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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(10) Souvenirs tunisois d'un nabeulien de coeur.

L’école primaire annexe du Collège Sadiki de Tunis.

 

Je ne me souviens plus précisément, à quel niveau de classe, j’ai changé d’école primaire.

 

Etait-ce le cours élémentaire, première ou deuxième année ?…. Toujours est-il que me voilà, à peine moins léthargique, débarquant à l’école primaire annexe du Collège Sadiki de Tunis, suivant, sans vraiment les suivre, des enseignements divers, dont des leçons d’histoire, au cours desquelles, au même titre que des centaines d’écoliers de l’époque, on me faisait ânonner que nos ancêtres étaient Les Gaulois et que l’un de nos rois les plus prestigieux (Vercingétorix), après de farouches combats, durant lesquels il se permit le luxe, de battre les Romains, fut encerclé dans Alésia et dût se rendre, avant d’être finalement exécuté par un inflexible César… 

 

Pendant ces années là, aucun Vercingétorix, ni aucun César arabe n’avait cours, dans nos cours d’histoire…

***

Cent sous, vingt sous !!

 

Pendant ces années là, quelque part entre la rue longeant la façade du Collège Sadiki, sur le promontoire surplombant la Kasbah, et l’impasse où se situait l’entrée de l’annexe primaire, sévissait un véritable roi du marketing avant l’heure, avec son petit étal roulant.

 

C’est un personnage qui a dû marquer la mémoire de plusieurs écoliers et collégiens Sadikiens. C’était un petit marchand ambulant, comme il y en a encore, mais de plus en plus rarement, aux alentours des établissements scolaires…Mais Cent sous, Vingt sous’, (c’est ainsi que nous l’appelions, parce qu’il nous rameutait en criant à tue-tête ces mots) avait la particularité d’avoir des lettres et, tout en nous vantant les qualités incomparables, de ses sucreries, ses chicklets, ses gommes et ses taille-crayons multicolores qu’il nous vendait soit à cent sous, soit à vingt sous[1], il nous lançait à la tête de longues tirades de récitations arabes et/ou françaises, et nous récitait en chantant, les contes du Petit Poucet et du  Petit Chaperon Rouge

 

A propos des vingt sous, c’était une pièce de monnaie, française, mais frappée du sceau du Bey, avec en son centre, un trou ; cette pièce était appelée pour cela, sourdi mankoub, dans le parler tunisois très imagé.

 

 

 

Le Sourdi mankoub.

 

Dans l’orifice de ce fameux sou troué, (que l’on doit certainement retrouver dans le musée de la monnaie) nous avions coutume d’introduire un petit papier auquel nous donnions préalablement la forme d’une pince à linge, faite de plusieurs couches de papier plié longitudinalement ; le bout traversant du papier était ensuite soigneusement séparé en deux courtes parties, que nous aplatissions en forme de crochet, pour que, sou et papier, deviennent solidaires.

 

Le jouet ainsi obtenu, devenait l’objet, et le moyen technique, de véritables concours de jonglages, le sou, emmanché de son petit parachute en papier, rebondissant des dizaines et des dizaines de fois sur les pieds, sur les épaules et la tête de plusieurs jongleurs.

 

Chacun s’évertuait à jongler le plus longtemps possible, sans laisser le Sourdi retomber au sol, mais nous le faisions toujours à l’abri des yeux des maîtres, dans les cours d’écoles, et de ceux des adultes dont l’apparition, dans nos rues, mettait le holà à nos jeux, assimilés quelque peu à du chahut, chahut malvenu, chez les enfants bien élevés, que nous étions censés être…

 

Mais nous avions des jeux bien moins innocents que le jonglage du sou, voire bien plus dangereux ; je ne donnerai pas de détails sur les combats de béliers des semaines précédant Aïd  El Kbir, ni des   Louhlibas,  feux de bois par-dessus lesquels nous faisions des bonds hurlants durant la Achoura, presque tout le monde a eu l’occasion de les voir ou de les revoir au cours de documentaires télévisés, mais je dirai quelques mots du Tirlou.[2]

 

***

Le jeu du Tirlou.[3]

 

Ce jeu pouvait à l’occasion devenir très dangereux et je me souviens que l’un de mes petits camarades a failli être éborgné au cours de ce jeu d’adresse particulièrement prisé, que nous prenions pourtant la précaution de ne jouer que lorsque la rue[4] nous était livrée.

