Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

Publicité

Réminiscences douces amères, parfois plus amères que douces et parfois...

Le jour où je méjugeai, bêtement, que je ne devais pas emmener Adnène à Si Hmeïda son grand-père…

 

J’ai mentionné, un peu plus haut, que, le plus souvent possible, j’avais pour habitude de  ramener le bébé Adnène à Nabeul, pour la grande joie de ses grands-parents. Il survint que je dérogeai une fois, à cette règle que je m’étais imposée, voici en quelles circonstances…

    

    La deuxième amputation décidée, avec l’espoir de pouvoir prendre la gangrène de vitesse, avait été réalisée à la fin du mois d’avril 66 et quelques jours après, mon père s’était remis à refuser de s’alimenter, il avait maigri d’une façon inquiétante et semblait se retrancher de la réalité pendant de longues heures, durant lesquelles, il ne répondait pas aux sollicitations des aides soignantes, ni même à celles de ma mère qui essayait de lui faire ingurgiter quelque nourriture ou boire un peu d’eau.

 

    Un jour qu’il était dans cet état de prostration, il avait ouvert les yeux au son de ma voix ; je revenais du bureau du chirurgien qui m’avait appris qu’il allait devoir tenter l’opération de la dernière chance en tranchant la jambe au-dessus du genou ; il en avait discuté avec mon père, mais celui-ci avait refusé.

 

     En me voyant ce jour là, papa me dit d’une voix faible et posée : « Je sais que tu ne peux pas m’emmener ton fils ici ; je sais que tu vas essayer de me convaincre d’accepter de me faire charcuter une  fois de plus ; je sais que cela ne servira à rien sinon qu’à me faire davantage souffrir ; ici je suis un sous-homme, pas plus tard qu’hier, un médecin chef de service, traînant derrière lui une cohorte d’étudiants, n’a pas hésité à leur dire devant mon lit, tout en leur montrant ma jambe, sans même m’adresser la parole, comme s’il était en présence d’une bête de somme, ou d’un ignorant du bled « voila un cas de quasi-acharnement  thérapeutique, le docteur N H se bat pour le garder en vie depuis plus d’une semaine,  en sachant que cela ne servait à rien[1] » Et mon père ajouta de la même voix, un peu plus faible : Cela m’a fait mal sur le coup, mais cela a eu le mérite de me rappeler clairement que cela ne sert à rien d’essayer d’aller contre la volonté divine ; alors écoute moi bien, ramène moi tout de suite chez moi à Nabeul et amène moi Adnène, c’est ce que je veux, mais je sais que tu vas encore vouloir m’expliquer,  que là n’est pas mon intérêt, et que toi et ton ami de docteur allez encore devoir me charcuter, lui dans l’intérêt de la science et toi dans ce que tu crois être le mien… 

 

    Dans mon for intérieur, je savais qu’il y avait peu de chances que cette ultime ablation ait pour résultat que mon père se rétablisse et survive à cette sombre période, même avec un jambe en moins ; j’avais pressé le chirurgien de me dire quelles étaient les chances de déboucher sur cette survie ; il avait fait la grimace et parlé de 15 à 20%, peut-être un peu moins, peut-être un peu plus…

 

     Après un bref conseil de famille, nous décidâmes que nous ne devions pas laisser passer une chance aussi minime puisse-elle être, sachant que, ne pas procéder à cette ultime amputation, équivaudrait  à  une mort certaine.

 

     Trois jours après cette opération, que papa n’avait pas acceptée, et qu’il a dû subir contre sa volonté, l’un des deux messieurs qui partageaient sa chambre avait décédé des suites d’une opération lourde qui avait mal tourné, le second était transféré en soins intensifs et papa était plus que déprimé, il refusait de s’alimenter et ne répondait, ni à nos questions, ni à nos incitations …   

 

     Le matin suivant, maman, Bédye et moi trouvâmes mon père couché sur le dos, la bouche ouverte les yeux clos et sans réaction aucune à nos sollicitations, le médecin de service lui trouva une faible tension et un pouls à peine perceptible et voulut renforcer son mélange de sérum. Je lui dis, faîtes, mais nous allons le ramener à la maison. Une heure plus tard, maman et Bédye étaient à ses côtés dans l’ambulance qui le ramenait à Nabeul et je suivais au volant de la Borgward.

