Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

Publicité

(34) Retour au bercail et commencement ...des déconvenues!

 

         

       Retour au bercail.

 

        Ayant laissé Micheline en pleurs à Orly, sans vraiment savoir que je ne la reverrai plus jamais, tout au bonheur de retrouver ma famille et notamment mon père dont je craignais qu’on m’ait caché l’état de santé pour éviter de perturber le succès de mes études c’est seulement au moment du décollage que ma vague coutumière de nostalgie anticipée commença à me submerger.

       

        Le front collé au hublot, je me mis à fixer de mes yeux, myopes et noyés d’eau salée amère, la piste, les lumières de Paris, et un peu plus tard, le trou noir impénétrable au-dessus de la méditerranée…

 

        Au moment où le commandant de bord nous annonça que nous amorcions notre atterrissage et qu’il faisait 39° à Tunis Carthage, je repris brutalement contact avec la réalité et, à l’inverse de ce que fut Micheline lors de nos derniers jours, je me sentis écartelé entre la tristesse profonde de ma double séparation de Micheline et de Paris et le bonheur imminent de ma rencontre avec les miens que je n’avais pas revus depuis onze mois et que j’avais hâte de serrer dans mes bras.

 

        A la vue de Papa en bonne santé, je fondis en larmes et me jetai en premier dans ses bras. Maman riant et pleurant à la fois m’en arracha doucement et je continuais à pleurer longuement et en silence, sans que je sois capable de discerner, dans mes larmes, celles dues aux retrouvailles, de celles, peut-être un brin moins salées et plus amères, de la double déchirure…

       

        Arrivé à la maison de la plage aux alentours de minuit, la première chose que je fis avant même de descendre mes bagages, ce fut de me mettre en maillot et de courir me jeter dans la mer d’huile à peine fraîche. En me mettant sur le dos, pour faire la planche et me relaxer, je vis la même pleine-lune que j’avais laissée dans le ciel d’Orly et je piquai, un sprint de 25m crawl pour empêcher qu’une nouvelle vague de tristesse ne vienne me submerger.

 

        Le lendemain était un vendredi, jour de souk hebdomadaire à Nabeul.

 

        Après avoir repris quelques minutes de bain dans la mer qui était, comme toujours à pareille époque, transformée en un véritable lac sans la plus moindre petite vaguelette pendant les premières heures du matin, je m’empiffrai de beignets au miel et de chocolat chaud, prit la clé de la villa de Nabeul-ville auprès de Maman que j’embrassai en courant et, sautant sur l’un des vélos rangés dans la cour arrière, je me mis à pédaler  énergiquement vers la ville éloignée de deux kilomètres. Il était presque 9 heures et j’avais promis de téléphoner à Micheline à 9 h30, heure à laquelle elle devait m’attendre auprès de sa logeuse…

 

        J’avais évité de lui téléphoner en présence de ma mère et de mes frères et sœur par pudeur, je déposais le vélo au garage de la villa du centre-ville et, décrochant le téléphone du salon, j’eus la mauvaise surprise de tomber sur une ligne frétillante de bruits parasites, le téléphone était dérangé ! Je raccrochai rageusement, mais constatant que j’avais encore du temps avant l’heure du rendez-vous, je décidai de laisser le vélo au garage et de parcourir les trois cents mètres qui me séparaient de la poste en coupant à travers les ruelles, ce qui m’évitait de faire un plus long parcours.

 

        Notre maison étant juste à l’entrée de la ville, coté plage et, les ruelles empruntées étant désertes, j’en avais presque oublié que nous étions vendredi, tant la zone que je finissais de parcourir était calme…          

 

        En débouchant sur la grande rue des palmiers, je fus brutalement happé par un torrent de touristes en shorts et sandales, la plupart torse nu, certaines donzelles poussant même l’outrecuidance jusqu’à ne porter qu’un bikini et un large chapeau. Entre la ruelle calme que je venais de quitter et la place dans laquelle je venais de déboucher, et qui était par ailleurs grouillante de marchands à la criée, le contraste était tel que j’en fus abasourdi.

 

        Pendant quelques secondes, je me laissais entraîner par le flot du quasi-corps à corps humain. 

 

        Je reprenais lentement conscience du fait que j’avais toujours vécu dans un pays du tiers monde, où les distances sociales vitales, [1] n’étaient pas les mêmes qu’ailleurs, et qu’ici, surtout dans cette cohue, heurter une personne ou lui marcher par inadvertance sur le pied, n’était pas forcément matière à excuse et que pelures de fruits ou détritus dans la rue, ne choquaient pas forcément l’œil.

