Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Du collégien Sadikien militant, au Kéhia, toujours révolté, contre le Colon !
Dans mon dernier post, j’ai donné la parole au professeur El Ksantini qui s’est intéressé au dossier du Kéhia indocile Hmeïda Haouet, feu mon père, mal récompensé par Bourguiba qui a procédé à sa "mise à la retaite d'office" à l’âge de 45 ans, l’empêchant du même coup de toucher sa pension de retraite, jusqu’à l’âge de 60 ans, âge qu’il n’atteignit jamais, décédant bien avant de pouvoir en toucher un seul centime…
Il est important de préciser que le professeur El Karraï El Ksantini a eu le loisir de consulter divers dossiers et rapports concernant cette triste période d’insurrections des patriotes du cap-bon, dossiers relevant des Archives Nationales Tunisiennes et d’autres sources ; ainsi que divers rapports écrits à la suite de ces événements meurtriers et d’autres, rédigés en leur temps, par plusieurs responsables gouvernementaux tant tunisiens que français et ayant rapport, non seulement à la carrière de Hmeïda Haouet et aux événements du cap-bon, mais remontant même aux années de scolarité sadikienne du jeune militant Hmeïda….
Le lecteur jugera à quel point l’analyse du professeur historien, ainsi que les conclusions qu’il a pu en tirer, sont corroborées par le rapport du Kéhia indocile, révolté contre les agissements scélérats de l’administration coloniale ; mais également furieux contre la passivité, voire l’incurie de l’administration tunisienne…[1]
A la suite de ses analyses et conclusions , le professeur El Karraï, a jugé bon de joindre à son article scientifique, le rapport suivant, réclamé en son temps à mon père, par le caïd intérimaire venu remplacer le titulaire du poste durant l’un des ses congés de maladie ; puis ce titulaire étant retourné à son poste le 14 février, c'est-à-dire, bien après la fin des événements sanglants, il reçut de mon père ce même jour, une copie intégrale de ce rapport qu’il put transmette au ministère.
(Je précise que ce rapport a été rédigé en arabe et que je procède ci-dessous à sa traduction, comme je l’ai fait pour les analyses ci-dessus, du professeur universitaire El Karraï El Ksantini).
Pour une meilleure compréhension des événements ainsi que du contexte administratif qui prévalait pendant le protectorat français, je dois préciser pour les générations actuelles que le pouvoir colonial avait à sa tête le "Résident Général de France en Tunisie" qui supervisait le pouvoir du Bey de Tunis et le contrôlait.
Ce haut fonctionnaire français avait sous ses ordres la police, la gendarmerie et l'armée françaises. Il était représenté dans les régions administratives découpées en "Caïdats", par les "Contrôleurs Civils" ; ceux-ci avaient les mêmes prérogatiges que leur chef central vis a vis des Caïds des Régions.
Ces Caïds représentaient le pouvoir beylical et dépendaient de ses ministres tunisiens. Ils avaient pour collaborateurs des Kéhias et des Khlifas. Pour simplifier, le Caïd est l'équivalent du Gouverneur tunisien actuel et du Préfet français actuel ; le "Kéhia" était son suppléant ou premier adjoint (premier délégué du Gouvernorat) et le "Khlifa" était l'équivalent du Mootamed ou délégué actuel; tandis que le "Cheikh" équivalait au Omda de nos jours.
J'ajouterais enfin avant de vous laisser prendre connaissance du rapport qui suit, que les contrôleurs civils n'avaient , en principe aucun pouvoir réel légal sur le Caïdat et ses divers représentants, mais qu'ils essayaient constamment de leur dicter leurs actions, ce qui marchait avec certains, mais pas du tout avec d'autres...
Louanges à Allah, et à Lui, Seul !
Les activités administratives de Hmeïda Haouet, Kéhia de Nabeul, comprises entre le 18 janvier et le 18 février 1952.
- Du 18 au 26 janvier compris : Toutes les actions du Kéhia ayant eu lieu durant cette période, se sont produites avec l’aval du caïd Mohamed Lajimi, titulaire du poste et présent sur les lieux, au caïdat, secondé par le Kéhia, tous les jours, sans discontinuité.
- Du 27 janvier au 4 février, la direction du caïdat a été confiée verbalement au Kéhia par son titulaire ci-dessus nommé, qui s’était rendu compte de la dangerosité de la situation et avait obtenu un congé de maladie, vu la faiblesse de sa constitution physique et sa détérioration.
- Du 5 au 14 février, monsieur Ismaël Zouiten a été chargé par le gouvernement de la responsabilité de direction du caïdat de Nabeul et le Kéhia était constamment à ses cotés pour le seconder, comme à son habitude, dans la supervision de toutes les branches administratives (du caïdat).
