Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Mon père, feu Si Hmeïda face au commandant local de l’armée française.
C’est au cours de l’un de mes rendez-vous innocents avec Essaïda, qu’à l’âge de 12 ans, un jour où je n’avais pas classe et au cours duquel, je l’avais rejointe sur sa terrasse d’assez bonne heure, qu’il me fut donné d’assister à une scène restée longtemps marquée d’une terrible angoisse en ma mémoire.
Il y avait eu cette année là, au mois de janvier (1952), plusieurs manifestations assez violentes, à Hammamet, Korba et surtout à Tazarka où la manifestation avait tourné au carnage, les forces françaises, police et armée confondues, ayant tiré dans la foule provoquant la mort de plusieurs personnes.
Mon père qui assurait alors l’intérim du caïd avait appris qu’il se préparait une grande manifestation pour le vendredi, jour du Souk hebdomadaire à Nabeul ; une délégation de quatre personnes du bureau du Destour, conduite par le mari de ma tante, était venue lui rendre une visite voulue secrète, se déroulant de nuit.
Prévenu du parcours tracé et de l’heure de démarrage de la manifestation qui devait être conduite par des femmes en tête du cortège, suivies elles-mêmes par les hommes, dont certains seraient armés, pour les protéger et "en profiter pour tuer quelques français", papa n’avait pas souscrit à la tactique, sans pour autant remettre en question la stratégie.
Conscient du fait que la présence d’hommes armés dans le cortège était impossible à masquer aux yeux des Français ; et du risque que cela pouvait leur donner un bon motif pour noyer la manifestation dans un bain de sang, Papa parvint à convaincre la délégation destourienne de renoncer à cette question d’armes.
A la fin de l’entrevue, il demanda au mari de ma tante que celle-ci vienne le voir à la maison, le lendemain jeudi, pour qu’il puisse éventuellement la charger de lui transmettre des précisions sur le degré d’information des Français quant aux préparatifs de la manifestation.
Le lendemain, mon père chargea ses spahis d’aller fouiner du côté du poste de police et d’essayer de récolter des informations auprès de certains policiers musulmans de la police française. Lui-même passa une bonne partie de la matinée à téléphoner à Hammamet, Grombalia, Korba, Menzel-Témime et Tazarka pour essayer de recueillir des informations relatives à d’éventuels préparatifs de mouvements de troupes vers Nabeul.
Il finit par obtenir confirmation de ces préparatifs et de ce que les soldats postés à Menzel Témime, ville assez éloignée de Nabeul, s’étaient mis en route en début d’après-midi pour rejoindre Tazarka, y passer discrètement la nuit et parcourir de bonne heure, le lendemain vendredi, les quelques kilomètres qui les séparaient encore de Nabeul.
Il se rendit alors au siège du Contrôle Civil prétextant une visite de courtoisie, à laquelle le conviait le premier fonctionnaire régional français depuis des semaines[1] ; s’ensuivit un long entretien au cours duquel, le contrôleur civil et lui-même, essayant vainement de se soutirer mutuellement des informations sans avoir l’air d’y toucher, il ne réussit pas à avoir d’information décisive.
Et c’est par l’intermédiaire de Mohamed A… un commerçant tunisien dont on disait qu’il était « naturalisé français», mais qui jouait le rôle dangereux d’agent double, que Papa apprit que le commandement local des troupes françaises était au courant des moindres détails du parcours projeté de la manifestation, des noms des principaux meneurs et même de la présence éventuelle de destouriens armés de couteaux et de fusils de chasse.
L’agent double l’informa également qu’une embuscade serait tendue, avec des tireurs postés sur la terrasse de mon école, et que, parmi ceux que la gendarmerie et les soldats viseront pour les tuer, figuraient en bonne place, Mohamed S.. le premier responsable du Destour de Nabeul et Abdesslem D... qui n’était autre que le beau-frère de Papa.