 

        Je me surpris à penser, avec une gêne assez désagréable pour mon narcissisme national, que nous étions quand même encore un peuple assez fruste et un semblant chaotique…[2]

 

        Paris et son ambiance un peu feutrée avec sa circulation piétonnière, encore très policée durant les années soixante, commençait déjà à me manquer. J’étais loin des « pardon » par-ci, « pardon » par-là, au moindre croisement un peu rapproché, loin de ces rues nettes de la moindre pelure et du moindre papier. Je me rabrouai intérieurement en me disant que je n’allais quand même pas me mettre à juger la rue nabeulienne avec l’œil des touristes moyens, que j’avais l’habitude de reprendre de volée lorsque d’aventure, l’un ou l’autre se hasardait à dire que le pays était quand même un peu sale ou que les gens étaient quelque peu envahissants et peu polis au premier abordet même au-delà ! 

 

        Cette sensation bizarre, que je ressentais d’être transformé en touriste un peu raciste sur les bords dans mon propre pays, ne fit que croître lorsque je poussai la porte du minuscule réduit qui servait à l’époque, de local des PTT et dans lequel était entassée une quarantaine de clients, se bousculant sans l’ombre d’une file d’attente, gesticulant et interpellant des préposés cachés derrière leurs minuscules guichets vitrés et qui, suant sang et eau dans une ambiance surchauffée au double plan climatique et humain, étaient largement hors du coup !

 

        Je mis plusieurs minutes pour obtenir d’être servi. La standardiste finit par obtenir de se faire connecter par sa collègue française au numéro que j’avais réussi à lui réclamer après m’être décidé à jouer des coudes.

 

        Je me ruai à l’intérieur de la cabine qu’elle m’indiquait à travers sa vitre, mais en entrant dans la cabine et en prenant le combiné que j’amenais à ma bouche, je fus saisi d’un début de malaise. A la chaleur encore plus suffocante à l’intérieur de la cabine dont j’avais machinalement refermé la porte, s’était ajoutée l’odeur nauséabonde qui se dégageait du combiné téléphonique dont il était clair qu’il avait été utilisé par des milliers de personnes, sans avoir jamais été désinfecté, voire même jamais nettoyé !!

 

        A l’autre bout du fil, Micheline s’égosillait à me crier son amour et à me poser mille et mille questions que je n’arrivais même pas à percevoir clairement, noyé que j’étais, dans le brouhaha des « conversations normales » que poursuivaient, à (trop) haute voix, mais le plus normalement du monde, les nombreux clients, sans oublier, les petites altercations, à peine plus bruyantes !

 

        Ne me voyant pas du tout en train de crier pour tenir une conversation amoureuse dans une cabine à la porte ré-ouverte, sous peine de suffocation, j’abrégeai la communication en promettant que je téléphonerai le lendemain dans de meilleures conditions…  

       

        Bien entendu, je lui téléphonais plusieurs et nous échangeâmes des dizaines de lettres, d’abord très longues et très rapprochées…

 

        Trois ou quatre ans plus tard, alors que nous avions cessé, depuis longtemps, de nous écrire, j’eus l’occasion de revenir à Paris pour un court séjour et je m’arrangeai pour passer à l’INS revoir ceux que j’y avais connus et appréciés et avoir des nouvelles de Micheline que j’aurais revue avec beaucoup de plaisir.

 

        Denise m’apprit que Kader n’avait pas cessé de lui tourner autour et, qu’une année après mon départ (et alors que nous ne nous écrivions presque plus), elle avait eu une liaison avec lui, liaison à laquelle elle avait mis rapidement fin pour repartir à Salon de Provence et se réinstaller auprès de sa famille…

 

        Quelques années plus tard, revenu en mission à Paris, j’appris que Micheline avait été atteinte d’une maladie grave et douloureuse et qu’elle était décédée après de longues souffrances physiques et morales.

 

        Yves Boulogne l’inspecteur quasi-charlatan.