Vous trouverez ci-dessous le déroulement quotidien des principaux événements ainsi que les principales prises de positions du Kéhia.
- Le 18 janvier, qui était un vendredi jour du marché hebdomadaire de Nabeul, vers 9h30, la nouvelle de la déportation des leaders du Destour s’est répandue parmi les populations ; la grève fut proclamée et le souk s’est vidé ; le Caïd et le Kéhia se sont alors entretenus de la situation désastreuse de leur pays et ils se sont engagés mutuellement à se concerter, à échanger leurs idées et leurs informations et à les utiliser au bénéfice de la patrie et en celui du gouvernement, et ce, au gré de la situation du jour… Il convinrent ainsi de conseiller les populations et de se mettre de leur coté, quoi que cela puisse leur en coûter. Et, au cours de cet après-midi, le Kéhia solda l’intégralité de sa cotisation patriotique annuelle et la remit en mains propres au Cheikh Amor Ben Younes El Mezghéni El Sfaxi, trésorier de la cellule politique du parti.
- Le 19 janvier, la grève s’est poursuivie et l’administration a appris par le biais de citoyens, que des bataillons de l’armée avaient pris place autour de certaines villes et de certains villages ; que des manifestants s’étaient regroupés à Hammamet, avec l’ objectif de se rendre au bureau des postes expédier deux motions de protestation, l’une à l’attention de ‘l’autorité suprême’, et la seconde à celle du Caïd et que les autorités militaires les en avaient empêchés.
Le caïdat avait alors intervenu auprès du contrôle civil, pour faire empêcher tout recours à l’autorité militaire, ce qui fut refusé. Après de nombreuses palabres autour de cette question, le Caïd chargea le Kéhia de se rendre à Hammamet en compagnie du contrôleur civil, pour prendre possession des deux motions de protestation, mais surtout pour s’adresser aux manifestants, leur conseiller de rester calmes et ne pas tomber dans les pièges des provocations militaires, en optant pour les moyens pacifiques pour résoudre les conflits.
A son arrivée à Hammamet, le Kéhia trouvait deux groupes massés face à face ; d’un coté, le groupe des manifestants portant des drapeaux tunisiens et de l’autre, les militaires en armes ; le Kéhia prit l’initiative de se ranger du coté des patriotes, tandis que le contrôleur civil choisit de se mettre en retrait, loin de la cohue ; Le Kéhia s’adressa à l’officier français lui demandant d’éloigner ses troupes, ce que celui-ci refusa ; le Kéhia s’adressa alors aux manifestants pour les inciter à ne pas tomber dans le piège qui leur était tendu, leur promettant solennellement de transmettre leurs motions au gouvernement par la voie officielle et leur demanda de se disperser et de retourner à leurs occupations ; ils acquiescèrent à ces demandes, en lui apprenant que le président de leur cellule, le sieur Salem Haouel, avait été arrêté en même temps, que le secrétaire général Amor Nadhour et deux autres personnes.
Il leur promit d’examiner cette situation ; au moment de la dispersion des manifestants, le Kéhia aperçut le contrôleur civil en train d’essayer d’attraper un jeune tunisien porteur du drapeau national pour le faire arrêter ; le Kéhia s’interposa avec énergie, faisant remarquer au contrôleur civil que l’arrestation des personnes dans les rues, ne relevait pas du tout de ses attributions, s’ensuivit une vive altercation entre les deux responsables, en présence du cheikh de Hammamet et d’un groupe de manifestants, ce qui permit au jeune de s’échapper avec son drapeau.
Le Kéhia se rendit ensuite au bureau des postes d’où il téléphona au Caïd pour lui annoncer que la mission avait été remplie, en lui demandant d’intervenir en faveur des personnes arrêtées ; en sortant de la poste, le Kéhia, passant devant le commissariat de police, aperçut le contrôleur civil en train d’ agresser monsieur Amor Nadhour, en le prenant au cou ; il pénétra rapidement à l’intérieur du commissariat et s’interposa entre les deux hommes, en s’adressant à Nadhour et en lui conseillant de s’armer de patience et de retenue et en faisant remarquer au contrôleur civil, en présence du détenu et du brigadier de police, que pareils agissements n’étaient pas dignes de sa fonction et qu’il devait mieux se contrôler.
Puis, compte tenu du refus de la police de relâcher les 4 personnes en garde à vue, le Kéhia exigea qu’elles soient traduites immédiatement devant le tribunal civil afin de leur éviter davantage d’humiliations, et il ne retourna à son poste à Nabeul que tard dans la nuit, une fois que les détenus ont été traduits, en sa présence, par-devant le magistrat conciliateur de Grombalia et après avoir informé le Caïd de tous les détails.