 

     Arrivé à quelques kilomètres de la ville, je partis devant pour presser Mama Douja et Lilia de finir de préparer sa chambre et j’ouvris la grille du portail  d’entrée de la maison.

 

    Quelques minutes après, l’ambulance stoppait et je grimpai prestement en son intérieur ; au moment où je me penchais sur lui, papa ouvrit les yeux et reconnaissant la façade de la maison, sourit tristement, et lui qui était pratiquement tombé en coma, s’appuyant sur les coudes pour se redresser un tant soit peu, me dit :

 

     « C’est bien, tu m’as évité une mort anonyme à l’hôpital et Dieu dans Sa clémence, M’a évité la honte des regards apitoyés ou méprisants que n’auraient pas manqué de lancer les imbéciles de tous bords, au pauvre estropié que je suis devenu… » J’eus beau essayer de lui mentir, en lui disant qu’il allait se remettre doucement et que sa plaie avait commencé à se cicatriser, il continua à me répéter, « c’est bien, c’est bien, c’est beaucoup mieux comme ça…. »  

 

     Il avait compris que c’était fini et aussitôt installé dans son lit, il demanda à boire et s’inquiéta de savoir si j’avais emmené Adnène…

    

     Il était alors aux environs de midi et je repartis tout de suite à Tunis pour aller chercher mon fils et le donner à son grand-père ; à mon retour, notre voisin si Mokhtar Khayati était en train de changer les pansements et le moignon de cuisse de papa était à nu ; Adnène n’avait alors que quatre mois et demi, mais mon père  me demanda de l’éloigner pour lui éviter de voir ce triste spectacle… Son pansement achevé papa réclama Adnène et se mit à le cajoler faiblement, en lui murmurant quelques mots à l’oreille, puis il me fit signe de le reprendre. Nous étions le 12 ou le 13 mai, papa m’avait semblé se porter mieux qu’à l’hôpital et je m’en fus frapper  à la porte de notre voisin l’infirmier pour me faire confirmer l’espoir d’une rémission, ou au moins un léger mieux, un début de cicatrisation qui viendrait stopper la gangrène…

 

     Après avoir hésité un moment, notre voisin hocha tristement la tête et me dit « je connais trop bien cette saloperie…malheureusement son odeur est  toujours là, encore faible mais bien présente ; elle ne va pas le lâcher, il va vous falloir beaucoup de courage…      

 

     Le lendemain, Adnène avait commencé à éternuer et pleurait plus qu’à son habitude et, craignant qu’il n’attrape froid et que ne puisse m’en occuper convenablement, je me résolus à le ramener à Tunis et à le confier à sa grand-mère Zbeïda ; auparavant, je l’avais bien évidemment rapproché de papa qui le cajola pendant quelques minutes, avec une joie mêlée d’amertume, incapable qu’il était de le tenir dans ses bras.

 

    Chaque fois qu’Adnène avait été en présence de son grand-père, il n’arrêtait pas de le fixer en examinant curieusement sa coiffe[2]Ce jour là aussi, Adnène passa un moment à examiner le visage amaigri et fatigué de son aïeul… et les regards graves, ceux du bébé comme ceux du malade, qui se croisaient, puis glissaient l’un sur l’autre, avaient un je ne sais quoi, d’une parade, d’une caresse et d’un adieu.

 

     Lorsque je repris Adnène dans mes bras, il se mit à pleurer bruyamment et à gigoter ; et des larmes silencieuses coulèrent lentement des yeux  fatigués de Si Hmeïda mon père qui s’abandonna aux oreillers dont je l’avais cerné pour soutenir son corps meurtri…

 

    Ce soir là, papa passa une nuit agitée, réclamant sans cesse qu’on lui examinât, une fois l’orteil, et d’autres fois le talon ou la cheville dont il affirmait qu’ils lui faisaient mal, ou dont les pansements se défaisaient[3] ; il eut beaucoup de fièvre et comme il refusait de prendre ses médicaments ou même de boire un peu d’eau, je dus aller réveiller notre voisin qui vint lui faire une injection à travers le tube l’alimentant en sérum, ce qui l’aida à s’assoupir jusqu’au petit matin…. Papa demeura encore quarante huit heures dans un état de léthargie presque constante, émergeant de temps à autres pour nous rappeler certains détails concernant les biens de grand-mère Douja ou les nôtres, et nous faire certaines  recommandations.

