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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(30) Très courte escale à Nancy.

Revenons maintenant aux années soixante et voyons comment, à la place de Paris nous dûmes aller à Nancy, avec pour objectif d’achever notre licence d’éducation physique…

 

        Le Centre Régional de l’Education  Physique et Sportive, (CREPS) de Nancy. 

 

         L’été 61/62 fut aussi euphorique que le précédent, agrémenté en plus, par la perspective prochaine de mon départ en France, avec néanmoins un petit bémol à ma joie et à celle de Hédi celui-ci passant, encore une fois, une bonne partie des vacances chez nous.

 

        En effet,  nous avions appris par le consulat de France que, faute de place à l’ENSEP[1] de Paris, nous irions à un autre CREPS poursuivre notre maîtrise.

 

        Notre Directeur Général aurait pu nous obtenir des places à l’INS de Paris faute de nous en procurer au sein de la prestigieuse ENSEP, mais il s’en fichait comme d’une guigne et c’est au CREPS de Nancy que nous nous retrouvâmes fin septembre, à la porte du bureau du directeur qui, surpris de nous voir débarquer, chez lui sans que quiconque n’eut songé à le prévenir[2], essaya de faire pour le mieux. 

 

        Il réagit en effet très positivement et, après avoir pris plusieurs contacts téléphoniques, nous résuma la situation : Il allait nous installer provisoirement dans des chambres de surveillants et nous prendrions nos repas dans un restaurant de campagne, pas loin du CREPS. La rentrée universitaire n’ayant lieu que dans une dizaine de jours, il aura d’ici là obtenu qu’on lui transmette nos dossiers et qu’on lui précise notre statut.

 

        Je profitai de cette situation de manque de coordination flagrante, pour le saisir de ce que nous aurions souhaité être plutôt orientés sur un établissement de la capitale, que telle avait été l’intention conjointe des autorités tunisiennes et françaises et, que ce n’était qu’au dernier moment que, pour un supposé manque de place, nous avions été amenés à être dirigés sur Nancy.

 

           En conclusion, je lui suggérai, de prospecter une éventuelle possibilité de réorientation plus proche de Paris. 

 

        En attendant, nous découvrîmes que l’établissement dans lequel nous avions atterri, ne valait guère mieux et n’était pas beaucoup mieux loti que Ksar Saïd en matière d’infrastructure sportive et, qu’à l’instar de la situation de notre école normale qui était implantée alors dans une zone rurale à vocation agricole, le CREPS était lui aussi, en pleine campagne, à plusieurs kilomètres du centre-ville.

 

        Un ‘Labidi’ français, à Nancy aussi !

 

        Parmi mes camarades, j’étais le plus déçu par notre destination et notre situation et, lorsque, faisant contre mauvaise fortune bon cœur je fis mon deuil de Paris et me décidai à prendre contact avec la vie universitaire française, je m’aperçus rapidement que nous allions vivre un nouvel encasernement, celui-ci se déroulant de surcroît en pleine campagne d’une région française, parmi les plus mal loties, la Meurthe et Moselle, alors déjà touchée par une crise économique et un exode rural massif qui iront  en croissant.

 

        Au contact des premiers étudiants, je fus choqué par leur gaucherie et par la pauvreté de leur langage…

 

        Au contact des premiers professeurs, je pris conscience qu’ils avaient une culture militarisée du sport et de l’éducation physique et que pour toute méthode de formation, c’était le dirigisme le plus absolu, tant en matière de théorie, cours dictés et devant être restitués au mot à mot, qu’en pratique où il fallait suer et se taire…

 

        Ayant fortement aspiré à approfondir mes déjà bonnes connaissances en matière d’histoire des idées générales et spécifiques concernant l’Education, je tombais sur des cours de bachotage d’exercices physiques à enregistrer par écrit et à mémoriser, alors que notre formation tunisienne préalable nous permettait d’en inventer de bien meilleurs.

 

        Je me retrouvais en outre, obligé de rabâcher encore  un apprentissage de courants de l’éducation physique pour le moins surannés et dont nos professeurs, français et tunisiens de Ksar Saïd, nous avaient décrié le dirigisme militaire…

 

        Bref, la troisième année de maîtrise que nous entamions alors, ne valait pas, au plan académique, la première année de Ksar Saïd. Tandis que sur le plan pratique, au lieu d’une formation cohérente d’éducateur que je croyais être venu recevoir, j’étais destiné à devenir plutôt une bête de course et un forcené de la musculation, tant le dressage physique prenait le pas sur la formation pédagogique académique.

 

        J’ai encore en mémoire une anecdote assez caractéristique de la formation qui nous était destinée.

 

        Forts des promesses consulaires françaises nous affirmant que dès notre arrivée dans l’établissement, nous serions immédiatement équipés de pied en cap, en matière de tenues sportives variées et en fournitures scolaires, nous avions évité de surcharger inutilement nos valises. Et, par manque de clarté de notre statut aux yeux du directeur, celui-ci nous avait dit à notre arrivée chez lui, être désolé de ne pas pouvoir nous équiper avant que notre statut ne lui eut été précisé et, nos dossiers transmis.      