Notons que durant la matinée de ce même jour, une manifestation avait eu lieu à Nabeul et qu’un groupe de manifestants s’était rendu au Caïdat, pour déposer entre les mains du Caïd, une motion de protestation qui sera transmise au Premier Ministère, sous le numéro 143 du 21 janvier 1952.
- Le 20 janvier, qui était un dimanche, une autre manifestation eut lieu en fin d’après midi à Nabeul et les manifestants déambulèrent à travers les rues de la ville, sans intervention des autorités françaises.
- Le 21 janvier, la grève se poursuivit ; le Caïd et le Kéhia, en se rendant à leur poste de travail, constatèrent la présence massive des forces armées en position dans les rues désertes. En fin d’après midi, une troisième manifestation eut lieu ; un groupe de femmes venant des quartiers arabes, parvint à se rendre jusqu’au caïdat où elles remirent au caïd une motion qui fut adressée au ministère sous le numéro 148 en date du même jour.
Le Caïd, leur recommanda de retourner ensuite chez elles dans les quartiers arabes et ce, en présence du Kéhia. Elles se sont effectivement dirigées vers ces quartiers, mais les hommes qui les accompagnaient les incitèrent à passer par la Place de France, où étaient rassemblées les forces militaires ; une minute à peine s’était écoulée depuis leur sortie de l’administration, que la Caïd et le Kéhia entendirent le crépitement de nombreux coups de feu, ainsi que des hurlements ; Ils se dirigèrent tout deux vers les lieux du drame, après avoir alerté le ministère par téléphone et convoqué le médecin de l’hôpital pour les secours.
Les blessés furent conduits à l’hôpital, tandis que cinq morts étaient d’abord déposés dans le hammam voisin puis transférés à l’hôpital ; au même instant, se déroulait une autre confrontation sanglante à Hammamet qui eut pour résultat deux morts et plusieurs blessés.
- Le 22 janvier, le Caïd, le Kéhia, plusieurs cheikhs, ainsi que certains patriotes se rassemblèrent pour essayer de déterminer les vraies raisons de la survenue de ces événements douloureux.
- Le 23 du même mois, le Caïd réussit à obtenir du Contrôle Civil, que les forces militaires ne soient pas autorisées à pénétrer dans les quartiers arabes, pour que l’enterrement des victimes puisse avoir lieu ; mais, ces forces armées transgressèrent cette interdiction et pénétrèrent jusques aux abords immédiats de la mosquée Sebti, où la soldatesque essaya de disperser le cortège qui se rassemblait pour l’enterrement.
Le Kéhia présent au premier rang, en compagnie d’autres patriotes, tels que Hédi Rekik, Abdesslem Dimassi,Taïeb Bayoudh, Hédi Bayoudh et autres, s’adressa aux soldats et à leur officier, leur rappelant l’interdiction qui leur était faite, et les appelant à se retirer dans les quartiers européens ; c’est ainsi, que d’autres troubles furent évités ; le Kéhia mit le caïd au courant de cet incident et celui-ci protesta énergiquement auprès du contrôleur civil contre les agissements de l’armée ; le Kéhia fut le seul représentant des autorités tunisiennes à l’enterrement des victimes, accompagné de juges d’instructions tunisiens.
- Le 24 janvier, le Caïd et le Kéhia vaquèrent à leurs affaires journalières avec le reste des fonctionnaires du caïdat.
- Le 25 janvier le contrôleur civil de Nabeul se présenta au bureau du Caïd en compagnie du brigadier de police pour annoncer que le couvre-feu avait été instauré depuis hier à Hammamet, qu’il aura cours à Nabeul à partir de ce jour et que les troupes de la région seront sous les ordres de l’officier Corneille siégeant à Grombalia.
- Le 26 janvier, est parvenu à l’administration, la note n°94 en date du 25 du mois et émanant du contrôle civil de Nabeul ville ; elle imposait le couvre-feu général dans toute la région du cap bon, par ordre du commandant suprême des armées tunisiennes, portant le n° 386, en date du 24 janvier ; ce même jour, le cheikh de Maamoura se présenta au Caïd et au Kéhia pour les informer que des poteaux et des fils télégraphiques avaient été coupés entre les deux villages de Bénikhiar et Maamoura.
Durant ce même après- midi, le Caïd rendit visite au contrôleur civil de Nabeul, puis revint avertir le Kéhia que son état de santé ne lui permettait pas de supporter toutes ces fatigues et tempêtes, et que par conséquent, il avait obtenu un congé de maladie ; il chargea verbalement le Kéhia de diriger l’administration par intérim et quitta Nabeul pour la capitale.