 

     Le 15 mai, pendant l’une de ces séances de rabâchage, il me demanda si Adnène allait mieux, il s’était souvenu que je l’avais amené à Tunis parce qu’il commençait à tousser ; et quand je lui répondis en le rassurant, il s’enquit alors de la raison pour laquelle je ne l’avais pas ramené, en ajoutant comme pour lui-même, c’est dommage [4] ; je lui proposais d’aller le chercher tout de suite, mais il m’adressa une dénégation triste de la tête et de la voix.

 

    Le lendemain, le 16 mai vers huit heures du matin, Bédye et moi le soulevions délicatement dans nos bras pendant que maman retirait le drap souillé en dessous de lui pour le changer ; il ne pesait plus qu’une quarantaine de kilos et nous n’avions aucune peine à le porter, maman avait presque fini de lui remettre un drap propre, lorsqu’il se cabra légèrement dans nos bras, en exhalant un profond soupir, puis son corps s’affaissa.

 

     Je n’avais, sur le coup, pas vraiment réalisé qu’il était parti définitivement et que nous ne le reverrions plus jamais, j’étais presque soulagé de savoir qu’il ne souffrirait plus, mais je commençais m’en vouloir de ne pas lui avoir procuré, pour une dernière fois encore, la joie de revoir son petit fils… Au moment où j’achève d’écrire ce chapitre, nous sommes au soir du lundi 8 mai 2006 ; dans huit jours cela fera quarante ans que je m’en veux de l’avoir privé de cette joie, et je m’en voudrai toujours, pour cette frilosité morale et cette indécision qui furent les miennes, 24 heures avant sa disparition !!!

 

     Lorsque, quelques minutes après, Bédye avait ramené, non pas le docteur Zorbaïdess dont il ne voulait plus entendre parler, mais le docteur Abid dont le cabinet était un peu plus loin au bout de notre rue, celui-ci me trouva en pleurs, en train de pratiquer un massage cardiaque à mon père ; il me mit gentiment la main sur l’épaule et me dit doucement, arrête fils, ne le fais pas souffrir inutilement, Dieu a repris sa chose, A Dieu le Miséricordieux, le Rédempteur, nous appartenons… Et auprès de Lui nous retournons. Récitons plutôt la Fétiha et prions ensemble pour qu’Allah, dans sa Grande Générosité veuille bien accorder à ton père le Grand Pardon et le fasse accéder au Paradis Eternel !

 

    Le docteur Abid, comme le docteur Zorbaïdess, était bien plus âgé que papa à cette époque, mais, à l’instar de  mon père, il portait parfois la Jobba traditionnelle et plus souvent un costume européen avec gilet et cravate assortis et, comme lui, il se coiffait du fez rouge à turban noir…Comme le docteur Zorbaïdess, il avait fini par épouser en secondes noces, son infirmière, une brunette tunisienne, assez jolie, de quelques vingt ans sa cadette…

 

    Deux années après le décès de mon père, je me fis un devoir de marcher derrière le cercueil, du docteur Abid, comme il l’avait fait derrière celui de papa.

 

     Que Dieu dans sa Très Grande Magnanimité, Daigne les rassembler dans son Paradis.