 

Le jouet du Tirlou était composé de deux éléments en bois, l’un étant le projectile, l’autre le manche de frappe ; et chaque groupe avait son artiste qui se chargeait de tailler, dans un vieux manche à balai, ces deux instruments, en s’évertuant d’y graver ou de peindre dessus des motifs, plus ou moins stylisés, pour leur donner une touche propre au groupe. 

 

Le projectile était généralement plus fin que le manche de frappe ; c’était un morceau de bois long de 15 à 17 cm, aminci à ses deux bouts et plus ventru en son milieu ; certains virtuoses de ce jeu tenaient absolument à ce qu’il soit, à chaque début de partie, alourdi par un séjour préalable dans un récipient d’eau mélangée à de l’huile.

 

Le manche était plus gros pour qu’on puisse l’empoigner aisément et était long de 40 cm environ.

 

Le jeu commençait par la pose du projectile à plat sur le sol, le premier joueur venant se placer juste à coté, armé du manche ; puis visant un des deux bouts effilés, ce joueur assénait un petit coup au projectile pour lui faire faire une petite pirouette d’une vingtaine de centimètres en l’air, puis d’un geste rapide, quasi simultané, le frappait du manche, de préférence en plein milieu, pour l’envoyer voltiger le plus loin possible, le long de la rue.[5]

 

Pour corser davantage le jeu, les plus adroits et les plus vigoureux d’entre nous, parmi lesquels je ne comptais évidemment pas[6], choisissaient des manches de frappe plus lourds et au lieu d’imprimer au projectile un sursaut de quelques centimètres, l’envoyaient plus haut et vers l’avant, puis le poursuivant de quelques pas rapides, armaient leur bras dans un geste rappelant le  swing d’un golfeur émérite, et le frappaient violemment, alors qu’il tournoyait encore, à hauteur d’épaule.

 

Le jeu se passait ainsi à deux niveaux différents, celui des joueurs prudents, voire craintifs, dont les jets ne dépassaient pas quelques mètres ; et celui des plus forts, voire plus brutaux qui, devenant de plus en plus adroits et de plus en plus vigoureux, étaient obnubilés par l’amélioration de leurs records personnels et en devenaient téméraires et dangereux, pour les autres, et pour l’environnement immobilier. Il est arrivé à plusieurs de ces champions de casser les carreaux des fenêtres des voisins.

 

Nana me fit jurer de ne plus jouer à ce « jeu de brutes » le jour où, Féthi El Kasbi, un petit camarade, aussi endormi que moi, eut le nez cassé par un coup de Tirlou dont le projectile vint le heurter  violemment à quelques millimètres de son œil.

 

Ce qui facilita grandement le fait que je tins ma promesse, c’est que quelques semaines après, nous déménagions à la rue d’Angleterre où il n’était pas question de jouer à autre chose qu’aux billes pour les garçons et à la marelle pour les filles.  Par ailleurs le Tirlou était inconnu à Nabeul où nous passions alors nos vacances de l’été…à nager comme des poissons à longueurs de journée… Mais n’allons pas plus loin pour le moment et faisons le tour de Tunis en Trolleybus blanc.

 

***

 

Les trolleys bus tunisois des lignes n° 1 et n° 2.

 

Ce devait être en fin d’année scolaire 1946/47 que Papa, étant monté en grade, a été finalement affecté à la place du Gouvernement à Tunis en qualité de Khlifa de la Kasbah, à quelques centaines de mètres à peine de la maison de Grand-mère.

 

La famille, enfin réunie, et s’étant enrichie d’une véritable bonne, (Kmar étant promue depuis longtemps au rang de nounou), nous intégrâmes le 16 de la rue d’Angleterre.

