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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(31) Paris me voila, Paris me voici, enfin !

           L’Institut National Du Sport, avenue du Tremblay, Vincennes, Paris,

 

       Jusqu’en 1975, il régnait une guerre larvée entre l’Ecole Nationale de l’Education Physique (ENSEP), installée à Châtenay-Malabry, au sud de Paris tout près de la commune de Sceaux, qui formait des professeurs d’éducation physique pour les besoins scolaires et l’Institut National du Sport (INS) implanté à l’orée du bois de Vincennes à Paris, plus orienté vers la formation de cadres sportifs de type entraîneurs ou directeurs techniques pour le mouvement sportif fédéral.

 

       Chacun de ces deux établissements voulait minimiser l’action et minorer les méthodes formatives de l’autre, échangeant des accusations et taxant réciproquement de théoriciens coupés des réalités, lancées aux « éducationistes » et de dresseurs de cirque, aux « technicistes »

       

        Pour notre bonheur, de longs travaux de rapprochements de ces deux écoles qui se pensaient et se voulaient jusque là antinomiques, ont abouti durant l’été 62/63, au lancement d’une promotion expérimentale de formation mixte alliant les deux portées, éducative et performante, que l’éducation physique française n’arrivait pas à combiner harmonieusement jusque-là, dans ses objectifs.

      

       Cette formation diplômante pouvant conduire ses bénéficiaires, selon les options prises, soit vers l’enseignement soit vers le mouvement sportif fédéral. 

 

        Cette voie qui concrétisait en fait toutes nos attentes, avait échappé à la vigilance par trop vacillante, du consulat français de Tunis, mais a pu fort heureusement, être recouvrée par celle plus soutenue, du directeur du CREPS de Nancy, à qui nous dûmes la fière chandelle d’y être réorientés au cours du mois d’octobre.

 

        Le corps professoral avait été combiné entre professeurs universitaires, entraîneurs nationaux et formateurs spécialisés d’enseignants d’éducation physique ; et plusieurs pays africains avaient obtenu des bourses pour leurs ressortissants, qui furent intégrés à cette promotion comptant par ailleurs une trentaine de français de divers départements.

    

       Tous étaient déjà à pied d’œuvre depuis quelques jours lorsque nous rejoignîmes notre nouvelle affectation.

 

        Nous fûmes logés dans de belles chambres spacieuses donnant sur un immense parc verdoyant et ensoleillé, parsemé d’infrastructures sportives rutilantes.

 

      Les chambres étaient pour deux et, bien entendu, ce fut Hédi qui partagea la mienne,  Abdelmajid et Mohammed partageant une autre, aussi belle, mais donnant sur une petite route de circulation interne, un peu moins ensoleillée. Les fenêtres étaient très larges et le sol en parquet de bois vernis et ciré. Nous avions une femme de ménage qui venait tous les jours nettoyer et refaire les lits !!

 

       Le restaurant, où professeurs et étudiants prenaient leurs repas aux mêmes tables, était luxueux et aménagé avec un goût raffiné. Bref, après les locaux lugubres et humides de Nancy, nous avions atterri dans un petit paradis.

 

        Une fois logés, nous reprîmes contact avec Monsieur Francis Shewetta, chargé des études et sa secrétaire Denise qui nous exposèrent les choix que nous pouvions faire parmi les options sportives et pédagogiques offertes, selon ce que nous entendions faire, une fois diplômés.

 

        La formation durait trois semestres et servait soit à parfaire une licence d’éducation physique spécialisée pour ceux qui détenaient déjà un DEUPC[1] en EPS, ce qui était notre cas, soit à instaurer de nouvelles fonctions d’éducateurs sportifs, dans les mouvements sportifs des divers départements français et dans les pays africains ayant aligné des cadres non diplômés de ce secteur, cadres qui seront investis par la suite, de missions de formations d’entraîneurs.

 

       La filière licence étant plus approfondie et ses examens académiques plus rigoureux, ce fut celle que nous choisîmes tous les quatre et nous y fûmes rejoints une semaine plus tard par Salem Boughattas, spécialement recommandé par Mzali, notre quasi-ministre tunisien.

 

       Chacun se déterminant en fonction de ses points les plus forts, je choisis de m’investir dans les options fondamentales de psychosociologie, de psychologie sportive, de physiologie humaine, de théories de l’Education générale et spécialisée et de théories de l’entraînement sportif.

 

     Pour les activités sportives, je choisis la natation sportive en perfectionnement propre (option notée sur la technique et la performance ) et également en entraînement-encadrement, qui habilitait à l’enseignement de la natation au plus haut degré fédéral et scolaire (correspondant au 3ème degré d’entraîneur fédéral.)

