Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Prologue.
Je ne sais ce qu’il adviendra de ce document que je commence à saisir aujourd’hui vendredi 4 mars 2005 et que je destine en premier lieu[1] à ma famille nucléaire composée de mon épouse Alia, de mon fils Adnène El Barize et de mes deux filles, Ashraaf Soundouss et Amal Anissa[2].
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Depuis mon plus jeune âge, j’avais une certaine facilité pour l’écriture et, durant mes « années lycée Khaznadar », j’ai toujours eu la meilleure note de ma classe, en rédaction, puis en dissertation française.
Durant mes premières années d’études supérieures à Paris, ma maîtrise de cette langue s’affinant davantage, nombre de mes professeurs et condisciples avaient peine à croire que je n’étais pas français, malgré mon premier prénom (Mohamed) qui ne pouvait laisser place au doute quant à ma religion : Tout comme les élèves du lycée Carnot de Tunis, auxquels certains de nos professeurs communs lisaient mes dissertations, mes professeurs et collègues français de Paris, ne pouvaient concevoir qu’un Tunisien manie le français avec une telle aisance et puisse surclasser la plupart des étudiants français de plusieurs longueurs, et ce, tant en expression orale qu’écrite.
Aujourd’hui, après des décennies de pratique épisodique du français, délaissé pour une pratique obligée de l’arabe durant mes longues fonctions administratives, je suis conscient du fait que je suis loin de mon niveau de lycéen et d’universitaire, mais je suis persuadé que si Dieu me prête vie pour encore quelque temps, j’arriverais à restituer ces bribes de vie sans trop de maladresse.
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Premier déclic.
L’envie d’écrire m’habite depuis toujours et l’idée de ces pérégrinations mnémoniques me hante depuis des années, mais, pris dans le tourbillon de la vie, j’ai produit de-ci de-là, quelques écrits et couché quelques réflexions sur du papier, et plus récemment sur des disquettes et CD, en en gardant davantage dans la tête et sur le cœur et, en en repoussant l’élaboration à plus tard, toujours plus tard, jusqu’à la mi-octobre de l’année 2002, c’est à dire quelques deux mois et demi, après mon départ à la retraite.
Ce jour là, j’étais sur les hauteurs du belvédère de Tunis ; je venais de déposer ma cadette à la faculté de sciences et, ayant trois heures à dépenser avant de la récupérer, j’avais décidé d’en passer une partie sur le parcours de santé aménagé par la commune ; après une demi-heure de marche et de trottinement entrecoupés d’exercices d’étirement musculaire, le déclic s’est opéré, l’envie s’est faite plus lancinante, et quelques-unes des injustices de la vie ont refait irruption dans mon cerveau hyper oxygéné :
1/ J’ai la soixantaine, je suis en bonne santé apparente, je commence à jouir d’une pension de retraite à même d’assurer à ma famille un confort relatif et, tout en remerciant Dieu de Sa Magnanimité à mon égard, je songeais avec amertume à mon père qui a passé sa vie à servir son pays, du mieux qu’il ait pu, pendant des années et qui n’a pas eu l’occasion de toucher un centime de sa pension ; lui qui a risqué sa vie pour protéger les manifestants, en s’interposant entre eux et le commandant militaire français prêt à donner l’ordre de tirer et ce, au moins en deux occasions dont j’ai été le témoin oculaire direct et impuissant. Lui qui, quelques années après l’avènement de la république, a été meurtri dans sa chair et dans son honneur et n’a pas survécu à sa cinquante sixième année, en laissant à sa famille une pension largement amputée, tout simplement parce que Bourguiba a décidé sitôt l’indépendance acquise, que tous les Caïds[3], tous les Kéhias[4] et tous les Khlifas[5] de l’administration beylicale étaient des traîtres et des collaborateurs et les a mis à la retraite d’office, d’un seul revers de sa main Suprême (!) …Tout en écartant Lamine Bey et en l’assignant à résidence surveillée, jusqu’à ce que mort s’en suive ...de son autre main Solitaire[6] (!!)
2/ Je vis, avec ma famille dans un pays politiquement, économiquement et socialement stable où l’éradication de la pauvreté et celle de l’illettrisme vont bon train alors que, parce que le cow-boy Bush et le criminel de guerre Sharon s’y emploient, de consort et/ou chacun de son côté, le peuple irakien, et le peuple palestinien sont saignés à blanc au plan économique et quotidiennement meurtris dans la chair et le sang de leurs enfants, dans le sens cru du terme, devant les yeux impuissants, si non complices, de la communauté internationale, adepte à temps (très) partiel, des droits de l’Homme… blanc occidental (?) Voire (!)
Bien entendu ce n’était là que l’écume ; le gros des réflexions et des souvenirs se bousculaient dans ma tête et voulaient absolument émerger du corps de cet iceberg dans lequel je les ai confinés jusque-là ; et je me suis promis que cette fois-ci, il n’y aura plus de ‘‘plus tard’’.