- Le 27 janvier, le contrôleur civil de Nabeul rendit visite au Kéhia et l’informa du fait que quelques mètres des rails du chemin de fer avaient été arrachés à Bir Bouregba, que le dépôt de Hédi Rekik avait été ouvert en présence de l’un de ses ouvriers, et que le marché de fruits et légumes avait été réquisitionné de la part du district, pour approvisionner la ville ; il lui demanda de faire en sorte que le cheikh de Nabeul apporte son concours à l’exécution de cette opération.
Le Kéhia lui fit remarquer que ces dispositions avaient été prises sans aucune consultation préalable du Caïdat et que par conséquent, cette demande n’était pas judicieuse ; le contrôleur civil rétorqua que le Commandement Suprême avait chargé le district de cette opération, que celui-ci serait le seul responsable et que la présence du cheikh permettrait à celui-ci d’observer le déroulement de la dite opération ; il fit donc appeler le cheikh et lui signifia lui-même qu’il devra se contenter d’observer comment les choses allaient se dérouler ; après cela, le contrôleur civil annonça que suite à la démultiplication des actes de sabotage des institutions gouvernementales, du chemin de fer et du télégraphe, il faudra faire supporter les frais générés par ces dégâts matériels, à certaines associations locales dites « de police ».
Le Kéhia protesta en lui rappelant, que ces associations avaient été dissoutes au début de l’année 51 et qu’y recourir aujourd’hui , serait par conséquent tout a fait illégal ; le Kéhia téléphona ensuite au ministère pour vérifier cette question et le directeur du cabinet du ministre lui promit de se renseigner lui-même et de lui communiquer l’information.
- Le 28 de ce même mois, le contrôleur civil de Nabeul téléphona au Kéhia et lui demanda de convoquer les notables de la ville au contrôle civil, ainsi que les associations précitées, en vue de leur faire assumer la responsabilité de la poursuite de la grève et des troubles ; le Kéhia Haouet refusa de les convoquer, faisant remarquer à son interlocuteur qu’il avait sollicité l’avis de l’administration centrale sur cette question des ‘associations’ et que la réponse ne lui était pas encore parvenue ; le contrôleur l’accusa alors de refus d’obtempérer et le menaça de rédiger un rapport à son encontre aux autorités supérieures ; il lui apprit qu’il allait lui-même procéder à ces convocations, pour 14h au contrôle civil et lui demanda d’être également présent sur les lieux à l’heure dite.
Le Kéhia rapporta immédiatement ces faits au directeur du cabinet du ministre d’Etat, monsieur Ali Ben Abdallah, en lui demandant la réponse concernant ces fameuses associations ; celui-ci lui répondit que la question était encore à l’étude et qu’il allait lui téléphoner sous peu, pour lui livrer l’information requise ; il était alors près de midi et le Kéhia attendit à son bureau jusqu’à 13h30, espérant, en vain, l’information promise ; après avoir de nouveau téléphoné au ministère sans que personne ne réponde à son appel, et étant donné qu’il était presque l’heure de la réunion, il prit le chemin du contrôle civil [2].
Les gens lui apprirent sur son chemin que les abords de la ville étaient massivement occupés par l’armée française et que les soldats ne se gênaient pas pour traverser les terrains et les jardins d’agrumes des habitants, qu’ils établissaient des barrages sur les routes et qu’ils arrêtaient tous ceux qu’ils rencontraient ; il se rendit donc au contrôle civil à 14h et trouva dans la salle d’attente messieurs, Mohamed El Jazi, président honoraire des tribunaux tunisiens, Ahmed Maamouri, caïd honoraire, Abdelkader Bahroun, ancien caïd, Abdelkader Abdelmoula, médecin de la Santé Publique, Mohamed Saad, président de la cellule destourienne, Mohamed Ameur patriote connu et plusieurs autres personnalités nabeuliennes, formant en tout un groupe d’une vingtaine de personnes.
Le contrôleur civil reçut en son bureau le Kéhia Haouet seul et l’informa qu’il attendait encore l’arrivée d’une commission militaire qui allait informer les notables d’une question éminemment importante ; le contrôleur civil reçut ensuite monsieur Mohamed El Jazi et le docteur Abdelkader Abdelmoula qui assistèrent alors à des conversations téléphoniques agitées au cours desquelles, fusèrent des réponses dénotant une situation grave, et des remarques pour le moins irrespectueuses à l’adresse de monsieur El Jazi et du Docteur Abdelmoula, propos auxquels Hmeïda Haouet le Kéhia, répliqua comme il le fallait.