 

Cet appartement, vaste de plusieurs pièces et équipés de placards et de cheminées dans presque toutes les chambres, était bien plus adapté pour nous recueillir, Papa, Maman, Kmar, Lilia, Féthi né en février 46, la nouvelle bonne (Algia) et moi, ce qui faisait quand même sept personnes difficilement logeables, rue Bir Lahjar, où il y aurait eu en plus, ma grand-mère, mes deux oncles et leur propre bonne Mabrouka

 

Je soupçonne néanmoins fortement Papa, qui était, jusque là, toujours par monts et par vaux pour les besoins de son travail, de ne pas avoir voulu vivre plus longtemps la promiscuité de sa belle-famille ; il s’était résolu à nous faire habiter à Tunis, en son absence durant des années, pour nous procurer un peu plus de stabilité dans nos études.[7]

 

Mais, obtenant son affectation à Tunis et logeant avec nous plus durablement, il s’aperçut vite que, malgré l’estime et le profond respect que lui vouait Stoufa mon bel artiste d’oncle, celui-ci ne pouvait s’empêcher de ramener de temps à autre, subrepticement et toujours au petit matin (lorsque tout le monde dormait à poings fermés), une belle de nuit, pour s’enfermer avec elle, jusque tard dans la matinée.

 

Le couple clandestin et noctambule par destination,  ne quittait son nid que bien après que, Papa, Bédye, Lilia et moi, eûmes déjà quitté la maison, respectivement pour le bureau et l’école.

 

Ma grand-mère eut beau essayer de masquer les agissements de son fils préféré, mais Papa n’étant pas né de la dernière pluie, s’en aperçut facilement et dût prendre ses dispositions, sans faire de remarque à qui que ce soit, comme à son habitude ; Maman le connaissait sur le bout des doigts et, saisissant pleinement ses motivations tues, elle consentit sans discussion, à notre installation dans le centre européen de Tunis.

 

C’est ainsi donc, qu’un beau jour, inscrits à l’école primaire annexe du Collège Sadiki, Bédye et moi, eûmes en poche notre abonnement scolaire de transport urbain.

 

En ces années là, le transport urbain tunisois était assuré par une dizaine de bus blancs ; ceux-ci étaient surmontés d’une perche articulée fixée à sa base à leur toit et s’accrochant par son extrémité supérieure, terminée par une boucle[8], à un câble aérien de moyenne tension, installé tout le long de leur circuit pour alimenter leur moteur électrique.

 

Ces trolleys bus étaient propres et silencieux, ils semblaient glisser sur la route et faisaient le tour de la ville en deux rondes, passant cycliquement par la Kasbah, qui leur servait de terminus diurne ; ils y observaient une halte de quelques minutes à chacun de leurs tours croisés. Une partie de ces trolleys roulait dans le sens Kasbah, Bab El Ménara, Bab El Jédid, Bab El Jazira, Porte de France, Bab Souika, Bab Bnet, Kasbah. L’autre partie faisait le parcours inverse, Kasbah  Bab Bnet etc. ; il me semble bien que la ligne n° 1 était celle qui regroupait les trolleys démarrant vers Bab Bnet et la ligne n° 2, les bus roulant dans l’autre sens, mais je n’en jurerais pas.

 

La rue El Jazira comportait, dans un sens comme dans l’autre, trois arrêts et c’est au second que Bédye et moi, devions descendre à midi et à 17h30 pour rentrer chez-nous.

 

Bédye était plus grand, plus beau et plus éveillé que je ne l’étais à cette époque. En outre, il avait les très beaux yeux, clairs et perçants, de Maman, et, ce n’est que, passée la quarantaine, tout comme elle, qu’il deviendra presbyte et devra porter des lunettes pour lire.

 

Pour ce qui me concernait, j’étais un rêveur quasi-amorphe, j’étais malingre et pathologiquement frileux en hiver durant lequel je collectionnais les angines. J’avais déjà en outre, une  très légère myopie, transmise génétiquement par Papa et qui semblait s’accentuer à la nuit tombante, redevenant imperceptible à la clarté du jour.

 

J’adorais monter dans le trolleybus, avec ou sans Bédye, dont la compagnie me rassurait cependant, tout au début.

 

Après quelques semaines de familiarisation avec ce moyen de transport qui me fascinait et ayant appris à dire « carte ! », avec une certaine assurance, aux contrôleurs qui venaient de temps en temps réclamer leurs tickets aux voyageurs, je commençais à  provoquer les occasions pour me promener dans mon trolley, en dehors des allers-retours à l’école. Maman et Grand-mère y trouvèrent toutes deux leur compte ; l’une et l’autre, me chargeaient souvent de porter, à l’autre, qui un plat, à faire goûter, lové au fond d’un couffin, avec de multiples recommandations de précautions de transport, qui des effets, à repasser ou à repriser…

 

Cela se passait toujours à un moment de la journée où je n’avais pas classe, toujours ou presque !