    

 

     En ce triste 16 mai 1966, c’est moi qui me fis le devoir d’aller attendre mon plus jeune frère Mohamed Kamelleddine, à la sortie de son lycée, il n’avait alors que 14 ans et pendant l’hospitalisation de papa à Tunis, il avait dû être hébergé quelques temps chez ma grand-mère paternelle qui n’avait jamais accepté le mariage de son fils aîné avec Mongia la trop belle et trop moderne tunisoise[5] ; et pendant son séjour chez elle, Kamel avait encaissé plus qu’à satiété ses méchancetés et les malédictions diverses, dont elle nous abreuvait  tous, en sa présence. Il en fut choqué, mais il était trop poli et trop timide, pour réagir, ce qui le rendit encore plus malheureux ; soulagé par notre retour, et croyant que les choses allaient s’améliorer, il n’avait rien dit, jusque bien après la mise en terre de papa…

 

    En cette matinée fatidique du lundi 16 mai 1966, à ma vue, en train de l’attendre debout sur le trottoir avec un parapluie à la main, Hamadi[6]  se rapprocha timidement, fixa mes yeux de son regard bleu clair et comprit, instantanément, que c’était fini.

 

    Je ne sais plus pourquoi, j’avais délaissé la voiture, pour me rendre à pied  jusqu’au lycée malgré la pluie fine qui crachotait de temps à autre. Je mis ma main sur son épaule et nous rentrâmes, en marchant, sans un mot, tout le long des six cents mètres qui nous séparaient de la maison.

 

    Trois jours après l’inhumation de mon père, devant reprendre le travail le lendemain matin, Néjette et moi étions rentrés à Tunis.

 

    Toute ma famille avait été terriblement éprouvée, mais chacun avait fait attention aux autres et contenu  son propre chagrin pour ne pas exacerber celui des siens...Bédye avait décidé de rester encore un jour à Nabeul pour remplir d’autres formalités et, en me trouvant seul avec Néjette, dans l’appartement de Mont Fleury, je fus libéré de toutes les contraintes que je m’étais imposées jusque là.

 

    J’avais 26 ans, j’étais musulman par naissance, et tant les philosophies étudiées que les observations que j’avais jusque-là faites, de la vie, des comportements des hommes et de leurs méchancetés impunies…, tout cela, me portait, en temps normal, plutôt vers un agnosticisme septique.

 

    Mais, la longue maladie de mon père et les souffrances morales que cet être, si bon et si aimant, s’était vues imposées par l’injustice et le despotisme bourguibiens, me révoltaient davantage même que son décès ; je m’en voulais par-dessus tout, de mon manque de réactions à ces injustices et je faillis perdre la raison ; je m’enfermai dans la cuisine où je passai plus d’une demi-heure à hurler les imprécations les plus obscènes envers le despote suprême, que je qualifiais aussi de président assassin[7] ;  je hurlai de même les blasphèmes les plus impardonnables, en qualifiant, dans mon aveuglement, Allah notre Dieu unique et miséricordieux (puisse-Il me pardonner), d’impotent, d’effacé et d’injuste envers ses hommes, concluant dans ma folie furieuse[8]à l’impossibilité même de son existence, je me traitais dans le même temps de lâche et de super connard prétentieux

 

     Derrière la porte de la cuisine, Néjette sanglotait tout en me suppliant d’arrêter de crier et de blasphémer, me rappelant la proximité des colocataires de l’immeuble et l’heure tardive de la soirée…Ramené à cette réalité banale, je passai quand même quelques minutes de plus à appeler papa, dont je ressentais l’étrange présence à mes côtés[9] et à lui demander, d’une voix contenue, pardon, pardon de tout ce que j’avais fait et davantage pour tout ce que je n’avais pas réussi à faire

 

 

 

 

Réminiscences douces amères, parfois plus douces qu'amères.

 

 

Je revoyais défiler devant mes yeux, le film en flash-back des évènements et des personnages de ces derniers jours, la douleur et la compassion évidentes de celles et ceux qui nous aimaient réellement… Je revoyais les manières hypocrites, voire fielleuses, d’autres personnes, notamment ma grand-mère paternelle, et celles, plus  maniérées et faussement chagrines, d’autres parents et connaissances, qui s’étaient crus obligés de jouer la comédie…

 

Je me revoyais remballer vertement, ceux et celles qui voulurent empêcher ma sœur Lilia de suivre, avec nous, le cercueil de papa et qui, croyant bien faire, voulaient l’empêcher de commettre ce  soi-disant péché, je voyais enfin Bédye la voix étranglée par l’émotion, me supplier en pleurant, de faire quelque chose que je ne comprenais pas, lui qui ne pleurait, pour ainsi dire jamais. 