Il aurait été tout a fait possible, pour ces trois Tunisiens, de claquer la porte et de quitter le bureau signifiant ainsi leur mécontentement suite à ces propos provocateurs, mais ils préférèrent rester pour assister à la réunion, entendre ce qui allait s’y dire, y répondre du mieux possible et limiter les dégâts dans cette situation qui était devenue porteuse d’ennuis pour l’ensemble de la population ; messieurs Ahmed Maamouri et Abdelkader Bahroun furent introduits ensuite, avant qu’il ne soit permis au reste du groupe d’entrer ; vinrent enfin deux officiers parachutistes et le brigadier de police ; le contrôleur civil annonça alors que face à la poursuite de la grève et à la démultiplication des agressions, l’autorité militaire avait décidé de procéder à la fouille systématique de tous les dépôts et magasins de la région et d’arrêter tous les suspects habituels.
Il ajouta que le district militaire serait le seul responsable de ces opérations ; le brigadier lut ensuite la liste des suspects recherchés ; monsieur Ahmed Maamouri dit alors à ses concitoyens, qu’en tant qu’ancien Caïd, il savait ce qui risquait de résulter du ratissage militaire et des fouilles pour les populations et notamment la terreur des femmes et des enfants, outre la dilapidation des biens et tout ce qui s’ensuit et il incita tout… (il est à signaler ici qu'il manque une igne, illisible le papier dactylographié étant détérioré à cet endroit) ...l’autorité tunisienne, avant de prendre ces dispositions et qu’il n’était pas d’accord pour leur exécution.
Après d’âpres discussions avec le contrôleur civil, où les autres tunisiens présents participèrent assez peu, le Kéhia suggéra que les suspects recherchés soient amenés au district par le biais de monsieur Mohamed Saad, le président de la cellule destourienne qui était présent et avec l’aide de certains notables, et qu’en contrepartie, il fallait interdire toute fouille des locaux et toute utilisation de la force ; l’ensemble des tunisiens présents se sont déclarés d’accord avec cette proposition, mais le contrôleur civil répondit que seule l’autorité militaire avait décidé ces mesures, sans l’avoir consulté et qu’il n’était qu’un fonctionnaire tenu d’exécuter les ordres.
- Le 29 janvier, le Kéhia téléphona de bon matin à monsieur Ali Ben Abdallah, le directeur du cabinet du ministre d’Etat, et l’informa de ce qui s’était passé la veille, soulignant à l’attention du ministère la gravité de la situation et lui demandant secours et assistance. Peu après, la ville était en ébullition ; des rumeurs de fouilles et de dilapidations parvenaient de plusieurs mécheïkhats et villages ; le fils du cheikh Mrad Ferjani se présenta au Kéhia, lui apprenant que son père avait été arrêté par les soldats ; le Kéhia téléphona donc au contrôleur civil pour s’enquérir du degré de véracité des rumeurs et savoir pour quelles raisons celui-ci avait eu recours à la force armée, après ce qui avait été convenu hier, en présence des notables de Nabeul.
Le contrôleur civil répondit que les autorités militaires avaient, seules, décidé le « nettoyage» de quelques mécheïkhats et que les autorités civiles n’avaient aucun droit de regard sur cette question ; le Kéhia lui rétorqua alors, qu’en sa qualité de représentant du gouvernement tunisien, responsable de la sécurité des personnes et des biens, il lui fallait absolument prendre connaissance de visu, de la situation qui a résulté de ce ratissage, afin de pouvoir faire un rapport circonstancié à l’administration centrale, bien que l’on n’ait pas pris en considération son avis y relatif ; ce à quoi, le contrôleur civil répondit que lui-même était désireux de faire ce constat des lieux, mais que pour cela, il faudrait obtenir un laissez-passer des autorités militaires ; il fit donc le nécessaire pour obtenir ce sauf-conduit et accompagna le Kéhia pour une visite de constat des lieux à Bénikhiar, Maamoura et Tazarka.
Auparavant, et avant de partir faire ces visites, le Kéhia avait reçu la note n° 15,9 en date du 29 janvier, émanant du contrôle civil et portant décision des autorités militaires de faire supporter les dégâts survenus aux poteaux et aux fils du télégraphe, entre Bénikhiar, Maamoura et Tazarka aux habitants de ces villages, tout en fixant la somme nécessaire aux réparations à 280. 000 F, payables avant le 30 janvier à 18h, faute de quoi, des mesures de rétorsion seront prises à l’encontre des habitants.
Le Kéhia se rendit durant l’après-midi, en compagnie du contrôleur civil et du spahi, Amor El Ghaoui, à Bénikhiar, Maamoura et Tazarka où les cheikhs lui apprirent que les militaires étaient venus hier, en compagnie de gendarmes et leur avaient demandé, personnellement, de les aider à mettre la main sur des personnes portées sur une liste de la gendarmerie, ainsi que pour procéder aux fouilles pour les localiser ; ils lui apprirent que les militaires, en entrant dans les villages, avaient tiré pour tuer et qu’ils avaient effectivement fait une victime dans chacun de ces trois mécheïkhats.
