Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Deux instits d’exception.
Je vous ai décrit plus haut, peut-être trop longuement, certains personnages ayant trait à mes années d’école primaire et dont j’ai gardé un souvenir assez précis ; dans cette gamme de personnages, je voudrais dire quelques mots encore, concernant deux de mes instituteurs, de Nabeul, l’un tunisien, l’autre français.
Les leçons de choses de Monsieur Ben Abda.
Monsieur Mohamed Ben Abda fut l’un de mes instituteurs tunisiens dont j’appréciais le plus, tant le contenu de ses enseignements, que la forme concrète qu’il leur donnait aussi souvent que possible ; et j’ai particulièrement adoré ses leçons de sciences naturelles, dites aujourd’hui d’éveil scientifique et appelées alors, très poétiquement, leçons de choses.
Il utilisait bien entendu les procédés plus habituels de compulsion de manuels spécifiques, de dessins reproductifs des végétaux ou animaux étudiés, mais il aimait par-dessus tout organiser, au moins une fois par quinzaine, une sortie sur le terrain qui, sous forme d’une simple promenade de santé, (il aimait aussi nous faire marcher d’un pas rapide et cadencé par ses soins), recouvrait les méthodes d’investigation actuellement en cours à l’université tant pour les TP des sciences de la vie et de la terre que pour ceux de l’archéologie.
Il nous donnait rendez-vous devant l’école, nous faisant marcher, en cadence et en rangs, sur près de 900 mètres, vers le cimetière musulman entouré d’oliviers, il nous faisait ensuite bifurquer sur la droite, juste avant ce cimetière, pour nous engager dans une piste sablonneuse bordée d’énormes caroubiers, longeant les jardins fruitiers et les oliveraies, dans lesquels s’activaient des ouvriers agricoles, qui sarclaient la terre ou irriguaient les cultures.
Parfois il se contentait de cette promenade de 900m, mais plus souvent il prolongeait notre marche forcée à travers ce sentier ombragé sur plus d’un kilomètre, nous faisant alors arriver à hauteur du cimetière juif. Mais quelle que fut notre destination définitive, il nous faisait alors rompre les rangs et nous donnait ses instructions de cueillette et de ramassage.
Par groupes de trois ou quatre, nous avions alors pour mission de rapporter des variétés différentes de caroubes, d’olives, de feuillages, de fleurs sauvages, (dont les coquelicots à corolle rouge qui pullulaient alors et que l’on ne voit que rarement, aujourd’hui) ou encore des batraciens, des escargots, des lézards ou même des caméléons plus rares à trouver et extrêmement difficiles à attraper, hors l’aide des ouvriers agricoles,qui nous réservaient parfois la surprise de nous en fournir un exemplaire, d’un air réjoui.
Pendant ce temps, Monsieur Ben Abda s’adossait contre un caroubier, assis sur un mouchoir qu’il prenait le temps d’étaler soigneusement sur le talus, pour éviter de souiller son pantalon. Il attendait notre précieuse récolte en parcourant un livre de poésie ou un ouvrage d’histoire, puis passait le reste de la séance à nous faire décrire les différents éléments rapportés, avant de nous en faire lui-même, une approche synthétique plus scientifique.
La séance d’après, il nous fournissait un texte manuscrit qu’il préparait à notre intention, sur lequel croquis et courts paragraphes étaient destinés à nous aider à encore mieux mémoriser ce que nous avions déjà observé sur le terrain.
Son approche empirique, privilégiant l’observation et la quasi-expérimentation, contrastait avec l’apprentissage par cœur, de données théoriques, plus ou moins obscures, que ses pairs (de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur) ne prenaient, et ne prennent, encore aujourd’hui, souvent, pas le temps de clarifier, se contentant de croire que leurs disciples, les ayant momentanément retenues et récitées…les ont forcément comprises, ce qui n’est souvent pas le cas.
Monsieur Ben Abda fut l’un des instituteurs qui, connaissant mes forces et mes faiblesses, m’a recommandé de m’inscrire plus tard au Lycée Carnot et d’éviter de suivre la formation sadikienne qu’il jugeait par trop encyclopédique, j’ai essayé de suivre ses conseils, mais les circonstances ne me l’ont pas permis. Je ne sais d’ailleurs pas si je le regrette aujourd’hui.
J’ai souvent croisé cet éducateur hors pair beaucoup plus tard à Nabeul, où il continua à habiter par intermittence après sa retraite, nous prenions alors plaisir à échanger quelques mots ; et j’ai eu la satisfaction de pouvoir lui exprimer l’admiration que j’ai toujours portée à l’homme et au pédagogue.