 

Les fossoyeurs avaient couché mon père au fond de sa tombe, face à la Mecque, un dévot lui avait chuchoté à l’oreille les rappels prescrits par la tradition et il s’apprêtait à se hisser en dehors de la tombe pour laisser le maçon la refermer, c’est à ce moment que je compris ce que voulait mon frère aîné, …et que l’émotion l’avait empêché d’exprimer clairement :

 

Il avait totalement oublié les traits du visage de papa et il me suppliait de demander qu’on relève le haut du linceul qui recouvrait ce visage qu’il voulait revoir une dernière fois ! Le religieux de service fut interloqué par cette demande quand je la lui eu transmise, et il refusa de commettre ce pêché, à moins que je ne le prenne clairement et publiquement à mon compte.

 

Je me voyais lui asséner, d’une vois énervée, la déclaration qu’il voulait entendre, je revoyais le visage de Bédye s’illuminer, lorsque le dévot accepta de s’exécuter et je revois Bédye, un instant plus tard, furieux, repoussant vivement les curieux qui, voulant satisfaire à leur impulsion morbide, avaient failli nous précipiter dans la tombe, en essayant de regarder par-dessus  nos épaules.

 

Bédye avait quand même eu l’opportunité de revoir le visage de papa et, à l’évocation de cette dernière image, je me levai, tournai la clé de la cuisine et en sortis…

 

Cette nuit là, je n’essayais même pas de chercher le sommeil, couché sur le dos, les genoux repliés, les pieds bien à plat, je me laissais envahir par une multitude d’autres images qui venaient s’imprimer en boucle dans mon cerveau et que je percevais clairement, malgré, ou plutôt à cause de l’obscurité totale de la chambre.

 

Je me voyais, âgé de quelques années, guetter le retour de mon père, du temps où il ne rentrait jamais chez ma grand-mère (qui nous logeait alors à Tunis), sans un petit paquet de noisettes ou d’amandes grillées, que je lui chopais de la main pour l’étrenner avant tout le monde et je le revoyais faire semblant de m’en empêcher, en riant et en tenant le paquet au-dessus de ma tête, hors de ma portée, avant de me le coller contre le ventre et de me donner une petite tape sur les fesses pour me faire courir devant lui…

 

Je me voyais à la même période caché sous le lit de ma grand-mère en train de dévorer des dizaines de citrons doux dont il ramenait des kilos tous les trois ou quatre jours…Je me revoyais encore en cette même période où il avait été nommé Khlifa de Tunis, lui rendre visite dans son bureau à la Kasbah, où il m’installait sur son fauteuil et donnait une pièce à son spahi pour m’acheter une friandise…

 

Je me voyais quelques années plus tard, sortir de l’appartement de la rue d’Angleterre pour aller à mon école, en l’ayant laissé étendu sur le lit pour une petite sieste, et je me souvenais de ma quasi-jalousie à le voir, ne pas être obligé, lui mon père, d’aller à l’école que j’ai toujours exécrée…

 

Je me voyais au cours de l’une des premières années à Nabeul, m’étant écorché les genoux durant mon apprentissage clandestin du vélo, et m’étant essuyé à l’aide d’un mouchoir en soie brodé à mes initiales, mouchoir que j’avais par la suite jeté non loin de la maison. Je revois le visage livide de colère de papa qui m’interrogeait sur l’origine du sang, colère mêlée d’inquiétude que j’avais attribuée d’abord à la détérioration du mouchoir, mouchoir qu’il avait reconnu instantanément, en le voyant sur le bord de la chaussée. Inquiétude et colère que j’ai encore moins comprises, lorsque, pour la première fois de ma vie, il m’eut bousculé, me faisant grimper quatre à quatre les escaliers de l’appartement pour me pousser dans sa chambre, en fermer la porte à clé et me demander d’enlever mon short et ma culotte ; je me revoyais, abasourdi et en pleurs, à genoux dressés, en appui sur les bras, le derrière tourné vers la lumière de la fenêtre et papa m’examinant méticuleusement le contour de l’anus, avant de m’intimer, moins sèchement, l’ordre de me rhabiller [10]; je le revoyais ensuite changer subitement d’attitude et redevenir tendre et attentionné, aller prendre du coton et de la teinture d’iode pour désinfecter les écorchures que je m’étais faites aux genoux, en tombant de vélo…

 

    Je me revoyais quelques années auparavant, ayant répété mes leçons d’histoire de France, répondant aux questions  qu’il me posait, et recevoir vingt sous à chaque bonne réponse.