 

        Mes camarades choisirent à peu de choses près les mêmes matières fondamentales, mais des activités physiques différentes, athlétisme (courses) pour Ben Aïssa et (lancers) pour Boughattas,  Basket pour Snoussi et football pour Azaïez.

 

      Nous nous retrouvions donc régulièrement pour les enseignements théoriques qui se déroulaient en amphithéâtre, généralement de 8h 30 à 10h30. Tandis que certains entraînements étaient biquotidiens, le matin de 5h45 à 7h30 et le soir de 18h30à 19h30, la natation faisant partie du lot.

 

       Je me levais donc 5 fois par semaine à 5heures, mais nous avions heureusement la possibilité de faire une petite sieste de 14h à 15h, sans oublier que certains après-midis, il n’y avait pas de cours, ce qui me laissait largement le temps de récupérer et d’avoir d’autres activités tant à l’intérieur de l’INS qu’au centre de Paris….

 

       Monsieur Marc Menaud, mon professeur de natation était assez fier de moi, il fut en fait surpris de constater que j’avais une excellente technique en 4 nages et que j’étais performant en crawl, même dans un groupe de nageurs français qui faisaient encore de la compétition et dont je battais quelques-uns sur les séries de sprint de 15 mètres qu’il nous faisait faire, groupe que je battais largement en matière de nage en apnée:

 

       Marc Menaud nous demandait, une fois par jour, de plonger et de faire au moins la longueur de la piscine couverte (25m) sous l’eau, pour augmenter notre capacité pulmonaire et surtout pour améliorer nos capacités à utiliser l’oxygène. Et tous les jours, il n’en croyait pas ses yeux, lorsque j’arrivais régulièrement à nager 2 ou trois mètres de plus que le meilleur du groupe, français et africains confondus.

 

       Au bout d’un mois, les meilleurs plafonnaient aux environs de trente mètres, tandis que j’en parcourais quarante, en sentant que je pouvais encore progresser.

 

      Durant le deuxième mois, je faisais le premier bassin sans effort, effectuais le virage toujours sous l’eau et, arrivais à l’autre bout de la piscine en touchant le mur et en émergeant en douceur, alors que mes camarades, au moment d’émerger à la fin de leurs trente ou quarante mètres, se mettaient tous à avaler goulûment l’air, la bouche grande ouverte, le pharynx sifflant, avec des mouvements de tête, affolés …

 

       Un autre exercice consistait à s’immerger au pied de l’échelle de la piscine, à s’accrocher aux barreaux inférieurs et à rester en apnée immobile le plus longtemps possible.

 

       A mon premier essai, Marc avait sauté à l’eau, affolé pour me repêcher ; il ne me connaissant pas encore et avait cru que j’avais été saisi par l’ivresse des profondeurs[2], j’avais en effet dépassé les trois minutes sous l’eau et j’étais totalement immobile flottant entre deux eaux… Au bout de trois mois, je pouvais rester immergé en apnée près de cinq minutes, sans qu’il ne s’affole pour autant.[3]

 

       Mais je crois que là où j’avais épaté le plus Marc Menaud, ce fut pendant la remise des devoirs d’examens de psychologie sportive.

 

      Pour cette discipline, le professeur, Monsieur Pichon était un universitaire en préretraite ayant des difficultés avec les noms et prénoms tant arabes qu’africains ; il nous avait demandé de ne porter que nos patronymes sur nos copies pour diviser la difficulté par deux.

 

        En plus, durant les devoirs de contrôle, qui n’étaient que des mini-tests, il s’épargnait l’effort de déchiffrer ces noms, en remettant le paquet de copies à deux ou trois de nos camarades qui se chargeaient de nous les distribuer, ce qui fait qu’en fin de compte, même nos noms ne lui étaient pas familiers au bout du trimestre.

 

        Pour les examens, s’agissant de devoirs de synthèse, l’administration ayant tenu à donner aux remises des devoirs un certain apparat, tous les professeurs avaient été conviés à y assister selon un planning pré-défini ; aussi lors de cette quasi-cérémonie, y avait-il une centaine de personnes dans l’amphithéâtre et, le professeur ayant demandé à un africain, un français et un marocain de distribuer les copies dont il égrenait les notes sans se soucier des noms y portés, s’était délesté de ce soin sur ces assistants d’un jour…

 

        Il avait commencé par les 6/20, était remonté ainsi jusqu’à 14/20 et il n’avait plus en mains que 6 ou 7 copies ; entre-temps, l’avant-dernier du groupe des nageurs, avait obtenu un 13,50/20 et avait été félicité par Marc Menaud autour duquel nous nous étions réunis, et à chaque copie qui était distribuée, Marc me regardait d’un air dubitatif, pensant probablement que ma copie avait été égarée.

