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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(12) De quelques jeux nabeuliens malheureusement disparus...

La toupie nabeulienne.

 

Avant de retrouver encore quelques uns des personnages qui ont marqué mon enfance, je voudrais dire quelques mots de certains jeux nabeuliens qui, pour avoir été communs avec d’autres villes et régions tunisiennes, connaissaient une touche et une manière de les pratiquer toute nabeulienne, et, en premier lieu, parmi ces jeux, la toupie.

 

En arrivant à Nabeul en 1949, j’avais déjà un peu joué à la toupie tunisoise ; celle-ci avait la forme et les dimensions d’un petit citron allongé et était généralement vendue déjà décorée par de fines stries multicolores. les gamins  qui en jouaient, le faisant généralement sur l’asphalte de leur rue, prenaient garde à ne pas abîmer trop vite la pointe sur laquelle vrillait leur jouet et ils lançaient donc la ficelle qui devait le faire tourner avec une certaine mollesse ; d’ailleurs ils le faisaient souvent, en se penchant en avant pour lancer leur toupie parallèlement au sol, dans un geste qui rappelle celui du pointeur dans le jeu de la pétanque ; et pour autant que je puisse en témoigner, n’y ayant, moi-même pas joué longtemps à Tunis, ils se contentaient ensuite de la regarder tourner, et au mieux, ils essayaient d’en approcher la main, pour l’engager entre le majeur et l’index, puis d’une pichenette de ce dernier, l’envoyaient légèrement en l’air pour la recueillir sur la paume de la main et avoir le plaisir de la voir tourner, à hauteur de leurs yeux.

 

Pour la toupie nabeulienne et les mioches (nabeuliens) qui y jouaient, et j’en fis partie pendant des années, il en allait tout autrement. D’abord le zarbout ou toupie tunisoise existait bien dans le commerce, mais il était dédaigné et presque personne ne l’achetait.

 

C’est la nahla, signifiant l’abeille, qui était prisée.

 

Il s’agit d’une grosse toupie pesant près de cent grammes (que je n’ai plus vue depuis très longtemps), et que les enfants d’alors se faisaient tailler à la commande par un artisan aujourd’hui disparu : le sculpteur d’olivier, métier à cheval entre l’artisanat rural et la sculpture artistique du bois. Cet artisan fabriquait essentiellement les charrues en bois dont il exposait plusieurs échantillons de part et d’autre de l’étroite entrée de son échoppe ; à l’intérieur de celle-ci, il exposait également une panoplie de cuillères en bois de toutes les tailles, les unes plates, les autres plus creuses ; mais cet artiste sculptait aussi des pipes pour les clients européens dans des souches d’olivier local, ou encore de chêne rapporté de Aïn Drahim ; et ces pipes,  de formes et de tailles diverses, étaient de véritables œuvres d’art.

 

Enfin cet artiste doublé d'un artisan conciliant, se faisait une joie de répondre à la demande de ses clients en herbe qui lui commandaient des nahlas de toutes tailles et de forme plus ou moins effilée, plus ou moins rondelette, selon leur propre corpulence ; les plus aguerris à ce jeu, et les plus forts physiquement, préféraient avoir des toupies assez grosses et suffisamment lourdes pour pouvoir massacrer celles des autres joueurs. Car l’une des formes du jeu à la nahla consistait, en jouant à deux l’un contre l’autre, d’abord à lancer, en même temps, chacun sa propre toupie, en des gestes autrement plus violents qu’à Tunis : Après avoir enroulé rapidement la ficelle autour de son arme, le joueur initiait le lancer debout, l’avant bras replié derrière la tête, il se cambrait légèrement en arrière, puis jetait violemment la toupie vers le sol, de haut en bas, dans un geste rappelant le maniement de la hache par un bûcheron. En jetant sa toupie, le joueur prenait le soin de tirer, tout aussi violemment, sur sa ficelle pour faire tourner le plus vite possible son engin et le faire bourdonner le plus fort possible, à l’instar de l’abeille ! La toupie qui ne ronronne pas suffisamment fort est d’emblée éliminée et son propriétaire est tout de suite remplacé par un autre.

 

Mais généralement toutes les toupies passent ce premier cap et produisent un vrombissement nettement audible ( d'où son nom "nahla" signifiant abeille") ; et le jeu consiste alors à observer le temps que met la toupie à vriller, avant de vaciller et tomber.

La toupie qui tombe la dernière a gagné. Le perdant, humilié, dépose sa toupie au sol pour lui voir infliger les châtiments réglementaires par le gagnant : celui-ci, une fois sa proie déposée, à l’endroit exact désigné par ses soins, se met à une distance calculée pour que la pointe de sa nahla, projetée pour tuer, aille se planter dans le flanc offert de  la victime expiatoire.

 

Croyez-moi, j’ai vu des coups assez exceptionnels réussis par des joueurs émérites : Le KO est réussi lorsque la toupie couchée, est éperonnée de plein fouet et marquée profondément par la pointe rageuse de la nahla du vainqueur ; mais le nec plus ultra du KO, plus rare, mais parfois réussi, survient, lorsque le coup est tellement violent, que la toupie qui l’encaisse en est littéralement éclatée et rende définitivement l’âme.