A l’entrée de Maamoura, le Kéhia nota la présence d’une foule
d’habitants amassée sur la place centrale du village ; un officier français l’empêcha de prendre contact avec le cheikh de la localité ; il insista pour avoir des informations concernant notamment l’état des femmes et des enfants ; l’officier lui répondit que les femmes étaient chez elles , que personne ne s’en était approché et que toutes les opérations se déroulaient en présence du cheikh (phrase incomplète concernant armes cachées)… .et que les militaires étaient là pour exécuter les ordres de leurs supérieurs sans les discuter, coupant ainsi court à la conversation ; le Kéhia lui confia néanmoins un billet à l’attention du cheikh, en insistant pour qu’il le lui remette en mains propres, s’agissant de l’informer de la nécessité de rassembles le montant de l’amende pour la réparation du télégraphe et pour lui demander de prendre contact avec lui au caïdat, le plus vite possible afin de lui rapporter le détail des événements survenus.
Le Kéhia s’est rendu ensuite à Tazarka où il constata, en présence du contrôleur civil, que la porte du bureau du cheikh avait été défoncée et que tous les documents qui étaient à l’intérieur étaient éparpillés sur le sol ; le cheikh lui apprit que la totalité des locaux du village étaient dans le même état, voire un état pire, y compris le logement de monsieur le Hadj Abderrahmane El Messâdi, l’imam orateur du village ; il lui montra de même deux bracelets en or, lui précisant qu’il les avait arrachés de la main d’un soldat qu’il a pris le soin de dénoncer à un officier, sans savoir où il les avait dérobés ; Le Kéhia a fait remarquer au contrôleur civil que ces errements étaient impardonnables, qu’ils représentaient un grand danger, qu’il fallait savoir distinguer les criminels des innocents et que pareils spectacles de désolation mettaient en danger l’amitié franco-tunisienne et ne pouvaient laisser présager de rien de bon pour l’avenir….
- Le 30 janvier, lorsque le Kéhia constata que le contrôleur de Nabeul ne faisait rien pour changer l’état des choses, malgré toutes les remarques qu’il lui avait faites, et en l’absence de toute réaction et de tout renseignement ou instruction en provenance du ministère, il prit l’initiative d’entrer en contact avec le contrôleur civil de Grombalia, l’informant des scandales survenus à Maamoura et à Tazarka, insistant pour que, au nom de l’amitié franco-tunisienne, celui-ci intervienne auprès de la hiérarchie militaire afin qu’elle retire les troupes de la juridiction du Caïdat, et ce, pour éviter l’élargissement du fossé entre la Tunisie et la France…
Le contrôleur civil de Grombalia, promit de voir ce qu’il pourrait faire et de s’occuper personnellement de cette affaire en concertation avec le chef du district militaire de Grombalia ; le même jour, le contrôleur civil de Nabeul rendit visite au Kéhia accompagné du cheikh Mrad Ferjani qui avait été emprisonné par la gendarmerie et qu’il avait fait libérer sur l’insistance du Kéhia, après que le ministère eut appuyé la démarche de ce dernier ; l’après-midi même, le Kéhia transmit au contrôleur civil de Nabeul sous bordereau n° 140, trois mandats postaux que lui avaient confiés les deux cheikhs de Bénikhiar et Maamoura, puis il se rendit en inspection aux mécheïkhats de Somaa, El Féhri, Dar Chaabane, Bénikhiar, Maamoura et Tazarka, pour des contacts avec leurs cheikhs respectifs et certains de leurs habitants.
Le patriote connu, cheikh Amor El Sfaxi, se présenta de lui-même ce jour, pour se rendre spontanément aux autorités françaises ; le Kéhia envoya un télégramme le même jour, au ministère d’Etat et à la Direction des Finances pour les informer de l’effraction du bureau du cheikh de Tazarka et du vol de documents commis par les forces militaires.
- Le 21 janvier au matin, le Kéhia téléphona au cabinet du ministère pour l’informer des visites et constats qu’il avait effectués la veille, puis il adressa un télégramme au ministère, pour signaler la profanation du marabout Ben Aïssa de Maamoura et les dégâts y commis par les forces armées françaises, ce qui mit hors d’eux, les deux contrôleurs de Nabeul et Grombalia qui s’efforcèrent en vain de le convaincre de ne plus informer systématiquement sa hiérarchie de tous ces détails, et devant son refus, ils ordonnèrent le siège de son bureau pour le stresser ; son domicile fut de même encerclé par les militaires, avec des employés du district à leur tête pour procéder à sa fouille et briser ainsi en la personne du Kéhia toute velléité de résistance.