J’ai appris ultérieurement qu’il avait miraculeusement échappé à la mort à la suite d’un accident de la circulation à bord d’un taxi louage et qu’il s’en était sorti avec une fracture multiple de la jambe qui a taré sa prestance et son élégance naturelle par une boiterie, qu’il a dû très mal accepter.
Il décéda quelques années plus tard, paisiblement, dans son lit, entouré des siens, ce qui devait avoir été, à ses yeux, la meilleure façon de quitter ce monde… Paix à son âme !
***
Monsieur Couret.
La France peut être fière de plusieurs de ses cadres venus en Tunisie éveiller les consciences et répandre la culture française mais, rares sont à mon avis, ceux qui, comme Monsieur Couret, ont véritablement honoré leur pays par leur comportement exemplaire de sincérité et de dévouement.
Ce jeune instituteur, venu de sa ville de Toulouse, à la fin des années 40, et qui a exercé un véritable sacerdoce pédagogique durant huit ou neuf ans, a tellement aimé Nabeul et ses élèves et a tellement été conscient d’être largement payé en retour par le profond respect dont il était l’objet, non seulement de la part de ses élèves et leurs parents, mais de celle de toute la population nabeulienne, qu’il est revenu par deux fois, après l’indépendance, cherchant à renouer contact avec ceux des élèves et parents qu’il avait connus et dont il avait apprécié les qualités.
Mon double regret fut de n’avoir pu le rencontrer, par deux fois, lors de ses deux visites.
Ma seule consolation est que, demandant de mes nouvelles à l’un de mes amis, qui lui, a eu la chance de le revoir, il m’avait fait dire, qu’il était particulièrement fier de mon parcours universitaire et professionnel et honoré d’avoir été mon instit.
Monsieur Couret, je vous le dis en toute sincérité même si, aujourd’hui je n’ai aucune possibilité de vous le faire effectivement savoir, Monsieur Couret, c’est moi qui suis profondément honoré d’avoir eu la chance d’être l’un de vos disciples, et (trop tard peut-être), mais je vous le dis : Mille mercis de tout mon cœur, mille mercis d’avoir existé dans ma vie !
Monsieur Couret assurait des centaines d’heures mensuelles complémentaires gratuites (!) Il le faisait pour les élèves indigents et même pour ceux qui avaient largement de quoi payer. Il est arrivé plusieurs fois à Monsieur Couret de distribuer des cahiers et des livres de classe qu’il avait achetés de ses propres deniers.
C’était un pédagogue hors pair, qui, même pendant les jours troubles où la main rouge assassinait les leaders syndicaux tunisiens à tour de bras, s’affichait ostensiblement comme partisan de ceux qui voulaient l’indépendance de leur pays, contre les colons et contre les racistes.
Un jour de perturbations scolaires particulièrement violentes, et alors que dans la cour nous étions en train de hurler des slogans hostiles contre le Résident Général de France, Monsieur Couret s’en est violemment pris à l’un de ses collègues français qui, en représailles à nos cris et insultes envers les autorités du Protectorat[1], avait saisi un jeune élève à la gorge ; Monsieur Couret s’est interposé pour dégager l’élève et, bousculant son collègue, en le poussant brutalement contre le mur, par deux fois, le traita de fasciste devant les autres instituteurs médusés.
Monsieur Couret a été le seul instituteur à oser donner des coups de règle plate au fils de Khlifa que j’étais, parce que, heureux de me donner 09/10 en rédaction, et 10/10 en récitation, en grammaire, en conjugaison et en dictée, il était désespéré de ne pouvoir m’apprendre, comment trouver la vitesse et/ou le temps de croisement des wagons de deux trains, roulant en sens inverse, sur deux voies ferrées parallèles ou encore, à calculer le temps de remplissage d’une baignoire, aux robinets fuyards…
Merci Monsieur Couret, c’est moi qui m’excuse pour ces coups de règle plate que vous vous êtes forcé à me donner, je l’ai toujours su, parce que taper sur des enfants, ce n’était pas votre genre, même si les coups de bâton et même les gifles étaient monnaie courante, chez les tunisiens et français, de vos pairs confondus…
[1] Parmi les slogans scandés alors, il y avait le fameux « A bas Paix ! (Paix étant un ministre français) Haute-Cloque fil cabinet (aux chiottes Haute-Cloque ! Celui-ci étant le Résident Général représentant de la France en Tunisie, ce slogan jouait sur le mot cabinet qui en arabe, ne signifie pas le cabinet ministériel dont il dépendait mais les WC.)