C’est le 31 octobre 2002, veille du dix-neuvième anniversaire de ma cadette, que je me suis lancé dans cette promenade à laquelle je convie le lecteur …et d’abord ma famille qui m’a toujours mis en demeure d’écrire et, de dire, dont acte…
C’est du moins ce que je pensais faire.
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Deuxième déclic.
En fait, ce premier déclic devait s’avérer être un simple faux départ ; puisque, après avoir amorcé ce voyage au cours duquel je me promettais de raconter, commenter, interpeller, louer et maudire, je fus de nouveau happé par le courant de la vie et dus repousser encore le vrai départ de ce récit : La mort faisant partie des choses de la vie, je perdis en une seule année, et coup sur coup, mon frère aîné Bédye Ezzamène et mon frère Mohamed Féthi, avant-dernier né de la fratrie.
Féthi est parti en premier, après de douloureuses complications du diabète et fut amputé, en dernier recours mais en vain, d’une partie d’un membre inférieur, suivant en cela le triste itinéraire final emprunté, quelques trente huit ans avant lui, par notre père Si Hmeïda.
Bédye les rejoignit quelques mois plus tard, et peut-être aurais-je l’occasion de revenir sur son parcours dont certains moments forts sont réellement révélateurs de la sociologie d’une époque qui se prolonge et se pérennise.
C’est, cette mort double, qui m’a interpellé me faisant jeter à ma propre face, cette invective :
" Eh bonhomme ! Toi qui, devant l’impatience de ton fils qui n’en pouvait plus de n’avoir que cinq ans en 1971, et d’avoir à attendre encore une éternité pour passer son permis de conduire, n’as rien trouvé de mieux que de jouer au blasé qui sait tout, en lui assénant cette phrase, dont tu n’as pas fini de regretter la maladresse, ‘Ne t’en fais pas trop pour ça petit, tu auras vingt ans, en un clin d’œil et, tu passeras très longtemps à regretter de les avoir eus trop vite’.
Toi encore qui, le jour où Sam ton chien-loup a déchiqueté Tania, le chaton adoré de ta fille et alors que celle-ci, âgée de 11 ans, était saisie d’une véritable crise de nerfs, entrant en transes de par la sauvagerie de l’agression et par notre incapacité à sauver Tania des crocs de Sam, n’as rien trouvé de mieux que d’ajouter à son chagrin et à son effroi, croyant la calmer par cette autre phrase aussi vaine que chargée de prétention philosophique ‘La vie englobe la mort, et ta chance aujourd’hui, c’est que c’est seulement Tania qui meurt sous tes yeux, un autre jour, ce sera moi et il te faudra apprendre à accepter la mort de ceux que tu aimes.’ Eh bien bonhomme ! C’est à toi de jouer : Si tu as quelque chose à dire à ta descendance, pour essayer de transmettre partie de ton héritage cognitif et affectif, dépêche toi de le faire maintenant, sinon il sera vraiment trop tard ; et tu devras te taire, à jamais".
C’est ainsi que pour la dernière fois, surtout Bédye, mais aussi quelques fois Féthi, après m’avoir accordé la priorité sur leur propre personne durant leur vie, ont ‘choisi’ de partir avant moi rejoindre nos parents, me forçant ainsi la main et me mettant en demeure de raconter à notre descendance quelques moments heureux et quelques autres plus amers de ce que fut notre enfance et notre insouciance, notre adolescence et nos premières déceptions, notre maturité immature, avant que d’être trop méchamment atteinte par l’amertume de nos premières amputations….
Ce fut donc là le deuxième déclic, et je vais me dépêcher de raconter ce que très peu de membres de ma famille, encore en vie, ont vécu avec moi…
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[1] Il va de soi que je le destine également à ma sœur Lilia et à Kamelleddine mon frère cadet ainsi qu’à leurs enfants et à ceux de mes défunts frères, Bédye et Féthi.
[2] Je reviendrai plus tard sur le choix des prénoms (doubles) de chacun de mes enfants.
[3] Le Caïd ou ‘‘El Gayed’’ équivalents du Gouverneur tunisien actuel ou du Préfet français.
[4] Le Kéhia cumulait, dans l’administration beylicale, les prérogatives du premier délégué et du secrétaire général du gouvernorat dans l’administration tunisienne actuelle, il était comme son appellation l’indique, en même temps le remplaçant du caïd durant ses absences éventuelles et son conseiller juridique et administratif, les caïds étant souvent nommés parmi des notables pas forcément versés dans ces domaines.
[5] Le Khlifa était l’équivalent du délégué tunisien actuel ou du sous préfet français.
[6] C’est Bourguiba lui même qui, devenu mégalomane, après à peine quelques années de pouvoir absolu, durant lequel sa cour le qualifiait de ‘‘combattant suprême,’’ a corrigé dédaigneusement l’un de ses laudateurs patentés qui, croyant bien faire, lui servait du ‘‘suprême’’ à tour de bras ; arrêtez de dire combattant suprême, … comme s’il y en avait d’autres ; dites plutôt, le ‘‘Combattant Solitaire’’, puisque j’étais le seul à combattre la France coloniale (déclaration incroyable mais authentique et réitérée depuis, en plusieurs occasions officielles…)