Mais le Kéhia apercevant de loin les employés du district qui attendaient le brigadier de police, il chargea le spahi Béchir Marzoug de rester devant son domicile pour observer ce qui allait se passer et se dirigea promptement vers le bureau de monsieur Mohamed Ameur (qui était un ami du brigadier de police) ; il le prévint en présence de messieurs Mohamed El Felah juge cantonal de Nabeul, Béchir Zegdane et d’autres patriotes, que lui, Kéhia de Nabeul, était menacé dans l’exercice de ses fonctions officielles à cause de ses attitudes patriotiques, par le contrôleur civil et que celui-ci voulait l’humilier chez lui par l’intermédiaire du brigadier de police ; il recommanda à tous d’être attentifs à ce qui allait lui arriver, et à Mohamed Ameur d’inciter le brigadier à ne pas se mêler de cette affaire qui ne le regardait en rien.
Le brigadier fut contacté d’ urgence et informé de cette conversation ainsi que de la vive inquiétude qu’elle avait provoquée auprès des notables nabeuliens, ce qui incita le brigadier à revenir au district et à déclarer au contrôleur civil qu’ il préférait ne pas participer à cette opération ; au cours de l’après-midi même, les citoyens Mahmoud Ben Hassine, Mohamed Briniss, Laroussi Derwiche et Maouia Néchi, tous patriotes membres de la cellule politique de Tazarka, se présentèrent au bureau du Kéhia, en lui déclarant qu’ils étaient recherchés par les autorités militaires et qu’ils préféraient se rendre au représentant du gouvernement tunisien, afin d’éviter les représailles des militaires ; ils furent transférés aux autorités concernées ; le Kéhia fut également informé que les parachutistes qui avaient quitté Tazarka au matin, y étaient retournés au cours de l’après-midi, tirant des coups de feu dans les rues, terrorisant ainsi les habitants du village.
Il se dépêcha par conséquent d’appeler le cabinet du ministère et insista pour parler au ministre en personne ; il put effectivement s’adresser à Monsieur Mahmoud Matri qu’il informa des tenants et aboutissants des affaires en cours, en lui faisant part de sa grande inquiétude et du besoin de secours urgent dans lequel se trouvait la région ; le ministre l’informa qu’il allait dépêcher de suite, monsieur Ismaël Ben Dhrif qui se mettra en contact sur place avec les autorités françaises ; effectivement monsieur Ben Dhrif se rendit le jour même auprès du contrôleur civil de Nabeul et de là au Caïdat, puis il se dirigea vers Tazarka en compagnie du contrôleur civil et du Kéhia où il put s’entretenir avec le cheikh, ainsi que certains habitants du village ; il put de même observer la présence des forces militaires tant à Tazarka qu’aux autres mécheïkhats.
- Le 1er février, le Kéhia se rendit à Menzel Témime et à Kélibia en compagnie de l’envoyé du ministre, monsieur Dhrif et de son accompagnateur le colonel Raphaël* représentant des autorités supérieures françaises en Tunisie ainsi que du contrôleur civil de Nabeul ; au cours de ces visites, et à la suite d’une conversation au sujet d’une possible opération de nettoyage menaçant la zone de Korba, le Kéhia fit remarquer que pareilles opérations portaient ombrage à la réputation de la colonie française et que lui, en sa qualité d’ami de la "France des libertés", n’aimerait pas que les mains de cette colonie française soient entachées par ces abus malheureux, alors que sa renommée était, et demeure encore, le symbole de la gloire toujours confirmée par l’histoire ; il regretta de même que les autorités civiles, même si elles sont mises en retrait par les militaires qui ont pris les choses en mains, n’aient pas continué à cogérer l’ordre dans la région, faisant ainsi remarquer que la préservation de la sauvegarde des personnes et des biens doit continuer de faire partie intégrante de ses responsabilités, affirmant également que les armes qu’on était censé rechercher n’existaient nulle part, pour la simple raison qu’elle avaient été déjà ramassées par les autorités tunisiennes dans la région et notamment par monsieur Mahmoud El Terzi, le caïd de Menzel Témime…
Ces propos étaient tenus surtout à l’attention du contrôleur civil, en présence de l’envoyé du ministre tunisien et de l’officier français qui l’accompagnait, mais aussi en celle de Mohamed El Mejri*[4], notable connu, qui était étonné de la liberté de ton et du courage du Kéhia.
- Le 2 février avant le lever du soleil, les troupes françaises quittaient l’ensemble des mécheïkhats qu’ils avaient envahis et peu après, la note du contrôle civil n° 229 parvenait au Kéhia, confirmant la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu ; le Kéhia rassembla les cheikhs de Nabeul et ses environs et les informa de ces nouvelles ; il prit de même contact avec le ministère et apprit que monsieur Ismaël Zouiten avait été chargé de la direction du Caïdat de Nabeul.
- Le 3 février, qui correspondait à un dimanche, le Kéhia commença à rédiger un rapport concernant les événements survenus.
