’un siège, qu’il me revint à l’esprit que j’étais censé le conduire à Menzel Témime où il avait une affaire importante à plaider.

 

        Aucun des deux ne me reprocha de rentrer à pareille heure, secrètement contents qu’il ne me fut rien arrivé de fâcheux, et jouant à celui qui n’avait rien oublié, je demandai à mon père à quelle il devait être au tribunal. Il me répondit ironiquement que ce sera au moment où j’aurais fini de concéder à mon corps, les droits qu’il avait sur moi de se reposer, en consentant enfin à aller dormir après une nuit  de vagabondage éhonté !!!

 

        Je prétendis que j’avais dormi chez des amis et que je m’étais levé suffisamment tôt pour être prêt à le conduire à l’heure qu’il fallait au tribunal, et que c’était bien pour cela qu’il me voyait là à l’attendre. Il n’en crut rien et refusa de se faire conduire par une personne qui n’avait visiblement pas dormi de la nuit et qu’il allait tout simplement prendre un taxi louage.

 

        Joignant le geste à la parole, il prit sa serviette et sa robe et embrassa maman qui essaya de lui faire accepter de se laisser conduire ;  il refusa et sortit.

 

       Je lui emboîtai le pas, puis le devançant, je me précipitai vers la voiture dont je déverrouillai la portière côté passager et je l’ouvris pour qu’il s’installe. Il contourna la porte et sans élever la voix, m’intima l’ordre d’aller dormir tout en continuant son chemin. 

 

        Après avoir hésité un instant sur la conduite à tenir, je démarrai et me mis à la suivre légèrement à distance sur la centaine de mètres qui séparait notre maison du centre-ville. Mon stratagème fonctionna et, pour éviter de s’afficher aux yeux des nabeuliens à narguer son fils en marchant à pieds devant sa voiture, il s’arrêta en affichant un sourire narquois avec l’air de dire, tu ne t’en tireras pas comme ça…

 

        Il s’installa à mes côtés et me demanda de passer chez M° Azzouz, un collègue qui devait plaider la même affaire, mais dans les intérêts de la partie adverse et à qui, il avait  promis de l’amener au tribunal avec lui.

 

        Une heure plus tard, je les déposais au bureau que papa louait à Menzel Témime à une dizaine de mètres du tribunal. Ils avaient encore une demi-heure à dépenser avant l’heure d’ouverture de la session au cours de laquelle ils devaient plaider et ils se firent servir un café par le secrétaire de Papa avant de se diriger, ensemble et à pied vers le tribunal.

 

        Avant de partir, mon père me suggéra ironiquement de m’allonger sur le canapé de sa pièce de repos, au fond de son bureau, mais je déclinais l’offre n’ayant plus aucune envie de dormir et, après une petite promenade à pied dans les ruelles de ce qui était alors un petit village, je pris la voiture et allais la garer devant la sortie du tribunal où je mis la radio en marche.

 

        Une demi-heure plus tard, Papa visiblement fâché sortit en gesticulant, suivi de près par Maître Azzouz qui semblait amusé par la colère de mon père; celui-ci semblait lui reprocher d’avoir tenu des propos ironiques à son encontre et de n’avoir pas cessé de l’interrompre au cours de sa plaidoirie, Maître Azzouz assurant de son côté, hypocritement, qu’il n’en avait rien été.

 

        Leur discussion animée se poursuivit dans la voiture, et lorsque je compris précisément ce qui s’était passé, nous roulions déjà depuis deux ou trois minutes vers la sortie du village où il y avait des vendeurs de pain tabouna, aux abords immédiats d’une épicerie et je descendis rapidement pour acheter une bouteille d’eau, tendant un piège à Maître Azzouz qui y tomba pieds et poings liés. 

 

        Je m’étais arrêté  à peine à trois mètres du vendeur de pain le plus proche de l’épicerie, ce qui encouragea l’avocat à descendre lui-même acheter une ou deux tabounas... Et, le temps qu’il ait eu fini de discuter le prix avec le petit vendeur, j’avais déjà effectué un démarrage à l’américaine, le laissant planté sur le trottoir.

 

        Depuis sa mise en disponibilité injuste par Bourguiba et les maladies que celle-ci déclencha, papa ne riait pratiquement plus, depuis longtemps ; il se contentait d’esquisser de rares sourires là où il riait de bon cœur autrefois, mais à la vue de son confrère levant les bras au ciel et gesticuler comme un pantin pour attirer mon attention, il fut saisi d’un fou rire inextinguible. Maître Azzouz n’avait pas compris que je l’avais abandonné sciemment, il croyait que j’avais démarré sans me rendre compte qu’il avait quitté la voiture…

 

        Lorsque papa put contrôler quelque peu son hilarité, il me demanda à plusieurs reprises, entre deux recrudescences de fou rire, de revenir le chercher. A plusieurs reprises, pour toute réponse, j’accélérai davantage en riant et papa, s’esclaffant de  temps à autre, finit par se résigner…

 

        Lorsque, arrivés tous deux à la maison, il essaya de raconter ce qui s’était passé à maman, il faillit s’étouffer de rire et y renonça, et lorsque ce fut moi qui racontai les détails de la mésaventure du maître et les raisons y ayant conduit, j’assistai au plus beau duo de fou rire qu’il m’ait été donné de voir de ma vie.

 

        Ce fut malheureusement la première et la dernière fois que je les vis rire d’aussi bon cœur, ensemble !

 

        Au moment où je rapporte ces souvenirs d'une période à jamais révolue, nous sommes le vendredi 13 mai 2005, à trois jours de l’anniversaire du décès de papa, qui nous a quittés le 16 mai 1966.

 

        Maman lui a survécu 30 ans, durant lesquels elle ne se permit presque jamais un rire franc ; au mieux elle reproduisait l’un des sourires plus ou moins triste, plus ou moins désabusé que papa esquissait durant les quelques éclaircies que produisaient dans la grisaille de son amertume, nos rencontres familiales autour de lui, durant les périodes  assez rares, où il ne fut pas alité en ces dernières années d’inconsciente insouciance de ma vie…



[1] Catin quasi-professionnelle, elle rechignait visiblement à coucher avec un non musulman…

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 17:51

Isabella, ma belle Borgward  allemande et le lycée de Sousse.

 

Pour m’amener à de meilleurs sentiments et me faire renoncer à présenter ma démission, Papa décida d’utiliser ses dernières économies pour m’acheter une belle voiture d’occasion.

 

J’en avais remarqué une très belle que conduisait Valfredo Caminiti le mécanicien en chef du concessionnaire Peugeot à Nabeul. J’appris que c’était sa propre voiture et qu’elle n’était pas à vendre et bien que Valfredo ait été alors le manager de l’équipe de basket du Stade Nabeulien et qu’il m’aimait bien, il ne consentit à s’en séparer qu’au moment où ce fut Papa qui lui en fit la proposition.

 

Valfredo vivait en effet en concubinage avec une dame divorcée dont la mère, italienne d’origine avait épousé un tunisien musulman, et qui était ainsi tunisienne et musulmane, bien que de culture plutôt européenne. Le couple mixte, doublement illégitime, se faisait le plus discret possible, mais résidant dans notre voisinage immédiat, Valfredo savait très bien que, seule l’ouverture d’esprit de mon père, qui aurait très bien pu les obliger à déménager depuis longtemps, leur permettait de continuer à vivre paisiblement leur concubinage.

 

Aussi, sitôt la proposition d’achat formulée, Valfredo se dit-il enchanté de pouvoir être agréable à Papa et alla jusqu’à lui faire un bon prix en se chargeant même de faire les formalités d’enregistrement du véhicule à mon nom.

 

Pour régler la question de mon hébergement à Sousse, c’est encore Papa qui me donna de l’argent pour une semaine d’hôtel, en me disant qu’à mon retour à la fin de la semaine, il aura trouvé une solution plus durable. Aussi, je ne pouvais plus reculer et c’est au volant d’une très belle voiture allemande, de marque Borgward, modèle Isabella que je rejoignis fièrement le lycée de garçons de Sousse pour signer ma déclaration d’arrivée et me faire délivrer mon emploi du temps.

 

Je devais enseigner l’éducation physique le matin au lycée et consacrer mes après-midi, à recruter et entraîner des élèves des écoles primaires voisines de la Maison des Jeunes.

 

En me rendant en début d’après-midi à la Maison des Jeunes, ma première surprise fut de découvrir que la fameuse piscine était un petit bassin de plein air et qu’il n’était pas question de songer à y faire fonctionner une école de natation en dehors des mois d’été.

 

La seconde déconvenue a été d’apprendre que le système de filtrage de l’eau de la piscine était détérioré depuis un an et qu’on ne savait pas s’il allait pouvoir être réparé, ni par qui…

 

Je rédigeai un rapport que j’adressai à Monsieur Chéhata, sous le couvert de mon proviseur de lycée, signalant ironiquement les faits concernant la piscine et mettant à demi mots, en cause l’inspecteur principal dans la désinformation du Directeur Général pour l’amener à me muter de manière aussi inappropriée que malveillante…

 

Une semaine après, j’étais en discussion amicale avec deux professeurs d’éducation physique belges dans le vestiaire du terrain de sport situé sous les remparts de Sousse face à une entrée annexe du lycée, lorsque je vis arriver Boulogne traversant la route et se diriger vers la petite porte d’accès à notre lieu de travail.

 

Une minute après nous avoir lancé un bonjour messieurs ayant plus l’air d’une insulte que d’un salut, il m’apprit en usant d’un ton ironique et délibérément provocateur, « qu’il était venu voir si la formation que j’avais reçue à Ksar Saïd et à Paris allait me permettre d’enseigner correctement et que, pour ce faire, il se proposait de m’inspecter et de me noter. »

 

Piqué au vif et décidé à ne pas me laisser intimider, je lui répliquais sur le même ton "qu’il était libre de faire ce qu’il entendait, mais que je doutais fort qu’il soit à même de juger de ce que ma formation allait me permettre de faire aujourd’hui."

 

Mes élèves étaient arrivés pendant l’interclasse, alors que je discutais avec mes collègues, ils s’étaient mis en tenue et m’attendaient lorsque Boulogne était arrivé. Lui ayant retourné sa pique, je lui tournais le dos et me dirigeais vers mes élèves que j’abordais en leur adressant un bonjour joyeux en langue arabe et, sans m’occuper de Boulogne qui me collait aux basques, je procédais rapidement à l’appel, puis j’annonçais aux élèves que nous allions nous dérouiller les jambes.

 

Je les fis sortir du terrain en groupe et, en leur recommandant de suivre mon rythme et de rester groupés autour de moi, je me mis à trottiner en grimpant la pente vers les catacombes.

 

Mes premières foulées très lentes, étaient destinées à piéger Boulogne qui, en costume, cravate et chaussures de ville, tomba dans le panneau et se mit à marcher rapidement derrière nous. Aussitôt, j’accélérai insensiblement pour l’enferrer davantage dans l’hameçon et, j’eus le plaisir de le voir relever le défi en desserrant sa cravate et en se mettant à trottiner.

 

Nous avions alors parcouru une bonne centaine de mètres et il ne pouvait plus se permettre de se défiler au risque de se discréditer aux yeux des élèves.

 

Et je me mis à m’amuser à le mettre sur les genoux. J’accélérais ainsi brutalement le rythme sur 200mètres jusqu’à le distancer d’une bonne trentaine de mètres, puis en ralentissant fortement, je le laissais regagner du terrain jusqu’à presque nous rattraper, je repartais alors en entraînant les élèves qui, commençaient à comprendre ce qui était en train de se passer et à s’en amuser, ce qui rajoutait à leur joie de courir et de souffler en cadence…

 

Boulogne avait, en cette période de collaboration avec l’administration tunisienne, poussé le charlatanisme jusqu’à soutenir auprès de Mzali qu’il était un excellent entraîneur de handball (sic) ;et il avait ainsi persuadé ce dernier de lui confier la direction des entraînements de l’équipe nationale.

 

Et n’ayant pas de bases techniques suffisantes, il avait axé l’essentiel de son travail sur la musculation en salle, sur des matches amicaux et sur les footings qu’il suivait en vélo.

 

C’est probablement ce qui lui vait laissé croire qu’il serait capable de suivre un nageur et ses élèves à la course à pied…mais au bout de dix minutes de changements de rythmes de plus en plus violents, il était au bord de l’asphyxie et on l’entendait de loin souffler comme un phoque.

 

Au bout d’un quart d’heure, n’en pouvant plus, il cessa de courir derrière nous et commença à revenir vers le terrain en redescendant la pente, en marchant d’un bon pas… L’ayant constamment surveillé du coin de l’œil et notant son abandon, je tournai aussitôt les talons et entraînant mes élèves à ma suite, je le rattrapai rapidement.

 

En le doublant, je m’arrangeai pour le frôler d’assez près pour le déstabiliser dans sa marche, tout en criant à mes élèves le message que je lui adressais en fait par ricochet, « d’éviter de trop présumer de leur force et de ne pas courir plus vite que ne peuvent le supporter leurs jambes rouillées…»

 

Arrivé à hauteur du portail du terrain, je fis entrer mes élèves et leur fis faire des exercices d’assouplissement et de musculation abdominale puis, les répartissant en plusieurs équipes de six, je leur fis jouer des mini-matchs de handball par périodes de trois minutes de jeu rapide, l’équipe gagnante restant chaque fois sur le terrain et l’équipe perdante cédant sa place à une autre.

 

Les élèves qui étaient en majorité de bons sportifs, se débrouillaient très bien et je les encourageais de la voix et du geste, sans accorder le moindre regard à Boulogne qui, ayant remis un semblant d’ordre à sa tenue vestimentaire, avait pris position sur une chaise en face de moi, de l’autre coté du terrain de handball et commençait à prendre des notes.