 

     Je revoyais son visage heureux et fier à la lecture de mes rédactions de lycée, je me revoyais durant mon adolescence, attendre son retour à la tombée de la nuit, aller à sa rencontre, prendre de ses mains le couffin rempli de fruits qu’il avait eu plaisir à nous ramener en sus…Je me revoyais en été, un peu plus jeune, revenir de Lascala vers midi en compagnie de Bédye pour continuer notre baignade devant notre maison et attendre papa et maman qui ne tarderaient pas à nous rejoindre… et je nous voyais, tous réunis et heureux, barbotant dans la mer si claire et si belle…

 

    Je me revoyais d’autres fois, revenir à la maison un peu plus tôt, pour guetter la calèche qu’il affrétait souvent, surtout les vendredis, pour nous ramener des kilos de victuailles et de fruits et je me revoyais courir, avec nos servantes tout heureuses, de la calèche à la cuisine, de la cuisine à la calèche, transbordant les grappes de raisins, les pommes et poires, les grosses figues noires dont papa et maman raffolaient, les melons et les pastèques, fruits que nous étalions sur toute la surface du sol de la cuisine et aux quatre coins de la salle à manger…

 

    Je me revoyais, je revoyais son sourire heureux, je nous revoyais tous, si heureux !…Et mes larmes ne cessaient de couler dans le noir de ma chambre de Mont Fleury.

 

     Au lever du jour, la source était tarie et en m’habillant pour aller au travail, j’eus le sentiment net que quelque chose au fond de mon cœur avait cassé et que ce cœur, ainsi que le cerveau qui le commandait, étaient devenus arides et hermétiques à certains sentiments…Ils le restèrent effectivement, pendant très, très longtemps.

    

 

 

Durant les nuits qui suivirent, le sommeil tardera à venir et je continuerai à voir défiler les images de papa ; je revoyais son visage rayonnant du temps heureux où tout le monde le courtisait et recherchait ses faveurs, tant ses collaborateurs, que les caïds successifs, ses chefs directs, qui étaient parachutés, sans aucune compétence, et qu’il devait encadrer et guider…tant ses nombreux amis, qui l’entraînaient dans de longues parties de poker au cours desquelles ils essayaient de le plumer de consort et qu’il battait à plate couture, presque toujours, tant ses nombreux frères que ses sœurs mêmes, qui tous ne l’appelaient que Sidi ou Sidi Hmeïda et qui recherchaient son approbation, son réconfort et ses générosités matérielles…

 

Je revoyais ce visage et ce port de tête altier qui, à l’avènement du despote Bourguiba, se mirent à péricliter rapidement, ce visage qui vieillissait d’une décennie tous les deux ans, ravagé qu’il fut par la déception et le chagrin, puis par les complications du diabète…Je revois mon père, attendre la visite de ses amis qui se firent de plus en plus rares, jusqu’à ne plus paraître ; je le revois, de plus en plus renfrogné et de plus en plus taciturne, alors qu’il aimait bien sourire et même rire franchement aux nombreux bons mots que maman avait pour coutume d’envoyer à la tête des uns et des autres y compris ses propres enfants…

 

A ses images, je souriais d’un air triste et désabusé, mais les larmes se firent de plus en plus exceptionnelles à couler ; et si larmes, il y a encore aujourd’hui, en ce mois de mai 2006, comme en chaque année à l’évocation de ces images, ce ne sont que quelques velléités de larmes contenues, de rares remous qui jaillissent des entrailles et dont l’évanescence affleure et humidifie les pupilles, sans presque jamais déborder jusques aux joues asséchées qui continuent de se rider...