- Le 4 février, messieurs Ismaël Zouiten et Ismaël Ben Dhrif se présentèrent au Caïdat où le Kéhia les informa verbalement de l’ensemble des événements et monsieur Zouiten lui demanda de rédiger un rapport où il en récapitulerait les faits saillants.
- Le 5 février, le rapport requis fut remis à monsieur Ismaël Zouiten ; peu après, le cheikh de Tazarka se présenta au Kéhia avec un rapport concernant 4 enfants tués par les soldats, fait qu’il n’avait pas signalé auparavant ; le Kéhia l’introduisit auprès du caïd remplaçant, avec son rapport à la main.
- Du 6 février, jusqu’au 14 de ce mois, le Kéhia exerça ses fonctions habituelles en collaborant avec le caïd remplaçant, avec le même dévouement et la même sincérité, qu’il avait toujours démontrés. Il est à noter qu’auparavant, le contrôleur civil rendait, de temps en temps visite au Kéhia, malgré leurs rapports tendus ; et que le Kéhia lui rendait également visite, sur les conseils de son ancien caïd, monsieur Mohamed Lajimi qui préférait que des relations assez informelles puissent s’établir avec les autorités du contrôle pour faciliter les choses.
Mais depuis l’arrivée de monsieur Ismaël Zouiten, le Kéhia rendit grâce à Dieu de pouvoir être déchargé de ce protocole qui lui pesait, surtout que ce contrôleur lui avait causé divers ennuis et il ne le revit plus qu’une seule fois, un jour que le Français se trouvait devant le siège du Contrôle (situé aux abords du domicile du Kéhia) ; le contrôleur s’avança au-devant de lui en souriant et l’invita aimablement à entrer, voulant par là se faire pardonner ses agressions ; le Kéhia déclina poliment l’invitation et poursuivit son chemin vers son domicile.
- Le 14 février, monsieur Mohamed Lajimi réintégra ses fonctions de caïd titulaire de Nabeul, après son congé de maladie ; le Kéhia était alors en discussion de travail avec monsieur Ismaël Zouiten, l’intérimaire ; celui-ci remit donc les dossiers en cours à son collègue et quitta le siège du Caïdat.
Monsieur Lajimi demanda au Kéhia un rapport sur les événements survenus pendant son congé et celui-ci lui remit une copie conforme du rapport donné à monsieur Zouiten ; le caïd, procéda à une visite d’inspection de quelques mécheïkhats en compagnie du Cadhi de Tazarka, puis transmit le rapport du Kéhia au ministère, le faisant accompagner d’un commentaire plus personnel qu’il avait fait écrire par son secrétaire particulier monsieur Marzouki.
Fin du rapport.
Dans les chapitres qui vont suivre sur ce blog, je vais m’employer à souligner certains errements éminemment connus du Combattant Suprême, autoproclamé Combattant Solitaire, "ayant forcé tout seul, La France à accorder son indépendance à la Tunisie" qu’il va s’employer pendant trente ans de pouvoir absolu à gérer, comme si le pays et ses habitants étaient sa chose propre …et qu’à l’instar de tous les despotes et autres tyrans, passés et actuels, de tous les pays, notamment arabes[5], il avait le droit d’en user et d’en abuser comme bon lui semblait.
[1] Tout comme le seront ses enfants plus tard, et en particulier l’auteur de ces lignes, contre toute forme d’abus de pouvoir…
[2] Dans le texte arabe, un très long paragraphe peut être rédigé en un seul bloc, en utilisant la conjonction et (wa) entre chaque phrase ; ces ‘wa’ sont remplacés ici par des points virgules pour préserver le rythme du texte original.
.
[4] *Le rapport tapé à la machine en cette année 52 porte des zones où les caractères ne sont guère lisibles et d’autres zones ont été détériorées par leur archivage, notamment par l’humidité ; ceci fait que certaines phrases sont incomplètes et certains noms sont quasi-illisibles, il en va ainsi du nom du colonel français et de celui de ce citoyen de Menzel Témime.
[5] Au moment où je remets en forme ce texte pour sa diffusion sur mon blog, (avril 2011) les révolutions tunisienne et égyptienne ont réussi à se débarrasser de leurs tyrans, Ben Ali et Moubarak ; Le colonel fou Gadafi continue à bombarder le peuple Libyen qui peine à s’en débarrasser, mal aidé en cela par l’OTAN et la communauté internationale, alors que la Syrie, le Yémen, la Jordanie, le Bahreïn, souffrent les affres du despotisme, tandis que les Palestiens continuent de souffrir ceux du colonialisme israélien vieux de plus de 60 ans, avec la complicité active de l’occident et celle passive des tyrans et tyranneaux arabes désunis