 

La séance s’acheva par des exercices de retour au calme et de relaxation et je remerciai les élèves en les libérant et en me dirigeant vers le vestiaire des profs. Mon planning comportait encore une séance avec une autre classe avant la pause du déjeuner, mais Boulogne vint me demander de le suivre au bureau du censeur, devant lequel, me dit-il, il se devait de me faire des remarques pédagogiques.

 

Sans lui répondre directement, je demandais à l’un de mes collègues belges d’avoir l’amabilité de renvoyer ma nouvelle classe en salle de permanence.

 

Je commençais à ôter mon survêtement pour endosser ma tenue de ville, quand Boulogne, me dit d’un air courroucé que ce n’était pas la peine et que je pouvais très bien garder mon survêtement.

 

A cette époque de ma vie, j’avais un flegme incroyable et j’étais doué d’un grand sens de la répartie ironique, ce qui avait la faculté de déstabiliser mes interlocuteurs quels qu’ils soient, copains, surveillants de lycée ou professeurs. Je voyais bien que Boulogne faisait des efforts pour contenir sa colère et, je décidais de le pousser à bout. Je lui répliquai d’un ton sarcastique, en lui tournant le dos et en laissant tomber mon pantalon de survêtement et mon slip dans le même geste, lui exposant mes fesses nues : Monsieur Boulogne, à votre place j’éviterais de donner des conseils vestimentaires. Libre à vous de faire vos footings en costume cravate, mais, s’il vous plait, Monsieur l’inspecteur (avec une intonation ironique plus marquée) laissez-moi donc m’habiller comme me l’ont appris mes parents pour aller voir des responsables !

 

Boulogne était vert de rage, il sortit du vestiaire où j’avais continué à me déshabiller. Je pris une douche rapide et mis mes vêtements.

 

Ce jour là, il faisait très beau et je portais une tenue très élégante avec une chemise en soie verte, un pantalon en flanelle, des mocassins noirs et un veston léger et assorti, également en flanelle. J’avais été séduit par l’ensemble exposé dans une vitrine chic du Boulevard des Capucines à Paris et je l’avais acheté dans sa totalité.

 

En sortant du vestiaire, j’avais fière allure et en notant ma tenue impeccable, mes cheveux bien peignés, mon allure décontractée et légèrement méprisante, Boulogne eut un geste à peine perceptible de dépit. Sa tenue vestimentaire doublement fripée par son parcours en voiture et par son footing impromptu, ne servait en rien son allure générale de paysan endimanché, de surcroît en sueur.

 

J’achevais de l’écraser en le narguant un peu plus et je me dirigeai vers ma belle voiture garée devant la porte du lycée, ouvrai la portière et jetai nonchalamment mon sac de sport sur la banquette arrière.

 

Puis, me retournant théâtralement vers lui, j’inclinais légèrement le buste en tendant mon bras vers la porte du lycée, lui indiquant que maintenant, j’étais prêt à le suivre…

 

L’entretien qui s’est déroulé par la suite dans le bureau du censeur acheva de lui mettre le moral à zéro. Il n’avait visiblement pas encore pris toute la mesure de mon impertinence et en frappant à la porte du censeur, il me demanda d’attendre qu’il me fasse appeler mais il eut la surprise de m’entendre lui répliquer flegmatiquement : Pas question, mon bon monsieur !!

 

Et lorsque je m’engouffrais à sa suite dans le bureau, il n’insista pas et n’essaya pas de m’en empêcher.

 

Le censeur nous accueillant en souriant et nous invitant du geste à nous asseoir, je m’installais dans le fauteuil qui faisait face à celui que Boulogne avait choisi d’occuper.

 

Une fois rentré à Tunis, Boulogne aurait eu toute la latitude de faire son rapport au Service de l’Education Physique et des Sports et de m’y accuser de tout ce qui aurait pu lui passer par la tête, avec des chances assez sérieuses d’être cru sur parole. Mais il avait compris cependant, que je ne me serais pas laissé faire et, que j’aurais sans doute, rédigé un contre-rapport avec les témoignages éventuels des collègues belges vis avis desquels il avait pas été particulièrement discourtois, ne s’étant pas privé de leur faire des remarques aussi déplaisantes que gratuites.

 

C’était sans doute pourquoi il avait imaginé de me confondre en présence d’un responsable en la personne du censeur, professeur de français, ne connaissant, en principe, pas grande chose à l’éducation physique.

 

Dans sa colère et sa bêtise il avait simplement oublié que les règles pédagogiques et administratives d’une inspection d’un enseignant étaient sensiblement les mêmes, indépendamment de la spécificité de la matière d’enseignement dont il s’agit. En outre, il était de mauvaise foi et cela ne cessait de transparaître à travers son discours auquel il s’évertua de donner une apparence objective et détachée, sans vraiment y parvenir.

 

Pendant près de 10 minutes, il me chargea de tous les maux :

 

L’administration m’avait accordé le privilège de m’envoyer achever ma licence à Paris.

Le Directeur Général avait bien voulu me faire confiance en me confiant la mission de mettre en place une école de natation à Sousse.

En retour, je refusais de collaborer. Je refusais de mettre en place l’école de natation en avançant des prétextes fallacieux.

En outre, il était venu voir s’il pouvait m’aider à résoudre les problèmes que j’avais évoqués dans ma correspondance à l’administration mais, que pour le remercier de sa démarche, je m’étais montré impertinent en présence de mes collègues et j’avais essayé de l’humilier devant mes élèves…

 

Au fur et à mesure de l’exposé de ses mensonges, voyant que je ne disais rien, il s’échauffait de plus en plus, devenant incohérent et agressif après avoir commencé son discours d’un ton calme.

 

Je profitai d’une chute de phrase, pour m’adresser au censeur d’un ton très calme en lui demandant de me donner la parole un bref instant, pour une déclaration officielle dont je lui saurais infiniment gré de bien vouloir la transmettre à qui de droit dans un procès-verbal de la réunion de ce jour.

 

Surpris par ma réaction calme et, quelque peu inquiet de ce que j’allais pouvoir déclarer, sachant très bien ce qu’il avait à se reprocher, Boulogne se tut, indiquant ainsi qu’il avait fini son exposé.

 

Le censeur me donna la parole d’un geste et je commençai par le commencement :


 L’administration, m’a réellement accordé ledit privilège, mais je l’avais mérité, ainsi que mes collègues, par mes notes et mon classement final.

 Je suis tunisien de père et de mère, mais ayant une ascendance turque d’un côté et andalouse de l’autre, la majorité de ceux qui ne me connaissent pas me prennent pour un européen.

 Ma maîtrise de la langue française et ma culture générale font qu’il est difficile pour mes interlocuteurs, notamment français de ne pas me prendre pour un compatriote ; je rappelais au censeur que lors de notre première rencontre, il m’avait lui-même pris pour un Français.

 Et je relatais dans le détail ce qui s’était passé avec la secrétaire puis avec Boulogne dans son bureau.

 

Au moment où je citais ce que Boulogne m’avait dit en croyant avoir affaire à un français et en traitant les Tunisiens de «sales têtes et (de) bicots», celui-ci avait voulu m’interrompre, mais haussant le ton, je lui demandai de ne pas m’interrompre et d’avoir la même courtoisie que j’avais eue envers lui en le laissant exposer tout ce qu’il avait voulu inventer sans l’interrompre, puis l’attaquant sur le domaine pédagogique et m’adressant de nouveau au censeur, je lui demandai s’il avait jamais eu connaissance d’un inspecteur venant inspecter et noter un professeur stagiaire durant son premier mois d’exercice…

 

Me tournant à nouveau vers Boulogne, je lui dis : Mes collègues belges, que je ne connais que depuis moins d’une semaine, pourraient, si besoin est, corroborer le fait que vous m’avez bien déclaré d’un ton ironique et menaçant que vous étiez « venu voir si la formation que j’avais reçue à Ksar Saïd et à Paris allait me permettre d’enseigner correctement et que, pour ce faire, vous alliez inspecter mon travail et me noter. »

 

Et j’enchaînai, je vous informe Monsieur Boulogne que ma formation au sujet de laquelle vous ironisiez, a eu entre autres mérites, celui de m’apprendre que les bases élémentaires de la démarche pédagogique, auraient voulu qu’avant toute velléité d’inspection, on mette d’abord en place une série de contacts de soutien et de conseil aux enseignants débutants et que l’on ne songe véritablement à les inspecter qu’après leur avoir clarifié l’environnement pratique administratif, pédagogique et juridique dans lequel ils évoluent et après leur avoir précisé concrètement ce que l’on attendait d’eux.

 

Ceci étant, je ne suis pas idiot au point de croire un seul instant que vous êtes venu, comme vous l’annonciez à monsieur le censeur « m’aider à résoudre mes problèmes. »

 

Monsieur Boulogne, Vous êtes venu à Sousse, mu par le seul désir de me créer des problèmes et vous venger de ce que j’avais écrit au sujet de la désinformation intentionnelle que vous aviez orchestrée pour me faire muter de Carthage et je vous mets au défi de pouvoir trouver la plus petite solution aux raisons que vous avez qualifiées de fallacieuses :

 

1/ Trouvez-moi une seule famille de Sousse qui consente à confier ses enfants à quelqu’un fusse-t-il inspecteur principal, pour des cours de natation dans un bassin d’été, découvert et insalubre.

2/ Faîtes réparer le système de filtrage de l’eau du bassin dans un délai de deux mois, sachant qu’il est en panne depuis près d’un an.

 

Monsieur Boulogne, avant de vous rencontrer pour la première dans votre bureau, vous ne me connaissiez pas du tout. Personnellement, je ne vous connaissais pas autrement que par ce qu’avait dit à votre sujet Monsieur Soubiran, votre malheureux compatriote, frustré de vous voir ne pas daigner lever le petit doigt pour lui venir en aide à la suite de l’accident de sa femme, accident dont elle a fini par mourir et qui a coûté la vie par ricochet à Monsieur Soubiran lui-même.

 

Monsieur Boulogne, je n’avais ainsi aucune raison de vous respecter et vous ne m’en avez fourni aucune depuis que je vous connais, mais je suis prêt à vous offrir en cadeau ma démission, au cas où vous parviendriez, par impossible, à régler l’une ou l’autre de ces raisons, d’après vous fallacieuses…

 

Au cours de ma déclaration, le censeur avait, par plusieurs fois, essayé de m’interrompre ou de tempérer mes propos, mais je continuais tout en lui assurant de la voix et du geste que j’en aurai bientôt fini, que je le laisserai après, juge de ce qu’il croira devoir faire et, que pour ma part, j’étais totalement prêt à assumer la responsabilité de chaque mot que j’aurai prononcé.

 

A la fin de ma déclaration, j’ajoutais que j’étais prêt à la confirmer par écrit et à en donner copie à la direction du lycée, à monsieur Mzali et à qui de droit au sommet du pouvoir politique et administratif.

 

Boulogne resta silencieux visiblement mal à l’aise, bouillant de colère contenue. Si l’entretien avait eu lieu ailleurs ou sans témoin, il aurait certainement trouvé moyen de retourner la situation, ne fusse qu’en criant au secours et en prétendant que j’étais en train de l’agresser physiquement et de l’injurier…Mais mes propos pour insolents qu’ils aient pu parfois paraître, étaient largement convaincants et relativement mesurés. C’est le censeur qui ménagea finalement une sortie plus ou moins honorable à l’inspecteur malveillant et hypocrite.

 

Après m’avoir demandé si j’avais autre chose à ajouter, il se tourna vers Boulogne et lui suggéra : Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous allons permettre à monsieur Haouet de se retirer et d’aller déjeuner tranquillement à charge de nous revoir tous ici à 15 heures. Pour votre part, je vous retiens à déjeuner à la table d’hôte du lycée pour ne pas trop perdre de temps dans un restaurant.

 

Je pris moi-même le déjeuner à la table des professeurs du restaurant du lycée et j’eus ainsi, tout le loisir de les voir discuter en déjeunant en tête-à-tête dans une petite salle séparée pourvue d’une cloison de bois vitrée…

 

A 15 heures, j’appris de la bouche du censeur que Boulogne était rentré à Tunis mais qu’avant de partir, il avait convoqué tous les enseignants de Sousse pour une journée pédagogique qui aura lieu à la salle des professeurs du lycée le surlendemain à partir de 10 heures du matin.

 

En me remettant ma propre convocation, il me recommanda d’éviter de me créer des problèmes en début de carrière et d’apprendre à freiner mes tendances révolutionnaires. Il ajouta que pour cette fois-ci ma réaction et mon comportement, par ailleurs compréhensibles, auraient pu me coûter cher, mais que Boulogne avait fini par admettre que sur le plan pédagogique, je n’avais pas tort…

 

Effectivement, une réunion devait regrouper une vingtaine d’enseignants tous grades confondus, moniteurs, maîtres et professeurs d’EPS au cours de laquelle, Boulogne et Monsieur B.Chaabane, un inspecteur tunisien débonnaire et compétent, essayèrent de préciser le cadre de la mission générale de l’éducation physique au sein d’un lycée.

 

Boulogne essaya bien de garder un ton neutre, mais il ne résista pas longtemps à sa nature profonde en tenant des propos sarcastiques. Pour une fois, je choisis de l’ignorer et de ne pas répondre à ses provocations indirectes, mais ce sont d’autres collègues qui se chargèrent de lui apporter la contradiction et de souligner par ailleurs certaines de leurs difficultés quotidiennes, notamment de manque de matériels et de vétusté des infrastructures; difficultés auxquelles, bien entendu, il ne put apporter aucun début de solution…

 

Ce fut la première et la dernière fois que je rencontrais directement Boulogne dans le cadre du conseil et de l’inspection pédagogique, ce qui ne l’empêcha nullement de continuer pendant longtemps, d’essayer de me nuire…

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 14:20

 

         

       Retour au bercail.