 

***

 

Angoisse à bord !

 

Un jour, ou c’était plutôt une fin d’après-midi, puisque je venais de rentrer de l’école, Maman, ayant achevé de confectionner un délicieux flan pour notre dessert du dîner, ne put résister à l’envie d’envoyer des portions à goûter à la maisonnée de Bir Lahjar.

 

Bédye étant encore à l’école, et Maman hésitant à me charger de cette mission, je parvins à la persuader de me confier son flan, ajoutant au passage, pour achever de la convaincre, que je languissais de voir Grand-mère que je n’avais effectivement pas embrassée, depuis au moins deux jours !!

 

Un peu plus tard, ayant quitté Bir Lahjar, mission pleinement remplie et chargé en retour, de quelques chemises de Stoufa, à faire repasser par Kmar, me voilà, place de la Kasbah, la nuit tombante, à l’arrêt du Trolley, dans le sens le plus souvent usité, (parce que plus court, donc plus rapide), vers Bab El Jedid ; mais des trolleys dans ce sens, il n’y en eut curieusement pas, durant quelques minutes.

 

Taraudé par l’inquiétude que j’avais de provoquer celle de Maman en rentrant trop tard, je me décidai à changer de trottoir pour grimper dans un trolley qui se préparait à démarrer dans l’autre sens.

 

Et voilà le grand dadais de Fika, assis dans un fauteuil de la première rangée, les chemises à repasser enveloppées dans un foulard en soie posé sur les genoux, plongé dans les nuages de sa léthargie rêveuse.

 

Quelques vingt minutes plus tard, j’émergeai à l’annonce du chauffeur, « Kasbah terminus » pour m’apercevoir que j’étais resté assis, imperturbable, pendant un circuit complet du trolley et que, plongé dans mes réflexions divagatrices et handicapé par ma myopie nocturne, j’étais bêtement revenu à mon point de départ, sans réaliser que j’avais laissé défiler  tous les arrêts de la ligne sans réagir…

 

Nous étions  en novembre ou décembre, j’avais quitté Maman vers 16h30 et Grand-mère depuis au moins 17h20,  il devait être pour l’heure, pas loin de 19h30 ;  et il faisait nuit noire !

 

J’étais triplement angoissé, par mon retard à rentrer à la maison, par le doute qui m’envahissait quant à ma capacité à retrouver tout seul mon chemin vers chez-moi et par la panique que j’étais sûr d’avoir provoquée au 16 de la rue d’Angleterre…. Le grand dadais que j’étais, fondis carrément en larmes et en reniflements bruyants.

 

Mais tout est bien qui finit bien, je fus gentiment abordé par un voyageur, un monsieur bien habillé, qui après m’avoir posé les questions qu’il fallait, me raccompagna, jusqu’au bas de l’escalier du 16 rue d’Angleterre, où je le suppliai de ne pas monter avec moi, comme il tenait à le faire, pour s’assurer que j’habitais bien là et me confier à mes parents.

 

Je le plantai là, après l’avoir chaudement remercié de son aide et grimpai quatre à quatre les escaliers. A mon premier coup de sonnette, la porte s’ouvrit toute grande sur toute ma famille debout, les visages défaits.

 

Avant de les voir, j’avais imaginé de livrer à ma famille, avec ce qu’il faut de sérénité pour être crédible,  les détails fictifs d’une aventure moins  humiliante pour moi ; mais à la vue des dommages affectifs, notables à la mine qu’ils affichaient tous, je fondis à nouveau en larmes et avouai les détails de mon aventure peu glorieuse ; Papa fut le premier à réagir, il me prit calmement par la main et après m’avoir légèrement caressé les cheveux, il me poussa dans les bras de  ma mère ; puis, ayant laissé la porte entr’ouverte, il  endossa rapidement son par-dessus de laine et dévala les escaliers de l’immeuble.

 

Fin psychologue, il s’était douté que mon bienfaiteur ne serait pas parti sans s’assurer que je n’allais pas ressortir après son départ, pour aller me perdre Dieu sait où !