 

Mais au cas où ces coups exceptionnels ne sont pas obtenus, le lanceur piqueur essaiera de gagner aux points ; en effet, la règle veut que, sa toupie n’ayant pas atteint directement sa cible, mais vrillant fortement au sol, il aille la recueillir d’une pichenette de l’index puis la maintienne sur la paume de sa main en aplomb de sa victime qu’il a le loisir de bombarder, d’un lâcher suffisamment haut pour lui imprimer une marque ; s’il rate cet essai et que sa toupie continue encore de tourner, il peut recommencer ; sinon le jeu repart à zéro, jusqu’à ce que, l’un des deux premiers joueurs, marque un point ou obtienne un KO ; le joueur vaincu cède alors sa place à un autre et le tournoi continue….

 

Les toupies livrées par l’artisan sont généralement vierges de décorations, elles sont en olivier brut, de souche ne comportant ni nœud ni fente ; les joueurs prenaient le soin, avant de les étrenner, de les laisser tremper au moins 24 h dans un petit récipient rempli d’huile d’olive (qui était alors abondante et très bon marché) ; ce trempage était destiné à alourdir davantage les toupies, pour les rendre plus mordantes dans les piques qu’elles auront à donner ; il servait aussi à rendre leur bois plus malléable et leur permettre ainsi, d’être elles-mêmes éperonnées, sans se fendre. Certains joueurs prenaient également plaisir à décorer leurs toupies de bandes multicolores, horizontales ou verticales, où le vert et l’orangé, couleurs du Stade Nabeulien, étaient, bien entendu, dominantes.

 

Si la plupart des enfant se contentaient de jouer à éperonner la toupie de leurs adversaires jusqu’à les cribler de trous, certains joueurs plus âgés, préféraient parfois essayer de piquer,  non pas la toupie, mais l’argent de  leurs congénères : Le jeu consistait alors à miser chacun une pièce de monnaie ; ces pièces étaient ensevelies dans un petit trou peu profond, que l’on recouvrait d’une mince couche de terre, et autour duquel on traçait un cercle d’un diamètre de 60 à 80 centimètres. Les joueurs, ( généralement trois à quatre), tiraient ensuite au sort pour  déterminer leur tour de rôle, puis essayaient, chacun à son tour, d’expulser les pièces du trou en leur faisant franchir, du même coup si possible, les limites du cercle tracé au sol ; là encore, il arrivait qu’un joueur adroit réussisse, du premier lancer, à gagner une ou deux pièces, celles qui se retrouveraient précisément projetées en dehors du cercle ; autrement,  et à condition que la toupie du joueur continue à vriller, il était habilité à la faire sauter sur sa paume de main et à s’en servir pour déterrer et/ou expulser les pièces…   

 

Par ailleurs, les jeunes nabeuliens jouaient bien entendu, comme tous les jeunes tunisiens de cette époque, aux jeux saisonniers des noyaux d’abricots ainsi qu’aux billes[1] pour les garçons ; la marelle, la corde à sauter et les jeux des osselets[2] concernaient davantage  les filles.

 

J’ai beaucoup aimé pratiquer tous ces jeux, y compris les osselets, la marelle et la cordelette, lorsque d’aventure Lilia, ma sœur, n’avait pas de petite camarade disponible. Mais c’est surtout au jeu de la toupie que j’étais le plus habile ; et il m’arrive encore aujourd’hui à plus de soixante piges, de surprendre des gamins, quelques rares fois encore, à La Marsa où j'habite ces dernières années, en leur empruntant leur zarbout et en le lançant, non pas au sol, mais en l’air, en tirant sur la ficelle et en recueillant la petite toupie tournante, directement sur la paume de ma main, devant leurs yeux incrédules, et amusés…

 

Mais des gamins jouant à la nahla nabeulienne, je n'en vois hélas plus du tout ; et je ne sais pas si cette toupie nabeulienne existe encore !!! 



[1] Le jeu de billes était également légèrement différent à Nabeul, en ce sens qu’aux billes multicolores en verre, on préférait généralement utiliser d’autres billes, plus petites en marbre noir ou gris, que l’on dénommait mokh ou encore samm  ce qui était censé faire référence à la densité et à la dureté de leur matière.

[2] Les osselets étaient d’authentiques petits os, provenant des articulations d’agneau, que l’on nettoyait méticuleusement et que l’on faisait sécher avant de jouer à les  disperser au sol et à essayer de les ramasser, en jetant chaque fois en l’air, soit une balle de tennis soit un simple cailloux, et à ranger de coté, les osselets ramassés, forcément sans les regarder, puisque le regard de la fillette, assise au sol, était chaque fois braqué sur la balle en l’air ou sur le petit cailloux.   

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A
<br /> Bravo pour cette démarche sociologique dans cet article réellement nostalgique.Encore une fois bravo.<br /> <br /> <br />
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