 

        Ayant laissé Micheline en pleurs à Orly, sans vraiment savoir que je ne la reverrai plus jamais, tout au bonheur de retrouver ma famille et notamment mon père dont je craignais qu’on m’ait caché l’état de santé pour éviter de perturber le succès de mes études c’est seulement au moment du décollage que ma vague coutumière de nostalgie anticipée commença à me submerger.

       

        Le front collé au hublot, je me mis à fixer de mes yeux, myopes et noyés d’eau salée amère, la piste, les lumières de Paris, et un peu plus tard, le trou noir impénétrable au-dessus de la méditerranée…

 

        Au moment où le commandant de bord nous annonça que nous amorcions notre atterrissage et qu’il faisait 39° à Tunis Carthage, je repris brutalement contact avec la réalité et, à l’inverse de ce que fut Micheline lors de nos derniers jours, je me sentis écartelé entre la tristesse profonde de ma double séparation de Micheline et de Paris et le bonheur imminent de ma rencontre avec les miens que je n’avais pas revus depuis onze mois et que j’avais hâte de serrer dans mes bras.

 

        A la vue de Papa en bonne santé, je fondis en larmes et me jetai en premier dans ses bras. Maman riant et pleurant à la fois m’en arracha doucement et je continuais à pleurer longuement et en silence, sans que je sois capable de discerner, dans mes larmes, celles dues aux retrouvailles, de celles, peut-être un brin moins salées et plus amères, de la double déchirure…

       

        Arrivé à la maison de la plage aux alentours de minuit, la première chose que je fis avant même de descendre mes bagages, ce fut de me mettre en maillot et de courir me jeter dans la mer d’huile à peine fraîche. En me mettant sur le dos, pour faire la planche et me relaxer, je vis la même pleine-lune que j’avais laissée dans le ciel d’Orly et je piquai, un sprint de 25m crawl pour empêcher qu’une nouvelle vague de tristesse ne vienne me submerger.

 

        Le lendemain était un vendredi, jour de souk hebdomadaire à Nabeul.

 

        Après avoir repris quelques minutes de bain dans la mer qui était, comme toujours à pareille époque, transformée en un véritable lac sans la plus moindre petite vaguelette pendant les premières heures du matin, je m’empiffrai de beignets au miel et de chocolat chaud, prit la clé de la villa de Nabeul-ville auprès de Maman que j’embrassai en courant et, sautant sur l’un des vélos rangés dans la cour arrière, je me mis à pédaler  énergiquement vers la ville éloignée de deux kilomètres. Il était presque 9 heures et j’avais promis de téléphoner à Micheline à 9 h30, heure à laquelle elle devait m’attendre auprès de sa logeuse…

 

        J’avais évité de lui téléphoner en présence de ma mère et de mes frères et sœur par pudeur, je déposais le vélo au garage de la villa du centre-ville et, décrochant le téléphone du salon, j’eus la mauvaise surprise de tomber sur une ligne frétillante de bruits parasites, le téléphone était dérangé ! Je raccrochai rageusement, mais constatant que j’avais encore du temps avant l’heure du rendez-vous, je décidai de laisser le vélo au garage et de parcourir les trois cents mètres qui me séparaient de la poste en coupant à travers les ruelles, ce qui m’évitait de faire un plus long parcours.

 

        Notre maison étant juste à l’entrée de la ville, coté plage et, les ruelles empruntées étant désertes, j’en avais presque oublié que nous étions vendredi, tant la zone que je finissais de parcourir était calme…          

 

        En débouchant sur la grande rue des palmiers, je fus brutalement happé par un torrent de touristes en shorts et sandales, la plupart torse nu, certaines donzelles poussant même l’outrecuidance jusqu’à ne porter qu’un bikini et un large chapeau. Entre la ruelle calme que je venais de quitter et la place dans laquelle je venais de déboucher, et qui était par ailleurs grouillante de marchands à la criée, le contraste était tel que j’en fus abasourdi.

 

        Pendant quelques secondes, je me laissais entraîner par le flot du quasi-corps à corps humain. 

 

        Je reprenais lentement conscience du fait que j’avais toujours vécu dans un pays du tiers monde, où les distances sociales vitales, [1] n’étaient pas les mêmes qu’ailleurs, et qu’ici, surtout dans cette cohue, heurter une personne ou lui marcher par inadvertance sur le pied, n’était pas forcément matière à excuse et que pelures de fruits ou détritus dans la rue, ne choquaient pas forcément l’œil.

 

        Je me surpris à penser, avec une gêne assez désagréable pour mon narcissisme national, que nous étions quand même encore un peuple assez fruste et un semblant chaotique…[2]

 

        Paris et son ambiance un peu feutrée avec sa circulation piétonnière, encore très policée durant les années soixante, commençait déjà à me manquer. J’étais loin des « pardon » par-ci, « pardon » par-là, au moindre croisement un peu rapproché, loin de ces rues nettes de la moindre pelure et du moindre papier. Je me rabrouai intérieurement en me disant que je n’allais quand même pas me mettre à juger la rue nabeulienne avec l’œil des touristes moyens, que j’avais l’habitude de reprendre de volée lorsque d’aventure, l’un ou l’autre se hasardait à dire que le pays était quand même un peu sale ou que les gens étaient quelque peu envahissants et peu polis au premier abordet même au-delà ! 

 

        Cette sensation bizarre, que je ressentais d’être transformé en touriste un peu raciste sur les bords dans mon propre pays, ne fit que croître lorsque je poussai la porte du minuscule réduit qui servait à l’époque, de local des PTT et dans lequel était entassée une quarantaine de clients, se bousculant sans l’ombre d’une file d’attente, gesticulant et interpellant des préposés cachés derrière leurs minuscules guichets vitrés et qui, suant sang et eau dans une ambiance surchauffée au double plan climatique et humain, étaient largement hors du coup !

 

        Je mis plusieurs minutes pour obtenir d’être servi. La standardiste finit par obtenir de se faire connecter par sa collègue française au numéro que j’avais réussi à lui réclamer après m’être décidé à jouer des coudes.

 

        Je me ruai à l’intérieur de la cabine qu’elle m’indiquait à travers sa vitre, mais en entrant dans la cabine et en prenant le combiné que j’amenais à ma bouche, je fus saisi d’un début de malaise. A la chaleur encore plus suffocante à l’intérieur de la cabine dont j’avais machinalement refermé la porte, s’était ajoutée l’odeur nauséabonde qui se dégageait du combiné téléphonique dont il était clair qu’il avait été utilisé par des milliers de personnes, sans avoir jamais été désinfecté, voire même jamais nettoyé !!

 

        A l’autre bout du fil, Micheline s’égosillait à me crier son amour et à me poser mille et mille questions que je n’arrivais même pas à percevoir clairement, noyé que j’étais, dans le brouhaha des « conversations normales » que poursuivaient, à (trop) haute voix, mais le plus normalement du monde, les nombreux clients, sans oublier, les petites altercations, à peine plus bruyantes !

 

        Ne me voyant pas du tout en train de crier pour tenir une conversation amoureuse dans une cabine à la porte ré-ouverte, sous peine de suffocation, j’abrégeai la communication en promettant que je téléphonerai le lendemain dans de meilleures conditions…  

       

        Bien entendu, je lui téléphonais plusieurs et nous échangeâmes des dizaines de lettres, d’abord très longues et très rapprochées…

 

        Trois ou quatre ans plus tard, alors que nous avions cessé, depuis longtemps, de nous écrire, j’eus l’occasion de revenir à Paris pour un court séjour et je m’arrangeai pour passer à l’INS revoir ceux que j’y avais connus et appréciés et avoir des nouvelles de Micheline que j’aurais revue avec beaucoup de plaisir.

 

        Denise m’apprit que Kader n’avait pas cessé de lui tourner autour et, qu’une année après mon départ (et alors que nous ne nous écrivions presque plus), elle avait eu une liaison avec lui, liaison à laquelle elle avait mis rapidement fin pour repartir à Salon de Provence et se réinstaller auprès de sa famille…

 

        Quelques années plus tard, revenu en mission à Paris, j’appris que Micheline avait été atteinte d’une maladie grave et douloureuse et qu’elle était décédée après de longues souffrances physiques et morales.

 

        Yves Boulogne l’inspecteur quasi-charlatan.

 

        Monsieur Soubiran, mon malheureux professeur de Ksar Saïd, m’avait parlé d’un inspecteur d’éducation physique français qui occupait alors un poste de conseil pédagogique auprès du directeur général quasi-ministre Mzali. Il m’en avait d’abord parlé en des termes assez neutres, envisageant même de me recommander à lui pour une affectation  à Tunis, une fois que j’aurai fini mes études et intégré l’enseignement…A la fin de l’année, alors qu’il avait déjà rapatrié sa femme suite à sa mauvaise chute de dromadaire,  et  alors qu’il se préparait à la rejoindre avec sa fille, il s’était plaint auprès de nous de ce que « ce salaud de Boulogne, n’avait pas bougé le petit doigt pour lui venir en aide… »

 

       Dès ma première année d’exercice, j’eus l’occasion de juger combien le concept de  saloperie pouvait bien se marier à la personnalité de cet inspecteur trop vite promu principal par Mzali auquel il servit de ‘moniteur personnel’ pour faire de ce bonhomme à la mentalité rétrograde et fasciste, un adepte de l’activité physique régulière, tout en usant de charlatanisme, de flatteries et de courbettes éhontées.

 

        Samedi matin, soit le lendemain même de mon rendez-vous téléphonique tronqué avec Micheline, j’empruntai la voiture de mon frère Bédye pour aller à Tunis et y rappeler Micheline pour converser avec elle dans des conditions plus acceptables que celles de la cabine nabeulienne, je devais par ailleurs prendre contact avec les responsables de l’administration centrale et  essayer de me faire affecter dans un lycée de Tunis…

 

        En me présentant au bureau d’accueil de la direction générale de l’éducation physique et des sports, qui avait alors pour siège la bâtisse aujourd’hui occupée par le Conservatoire de Musique à l’avenue de Paris, le préposé m’orienta vers le service pédagogique et plus précisément vers le bureau de la secrétaire de monsieur Boulogne.

 

        Aujourd’hui encore, à l’âge de la soixantaine bien passée, mon teint clair, mes cheveux cendrés, mon élocution et mon allure générale continuent de tromper mes interlocuteurs étrangers sur ma nationalité.

 

        En septembre 1963, je venais de boucler mes 23 ans, mes cheveux châtains, mes yeux clairs et mon teint pâle dû à mon long séjour parisien et à la fatigue cumulée des efforts physiques et du stress moral subi en compagnie de Micheline continuellement au bord de la dépression, avaient accentué mon apparence fallacieuse d’étranger.

 

        La secrétaire française à laquelle je demandai si je pouvais voir Monsieur Boulogne en déclinant mon nom qu’elle n’a pas dû bien comprendre, se leva en me souriant et, me tendant la main me demandant d’où je venais ?

 

        Ne comprenant pas pourquoi elle me posait cette question mais, revenant l’avant veille de France, je répondis que je venais de Paris. Je fus introduit, illico presto.

 

       Monsieur Boulogne que je voyais pour la première fois de ma vie, m’accueillit très chaleureusement et, me faisant asseoir, proposa de me faire servir un café, ce que je refusai poliment, quelque peu surpris par la cordialité de l’accueil fait à un enseignant par un inspecteur à la réputation laissant plutôt à désirer.

       

       Je me dis néanmoins que son attitude ne tranchait finalement pas avec celle des fonctionnaires parisiens, fort courtois et serviables, auxquels j’avais eu affaire ; et je me décidai à lui exposer l’objet de ma visite lorsque me devançant, il me dit que j’allais être affecté au lycée de Carthage, que c’était le meilleur poste de Tunis et il ajouta que, « là au moins je verrai le minimum de bicots et de sales têtes, l’essentiel du corps enseignant étant composé de coopérants français. »

 

        Cette dernière phrase fit tilt dans ma tête et je compris mieux la raison de tant de célérité et de tant de cordialité dans l’accueil. La secrétaire m’ayant pris pour un français et ayant enregistré ma réponse à sa question tendant à lui faire savoir que j’arrivais de Paris fut persuadée que j’étais la personne attendue par son patron. Celui-ci, déjà  prêt mentalement à recevoir un coopérant qu’il ne connaissait pas, m’avait reçu promptement et cordialement comme on reçoit un compatriote en pays de bougnoules. Et il s’était aussitôt lancé dans la présentation du pays des anciens colonisés avec lesquels, il était tout heureux d’éviter à son compatriote de se mélanger…

 

       Je pris mon accent le plus parigot, pour lui dire ironiquement, « oh, n’ayez crainte, Monsieur Boulogne, les bicots et les bougnoules ne me font pas peur, je les connais trop bien, car en fait, vous avez en face de vous un arabe pure souche, pur jus ! »

 

       Boulogne pâlît à ces mots, il se mit à sourire jaune, ne sachant pas trop si j’étais le coopérant qu’on lui avait annoncé qui le faisait marcher en rajoutant une couche à sa tirade raciste ou bien s’il fallait déchiffrer au premier degré et en conclure que j’étais bien le bicot qui se payait sa tête et qui n’allait pas manquer d’aller faire son rapport au grand manitou Mzali, qui en cette période de nationalisme exacerbé, n’aurait pas manqué d’apprécier de se faire traiter de bougnoule par Boulogne la carpette qui lui léchait ses souliers tous les matins avec force flagorneries.  Il repartit au quart de tour, essayant de retomber sur ses pattes et nous eûmes cet échange surréaliste :

 

         - Oui, oui j’entends bien Monsieur, vous m’avez fait dire que vous arriviez de Paris, vous êtes bien Monsieur … ?