 

Effectivement, deux minutes après, il revenait accompagné du Monsieur qui m’avait porté assistance, qu’il avait retrouvé à l’affût à quelques pas de la porte de notre immeuble et qu’il avait absolument tenu à remercier dignement ; celui-ci accepta sans trop se faire prier, de partager notre dîner et eut droit, en guise de dessert… à une belle part de flan.

 

***

 

Le Petit Rouge.

 

Cette petite mésaventure du trolley survint alors que je devais avoir presque huit ans, donc plusieurs mois avant ma circoncision, presque une année avant.

 

Et, en examinant les photos de mon Thour, avec la mine particulièrement hébétée que j’affichais dans mes habits de jeune prince, mes enfants n’ont aujourd’hui aucune peine à croire que cette anecdote, amusante aujourd’hui, mais fort angoissante en son temps, fût bien réelle et qu’elle put directement concerner leur endormi de père...

 

En examinant certaines photos de ma sœur Lilia[9] Faouzia, ses enfants, tout comme les miens, n’ont aucune peine, non plus, à imaginer la gamine à la vivacité d’esprit  précoce qu’elle a été, ni l’adolescente qui n’hésitera pas plus tard à se mêler aux jeux de garçons ; ses petits yeux brillants de malice espiègle, sur ses photos de bébé et d’enfant le laissent clairement présager…

 

Mes yeux par contre, ne laissent, en rien, présager du petit diable en lequel j’allais me transformer, assez rapidement du reste… mais pour l’heure, c’est du petit rouge[10], la crèche fréquentée par Lilia que je voudrais dire quelques mots, avant de vous amener au Nabeul des années 50, où j’allais faire mes classes de jeune premier et d’apprenti Don Juan…

 

Je ferme les yeux et je vois Lilia, en ce mois d’octobre 1946 ou 47, s’apprêter à rejoindre sa crèche ; Kmar a fini de lui mettre sa petite jupe écossaise rouge, elle est en train de lui peigner ses (très longs) cheveux et de lui en faire deux couettes torsadées ; Algia, ayant fini de lui cirer ses petites chaussures vernies en noir brillant, lui enfile une paire de chaussettes blanches avant de la chausser.

 

Lilia, arborant une mine on ne peut plus sérieuse, se tient droite, n’hésitant pas à réclamer qu’on apporte plus de soin, et de célérité, à ces apprêts.

 

Maman arrive avec un bol de chocolat chaud de marque Banania,[11] elle charge Kmar de le faire boire à Lilia, supervise un moment l’opération, puis va mettre son manteau et ses chaussures à talons pour accompagner sa fille à sa crèche.

 

Lilia est prête à sortir, Maman lui met son manteau de tweed rouge vif, son béret du même coloris, lui accroche sa petite sacoche à goûter en bandoulière et lui fait franchir le pas de la porte, vers l’escalier.

 

Il m’est arrivé quelques fois, surtout les premières jours, de les accompagner, tout époustouflé de constater que, Lilia, non seulement ne se faisait pas prier pour aller à la crèche, mais qu’elle y allait, joyeusement, tous les jours, avec le même plaisir apparent, que j’avais peine à comprendre !!!

 

Le Petit Rouge était situé, dans la deuxième rue à gauche en remontant la rue Al Jazira vers la place Bab Al Jazira. C’était un établissement géré par les Sœurs Blanches, mais les enseignements à connotation religieuse étaient distincts ; les petites chrétiennes apprenaient bien sûr la bible, mais les petites musulmanes bénéficiaient des  services d’un vieux Meddeb[12] qui leur apprenait les courtes sourates du Coran. En dehors de cela, s’agissant d’un établissement strictement féminin, toutes les fillettes apprenaient à lire et à écrire en français et recevaient une initiation à l’hygiène de vie, alimentaire, vestimentaire et autre.

 

L’accès des parents à cet établissement était strictement interdit. Ma mère fut autorisée seulement une fois, avant l’inscription de Lilia, à visiter les lieux où sa fille allait devoir être préparée à l’école et à la vie. D’ailleurs, pour qu’elle pût bénéficier de cette autorisation exceptionnelle, il fallut que Papa intervînt personnellement au niveau de l’autorité de tutelle dont dépendait la direction du petit rouge.

