Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
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Le fameux Othmane que j'ai toujours détesté…
Monsieur Couret (le valeureux instit dont je vous ai déjà parlé) voulait absolument me faire réussir le fameux concours d’entrée en Sixième[1] avec une année d’avance et il réussit à convaincre Papa de faire la demande de dérogation nécessaire. C’est un peu pour cela qu’il s’énervait, craignant de me voir échouer à ce concours, par ma concentration insuffisante lorsqu’il s’agissait de résoudre certains problèmes de calcul, que je refusais en fait carrément, de comprendre, n’ayant jamais aimé ni le calcul, ni encore moins plus tard l’algèbre, la géométrie et les sciences physiques[2]…
Cela se passait en l’année 1951 et si je réussis à décrocher brillamment mon Certificat de Fin d’Etudes Primaires, avec une collection de 09/10 et de 10/10, j’échouai lamentablement au concours, ce qui frustra Monsieur Couret plus que mes propres parents, qui furent secrètement contents, de me voir rester, encore une année auprès d’eux à Nabeul, avant de rejoindre Bédye en son lycée à Tunis[3].
C’est durant les années 51, 52 et 53, que prirent place dans ma vie de préadolescent, des événements qui n’ont pas fini d’avoir des prolongements dans ma vie de sexagénaire aujourd’hui. C’est durant ces années, que je connus Fadhila et sa sœur Essaïda ; c’est encore en ces années que la construction de notre villa de Nabeul fut achevée, c’est en ces même années, que la toute première pièce de la maison de plage commença à prendre forme, petit à petit suivie, d’une autre pièce, puis, d’une autre encore.
Mais, c’est l’année 1952 qui fut pour moi, une année charnière, qui vit s’opérer en moi des transformations psychophysiologiques, j’ai plutôt envie de dire psychosomatiques, puisque ayant eu, et ayant peut-être encore aujourd’hui, des répercussions sur mon équilibre affectif, autant que sur mes réactions corporelles.
C’est en cette année là aussi, que je faillis voir mon père se faire froidement tirer dessus par la soldatesque française.
Et, je dois ajouter ici, que je ce que je suis en train d’écrire, ici et maintenant, est en passe de prendre pour moi, la forme d’une véritable auto psychanalyse ;[4] des rapprochements, que je n’ai jamais faits auparavant, sont en train de s’opérer d’eux-mêmes, me livrant en même temps que je vous les livre, des explications possibles à certaines questions et déboires, auxquels je n’ai jamais eu le temps de réfléchir auparavant…
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Othmane.
Fin 51, Kmar, qui a toujours été pour moi une quasi-mère depuis mon premier jour de vie, et qui, durant longtemps, ne nous avait jamais quittés plus de quelques jours pour rendre de courtes visites à ses parents à Tozeur, Kmar ma presque maman, qui s’est toujours mise en quatre pour satisfaire mes moindres désirs, quand elle ne les prévenait pas avant que je n’eusse eu le temps de les exprimer… Kmar, un soir, après m’avoir bordé dans mon lit, au lieu de m’embrasser et de partir, comme elle le faisait d’habitude, Kmar s’est couchée près de moi, me prenant dans ses bras, en me gardant bien enveloppé dans mes couvertures.
Puis, en essayant de garder affiché son sourire éclatant, elle avait commencé à m’expliquer que, bientôt elle allait se marier et nous quitter pour aller vivre avec un certain Othmane.
A ces mots, le monde s’effondra autour de moi pour la deuxième fois de ma vie, la première, rappelez-vous, c’était quand quelques années auparavant, Maman m’avait fait comprendre que je devrai aller à l’école, tous les jours…
Ce soir là Kmar et moi pleurâmes longtemps, elle en silence, moi en sanglots, jusqu’à ce que Maman, elle-même les yeux humides, vint nous gronder et nous séparer.
J’appris bien plus tard comment cet Othmane avait remarqué Kmar :
Tozeur pullulait alors déjà de jeunes désœuvrés et Othmane, en qui j’ai toujours pressenti l’opportuniste qu’il masquait, comptait parmi le lot de chômeurs dont les descendants, les beznassas d’aujourd’hui, chassent le touriste étranger.
Lors d’une visite que rendait Kmar à ses parents, je soupçonne Othmane d’avoir été attiré autant par la qualité des habits qu’elle portait, que par sa beauté et son port de tête de princesse noire.
Tout blanc cassé, fade qu’il était, il n’a pas hésité à aller demander sa main à ses parents qui le remballèrent une première fois, lui rétorquant que Kmar était alors, plus la fille de Lella Mongia, l’épouse du Khlifa de Tunis, que la leur propre.
Cela ne le refroidit que pour un temps…
Quelques deux ou trois années plus tard, il eut le culot de se faire chaperonner par une vague connaissance de Papa et de venir, jusqu’en son bureau nabeulien, lui demander la main de Kmar. Papa surpris, et quelque peu courroucé par le sans-gêne du requérant, déféra sa réponse, promettant vaguement de la lui transmettre, en temps voulu et si besoin est, par l’accompagnateur, qui ne devait pas lui-même en mener large, tout contrit d’avoir pris conscience que la demande avait indisposé le Khlifa de Nabeul.
Rentrant à la maison plus tôt qu’à son habitude, Papa informa Maman de la demande de ce Othmane et, après plusieurs entretiens avec Kmar (qui avait alors presque 20 ans, ce qui à cette époque, commençait à être un peu tard pour des fiançailles et a fortiori pour un mariage), Maman informa en retour mon père de l’accord de principe de Kmar, «seulement si Nana et Sidi, êtes bien d’accord » devait ajouter timidement la donzelle.