        - Oui, je m’appelle Haouet et je reviens effectivement de l’INS de Paris où, en même temps que trois compatriotes tunisiens, je viens d’achever ma licence. Je suis venu au rapport et aux nouvelles pour vous informer de notre réussite et m’enquérir de mon  affectation…

        - Mais c’est très bien Monsieur Haouet, c’est bien ce que j’avais compris ; vous êtes l’un des lauréats  de l’ENMMEPS Ksar Saïd et vous êtes effectivement affecté au meilleur poste de Tunis, étant vous-même l’un de nos meilleurs éléments sinon le meilleur et, après votre séjour parisien, vous ne serez pas dépaysé parmi les coopérants qui exercent à Carthage…

 

       Il ramait, il ramait le salaud, il en devenait presque convaincant ;  un autre que moi s’y serait peut-être laissé prendre, mais je connaissais déjà très bien la duplicité des hommes et j’étais absolument certain qu’il avait fait une boulette en traitant les Tunisiens de bicots et de sales têtes, qu’il craignait maintenant d’être dénoncé et qu’il achetait mon silence, en m’offrant quand même l’affectation à Carthage qu’il réservait à un coopérant français.

 

        Je me levai sans rien dire et, il me raccompagna jusqu’à la porte qu’il tint ouverte pour me laisser passer. Avant de refermer la porte, il demanda à sa secrétaire « de faire dactylographier ma note d’affectation au lycée de Carthage et de la lui donner rapidement à signer. »

 

        Une demi-heure plus tard, si j’avais eu le moindre doute au sujet de la méprise que la secrétaire avait eue à mon sujet, le regard qu’elle me lança en me donnant ma note d’affectation, aurait achevé de m’édifier à cet égard. Elle revenait du bureau de son patron à la signature duquel elle avait présenté ma note dactylographiée ; et elle venait  visiblement d’être chaudement félicitée pour la gentillesse et la célérité dont elle avait fait preuve en m’introduisant, auprès de lui, dans tous les sens des termes !!

 

        Fausse escale à Carthage et faux espoirs.

 

        Bien entendu, je ne suis pas allé le dénoncer comme j’en avais eu presque l’envie, surtout au moment où je m’étais dit que cela aurait fait plaisir à monsieur Soubiran d’apprendre que ce salaud de Boulogne avait eu affaire à moi.

 

        Je m’étais finalement dit que je n’avais jamais eu la culture de la dénonciation et qu’il me suffisait d’avoir eu le double plaisir de me payer sa tête et de lui avoir subtilisé une affectation de rêve pour un professeur d’éducation physique stagiaire, Carthage, qui effectivement était réservée aux coopérants et à de rares tunisiens chevronnés et valablement pistonnés…

 

        Mais trois semaines plus tard, je m’apercevais que j’avais trop tôt crié victoire à ce sujet.

 

       Pour l’heure et avant de rentrer à Nabeul pour y passer les dix derniers de vacances, je passai au lycée de Carthage pour y déposer le double de mon affectation et je pris le temps de visiter les infrastructures sportives que je trouvai dans un excellent état, certains terrains étant à une dizaine de mètres de la plage où je me proposais déjà d’organiser des séances de baignades et de jeux aquatiques pendant le mois d’octobre. Et c’est d’un cœur léger que je repris le volant de la coccinelle noire de Bédye pour rentrer à Nabeul.

 

       Bédye alors ingénieur adjoint au ministère de l’agriculture, ayant achevé sa dernière semaine de congé annuel et habitant un petit appartement à la rue Pascal à Mont-Fleury de Tunis ; c’est chez lui que je m’établis à la rentrée scolaire début octobre et, comme il  pouvait lui-même se rendre à son travail à la rue de Hollande par bus, ce qui lui prenait à peine dix minutes, il me força la main pour que, au lieu de prendre le TGM, j’utilise sa voiture pour aller au lycée.

 

        J’étais tout heureux de disposer d’une voiture et d’être affecté à Carthage alors que nombre de mes copains de Ksar Saïd étaient aux quatre coins du pays, astreints à un roulement de trois à cinq ans avant d’espérer obtenir une affectation près de chez eux…

 

        La première semaine de cours n’étant même pas achevée et, alors que je dirigeais l’une de mes toutes premières séances d’éducation physique avec des élèves en tenue sportive[3], un surveillant vint m’avertir que le censeur me demandait de passer le voir aussitôt la séance finie.

 

        Lorsque le censeur m’eut appris que j’étais convoqué de toute urgence à la direction générale de la jeunesse et des sports et qu’il avait vaguement compris qu’il était question que je reparte à Paris pour un stage, je sautai au plafond de joie.

 

        A l’INS, trois semaines avant les examens, nous avions rempli des documents dans lesquels nous devions répondre à une infinité de questions touchant à divers volets de notre formation expérimentale, dans un souci d’évaluation. Dans le dernier volet, l’une des questions posées consistait à savoir si nous étions éventuellement désireux de prendre part à des stages de perfectionnement de courte durée.

 

        J’avais répondu par l’affirmative, sans trop y croire sur le moment mais, en entendant la dernière phrase du censeur, je me convainquis qu’il ne pouvait y avoir d’autres explications à ma convocation surprise et, c’est en courant que je m’engouffrais dans la coccinelle que je fis démarrer en trombe pour rejoindre l’administration avant la fermeture des bureaux. 

       

        Je grimpai quatre à quatre les escaliers conduisant au bureau de Boulogne et je tombai sur la secrétaire qui me reçut fraîchement, me disant du bout des lèvres, que je devais m’adresser à Monsieur Mahmoud Chéhata, chef du service des sports. Elle ne me répondit même pas lorsque tout excité, je lui demandai de m’indiquer son bureau…

 

        Monsieur Chéhata me reçut très cordialement. Vers la fin de ma deuxième année de Ksar Said, il était venu nous donner des cours de droit administratif qui, ne durant que quelques semaines et, ayant un caractère informatif n’étaient pas évalués par des examens formels. Monsieur Chéhata, avocat de formation avait quand même tenu à nous faire faire un devoir sur table qu’il nota pour avoir une idée précise sur notre sérieux à suivre son enseignement et notre capacité à appréhender les bases du droit et de l’organisation qui régissent l’administration.

 

        Il avait alors été très agréablement surpris par la qualité de mon devoir et m’avait attribué un 17/20 qui n’avait étonné aucun de mes camarades…Il se souvenait parfaitement de moi et savait que mes camarades et moi revenions à peine de Paris et il n’avait pas été surpris du tout que Boulogne m’ait affecté à Carthage, car me dit-il, personne d’autre ne pouvait le mériter davantage  que moi.  Et   d’un air un peu gêné, il   ajouta que « cependant, ayant appris que ma première spécialité était la natation, Monsieur MZALI était désireux de me voir affecté plutôt à Sousse pour monter une école de natation dans cette ville où il y avait une piscine  à la Maison des Jeunes…».

 

        Voyant la tête que je faisais à la suite de cette annonce, il continua à me tenir un discours qu’il voulait rassurant et un tantinet nationaliste sur la volonté de l’Etat d’accorder une grande attention au développement du sport et sur sa ferme conviction de me voir réussir la mission que « Monsieur le Directeur Général » me faisait l’honneur de me confier…

 

       Je ne l’écoutais plus depuis deux ou trois minutes, tellement j’étais catastrophé ; non seulement il n’était pas question de stage à Paris, mais je devais en outre quitter Carthage, mon frère Bédye et l’appartement que j’occupais avec lui, pour aller à Sousse où je devrai me débrouiller tout seul, sachant en plus, que j’allais devoir vivre aux crochets de mes parents et leur occasionner des dépenses supplémentaires pendant au moins trois mois, avant de toucher mes premièrs émoluments, comme tout fonctionnaire d’Etat débutant…

 

        Lorsque, reprenant mes esprits, je relevai la tête pour regarder Monsieur Chéhata d’un air éperdu, en lui exposant ma surprise et mes craintes, celui-ci s’efforça de me rassurer et de m’assurer que je serai très heureux à Sousse, ajoutant que lui-même étant originaire de cette ville, il savait de quoi il parlait, et qu’en cas de besoin, je pouvais m’adresser à son frère cadet, président du Tennis Club de Sousse pour aplanir les difficultés que je pourrais éventuellement rencontrer…

 

        Je le quittai en le remerciant tout en lui disant que je n’étais pas sûr de pouvoir me rendre à Sousse et que j’envisageais sérieusement de présenter ma démission…

 

        Bédye fut encore plus catastrophé que moi lorsque je lui fis part de mon désappointement en lui disant que cela ne pouvait qu’être une manœuvre vengeresse du salopard Boulogne…

 

        Rentré à Nabeul le lendemain, je reçus un télégramme signé Yves Boulogne inspecteur principal, stipulant que je disposais d’un délai de 48 heures à réception du présent,  pour signer ma déclaration d’arrivée au Lycée de Garçons de Sousse, sous peine des sanctions prévues par la loi ! 

 

[1] Dans chaque culture, l’individu a besoin d’un espace vital propre où il se sent à l’aise. A l’image des animaux qui marquent leur territoire et qui se sentent menacés lorsqu’un autre congénère en franchit les limites. Pour les hommes, plus la société est individualiste, plus les gens ont besoin d’un plus grande espace propre, que les autres personnes respectent en temps normal. C’est ce qui pousse les gens à choisir dans un compartiment de train, d’abord les places situées dans des zones libres de tout passager ; les autres places encore libres, mais proches d’autres passagers, ne sont prises qu’en dernier choix. Dans les rues des pays dits civilisés on prend garde à ne pas trop approcher les gens et quand on est obligé de les croiser dans un endroit étroit, les uns et les autres s’en excusent. Dans les pays moins ‘civilisés’, le problème ne se pose pas…

[2] Cela se passait en 1962/63 et si aujourd’hui, en 2011, au moment où je remets en forme ces notes pour mon blog, la société tunisienne et ses villes font l’admiration de divers peuples arabes et autres, il n’en était pas moins vrai qu’à cette époque, nous avions beaucoup de chemin à parcourir sur le plan de l’hygiène collective…

[3] L’une des mauvaises traditions des élèves était alors de venir aux premiers cours sans fournitures scolaires et sans tenue sportive, ce qui n’était visiblement pas le cas pour ceux de Carthage…

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 21:43


 

           A notre retour de Salon de Provence, nous avions promis au bambin de Micheline des promenades féeriques à travers Paris ; et c'est au cours de l’une de ces promenades que je tombai nez à nez avec Marie, la juive de Nabeul, dans une rue de Belleville.

 

        Ce matin là, nous étant couchés tard la nuit, nous nous étions quand-même levés de bonne heure, ayant promis d’amener le petit garçon faire un grand tour en métro et en bus à travers Paris et manger dans un restaurant tunisien.

 

        J’en connaissais plusieurs au Quartier Latin et c’est là que je me proposais de les amener.

 

        Mais, après avoir passé une bonne partie de la matinée à nous promener, variant les itinéraires à travers zoos et manèges, montant à la surface à un arrêt de métro, reprenant un bus pour un court trajet et reprenant le métro sur l’insistance du gamin qui avait adoré son parcours souterrain et ses émergences  soudaines à l’air libre, nous nous étions retrouvés à la station Belleville et, comme il était midi passé et que nous avions prévu d'aller au cinéma, je me décidai à amener Micheline et son fils dans un restaurant de Belleville, tenu par des juifs nabeuliens que je connaissais vaguement… 

 

         Nous nous étions à peine engagés dans une rue qui débouchait sur le marché de Belleville et aux abords duquel se trouvait le restaurant, que je butai presque, contre une dame assez massive et légèrement voûtée à laquelle je n’avais pas fait attention tout occupé que j’étais à retenir le bambin et auprès de laquelle je m’excusais, en lui laissant le passage.

 

         Mais la dame immobile me dévisageait en souriant et je la reconnus instantanément !

 

        C’était Marie, la grande juive qui, étant plus âgée que moi de cinq ou six ans, était plus grande que moi lorsque j’avais 15 ans. Elle avait alors déjà, un corps massif et un visage quelque peu difforme mais aux traits qui auraient pu être assez fins, n’était sa maladie congénitale. Elle était tombée follement amoureuse de moi, sans jamais oser me dire plus qu’un bonjour timide mais ravi, lorsque, avec ma bande de copains adolescents, nous allions la chahuter à l’étalage de marchand de glaces qu’elle aidait son père à tenir, en plein centre de la ville arabe de Nabeul.

 

        Elle restait alors là à sourire en me regardant, sans faire attention à mes copains auxquels elle servait machinalement leurs glaces, sans réagir à leurs moqueries mesquines et cruelles. Elle me servait toujours en dernier, pour pouvoir m’admirer en silence le plus longtemps possible et, elle me réservait  toujours un cornet de granit à la fraise, avec une énorme boule, que je prenais, toujours gêné par son regard insistant et résigné, ce qui ne m’empêchait pas de déguster sa glace avec délice …

 

        Les glaces, et surtout le granit, de  son père, qu’il préparait dans le temps en petites quantités, et à l’ancienne en faisant tourner manuellement son petit baquet circulaire encastré dans de la glace pilée, étaient incomparables.     

 

         Aujourd’hui encore, j’aime à prendre un granit Chez Salem à la Marsa, il rappelle un peu le granit de Marie mais d’assez loin, étant produit ailleurs à des quantités industrielles, avant d’être livré aux glaciers revendeurs…

 

        Ce jour là, rue de Belleville, face à Marie au visage difforme et vieilli par la maladie, mais au regard empli d’amour et de ravissement, je fus étrangement ému. J’avais une envie irrésistible de pleurer et, lâchant la main du fils de Micheline, je pris Marie dans mes bras et je l’embrassai affectueusement. Elle m’étreignit à son tour timidement, sans rien dire d’autre que répéter mon prénom en laissant couler ses larmes, je fondis à mon tour en larmes, larmes déjà nostalgiques de mon adolescence nabeulienne si proche et si lointaine, et tristes par le constat du devenir de cette personne si sensible, handicapée par la maladie et douloureusement meurtrie par l’arrachement à sa terre natale… 

 

         Marie de Belleville devait alors avoir trente ans, mais elle en paraissait bien dix de plus. Elle tint à nous accompagner jusqu’au restaurant où elle me présenta aux propriétaires, deux frères juifs nabeuliens, comme étant « Taoufik, le fils de Sidi Hmeida de Nabeul. »

 

        Le plus âgé des deux frères se révéla avoir bien connu mon père qui, paraît-il, se faisait raser la barbe chez le sien dont l’échoppe, qui leur appartenait encore, avait été confiée à un cousin et transformée en local de vente d’objets de l’artisanat nabeulien.