 

Les parents accompagnant ou venant chercher leurs enfants s’arrêtaient au portillon en fer, toujours fermé, qu’une nonne tenait alors entrebâillé pour permettre aux enfants d’entrer ou de sortir à l’appel de leurs noms et je ne sais pour quelle raison précise ma mémoire visuelle fait que, près de 60 ans après, je revois encore cette file de fillettes habillées de leurs uniformes de coloris rouge vif, doublée de la file de leurs parents, attendant leur tour pour accéder au portillon du  petit rouge…



[1] Cent sous devaient équivaloir globalement à cinquante, et vingt sous à dix, de nos millimes d’aujourd’hui, mais peut-on acheter une gomme ou un taille-crayon à cinquante millimes aujourd’hui…


[2] Tirlou, tirou et tirbou sont des appellations différentes dans différents quartiers de Tunis pour le même jeu que nous pratiquions à le Kasbah, Bab Saadoune, Bad El Jedid et ailleurs …

 

[3] Camus décrit, dans Le premier homme, un jeu qui rappelle furieusement celui du Tirlou ; il s’agit du  jeu de la canette vinga, décrit à la page 47 et qui se joue avec une raquette et un cigare de bois servant de projectile ; le Tirlou apparaît donc comme plus difficile, s’agissant d’utiliser un simple bâton à la place de la raquette pour frapper le cigare de bois en plein vol et alors qu’il virevolte en l’air…


[4] D’ailleurs je ne me souviens pas avoir joué au Tirlou ailleurs qu’à la rue Bir Lahjar qui était à l’époque, souvent vacante, et jamais encombrée de passants …


[5] Camus, dans le Premier Homme, décrit un jeu probablement algérien ‘le jeu des canettes de vinga’ qui se rapproche de celui du Tirlou…

 

[6] Comme je l’ai déjà dit, durant mon enfance, j’étais plutôt endormi comme garçon, à la limite de la mollesse pathologique. Ce n’est qu’un peu plus tard que, par la pratique de la natation sportive et du basket-ball  de compétition que je m’affermis musculairement… et que je m’affirmai d’autant au plan psychologique. 


[7] Stabilité inconcevable, s’il nous avait gardés avec lui en nous faisant changer tous les ans de ville et d’école.

[8] Boucle que l’on pouvait ouvrir, en tirant sur un long cordon, accroché à une butée, à l’arrière du bus, lorsque le chauffeur devait déconnecter son trolley pour une raison ou une autre…

 

[9] Papa a toujours été le seul à l’appeler Lilia, tout le reste de la famille l’appelait plus prosaïquement Faouza pour aller vite, Faouzia nous paraissant par trop classique et prétentieux. Ce qui n’était pas le cas pour Papa, qui sa vie durant ne l’a appelée que Lilia ou Lili…comme l’appelle aujourd’hui son mari Docteur Nourreddine E… ; quant à moi, je me surprends, depuis quelque temps, à lui servir du Lilia pour m’adresser à elle ou pour en parler…


[10] Si je parle de cette crèche, c’est d’abord à l’intention de la nouvelle génération d’enfants de ma famille pour leur fournir, ne serait-ce que des esquisses concernant l’environnement dans lequel a vécu leur tante, leur mère ou leur grand-mère puisque Lilia a déjà des petits enfants en bas âge, chance que je ne partage pas encore avec elle, n’en ayant, pour ma part, pas à ce jour…Mais je le fais également par souci d’ordre historique et sociologique, certains de nos concitoyens d’aujourd’hui ayant de la peine à croire que des mères tunisiennes, musulmanes, âgées de près de 30 ans en 1947 ont pu aller à l’école, sachent lire et écrire correctement, en arabe et en français, et pensent à amener à cette époque leur fille âgée de près de quatre ans à la crèche…


[11] Chocolat en poudre reconnaissable par l’image du petit nègre aux yeux globuleux et aux deux rangs de perles éclatantes fendant d’un rire idiot deux grosses lèvres charnues, dont le personnage avait été manifestement conçu par l’esprit colonialiste quelque peu méprisant de l’auteur du sigle de la marque, marque que l’on voit de temps à autre réapparaitre de nos jours, dans les publicités des chaînes télévisées françaises.


[12] Instit spécialisé dans l’enseignement du Coran.

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