Le soir même, Tante Rekaya, dûment chapitrée par mon père, et tout affolée par le cours que semblaient devoir prendre les événements, rentra faire son rapport à son mari, sous-chef du bureau local du Destour.
Le lendemain, vendredi, jour de la manifestation, qui avait été expurgée de la présence d’hommes armés et dont le parcours avait été changé, pour la faire passer par les ruelles et éviter l’embuscade, mon père apprit, que tous les changements qu’il avait conseillés étaient parvenus aux oreilles ennemies, qu’une autre embuscade avait été tendue, sur le toit d’une autre école primaire, située à quelques cinquante mètres de notre appartement, dans une ruelle se trouvant sur le nouveau tracé, et que, lui-même avait été dénoncé, comme l’une des têtes pensantes complotant contre les intérêts de la France[2].
C’est ainsi que, rejetant le conseil de "faire le mort" pour quelques jours en ne prenant plus d’initiative au moins pendant 48 heures, mon père se précipita à la rencontre de la manifestation en prenant un raccourci passant par Souk El Balgha (dont les boutiques étaient toutes fermées, comme pour toutes les manifestations) et réussit à rejoindre in extremis, la tête du cortège qui arrivait en sens inverse et qui n’était plus, qu’à cinquante mètres de notre appartement, et donc, à cent mètres du lieu où les tireurs d’élite étaient placés en embuscade sur le toit, prêts à faire un carnage.
Le hasard voulut que le point de rencontre précis de Papa avec les meneurs de la manifestation, parmi lesquels figurait en bonne place son beau-frère, se situât juste devant l’impasse habitée par Essaïda.
Et c’est ainsi, que, percevant les Yahya Bourguiba, Youskout Listaamar[3], scandés par la foule, Essaïda et moi, parcourant les terrasses voisines accolées les unes aux autres, étions arrivés jusqu’au surplomb même de ce point de rencontre où, ne comprenant pas grand - chose à ce qui se passait, je pus voir mon père lever le bras, pour immobiliser la tête du cortège des manifestants, qui s’arrêta en fait sur injonction de ses propres meneurs, puis ceux-ci s’avancer vers Papa qui leur murmura quelques phrases…
Subitement, je vis arriver au pas de charge une dizaine de soldats armés jusqu’aux dents avec à leur tête un gradé. Ce premier groupe était suivi de près par un autre groupe plus important tout aussi armé de fusils et de mitraillettes ; le premier peloton s’arrêta à cinq mètres du groupe de tête des manifestants et les mit en joue.
Papa s’interposa en levant encore une fois le bras droit, criant en son français impeccable à l’attention de leur chef : Non je vous en prie commandant, je suis le Kéhia de Nabeul et je viens de convaincre les manifestants de se disperser et de rentrer chez eux.
Un moment désarçonné, le commanda lui rétorqua d’une voix courroucée : "Qui me prouve que vous dites vrai et que vous êtes bien le Kéhia" ?
Cette réplique agressive fit que, du peloton qui visait jusque-là la foule, trois soldats se détachèrent, en se rapprochant de mon père qu’ils mirent en joue, l’un d’eux le visant à bout portant à la tempe, prêt à tirer ; dans le même temps, les meneurs des manifestants, et à leur tête, le mari de ma tante, inquiets pour la vie de Papa qui risquait de mourir pour avoir essayé de les sauver, se rapprochèrent calmement de lui sans prononcer un mot, signifiant ainsi, qu’ils étaient prêts à se faire tuer, en même temps que lui.
Dieu Seul Sait ce qui se serait passé, n’était un coup de théâtre quasi-miraculeux :
Tout le monde était à bout de nerfs, les soldats n’attendant qu’un signe de leur commandant ; les manifestants après leur immobilisation et leur silence momentané recommençant à crier, les premiers rangs, Allahou Akbar[4] comme pour se préparer à mourir, les autres plus en arrière, et ne percevant, pas tout à fait le drame qui se nouait en tête, à lancer leurs slogans hostiles ; lorsque déboula au pas de charge, un petit groupe de policiers, avec à leur tête le commissaire de Nabeul.