 

         Marie avait pris discrètement congé de nous depuis déjà un quart d’heure et l’aîné des deux restaurateurs, nous ayant proposé de composer lui-même notre menu, en promettant de nous régaler, ne cessait d’aller et venir entre la cuisine et notre table en nous commentant les différentes entrées qu’il nous servait tour à tour.

 

        Nous n’avions presque plus faim lorsqu’il nous amena d’énormes portions de couscous nabeulien au poisson tunisien, servies dans des terrines en poterie nabeulienne, colorées de vert et orangé, les couleurs traditionnelles de Nabeul !

 

        Micheline était étonnée et ravie de l’accueil, mais je dus beaucoup insister pour qu’elle consente à goûter au couscous, « elle n’avait plus très faim », avait-elle prétendu. Un quart d’heure plus tard, j’étai rassasié ; j’avais mangé toute ma portion de couscous et Micheline l’ayant adoré, n’en avait laissé que des miettes.

 

        Quand on nous présenta la note, je m’aperçus que nous n’avions à payer que les entrées froides et les sodas. Notre hôte nous expliqua en souriant, que le poisson venait vraiment de Tunis par trois vols hebdomadaires de Tunisair et que le couscous était offert au nom de son père, au mien, mais  également par Marie,  à Taoufik, sa femme et son fils !!!           

         Gêné par la générosité de notre hôte, je ne crus pas nécessaire de rectifier quoi que ce soit au sujet de ma femme et de mon fils  et je tentai de laisser un billet de 50 francs en pourboire, mais le patron me le remit en poche d’autorité, en me recommandant, en arabe et avec l’accent chantonnant du juif nabeulien, de l’utiliser plutôt pour acheter du chocolat pour le petit !!

 

        Kader de Nouméa.

 

        Parmi les étudiants français de l’INS le seul à être originaire des D.O.M T.O.M[1], avait été Kader. Son prénom m’ayant paru avoir une consonance arabe, il m’avait expliqué qu’en effet, c’était son père, musulman établi en Nouvelle Calédonie et ayant épousé une néo-calédonienne, qui avait tenu à lui donner le prénom de Abdelkader, dont il préférait n’utiliser que le diminutif, en ajoutant qu’il le faisait « par simple commodité étant lui-même musulman convaincu sans être vraiment pratiquant. »

 

        Kader était plus râblé que moi. Il était, champion de Nouvelle Calédonie et champion de France universitaire des 400m plats, depuis deux ans.

 

         Il avait une belle tête mais avait des yeux verts très clairs qui lui donnaient la physionomie bizarre d’un aveugle. Il avait énormément de charme et avait beaucoup de succès auprès de la gente féminine de l’INS. Au moment où il avait commencé à tourner autour de Micheline, celle-ci m’avait rencontré et il avait vite compris que tant que j’étais là, il n’avait aucune chance de la conquérir…

 

         Par l’un des hasards curieux de la vie, Kader devait courir un 400m à Nice en compagnie des athlètes du Racing Club de Paris auquel il appartenait et, faisant la route en voiture avec deux copains du club, il proposa à Micheline de ramener son fils à Salon de Provence. Elle allait décliner son offre, ayant prévu de le faire rentrer par avion et de le confier aux soins d’une hôtesse de l’air, comme tous les enfants voyageant seuls, mais ayant moi-même consulté le gamin et constaté qu’il préférait la voiture à l’avion dont il avait un peu peur, je l’encourageai à accepter.

 

        Elle déclina cependant poliment l’offre et Kader n’insista pas.

 

        Micheline m’expliqua alors qu’il avait commencé à la courtiser, une dizaine de jours avant notre propre rencontre et qu’elle craignait de l’encourager à revenir à la charge en acceptant son offre, qu’elle aurait cependant bien aimé pouvoir accepter, elle-même n’ayant jamais pris l’avion et étant également un peu anxieuse de devoir le faire prendre à son enfant…

 

        Le lendemain, c’est moi qui invitai Kader à se joindre à nous pour le déjeuner au restaurant de l’INS, en compagnie de  la jolie brunette qui s’agrippait à son bras et c’est moi qui lui demandai vers, la fin du repas si son offre de ramener le gamin tenait toujours.

 

        C’est ainsi qu’il commença par ramener le fils de Micheline auprès de sa grand-mère, à la fin des vacances de Pâques, avant de nous accompagner Micheline et moi à Orly où je devais prendre l’avion pour Tunis à la fin du mois d’août, la session d’examens de ma formation s’étant prolongée jusqu’au vingt du mois.   

 

        Micheline des derniers jours.

 

         Notre session de formation à l’INS devait initialement s’interrompre fin juin pour reprendre début août et se prolonger ensuite jusqu’à fin décembre, mais étant une session expérimentale ayant démarré sur les chapeaux de roues, ses initiateurs s’étaient retrouvés face au problème de non-budgétisation des billets d’avion pour près de soixante étudiants devant rentrer chez eux pour des vacances d’un seul mois ! Se posaient également des questions d’affectations des personnels enseignants africains devant être à pied d’œuvre chez eux, non pas en janvier 63, mais en octobre 62 !

 

        C’est ainsi qu’après des concertations longues et compliquées, ayant concerné les étudiants, l’administration centrale et les gouvernements africains, il fut décidé que pour cette première session, les trois semestres seront comprimés ; il n’y aura pas de vacances intermédiaires, les cours se prolongeront jusqu’au 10 août, les examens s’achèveront le 15 et les résultats seront connus à partir du 18…

 

        Cette décision était tombée quelques jours après la rentrée des vacances de Pâques, au tout début du mois mai. Elle fit grincer des dents plusieurs fonctionnaires et enseignants formateurs obligés de reprogrammer leurs vacances. Micheline qui m’avait presque convaincu de passer le mois de vacances de juillet à Salon de Provence et qui se félicitait ainsi de pouvoir me garder jusqu’en décembre, fut littéralement anéantie en apprenant la nouvelle et en prenant conscience du fait que notre séparation aura lieu beaucoup plus tôt, vers la fin du mois d’août !!! 

 

        Durant ces derniers mois parisiens, au lieu des trois nuits que je passais jusque là chez Micheline, je pris la décision d’emménager carrément chez elle, tant elle devenait angoissée et fragile, ne parvenant à trouver le sommeil que bien tard, chaque soir. Elle se mit à perdre du poids et à avoir les yeux cernés.

 

        Pour ma part, au bout de deux mois de transports biquotidiens, de stress, d’entraînement sportif et de manque de sommeil chronique, je ne valais guère mieux. Et à la fin du mois de juillet, j’avais perdu 7 kilos, mon poids de forme étant de 68 kg, pour 1m, 80, j’en pesais alors à peine 61 !!!

 

        Hédi, qui avait vu mon déménagement de l’INS d’un très mauvais œil dès le départ, craignant de me voir tomber malade et de rater bêtement mes examens après tant d’efforts, prit contact avec Denise, l’amie et la confidente de Micheline et, ensemble ils mirent au point le plan suivant :

 

        Denise ira tenir compagnie à Micheline chez elle où elle passera toutes les nuits jusqu’à la fin des examens. Hédi me forcera la main pour que je réintègre ma chambre à l’INS et Denise convaincra Micheline de me procurer de meilleures conditions de réussite en m’épargnant la fatigue des transports et de l’insomnie.

 

        C’est ainsi que ma réussite fut préservée et que Micheline dût se résoudre à me laisser souffler, allant jusqu’à me demander elle-même, de réintégrer ma chambre jusqu’à la fin des examens.

 

        Le dernier devoir de synthèse en physiologie humaine achevé, il était 11h30 et Micheline m’attendait au pied de l’escalier menant à ma chambre. Elle m’apprit qu’elle avait arraché l’accord de son directeur  pour 15 jours de congé exceptionnel ; et qu’elle comptait bien en passer toutes les minutes et toutes les secondes avec moi et rien qu’avec moi…

 

         Elle avait repris quelques couleurs pendant notre séparation de corps, quelque peu forcée et elle m’avait parue, ce jour là, moins déprimée. Et c’est presque gaiement qu’elle m’aida à faire mes derniers bagages sous l’œil consterné de Hédi qui ne disant rien, n’en pensait pas moins…

 

         Avant de quitter ma chambre, je ne pus m’empêcher de me mettre à la fenêtre et de  prendre ces quelques instants trop courts que je prends toujours pour dire au revoir ou adieu aux endroits que j’avais aimés, et je me mis à admirer une dernière fois, le parc de l’INS et ses infrastructures irradiées du soleil du mois d’août.

 

        Hédi qui devait prendre l’avion le vingt août, soit en principe, deux jours après l’annonce des résultats, vint s’accouder près de moi sans rien dire. Il semblait être atteint de la même nostalgie anticipée qui m’envahissait à chaque étape marquante de ma vie. Et ce séjour parisien avait profondément marqué nos vies, de manières différentes, mais largement convergentes…

 

        En prenant, en compagnie de Micheline, le bus qui allait nous conduire à la maison, je me mis à la plate-forme arrière pour regarder défiler sur plus de cinq cents mètres, mais de plus en plus vite, tout le parc, tous les arbres et tous les bâtiments en briques rouges de l’INS, avant de les voir disparaître brutalement de ma vue au détour de la route…Micheline debout à mes cotés, semblait troublée de me voir aussi bouleversé, mais elle n’essaya pas de me consoler. D’instinct, elle avait deviné que, ce-dont j’avais besoin à ce moment là, c’était de solitude et de silence, pour mieux m’imprégner de sensations et de souvenirs…

 

        Pendant les derniers jours que nous passâmes ensemble, elle m’étonna par les changements importants de son comportement. Comme si elle aussi, ressentait le besoin d’emmagasiner des souvenirs heureux, elle devint enjouée et coquette, riant de tout et de rien, m’entraînant souvent dans des promenades romantiques à travers le Paris exceptionnellement calme des mois d’août.

 

        Elle jouait le rôle d’une femme heureuse et épanouie réussissant presque à se masquer à elle-même, l’angoisse lancinante de la séparation qu’elle savait imminente. Sous ce masque presque convaincant, je la sentais cependant écartelée entre l’instant présent qu’elle s’efforçait de vivre intensément ; et la phobie du lendemain qui l’aura rapprochée des adieux dont elle avait compris qu’ils seront définitifs.

 

        Je devais prendre le dernier avion du jeudi et nous devions être à Orly au plus tard à 18h, le décollage étant prévu pour 20h.

 

        Mercredi après midi, Kader avait téléphoné à la logeuse de Micheline pour confirmer qu’il viendrait nous chercher vers 14h et qu’il nous conduirait à l’aéroport où, comme prévu,  nous prendrions ensemble le déjeuner. Ce soir là nous avions été invités par la logeuse, la vielle dame croyant faire plaisir à Micheline en nous conviant à dîner. Dès le premier quart d’heure et alors qu’on venait à peine de finir le hors d’œuvre, Micheline fut saisie d’un malaise et faillit tomber de table.

 

        Ayant réussi à la retenir, je la conduisis jusqu’à un canapé, sur lequel elle s’allongea un instant, puis elle déclara d’une voix chuchotée mais d’un ton irrévocable que, « ne se sentant pas bien du tout, elle devait descendre se coucher », tout me proposant de l’aider à descendre et de remonter pour achever de dîner si le cœur m’en disait…

 

        Nous prîmes congé de la vielle dame précipitamment, et sitôt le pas-de-porte de Micheline franchi, j’eus la demi-surprise de voir celle-ci se précipiter dans la cuisine pour achever de dresser la table et mettre à chauffer le dîner qu’elle avait préparé à mon insu, profitant de mes courtes absences pour mes dernières emplettes pour le retour au pays, j’avais compris qu’elle avais simulé son malaise, mais j’étais réellement surpris par le dîner.

 

         Nous dormîmes peu cette nuit là, et le lendemain matin, Micheline n’avait pas du tout besoin de jouer la comédie pour paraître ce qu’elle était. Elle était livide et dût se faire violence pour sortir du lit et se mettre en branle pour la dernière moitié de journée. Elle en passa une bonne partie à sangloter et à se faire consoler…Et trop vite, beaucoup trop vite, survint l’instant où retentit le klaxon de Kader.

 

        Il était à l’heure pile et nous emplîmes sa malle de mes bagages. Craignant de voir Micheline plus effondrée qu’elle ne l’était déjà, je n’observai aucun temps d’arrêt en quittant la maison et je ne me retournai pas pour la regarder une dernière fois. Je montai à l’avant près de Kader, Micheline s’installa derrière moi et  m’entoura les épaules de ses bras qu’elle garda croisés autour de mon cou, jusqu’à Orly…

 

        En montant  dans la voiture,  elle avait commencé à pleurer sans bruit ;  durant le court trajet vers Orly, ses pleurs devenaient de plus en plus perceptibles et en arrivant à l’aéroport elle sanglotait.

 

        Comme dans un mauvais rêve, le déjeuner se passa en pleurs et nous étions deux à la consoler. Au moment de l’ultime adieu et, une fois que la fameuse voix de l’opératrice eut annoncé, pour la troisième et ultime fois,  « que les passagers à destination de Tunis, n’avaient plus que 10 minutes pour embarquer », c’est Kader qui resta seul à consoler Micheline effondrée.