 

Depuis ce fatidique mois de mai 66, je n’ai plus jamais été capable de pleurer à chaudes larmes, même pas, en ce non moins fatidique 24 décembre 1996, lorsque, usée jusqu’à la corde par sa longue maladie, ma mère, qui fut très longtemps, la très belle Mongia, s’était éteinte dans mes bras,  comme une bougie[11] ; ce furent, surtout, Adnène, Ashraaf et Amal, mes enfants, qui ont pu le faire à ma place ce jour là, avantageusement...

 

Mais nous n’en sommes pas encore là dans ce voyage rétrospectif ; et pour reprendre le fil chronologique, venons en… à ma dernière mutation.

 

     



[1] Avant de ramener mon père à Nabeul, je pris contact avec ce chef de service indélicat en compagnie du docteur N H ; celui-ci lui reprocha son manquement à la déontologie, en soulignant en plus que son patient était un avocat et un ancien haut responsable du beylicat ; le chef de service essaya de nous expliquer qu’il croyait papa endormi sous sédatifs et qu’il n’avait pas du tout voulu lui manquer de respect. Pris  par le temps et voulant ramener mon père à Nabeul, en urgence, je n’avais pas insisté … 

 

[2]Quand il n’était pas trop malade papa portait souvent le fez rouge turc adopté depuis quelques siècles par les bourgeois tunisiens ; à la maison il portait une coiffe blanche dite arakia (en rapport avec la sueur qui se dit arak en tunisien et qu’elle est censée empêcher de couler dans les yeux pendant l’été) ; cette arakia en lin brodé et ajouré,  sans s’apparenter vraiment à la kippa juive, en a la forme, mais couvre tout la tête des musulmans d’un certain âge, à la différence de la kippa qui ne couvre que le sommet arrière du crâne des hébraïques.

 

[3]  Syndrome du membre amputé : Presque tous les amputés continuent pendant longtemps à ressentir la présence de leur membre absent de leur corps depuis un moment…

 

[4] Ya Khsara, quelle perte, ou encore dommage

 

[5] Maman est nabeulienne de père et de mère, elle est même née à Nabeul, mais elle a passé toute son enfance et toute sa scolarité à Tunis où elle a également été prise en charge par un musicien juif qui lui a appris à jouer du piano pendant des années, elle parlait couramment français et était moderne d’esprit, ce qui dérangeait grandement la vieille provinciale à l’esprit rétrograde qu’était ma grand-mère paternelle qui avait dû, de surcroît, laisser sa propre belle sœur donner le sein à mon père à sa naissance, ayant elle-même trop peu de lait, et déjà, encore moins d’amour, à lui donner…

 

[6] Je rappelle, à toutes fins utiles, que nous appelons mon jeune frère Mohamed Kamelleddine, parfois Kamel, d’autres fois Hamadi, usant indifféremment de l’un ou l’autre de ces deux diminutifs, sans presque jamais recourir à sa pré nomination entière, en dehors des occasions officielles.

 

[7]  Il était alors de notoriété publique que Bourguiba avait fait assassiner Salah Ben Youssef et de toute sa vie, il n’a, à ma connaissance, jamais essayé de le nier.

 

[8] Je me trouvais en fait alors dans un véritable état de transe, j’avais de la fièvre, je frissonnais et je sanglotais en me roulant parterre comme un forcené en donnant de grands coups de pieds dans les meubles et les portes de placards….

 

[9] Il me sembla même l’entendre me consoler et essayer de me calmer, ce qui ne fit qu’exacerber ma révolte, mon exaltation et mon sentiment de culpabilité.

 

[10] J’avais entre huit et neuf ans et je n’avais rien compris alors. Maman m’expliqua un peu plus tard que papa avait eu peur qu’on m’eut violé ou encore que l’on m’eut inculqué les mœurs de pédérastie qui étaient relativement répandues à l’époque, la mixité n’étant pas du tout de mise et les garçons fricotant parfois entre eux, quand ils ne se faisaient pas violenter par leurs aînés ou même par des adultes…

 

[11]Ma mère décéda au bout de 30 années de veuvage, presqu'à l’instar de sa  propre mère qui, elle, survécut à papa Bakha 42 longues années, sans avoir oublié une seule fois, de le citer dans ses prières !!!

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article