Le commissaire qui connaissait personnellement Papa, s’avançant vers le commandant, s’adressa à lui à peu près en ces termes :
« Mes respects mon commandant, le monsieur qui est en face de vous est effectivement le Kéhia et s’il dit qu’il va disperser les manifestants, c’est qu’il va réellement le faire ; je le connais suffisamment bien pour l’affirmer et je vous suggère de le laisser faire… »
Les évènements se déroulant en plein centre-ville, la suggestion du commissaire qui aurait été totalement inopérante en rase campagne, équivalait en fait à un ordre dans la zone d’autorité de la police et, c’est en tant que tel qu’il fut perçu par le commandant qui lança un ordre bref aux soldats.
Ceux-ci, cessant de tenir en joue mon père et la quasi-escorte destourienne qui l’avait entouré, se mirent en ligne contre le mur tout le long de la rue Bab Salah ; et Papa, qui avait vu sa dernière heure arriver, réitéra alors sa demande de dispersion à l’attention des leaders destouriens, insistant sur le fait que l’escadron de la mort, embusqué à quelques mètres à peine, devait toujours les attendre.
Convaincus du fait qu’il n’y avait, ce jour là, pas d’autre choix sensé ; et qu’il aurait été criminel de leur part de mener, bêtement, les manifestants, non pas au combat, mais à une mort autant certaine qu’inutile, les meneurs intégrant à rebours les rangs de leurs troupes, leur firent faire demi-tour et les dispersèrent, leur donnant rendez-vous pour un autre jour.
Blême, mais soulagé, Papa, qui, au moment où les soldats le menaçaient, avait perçu les lamentations des voisines de Essaïda qui nous avaient rejoints sur la terrasse et qui criaient aux soldats de ne pas lui faire de mal[5], papa qui avait peut-être reconnu vaguement ma voix à travers mes cris désespérés, sans avoir bronché jusque là, ne serait-ce qu’en levant la tête, le fit alors, et nos regards se croisèrent.
Je lus dans le sien un reste d’angoisse submergé de la même fierté que j’y décèlerai, à plusieurs reprises, quelques années plus tard, à chacune des fois où il m’aura vu sauter le mur de la véranda de la maison de la plage, pour courir au secours de dizaines de candidats à la noyade[6], que je parviendrai alors à sauver systématiquement sous ses yeux admiratifs.
J’espère, que ce jour là, il a pu lire dans les miens, toute l’admiration et toute la fierté que j’avais, de l’avoir pour père, admiration et fierté que je continue de ressentir, aujourd’hui, encore plus, peut-être, que ce jour mémorable de janvier 1952.
[1] Les rapports s’étaient alors quelque peu tendus entre les responsables de l’administration locale respectivement tunisienne et française pour des raisons qui seront précisées dans le chapitre consacré plus loin au combat politique de mon père.
[2] Pour les détails des répercussions de cette dénonciation voir aussi le chapitre consacré au combat politique de Papa.
[3] Vive Bourguiba ! A bas le colonialisme !
[4] Dieu Est Le Plus Grand, cri de ralliement que lancent les musulmans prêts aux combats et à la mort.
[5] S’agissant de voisines qui nous connaissaient bien, elles criaient : Mon Dieu protégez-le ! Et à l’attention des soldats : Ne lui faîtes pas de mal, ses enfants sont tout jeunes (comme si, aux yeux des soldats et de leur commandant, cela pouvait changer quelque chose, même au cas où ils auraient compris l’arabe.)
[6] Du temps heureux où Papa était encore là, il n’y avait pas de secouristes patentés pour sauver les noyés et c’est Bédye ou moi qui le faisions en sortant de la mer, particulièrement traîtresse aux abords immédiats de notre maison, lui une dizaine de personnes et moi-même une bonne vingtaine, au cours des 10/12 ans que passera avec nous Si Hmeïda mon père, à la maison de la plage.