 

        Je me précipitai pour présenter passeport et ticket d’embarquement aux préposés et m’engouffrai dans la glissière du tobogan pour déboucher in extremis dans l’avion en partance, sous l’œil sévère et désapprobateur de l’hôtesse d’Air France, figée dans son uniforme bleu agate.



[1] DOM TOM : Départements d’Outre Mer et Territoires d’Outre Mer, colonies et départements français hors hexagone.

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 08:36

         A notre retour de Salon de Provence, nous avions promis au bambin de Micheline des promenades féeriques à tavers Paris ; et c'est au cours de l’une de ces promenades que je tombai nez à nez avec Marie, la juive de Nabeul, dans une rue de Belleville.

 

        Ce matin là, nous étant couchés tard la nuit, nous nous étions quand-même levés de bonne heure, ayant promis d’amener le petit garçon faire un grand tour en métro et en bus à travers Paris et manger dans un restaurant tunisien.

 

        J’en connaissais plusieurs au Quartier Latin et c’est là que je me proposais de les amener.

 

        Mais, après avoir passé une bonne partie de la matinée à nous promener, variant les itinéraires à travers zoos et manèges, montant à la surface à un arrêt de métro, reprenant un bus pour un court trajet et reprenant le métro sur l’insistance du gamin qui avait adoré son parcours souterrain et ses émergences  soudaines à l’air libre, nous nous étions retrouvés à la station Belleville et, comme il était midi passé et que nous avions prévu d'aller au cinéma, je me décidai à amener Micheline et son fils dans un restaurant de Belleville, tenu par des juifs nabeuliens que je connaissais vaguement… 

 

         Nous nous étions à peine engagés dans une rue qui débouchait sur le marché de Belleville et aux abords duquel se trouvait le restaurant, que je butai presque, contre une dame assez massive et légèrement voûtée à laquelle je n’avais pas fait attention tout occupé que j’étais à retenir le bambin et auprès de laquelle je m’excusais, en lui laissant le passage.

 

         Mais la dame immobile me dévisageait en souriant et je la reconnus instantanément !

 

        C’était Marie, la grande juive qui, étant plus âgée que moi de cinq ou six ans, était plus grande que moi lorsque j’avais 15 ans. Elle avait alors déjà, un corps massif et un visage quelque peu difforme mais aux traits qui auraient pu être assez fins, n’était sa maladie congénitale. Elle était tombée follement amoureuse de moi, sans jamais oser me dire plus qu’un bonjour timide mais ravi, lorsque, avec ma bande de copains adolescents, nous allions la chahuter à l’étalage de marchand de glaces qu’elle aidait son père à tenir, en plein centre de la ville arabe de Nabeul.

 

        Elle restait alors là à sourire en me regardant, sans faire attention à mes copains auxquels elle servait machinalement leurs glaces, sans réagir à leurs moqueries mesquines et cruelles. Elle me servait toujours en dernier, pour pouvoir m’admirer en silence le plus longtemps possible et, elle me réservait  toujours un cornet de granit à la fraise, avec une énorme boule, que je prenais, toujours gêné par son regard insistant et résigné, ce qui ne m’empêchait pas de déguster sa glace avec délice …

 

        Les glaces, et surtout le granit, de  son père, qu’il préparait dans le temps en petites quantités, et à l’ancienne en faisant tourner manuellement son petit baquet circulaire encastré dans de la glace pilée, étaient incomparables.     

 

         Aujourd’hui encore, j’aime à prendre un granit Chez Salem à la Marsa, il rappelle un peu le granit de Marie mais d’assez loin, étant produit ailleurs à des quantités industrielles, avant d’être livré aux glaciers revendeurs…

 

        Ce jour là, rue de Belleville, face à Marie au visage difforme et vieilli par la maladie, mais au regard empli d’amour et de ravissement, je fus étrangement ému. J’avais une envie irrésistible de pleurer et, lâchant la main du fils de Micheline, je pris Marie dans mes bras et je l’embrassai affectueusement. Elle m’étreignit à son tour timidement, sans rien dire d’autre que répéter mon prénom en laissant couler ses larmes, je fondis à mon tour en larmes, larmes déjà nostalgiques de mon adolescence nabeulienne si proche et si lointaine, et tristes par le constat du devenir de cette personne si sensible, handicapée par la maladie et douloureusement meurtrie par l’arrachement à sa terre natale… 

 

         Marie de Belleville devait alors avoir trente ans, mais elle en paraissait bien dix de plus. Elle tint à nous accompagner jusqu’au restaurant où elle me présenta aux propriétaires, deux frères juifs nabeuliens, comme étant « Taoufik, le fils de Sidi Hmeida de Nabeul. »

 

        Le plus âgé des deux frères se révéla avoir bien connu mon père qui, paraît-il, se faisait raser la barbe chez le sien dont l’échoppe, qui leur appartenait encore, avait été confiée à un cousin et transformée en local de vente d’objets de l’artisanat nabeulien.

 

         Marie avait pris discrètement congé de nous depuis déjà un quart d’heure et l’aîné des deux restaurateurs, nous ayant proposé de composer lui-même notre menu, en promettant de nous régaler, ne cessait d’aller et venir entre la cuisine et notre table en nous commentant les différentes entrées qu’il nous servait tour à tour.

 

        Nous n’avions presque plus faim lorsqu’il nous amena d’énormes portions de couscous nabeulien au poisson tunisien, servies dans des terrines en poterie nabeulienne, colorées de vert et orangé, les couleurs traditionnelles de Nabeul !

 

        Micheline était étonnée et ravie de l’accueil, mais je dus beaucoup insister pour qu’elle consente à goûter au couscous, « elle n’avait plus très faim », avait-elle prétendu. Un quart d’heure plus tard, j’étai rassasié ; j’avais mangé toute ma portion de couscous et Micheline l’ayant adoré, n’en avait laissé que des miettes.

 

        Quand on nous présenta la note, je m’aperçus que nous n’avions à payer que les entrées froides et les sodas. Notre hôte nous expliqua en souriant, que le poisson venait vraiment de Tunis par trois vols hebdomadaires de Tunisair et que le couscous était offert au nom de son père, au mien, mais  également par Marie,  à Taoufik, sa femme et son fils !!!           

         Gêné par la générosité de notre hôte, je ne crus pas nécessaire de rectifier quoi que ce soit au sujet de ma femme et de mon fils  et je tentai de laisser un billet de 50 francs en pourboire, mais le patron me le remit en poche d’autorité, en me recommandant, en arabe et avec l’accent chantonnant du juif nabeulien, de l’utiliser plutôt pour acheter du chocolat pour le petit !!

 

        Kader de Nouméa.

 

        Parmi les étudiants français de l’INS le seul à être originaire des D.O.M T.O.M[1], avait été Kader. Son prénom m’ayant paru avoir une consonance arabe, il m’avait expliqué qu’en effet, c’était son père, musulman établi en Nouvelle Calédonie et ayant épousé une néo-calédonienne, qui avait tenu à lui donner le prénom de Abdelkader, dont il préférait n’utiliser que le diminutif, en ajoutant qu’il le faisait « par simple commodité étant lui-même musulman convaincu sans être vraiment pratiquant. »

 

        Kader était plus râblé que moi. Il était, champion de Nouvelle Calédonie et champion de France universitaire des 400m plats, depuis deux ans.

 

         Il avait une belle tête mais avait des yeux verts très clairs qui lui donnaient la physionomie bizarre d’un aveugle. Il avait énormément de charme et avait beaucoup de succès auprès de la gente féminine de l’INS. Au moment où il avait commencé à tourner autour de Micheline, celle-ci m’avait rencontré et il avait vite compris que tant que j’étais là, il n’avait aucune chance de la conquérir…

 

         Par l’un des hasards curieux de la vie, Kader devait courir un 400m à Nice en compagnie des athlètes du Racing Club de Paris auquel il appartenait et, faisant la route en voiture avec deux copains du club, il proposa à Micheline de ramener son fils à Salon de Provence. Elle allait décliner son offre, ayant prévu de le faire rentrer par avion et de le confier aux soins d’une hôtesse de l’air, comme tous les enfants voyageant seuls, mais ayant moi-même consulté le gamin et constaté qu’il préférait la voiture à l’avion dont il avait un peu peur, je l’encourageai à accepter.

 

        Elle déclina cependant poliment l’offre et Kader n’insista pas.

 

        Micheline m’expliqua alors qu’il avait commencé à la courtiser, une dizaine de jours avant notre propre rencontre et qu’elle craignait de l’encourager à revenir à la charge en acceptant son offre, qu’elle aurait cependant bien aimé pouvoir accepter, elle-même n’ayant jamais pris l’avion et étant également un peu anxieuse de devoir le faire prendre à son enfant…

 

        Le lendemain, c’est moi qui invitai Kader à se joindre à nous pour le déjeuner au restaurant de l’INS, en compagnie de  la jolie brunette qui s’agrippait à son bras et c’est moi qui lui demandai vers, la fin du repas si son offre de ramener le gamin tenait toujours.

 

        C’est ainsi qu’il commença par ramener le fils de Micheline auprès de sa grand-mère, à la fin des vacances de Pâques, avant de nous accompagner Micheline et moi à Orly où je devais prendre l’avion pour Tunis à la fin du mois d’août, la session d’examens de ma formation s’étant prolongée jusqu’au vingt du mois.   

 

        Micheline des derniers jours.

 

         Notre session de formation à l’INS devait initialement s’interrompre fin juin pour reprendre début août et se prolonger ensuite jusqu’à fin décembre, mais étant une session expérimentale ayant démarré sur les chapeaux de roues, ses initiateurs s’étaient retrouvés face au problème de non-budgétisation des billets d’avion pour près de soixante étudiants devant rentrer chez eux pour des vacances d’un seul mois ! Se posaient également des questions d’affectations des personnels enseignants africains devant être à pied d’œuvre chez eux, non pas en janvier 63, mais en octobre 62 !

 

        C’est ainsi qu’après des concertations longues et compliquées, ayant concerné les étudiants, l’administration centrale et les gouvernements africains, il fut décidé que pour cette première session, les trois semestres seront comprimés ; il n’y aura pas de vacances intermédiaires, les cours se prolongeront jusqu’au 10 août, les examens s’achèveront le 15 et les résultats seront connus à partir du 18…

 

        Cette décision était tombée quelques jours après la rentrée des vacances de Pâques, au tout début du mois mai. Elle fit grincer des dents plusieurs fonctionnaires et enseignants formateurs obligés de reprogrammer leurs vacances. Micheline qui m’avait presque convaincu de passer le mois de vacances de juillet à Salon de Provence et qui se félicitait ainsi de pouvoir me garder jusqu’en décembre, fut littéralement anéantie en apprenant la nouvelle et en prenant conscience du fait que notre séparation aura lieu beaucoup plus tôt, vers la fin du mois d’août !!! 

 

        Durant ces derniers mois parisiens, au lieu des trois nuits que je passais jusque là chez Micheline, je pris la décision d’emménager carrément chez elle, tant elle devenait angoissée et fragile, ne parvenant à trouver le sommeil que bien tard, chaque soir. Elle se mit à perdre du poids et à avoir les yeux cernés.

 

        Pour ma part, au bout de deux mois de transports biquotidiens, de stress, d’entraînement sportif et de manque de sommeil chronique, je ne valais guère mieux. Et à la fin du mois de juillet, j’avais perdu 7 kilos, mon poids de forme étant de 68 kg, pour 1m, 80, j’en pesais alors à peine 61 !!!

 

        Hédi, qui avait vu mon déménagement de l’INS d’un très mauvais œil dès le départ, craignant de me voir tomber malade et de rater bêtement mes examens après tant d’efforts, prit contact avec Denise, l’amie et la confidente de Micheline et, ensemble ils mirent au point le plan suivant :

 

        Denise ira tenir compagnie à Micheline chez elle où elle passera toutes les nuits jusqu’à la fin des examens. Hédi me forcera la main pour que je réintègre ma chambre à l’INS et Denise convaincra Micheline de me procurer de meilleures conditions de réussite en m’épargnant la fatigue des transports et de l’insomnie.

 

        C’est ainsi que ma réussite fut préservée et que Micheline dût se résoudre à me laisser souffler, allant jusqu’à me demander elle-même, de réintégrer ma chambre jusqu’à la fin des examens.

 

        Le dernier devoir de synthèse en physiologie humaine achevé, il était 11h30 et Micheline m’attendait au pied de l’escalier menant à ma chambre. Elle m’apprit qu’elle avait arraché l’accord de son directeur  pour 15 jours de congé exceptionnel ; et qu’elle comptait bien en passer toutes les minutes et toutes les secondes avec moi et rien qu’avec moi…

 

         Elle avait repris quelques couleurs pendant notre séparation de corps, quelque peu forcée et elle m’avait parue, ce jour là, moins déprimée. Et c’est presque gaiement qu’elle m’aida à faire mes derniers bagages sous l’œil consterné de Hédi qui ne disant rien, n’en pensait pas moins…

 

         Avant de quitter ma chambre, je ne pus m’empêcher de me mettre à la fenêtre et de  prendre ces quelques instants trop courts que je prends toujours pour dire au revoir ou adieu aux endroits que j’avais aimés, et je me mis à admirer une dernière fois, le parc de l’INS et ses infrastructures irradiées du soleil du mois d’août.