 

        Ceci n’empêcha pas un professeur, (que je surnommai tout de suite, l’adjudant Labidi), de venir nous réveiller le lendemain de la rentrée universitaire, à 5heures du matin alors qu’il faisait encore nuit noire, et de nous dire de nous dépêcher, car dans 10 minutes disait-il, il nous amenait, avec nos camarades français, faire une petite course de décrassage musculaire…en clair, le footing de Mohammed Labidi de Ksar Said !

 

        Tandis qu'Abdelmadjid, Mohammed et Hédi, les yeux bouffis et les cheveux ébouriffés se levaient et essayaient de s’habiller comme ils le pouvaient, allant jusqu’à mettre des chaussures de ville plates et de légers pantalons pour courir, je me retournai sur l’autre côté et, remontant mes couvertures sur la tête, je leur demandai de dire à l’adjudant Labidi que j’étais malade…

 

        Une heure et demie plus tard, l’adjudant me retrouva dans le réfectoire et, prenant son petit déjeuner à mes côtés à dessein, s’enquit de mon état de santé qu’il trouvait pour sa part on ne peut plus normal !!!

 

        Le lendemain matin à 5 heures du matin, il fit le pied de grue au pied de mon lit, jusqu’à ce que je me sois levé et, à l’expression de mes regrets de ne pouvoir courir, n’ayant ni survêtement ni chaussures adéquates,  il me répondit du tic au tac que là n’était pas son problème et que dussè-je courir tout-nu, il me promettait que j’allais courir avec tous mes camarades!

 

        Le prenant au mot par défi, je sortis du lit en slip et en tricot de peau, mis mes pantoufles et fis mine de le suivre, croyant ainsi le bluffer et l’obliger à me laisser tranquille, de crainte de me faire tomber gravement malade, compte tenu du froid de canard qui sévissait dehors.

 

         Pour mon malheur, non seulement il faisait froid, mais en ce début d’octobre 62 en ce jour de surlendemain de rentrée et, en cet horaire où l’on n’aurait pu nullement distinguer un chien d’un loup, il s’était mis en plus, à neiger par flocons.

 

Et     par défi mutuel, lui-même s’étant mis en short et torse nu, nous nous mîmes tous deux à trottiner suivis par le groupe d’étudiants hilares…

 

        Quelques cinq kilomètres plus tard,  je traînais à plus de 150 mètres du groupe, mes pantoufles gorgées d’eau menaçant à chaque pas de sortir de mes pieds et moi, suant et soufflant malgré le froid, n’osant pas trop ralentir de peur de me refroidir et d’attraper une pneumonie ; ou encore de perdre le groupe de vue et de me perdre ainsi dans cette campagne enneigée, dans ce bled perdu.

 

        A l’arrivée, après une douche brûlante et un bon petit déjeuner bien garni, j’allai voir l’adjudant Labidi, le fixai droit dans les yeux et lui dis textuellement : Je ne suis pas venu en France pour courir tout-nu dans la neige à cinq heures du matin. Je trouve par ailleurs que vous avez personnellement une pédagogie et un physique d’adjudant, mais je vous défie de me faire encore une seule fois courir dans les mêmes conditions : Soit vous faites votre problème personnel de mon équipement sportif, soit vous ne venez plus me demander de vous suivre à vos footings. Et je lui tournai le dos. 

 

        Je ne fus qu’à moitié surpris, deux heures plus tard, d’être informé que le directeur désirait me voir en compagnie de mes camarades en  son bureau. Il nous reçut  effectivement, nous offrit le café et s’excusa de ne pouvoir faire mieux que de nous prêter des tenues dont il nous déclara qu’elles étaient quasi-neuves, dûment nettoyées et repassées, en attendant de pouvoir nous équiper plus adéquatement.

 

        Avant de nous quitter, il ajouta qu’il n’avait, par ailleurs, pas perdu tout espoir de nous trouver des places à Paris. J’en frémis de joie, mais je dus patienter encore près de quinze jours avant de voir cet espoir se confirmer…

 

        Entre-temps Mohammed Snoussi et moi étions devenus les vedettes de l’équipe de basket universitaire du CREPS. Tandis que Hédi Ben Aïssa et Abdelmadjid Azaiez devenaient les joueurs de football les plus chouchoutés, leur entraîneur n’étant autre que mon fameux adjudant Labidi version française.

 

        Ce qui ne nous empêcha pas quelques jours plus tard, de prendre le train pour Paris, tout excités à l’idée de voir enfin notre rêve réalisé et, pas fâchés du tout de quitter l’austère Nancy pour la Ville-lumière, au grand dam de nos futurs ex-camarades et entraîneurs. 

 

 



[1] ENSEP Ecole Nationale d’Education Physique.

[2] Comme quoi, la bureaucratie tunisienne n’a rien à envier à celle française, dans leur inertie essentielle.

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