Personne n’avait jugé nécessaire de me demander mon avis, ni même de m’informer avant ce triste soir où Kmar, 6 mois plus tard, est venue m’annoncer son mariage presque imminent !!
Quelques jours après sa demande, Othmane fut prestement convoqué et interrogé plus précisément par Papa, sur ses moyens de subsistance et sur la manière dont il avait l’intention de conduire sa vie de fiancé et de futur père de famille.
Devant les réponses évasives et décevantes du bonhomme, Papa décida néanmoins de louer un local qu’il fit aménager, équiper et fournir en denrées d’épicerie fine, (bien entendu de ses propres deniers), pour en faire cadeau au fiancé de Kmar, non sans avoir demandé au chef de la confrérie des épiciers d’initier le triste sire, au métier et d’en faire, pour un temps, son assistant dans sa propre boutique.
En faisant cela de connivence, Nana et Papa caressaient le secret espoir de conserver auprès d’eux, et surtout auprès de moi, Kmar, qu’ils considéraient plus comme leur fille que comme une simple Nounou et à laquelle ils savaient à quel point je m’étais attaché.
Ce projet faillit se concrétiser durablement, d’autant que l’épicerie nouvellement équipée, était à quelque pas de notre habitation qui comportait, en son rez-de-chaussée, un grand dépôt et deux chambres, jusqu’alors inoccupées et auxquelles on pouvait accéder à partir de notre appartement par un escalier en bois ; l’ensemble fut donc nettoyé, fraîchement peint et meublé pour accueillir les nouveaux mariés qui s’y installèrent effectivement durant une année, Kmar passant alors la journée au premier étage, portant son déjeuner à son mari à l’épicerie et rejoignant ce dernier, en fin de journée, en leur logement particulier, propre et douillet. Cela aurait pu perdurer…
Othmane devait s’arranger très vite pour que, cette situation, qui me convenait finalement assez, ne puisse durer plus longtemps.
L’épicerie dont les affaires avaient commencé par être florissantes, parce que le chef de la confrérie continuait d’en superviser les comptes, Othmane demanda et obtint, de voler de ses propres ailes et de gérer tout seul son épicerie.
Comme par enchantement, les bénéfices fondirent comme beurre au soleil, et Papa se trouva contraint de payer les fournisseurs dont Othmane devint très vite incapable d’honorer les créances.
Quelques mois plus tard Othmane, désertant son foyer et abandonnant l’épicerie et ses passifs à Papa, trouva, grâce à l’aide de Stoufa mon oncle, un emploi de garçon de café dans un établissement de Tunis, à Bab El Jédid.
Papa ne put que conseiller à Kmar de rejoindre son incapable de mari.
Kmar vécut ainsi plusieurs années à Tunis, y eut plusieurs enfants de Othmane et décéda bien avant celui-ci, lui donnant l’opportunité de se remarier et d’avoir d’autres enfants.
Lors des obsèques de Kmar, j’étais déjà un jeune homme de 17 ans, ce qui, ne m’a pas empêché de sangloter comme un enfant de cinq. J’étais autant bouleversé par la mort de Kmar que par le chagrin de sa fille aînée qui, s’étant accrochée à mon cou, en pleine crise, ne cessait de hurler mon surnom Fika et de me répéter que sa mère était morte en le prononçant.
Durant les jours ayant précédé son décès, Kmar pressentant sa fin imminente, avait, vainement, demandé à Othmane de nous téléphoner à Nabeul, pour que nous puissions venir lui rendre visite, lui répétant qu’elle voulait absolument revoir Fika avant de mourir. Othmane n’a pas obtempéré à ses demandes, se contentant de lui promettre, hypocritement, qu’à son rétablissement, il l’amènerait à Nabeul, pour qu’elle puisse passer quelques jours chez nous…
En quittant les enfants de Kmar qui s’accrochaient tous à moi, j’avais l’obscure conviction, que leur père, avait fini par faire mourir leur mère, de déception et de chagrin, cumulés...
Je suis parti sans lui présenter mes condoléances et, même plus tard, lors de deux ou trois visites qu’il nous a rendues avec ses enfants, sur l’insistance de Maman, (qui lui envoyait chaque fois de quoi payer le taxi louage jusqu’à Nabeul), j’évitai soigneusement de lui adresser la moindre parole, tout en fêtant ses enfants et en les comblant de petits cadeaux.
Je ne sais pas si Othmane est toujours en vie, mais pour moi il est mort et enterré depuis longtemps…Depuis ce jour de mars ou d’avril 1952, où il avait fait en sorte que Kmar me quitte pour lui.
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[1] Concours couronnant la fin de l’enseignement primaire et permettant l’accès au lycée.
[2] La vie me réserva une drôle de surprise bien plus tard, m’obligeant à user d’équations algébriques que pourtant, j’abhorrais du temps de mon adolescence, pour les besoins d’administration de preuves de confirmation de l’une des hypothèses de ma thèse de Doctorat de Sociologie de la Connaissance et des Idéologies.
[3] Il n’y avait alors encore pas de lycée à Nabeul et je parlerai de l’Internat du Collège Sadiki Khaznadar plus bas, plus tard, Incha’a, Allah.
[4] La psychanalyse, supposant un analyste, analysant un patient, analysé, pour que puisse s’opérer le transfert par lequel les névrosés, que nous sommes tous plus ou moins, peuvent mieux comprendre l’origine de leur(s) névrose(s) et s’en débarrasser au bout de N séances, le terme d’auto-analyse pourrait être qualifié d’hérésie par les puristes. Mais pour moi, l’ordinateur au moyen duquel je me livre à cette introspection, remplace (avantageusement ?) l’analyste, et le transfert est visiblement en tain de s’opérer sur le disque dur et sur le cd…en même temps qu’en moi !