 

        Hédi qui devait prendre l’avion le vingt août, soit en principe, deux jours après l’annonce des résultats, vint s’accouder près de moi sans rien dire. Il semblait être atteint de la même nostalgie anticipée qui m’envahissait à chaque étape marquante de ma vie. Et ce séjour parisien avait profondément marqué nos vies, de manières différentes, mais largement convergentes…

 

        En prenant, en compagnie de Micheline, le bus qui allait nous conduire à la maison, je me mis à la plate-forme arrière pour regarder défiler sur plus de cinq cents mètres, mais de plus en plus vite, tout le parc, tous les arbres et tous les bâtiments en briques rouges de l’INS, avant de les voir disparaître brutalement de ma vue au détour de la route…Micheline debout à mes cotés, semblait troublée de me voir aussi bouleversé, mais elle n’essaya pas de me consoler. D’instinct, elle avait deviné que, ce-dont j’avais besoin à ce moment là, c’était de solitude et de silence, pour mieux m’imprégner de sensations et de souvenirs…

 

        Pendant les derniers jours que nous passâmes ensemble, elle m’étonna par les changements importants de son comportement. Comme si elle aussi, ressentait le besoin d’emmagasiner des souvenirs heureux, elle devint enjouée et coquette, riant de tout et de rien, m’entraînant souvent dans des promenades romantiques à travers le Paris exceptionnellement calme des mois d’août.

 

        Elle jouait le rôle d’une femme heureuse et épanouie réussissant presque à se masquer à elle-même, l’angoisse lancinante de la séparation qu’elle savait imminente. Sous ce masque presque convaincant, je la sentais cependant écartelée entre l’instant présent qu’elle s’efforçait de vivre intensément ; et la phobie du lendemain qui l’aura rapprochée des adieux dont elle avait compris qu’ils seront définitifs.

 

        Je devais prendre le dernier avion du jeudi et nous devions être à Orly au plus tard à 18h, le décollage étant prévu pour 20h.

 

        Mercredi après midi, Kader avait téléphoné à la logeuse de Micheline pour confirmer qu’il viendrait nous chercher vers 14h et qu’il nous conduirait à l’aéroport où, comme prévu,  nous prendrions ensemble le déjeuner. Ce soir là nous avions été invités par la logeuse, la vielle dame croyant faire plaisir à Micheline en nous conviant à dîner. Dès le premier quart d’heure et alors qu’on venait à peine de finir le hors d’œuvre, Micheline fut saisie d’un malaise et faillit tomber de table.

 

        Ayant réussi à la retenir, je la conduisis jusqu’à un canapé, sur lequel elle s’allongea un instant, puis elle déclara d’une voix chuchotée mais d’un ton irrévocable que, « ne se sentant pas bien du tout, elle devait descendre se coucher », tout me proposant de l’aider à descendre et de remonter pour achever de dîner si le cœur m’en disait…

 

        Nous prîmes congé de la vielle dame précipitamment, et sitôt le pas-de-porte de Micheline franchi, j’eus la demi-surprise de voir celle-ci se précipiter dans la cuisine pour achever de dresser la table et mettre à chauffer le dîner qu’elle avait préparé à mon insu, profitant de mes courtes absences pour mes dernières emplettes pour le retour au pays, j’avais compris qu’elle avais simulé son malaise, mais j’étais réellement surpris par le dîner.

 

         Nous dormîmes peu cette nuit là, et le lendemain matin, Micheline n’avait pas du tout besoin de jouer la comédie pour paraître ce qu’elle était. Elle était livide et dût se faire violence pour sortir du lit et se mettre en branle pour la dernière moitié de journée. Elle en passa une bonne partie à sangloter et à se faire consoler…Et trop vite, beaucoup trop vite, survint l’instant où retentit le klaxon de Kader.

 

        Il était à l’heure pile et nous emplîmes sa malle de mes bagages. Craignant de voir Micheline plus effondrée qu’elle ne l’était déjà, je n’observai aucun temps d’arrêt en quittant la maison et je ne me retournai pas pour la regarder une dernière fois. Je montai à l’avant près de Kader, Micheline s’installa derrière moi et  m’entoura les épaules de ses bras qu’elle garda croisés autour de mon cou, jusqu’à Orly…

 

        En montant  dans la voiture,  elle avait commencé à pleurer sans bruit ;  durant le court trajet vers Orly, ses pleurs devenaient de plus en plus perceptibles et en arrivant à l’aéroport elle sanglotait.

 

        Comme dans un mauvais rêve, le déjeuner se passa en pleurs et nous étions deux à la consoler. Au moment de l’ultime adieu et, une fois que la fameuse voix de l’opératrice eut annoncé, pour la troisième et ultime fois,  « que les passagers à destination de Tunis, n’avaient plus que 10 minutes pour embarquer », c’est Kader qui resta seul à consoler Micheline effondrée.

 

        Je me précipitai pour présenter passeport et ticket d’embarquement aux préposés et m’engouffrai dans la glissière du tobogan pour déboucher in extremis dans l’avion en partance, sous l’œil sévère et désapprobateur de l’hôtesse d’Air France, figée dans son uniforme bleu agate.



[1] DOM TOM : Départements d’Outre Mer et Territoires d’Outre Mer, colonies et départements français hors hexagone.

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 16:20

           L’Institut National Du Sport, avenue du Tremblay, Vincennes, Paris,

 

       Jusqu’en 1975, il régnait une guerre larvée entre l’Ecole Nationale de l’Education Physique (ENSEP), installée à Châtenay-Malabry, au sud de Paris tout près de la commune de Sceaux, qui formait des professeurs d’éducation physique pour les besoins scolaires et l’Institut National du Sport (INS) implanté à l’orée du bois de Vincennes à Paris, plus orienté vers la formation de cadres sportifs de type entraîneurs ou directeurs techniques pour le mouvement sportif fédéral.

 

       Chacun de ces deux établissements voulait minimiser l’action et minorer les méthodes formatives de l’autre, échangeant des accusations et taxant réciproquement de théoriciens coupés des réalités, lancées aux « éducationistes » et de dresseurs de cirque, aux « technicistes »

       

        Pour notre bonheur, de longs travaux de rapprochements de ces deux écoles qui se pensaient et se voulaient jusque là antinomiques, ont abouti durant l’été 62/63, au lancement d’une promotion expérimentale de formation mixte alliant les deux portées, éducative et performante, que l’éducation physique française n’arrivait pas à combiner harmonieusement jusque-là, dans ses objectifs.

      

       Cette formation diplômante pouvant conduire ses bénéficiaires, selon les options prises, soit vers l’enseignement soit vers le mouvement sportif fédéral. 

 

        Cette voie qui concrétisait en fait toutes nos attentes, avait échappé à la vigilance par trop vacillante, du consulat français de Tunis, mais a pu fort heureusement, être recouvrée par celle plus soutenue, du directeur du CREPS de Nancy, à qui nous dûmes la fière chandelle d’y être réorientés au cours du mois d’octobre.

 

        Le corps professoral avait été combiné entre professeurs universitaires, entraîneurs nationaux et formateurs spécialisés d’enseignants d’éducation physique ; et plusieurs pays africains avaient obtenu des bourses pour leurs ressortissants, qui furent intégrés à cette promotion comptant par ailleurs une trentaine de français de divers départements.

    

       Tous étaient déjà à pied d’œuvre depuis quelques jours lorsque nous rejoignîmes notre nouvelle affectation.

 

        Nous fûmes logés dans de belles chambres spacieuses donnant sur un immense parc verdoyant et ensoleillé, parsemé d’infrastructures sportives rutilantes.

 

      Les chambres étaient pour deux et, bien entendu, ce fut Hédi qui partagea la mienne,  Abdelmajid et Mohammed partageant une autre, aussi belle, mais donnant sur une petite route de circulation interne, un peu moins ensoleillée. Les fenêtres étaient très larges et le sol en parquet de bois vernis et ciré. Nous avions une femme de ménage qui venait tous les jours nettoyer et refaire les lits !!

 

       Le restaurant, où professeurs et étudiants prenaient leurs repas aux mêmes tables, était luxueux et aménagé avec un goût raffiné. Bref, après les locaux lugubres et humides de Nancy, nous avions atterri dans un petit paradis.

 

        Une fois logés, nous reprîmes contact avec Monsieur Francis Shewetta, chargé des études et sa secrétaire Denise qui nous exposèrent les choix que nous pouvions faire parmi les options sportives et pédagogiques offertes, selon ce que nous entendions faire, une fois diplômés.

 

        La formation durait trois semestres et servait soit à parfaire une licence d’éducation physique spécialisée pour ceux qui détenaient déjà un DEUPC[1] en EPS, ce qui était notre cas, soit à instaurer de nouvelles fonctions d’éducateurs sportifs, dans les mouvements sportifs des divers départements français et dans les pays africains ayant aligné des cadres non diplômés de ce secteur, cadres qui seront investis par la suite, de missions de formations d’entraîneurs.

 

       La filière licence étant plus approfondie et ses examens académiques plus rigoureux, ce fut celle que nous choisîmes tous les quatre et nous y fûmes rejoints une semaine plus tard par Salem Boughattas, spécialement recommandé par Mzali, notre quasi-ministre tunisien.

 

       Chacun se déterminant en fonction de ses points les plus forts, je choisis de m’investir dans les options fondamentales de psychosociologie, de psychologie sportive, de physiologie humaine, de théories de l’Education générale et spécialisée et de théories de l’entraînement sportif.

 

     Pour les activités sportives, je choisis la natation sportive en perfectionnement propre (option notée sur la technique et la performance ) et également en entraînement-encadrement, qui habilitait à l’enseignement de la natation au plus haut degré fédéral et scolaire (correspondant au 3ème degré d’entraîneur fédéral.)

 

        Mes camarades choisirent à peu de choses près les mêmes matières fondamentales, mais des activités physiques différentes, athlétisme (courses) pour Ben Aïssa et (lancers) pour Boughattas,  Basket pour Snoussi et football pour Azaïez.

 

      Nous nous retrouvions donc régulièrement pour les enseignements théoriques qui se déroulaient en amphithéâtre, généralement de 8h 30 à 10h30. Tandis que certains entraînements étaient biquotidiens, le matin de 5h45 à 7h30 et le soir de 18h30à 19h30, la natation faisant partie du lot.

 

       Je me levais donc 5 fois par semaine à 5heures, mais nous avions heureusement la possibilité de faire une petite sieste de 14h à 15h, sans oublier que certains après-midis, il n’y avait pas de cours, ce qui me laissait largement le temps de récupérer et d’avoir d’autres activités tant à l’intérieur de l’INS qu’au centre de Paris….

 

       Monsieur Marc Menaud, mon professeur de natation était assez fier de moi, il fut en fait surpris de constater que j’avais une excellente technique en 4 nages et que j’étais performant en crawl, même dans un groupe de nageurs français qui faisaient encore de la compétition et dont je battais quelques-uns sur les séries de sprint de 15 mètres qu’il nous faisait faire, groupe que je battais largement en matière de nage en apnée:

 

       Marc Menaud nous demandait, une fois par jour, de plonger et de faire au moins la longueur de la piscine couverte (25m) sous l’eau, pour augmenter notre capacité pulmonaire et surtout pour améliorer nos capacités à utiliser l’oxygène. Et tous les jours, il n’en croyait pas ses yeux, lorsque j’arrivais régulièrement à nager 2 ou trois mètres de plus que le meilleur du groupe, français et africains confondus.

 

       Au bout d’un mois, les meilleurs plafonnaient aux environs de trente mètres, tandis que j’en parcourais quarante, en sentant que je pouvais encore progresser.

 

      Durant le deuxième mois, je faisais le premier bassin sans effort, effectuais le virage toujours sous l’eau et, arrivais à l’autre bout de la piscine en touchant le mur et en émergeant en douceur, alors que mes camarades, au moment d’émerger à la fin de leurs trente ou quarante mètres, se mettaient tous à avaler goulûment l’air, la bouche grande ouverte, le pharynx sifflant, avec des mouvements de tête, affolés …

 

       Un autre exercice consistait à s’immerger au pied de l’échelle de la piscine, à s’accrocher aux barreaux inférieurs et à rester en apnée immobile le plus longtemps possible.

 

       A mon premier essai, Marc avait sauté à l’eau, affolé pour me repêcher ; il ne me connaissant pas encore et avait cru que j’avais été saisi par l’ivresse des profondeurs[2], j’avais en effet dépassé les trois minutes sous l’eau et j’étais totalement immobile flottant entre deux eaux… Au bout de trois mois, je pouvais rester immergé en apnée près de cinq minutes, sans qu’il ne s’affole pour autant.[3]

 

       Mais je crois que là où j’avais épaté le plus Marc Menaud, ce fut pendant la remise des devoirs d’examens de psychologie sportive.

 

      Pour cette discipline, le professeur, Monsieur Pichon était un universitaire en préretraite ayant des difficultés avec les noms et prénoms tant arabes qu’africains ; il nous avait demandé de ne porter que nos patronymes sur nos copies pour diviser la difficulté par deux.

 

        En plus, durant les devoirs de contrôle, qui n’étaient que des mini-tests, il s’épargnait l’effort de déchiffrer ces noms, en remettant le paquet de copies à deux ou trois de nos camarades qui se chargeaient de nous les distribuer, ce qui fait qu’en fin de compte, même nos noms ne lui étaient pas familiers au bout du trimestre.

 

        Pour les examens, s’agissant de devoirs de synthèse, l’administration ayant tenu à donner aux remises des devoirs un certain apparat, tous les professeurs avaient été conviés à y assister selon un planning pré-défini ; aussi lors de cette quasi-cérémonie, y avait-il une centaine de personnes dans l’amphithéâtre et, le professeur ayant demandé à un africain, un français et un marocain de distribuer les copies dont il égrenait les notes sans se soucier des noms y portés, s’était délesté de ce soin sur ces assistants d’un jour…

 

        Il avait commencé par les 6/20, était remonté ainsi jusqu’à 14/20 et il n’avait plus en mains que 6 ou 7 copies ; entre-temps, l’avant-dernier du groupe des nageurs, avait obtenu un 13,50/20 et avait été félicité par Marc Menaud autour duquel nous nous étions réunis, et à chaque copie qui était distribuée, Marc me regardait d’un air dubitatif, pensant probablement que ma copie avait été égarée.