 

        Après avoir lâché l’avant-dernière copie, Monsieur Pichon s’était reculé de quelques pas pour s’asseoir derrière sa table en disant, messieurs, je vais me permettre maintenant de vous lire la copie de monsieur Haquet que nous pouvons considérer comme le corrigé de ce devoir de synthèse, tant au niveau du plan, qu’à celui du fond et de la richesse du vocabulaire spécifique.

         

       Mes camarades tunisiens et moi-même avions compris que le Haquet n’était autre que moi et que le prof avait confondu le «o» de mon nom avec une lettre qui donnait à celui-ci, une consonance française, mais nous étions bien les seuls et, Marc Menaud était définitivement persuadé que ma copie avait été égarée…Lorsque, ayant lu avec beaucoup d’emphase ma copie, Monsieur Pichon avait fini par dire qu’il avait jugé normal d’accorder un 17/20 à Monsieur Haquet, je le repris gentiment en corrigeant mon patronyme et j’allai chercher ma copie.

 

       Quinze secondes après, Marc Menaud, flatté d’avoir la meilleure note dans son groupe, ne m’en regardait pas moins avec des yeux ronds, en me félicitant avec l’air de dire mais comment se fait-il que tu écrives le français si-bien ? Il n’osa cependant pas poser la question directement, mais il paraissait totalement mystifié  de constater qu’un arabe pouvait avoir la meilleure note d’un devoir de synthèse de psychologie, dans un amphi comptant près de cinquante cadres français !!

 

        Le directeur de l’INSdont j'ai oublié le nom, un monsieur de grande taille, aux yeux bleu acier et à l’air très distingué n’avait même pas jugé nécessaire de nous appeler par nos noms, lorsqu’il avait consenti à nous recevoir en son bureau, à notre demande une dizaine de jours après notre arrivée de Nancy.

 

       En essayant de se faire clarifier la situation de nos dossiers et, notamment la question de notre bourse d’études par la personne idoine au sein de l’administration centrale qu’il avait accepté d’appeler au téléphone,  il lui parlait simplement des quatre tunisiens… 

 

       Ne le trouvant alors, pas suffisamment clair dans les explications qu’il avait daigné nous transmettre du bout des lèvres, avec l’air de dire qu’il en avait assez fait pour nous, je lui avais, assez ironiquement annoncé, que nous irions de toute façon voir nous-mêmes Monsieur X (dont j’avais retenu le nom) afin d’avoir de meilleures informations et ne plus vous ennuyer avec cette question.

 

       Il avait alors tiqué, n’appréciant pas mon intonation, et se ravisa en se taisant, après avoir eu envie de me répondre par une phrase, qui aurait, sans doute, été cinglante. Il s’était alors contenté de me fixer plus attentivement qu’auparavant, comme s’il voulait pouvoir me reconnaître, le cas échéant plus tard…

 

        En revenant vers mon groupe de nageurs, après avoir pris ma copie, je vis les yeux de notre directeur, fixés sur moi ; je le saluai d’un hochement de tête et d’un sourire courtois qu’il me rendit d’un air contrit, comme si, me sourire en retour, lui faisait mal quelque part. J’appris plus tard qu’il avait exercé pendant quelques années en qualité de médecin, à Nouméa[4], que sa femme avait failli le quitter pour un jeune néo-calédonien musulman et que depuis, il aimait encore moins avoir affaire à des arabes et à des musulmans. (A suivre...)

 



[1] Diplôme d’Etudes Universitaires du Premier Cycle en Education Physique et Sportive

[2] En plongée sous marine, l’azote qui se dissout dans le sang provoque au bout d’un certain temps une espèce de narcose qui rend les plongeurs inexpérimentés trop euphoriques pour réaliser le danger auquel ils s’exposent  à ne pas remonter à l’air libre, mais cette narcose est provoquée à des profondeurs plus grande que celle d’une piscine.

[3] Les gens en général s’affolent sous l’eau après à peine quelques secondes. Plusieurs plongeurs ne peuvent rester plus de deux minutes sous l’eau  sans remonter pour respirer. Le record du monde, en apnée immobile, dépasse largement les 10 minutes, aussi incroyable que cela puisse paraître.

[4] Capitale de la Nouvelle Calédonie.

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