 

        Après avoir lâché l’avant-dernière copie, Monsieur Pichon s’était reculé de quelques pas pour s’asseoir derrière sa table en disant, messieurs, je vais me permettre maintenant de vous lire la copie de monsieur Haquet que nous pouvons considérer comme le corrigé de ce devoir de synthèse, tant au niveau du plan, qu’à celui du fond et de la richesse du vocabulaire spécifique.

         

       Mes camarades tunisiens et moi-même avions compris que le Haquet n’était autre que moi et que le prof avait confondu le «o» de mon nom avec une lettre qui donnait à celui-ci, une consonance française, mais nous étions bien les seuls et, Marc Menaud était définitivement persuadé que ma copie avait été égarée…Lorsque, ayant lu avec beaucoup d’emphase ma copie, Monsieur Pichon avait fini par dire qu’il avait jugé normal d’accorder un 17/20 à Monsieur Haquet, je le repris gentiment en corrigeant mon patronyme et j’allai chercher ma copie.

 

       Quinze secondes après, Marc Menaud, flatté d’avoir la meilleure note dans son groupe, ne m’en regardait pas moins avec des yeux ronds, en me félicitant avec l’air de dire mais comment se fait-il que tu écrives le français si-bien ? Il n’osa cependant pas poser la question directement, mais il paraissait totalement mystifié  de constater qu’un arabe pouvait avoir la meilleure note d’un devoir de synthèse de psychologie, dans un amphi comptant près de cinquante cadres français !!

 

        Le directeur de l’INSdont j'ai oublié le nom, un monsieur de grande taille, aux yeux bleu acier et à l’air très distingué n’avait même pas jugé nécessaire de nous appeler par nos noms, lorsqu’il avait consenti à nous recevoir en son bureau, à notre demande une dizaine de jours après notre arrivée de Nancy.

 

       En essayant de se faire clarifier la situation de nos dossiers et, notamment la question de notre bourse d’études par la personne idoine au sein de l’administration centrale qu’il avait accepté d’appeler au téléphone,  il lui parlait simplement des quatre tunisiens… 

 

       Ne le trouvant alors, pas suffisamment clair dans les explications qu’il avait daigné nous transmettre du bout des lèvres, avec l’air de dire qu’il en avait assez fait pour nous, je lui avais, assez ironiquement annoncé, que nous irions de toute façon voir nous-mêmes Monsieur X (dont j’avais retenu le nom) afin d’avoir de meilleures informations et ne plus vous ennuyer avec cette question.

 

       Il avait alors tiqué, n’appréciant pas mon intonation, et se ravisa en se taisant, après avoir eu envie de me répondre par une phrase, qui aurait, sans doute, été cinglante. Il s’était alors contenté de me fixer plus attentivement qu’auparavant, comme s’il voulait pouvoir me reconnaître, le cas échéant plus tard…

 

        En revenant vers mon groupe de nageurs, après avoir pris ma copie, je vis les yeux de notre directeur, fixés sur moi ; je le saluai d’un hochement de tête et d’un sourire courtois qu’il me rendit d’un air contrit, comme si, me sourire en retour, lui faisait mal quelque part. J’appris plus tard qu’il avait exercé pendant quelques années en qualité de médecin, à Nouméa[4], que sa femme avait failli le quitter pour un jeune néo-calédonien musulman et que depuis, il aimait encore moins avoir affaire à des arabes et à des musulmans. (A suivre...)

 



[1] Diplôme d’Etudes Universitaires du Premier Cycle en Education Physique et Sportive

[2] En plongée sous marine, l’azote qui se dissout dans le sang provoque au bout d’un certain temps une espèce de narcose qui rend les plongeurs inexpérimentés trop euphoriques pour réaliser le danger auquel ils s’exposent  à ne pas remonter à l’air libre, mais cette narcose est provoquée à des profondeurs plus grande que celle d’une piscine.

[3] Les gens en général s’affolent sous l’eau après à peine quelques secondes. Plusieurs plongeurs ne peuvent rester plus de deux minutes sous l’eau  sans remonter pour respirer. Le record du monde, en apnée immobile, dépasse largement les 10 minutes, aussi incroyable que cela puisse paraître.

[4] Capitale de la Nouvelle Calédonie.

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 14:39

Revenons maintenant aux années soixante et voyons comment, à la place de Paris nous dûmes aller à Nancy, avec pour objectif d’achever notre licence d’éducation physique…

 

        Le Centre Régional de l’Education  Physique et Sportive, (CREPS) de Nancy. 

 

         L’été 61/62 fut aussi euphorique que le précédent, agrémenté en plus, par la perspective prochaine de mon départ en France, avec néanmoins un petit bémol à ma joie et à celle de Hédi celui-ci passant, encore une fois, une bonne partie des vacances chez nous.

 

        En effet,  nous avions appris par le consulat de France que, faute de place à l’ENSEP[1] de Paris, nous irions à un autre CREPS poursuivre notre maîtrise.

 

        Notre Directeur Général aurait pu nous obtenir des places à l’INS de Paris faute de nous en procurer au sein de la prestigieuse ENSEP, mais il s’en fichait comme d’une guigne et c’est au CREPS de Nancy que nous nous retrouvâmes fin septembre, à la porte du bureau du directeur qui, surpris de nous voir débarquer, chez lui sans que quiconque n’eut songé à le prévenir[2], essaya de faire pour le mieux. 

 

        Il réagit en effet très positivement et, après avoir pris plusieurs contacts téléphoniques, nous résuma la situation : Il allait nous installer provisoirement dans des chambres de surveillants et nous prendrions nos repas dans un restaurant de campagne, pas loin du CREPS. La rentrée universitaire n’ayant lieu que dans une dizaine de jours, il aura d’ici là obtenu qu’on lui transmette nos dossiers et qu’on lui précise notre statut.

 

        Je profitai de cette situation de manque de coordination flagrante, pour le saisir de ce que nous aurions souhaité être plutôt orientés sur un établissement de la capitale, que telle avait été l’intention conjointe des autorités tunisiennes et françaises et, que ce n’était qu’au dernier moment que, pour un supposé manque de place, nous avions été amenés à être dirigés sur Nancy.

 

           En conclusion, je lui suggérai, de prospecter une éventuelle possibilité de réorientation plus proche de Paris. 

 

        En attendant, nous découvrîmes que l’établissement dans lequel nous avions atterri, ne valait guère mieux et n’était pas beaucoup mieux loti que Ksar Saïd en matière d’infrastructure sportive et, qu’à l’instar de la situation de notre école normale qui était implantée alors dans une zone rurale à vocation agricole, le CREPS était lui aussi, en pleine campagne, à plusieurs kilomètres du centre-ville.

 

        Un ‘Labidi’ français, à Nancy aussi !

 

        Parmi mes camarades, j’étais le plus déçu par notre destination et notre situation et, lorsque, faisant contre mauvaise fortune bon cœur je fis mon deuil de Paris et me décidai à prendre contact avec la vie universitaire française, je m’aperçus rapidement que nous allions vivre un nouvel encasernement, celui-ci se déroulant de surcroît en pleine campagne d’une région française, parmi les plus mal loties, la Meurthe et Moselle, alors déjà touchée par une crise économique et un exode rural massif qui iront  en croissant.

 

        Au contact des premiers étudiants, je fus choqué par leur gaucherie et par la pauvreté de leur langage…

 

        Au contact des premiers professeurs, je pris conscience qu’ils avaient une culture militarisée du sport et de l’éducation physique et que pour toute méthode de formation, c’était le dirigisme le plus absolu, tant en matière de théorie, cours dictés et devant être restitués au mot à mot, qu’en pratique où il fallait suer et se taire…

 

        Ayant fortement aspiré à approfondir mes déjà bonnes connaissances en matière d’histoire des idées générales et spécifiques concernant l’Education, je tombais sur des cours de bachotage d’exercices physiques à enregistrer par écrit et à mémoriser, alors que notre formation tunisienne préalable nous permettait d’en inventer de bien meilleurs.

 

        Je me retrouvais en outre, obligé de rabâcher encore  un apprentissage de courants de l’éducation physique pour le moins surannés et dont nos professeurs, français et tunisiens de Ksar Saïd, nous avaient décrié le dirigisme militaire…

 

        Bref, la troisième année de maîtrise que nous entamions alors, ne valait pas, au plan académique, la première année de Ksar Saïd. Tandis que sur le plan pratique, au lieu d’une formation cohérente d’éducateur que je croyais être venu recevoir, j’étais destiné à devenir plutôt une bête de course et un forcené de la musculation, tant le dressage physique prenait le pas sur la formation pédagogique académique.

 

        J’ai encore en mémoire une anecdote assez caractéristique de la formation qui nous était destinée.

 

        Forts des promesses consulaires françaises nous affirmant que dès notre arrivée dans l’établissement, nous serions immédiatement équipés de pied en cap, en matière de tenues sportives variées et en fournitures scolaires, nous avions évité de surcharger inutilement nos valises. Et, par manque de clarté de notre statut aux yeux du directeur, celui-ci nous avait dit à notre arrivée chez lui, être désolé de ne pas pouvoir nous équiper avant que notre statut ne lui eut été précisé et, nos dossiers transmis.      

 

        Ceci n’empêcha pas un professeur, (que je surnommai tout de suite, l’adjudant Labidi), de venir nous réveiller le lendemain de la rentrée universitaire, à 5heures du matin alors qu’il faisait encore nuit noire, et de nous dire de nous dépêcher, car dans 10 minutes disait-il, il nous amenait, avec nos camarades français, faire une petite course de décrassage musculaire…en clair, le footing de Mohammed Labidi de Ksar Said !

 

        Tandis qu'Abdelmadjid, Mohammed et Hédi, les yeux bouffis et les cheveux ébouriffés se levaient et essayaient de s’habiller comme ils le pouvaient, allant jusqu’à mettre des chaussures de ville plates et de légers pantalons pour courir, je me retournai sur l’autre côté et, remontant mes couvertures sur la tête, je leur demandai de dire à l’adjudant Labidi que j’étais malade…

 

        Une heure et demie plus tard, l’adjudant me retrouva dans le réfectoire et, prenant son petit déjeuner à mes côtés à dessein, s’enquit de mon état de santé qu’il trouvait pour sa part on ne peut plus normal !!!

 

        Le lendemain matin à 5 heures du matin, il fit le pied de grue au pied de mon lit, jusqu’à ce que je me sois levé et, à l’expression de mes regrets de ne pouvoir courir, n’ayant ni survêtement ni chaussures adéquates,  il me répondit du tic au tac que là n’était pas son problème et que dussè-je courir tout-nu, il me promettait que j’allais courir avec tous mes camarades!

 

        Le prenant au mot par défi, je sortis du lit en slip et en tricot de peau, mis mes pantoufles et fis mine de le suivre, croyant ainsi le bluffer et l’obliger à me laisser tranquille, de crainte de me faire tomber gravement malade, compte tenu du froid de canard qui sévissait dehors.

 

         Pour mon malheur, non seulement il faisait froid, mais en ce début d’octobre 62 en ce jour de surlendemain de rentrée et, en cet horaire où l’on n’aurait pu nullement distinguer un chien d’un loup, il s’était mis en plus, à neiger par flocons.

 

Et     par défi mutuel, lui-même s’étant mis en short et torse nu, nous nous mîmes tous deux à trottiner suivis par le groupe d’étudiants hilares…

 

        Quelques cinq kilomètres plus tard,  je traînais à plus de 150 mètres du groupe, mes pantoufles gorgées d’eau menaçant à chaque pas de sortir de mes pieds et moi, suant et soufflant malgré le froid, n’osant pas trop ralentir de peur de me refroidir et d’attraper une pneumonie ; ou encore de perdre le groupe de vue et de me perdre ainsi dans cette campagne enneigée, dans ce bled perdu.

 

        A l’arrivée, après une douche brûlante et un bon petit déjeuner bien garni, j’allai voir l’adjudant Labidi, le fixai droit dans les yeux et lui dis textuellement : Je ne suis pas venu en France pour courir tout-nu dans la neige à cinq heures du matin. Je trouve par ailleurs que vous avez personnellement une pédagogie et un physique d’adjudant, mais je vous défie de me faire encore une seule fois courir dans les mêmes conditions : Soit vous faites votre problème personnel de mon équipement sportif, soit vous ne venez plus me demander de vous suivre à vos footings. Et je lui tournai le dos. 

 

        Je ne fus qu’à moitié surpris, deux heures plus tard, d’être informé que le directeur désirait me voir en compagnie de mes camarades en  son bureau. Il nous reçut  effectivement, nous offrit le café et s’excusa de ne pouvoir faire mieux que de nous prêter des tenues dont il nous déclara qu’elles étaient quasi-neuves, dûment nettoyées et repassées, en attendant de pouvoir nous équiper plus adéquatement.

 

        Avant de nous quitter, il ajouta qu’il n’avait, par ailleurs, pas perdu tout espoir de nous trouver des places à Paris. J’en frémis de joie, mais je dus patienter encore près de quinze jours avant de voir cet espoir se confirmer…

 

        Entre-temps Mohammed Snoussi et moi étions devenus les vedettes de l’équipe de basket universitaire du CREPS. Tandis que Hédi Ben Aïssa et Abdelmadjid Azaiez devenaient les joueurs de football les plus chouchoutés, leur entraîneur n’étant autre que mon fameux adjudant Labidi version française.

 

        Ce qui ne nous empêcha pas quelques jours plus tard, de prendre le train pour Paris, tout excités à l’idée de voir enfin notre rêve réalisé et, pas fâchés du tout de quitter l’austère Nancy pour la Ville-lumière, au grand dam de nos futurs ex-camarades et entraîneurs. 

 

 



[1] ENSEP Ecole Nationale d’Education Physique.

[2] Comme quoi, la bureaucratie tunisienne n’a rien à envier à celle française, dans leur inertie essentielle.

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