 

        Monsieur Soubiran, mon malheureux professeur de Ksar Saïd, m’avait parlé d’un inspecteur d’éducation physique français qui occupait alors un poste de conseil pédagogique auprès du directeur général quasi-ministre Mzali. Il m’en avait d’abord parlé en des termes assez neutres, envisageant même de me recommander à lui pour une affectation  à Tunis, une fois que j’aurai fini mes études et intégré l’enseignement…A la fin de l’année, alors qu’il avait déjà rapatrié sa femme suite à sa mauvaise chute de dromadaire,  et  alors qu’il se préparait à la rejoindre avec sa fille, il s’était plaint auprès de nous de ce que « ce salaud de Boulogne, n’avait pas bougé le petit doigt pour lui venir en aide… »

 

       Dès ma première année d’exercice, j’eus l’occasion de juger combien le concept de  saloperie pouvait bien se marier à la personnalité de cet inspecteur trop vite promu principal par Mzali auquel il servit de ‘moniteur personnel’ pour faire de ce bonhomme à la mentalité rétrograde et fasciste, un adepte de l’activité physique régulière, tout en usant de charlatanisme, de flatteries et de courbettes éhontées.

 

        Samedi matin, soit le lendemain même de mon rendez-vous téléphonique tronqué avec Micheline, j’empruntai la voiture de mon frère Bédye pour aller à Tunis et y rappeler Micheline pour converser avec elle dans des conditions plus acceptables que celles de la cabine nabeulienne, je devais par ailleurs prendre contact avec les responsables de l’administration centrale et  essayer de me faire affecter dans un lycée de Tunis…

 

        En me présentant au bureau d’accueil de la direction générale de l’éducation physique et des sports, qui avait alors pour siège la bâtisse aujourd’hui occupée par le Conservatoire de Musique à l’avenue de Paris, le préposé m’orienta vers le service pédagogique et plus précisément vers le bureau de la secrétaire de monsieur Boulogne.

 

        Aujourd’hui encore, à l’âge de la soixantaine bien passée, mon teint clair, mes cheveux cendrés, mon élocution et mon allure générale continuent de tromper mes interlocuteurs étrangers sur ma nationalité.

 

        En septembre 1963, je venais de boucler mes 23 ans, mes cheveux châtains, mes yeux clairs et mon teint pâle dû à mon long séjour parisien et à la fatigue cumulée des efforts physiques et du stress moral subi en compagnie de Micheline continuellement au bord de la dépression, avaient accentué mon apparence fallacieuse d’étranger.

 

        La secrétaire française à laquelle je demandai si je pouvais voir Monsieur Boulogne en déclinant mon nom qu’elle n’a pas dû bien comprendre, se leva en me souriant et, me tendant la main me demandant d’où je venais ?

 

        Ne comprenant pas pourquoi elle me posait cette question mais, revenant l’avant veille de France, je répondis que je venais de Paris. Je fus introduit, illico presto.

 

       Monsieur Boulogne que je voyais pour la première fois de ma vie, m’accueillit très chaleureusement et, me faisant asseoir, proposa de me faire servir un café, ce que je refusai poliment, quelque peu surpris par la cordialité de l’accueil fait à un enseignant par un inspecteur à la réputation laissant plutôt à désirer.

       

       Je me dis néanmoins que son attitude ne tranchait finalement pas avec celle des fonctionnaires parisiens, fort courtois et serviables, auxquels j’avais eu affaire ; et je me décidai à lui exposer l’objet de ma visite lorsque me devançant, il me dit que j’allais être affecté au lycée de Carthage, que c’était le meilleur poste de Tunis et il ajouta que, « là au moins je verrai le minimum de bicots et de sales têtes, l’essentiel du corps enseignant étant composé de coopérants français. »

 

        Cette dernière phrase fit tilt dans ma tête et je compris mieux la raison de tant de célérité et de tant de cordialité dans l’accueil. La secrétaire m’ayant pris pour un français et ayant enregistré ma réponse à sa question tendant à lui faire savoir que j’arrivais de Paris fut persuadée que j’étais la personne attendue par son patron. Celui-ci, déjà  prêt mentalement à recevoir un coopérant qu’il ne connaissait pas, m’avait reçu promptement et cordialement comme on reçoit un compatriote en pays de bougnoules. Et il s’était aussitôt lancé dans la présentation du pays des anciens colonisés avec lesquels, il était tout heureux d’éviter à son compatriote de se mélanger…

 

       Je pris mon accent le plus parigot, pour lui dire ironiquement, « oh, n’ayez crainte, Monsieur Boulogne, les bicots et les bougnoules ne me font pas peur, je les connais trop bien, car en fait, vous avez en face de vous un arabe pure souche, pur jus ! »

 

       Boulogne pâlît à ces mots, il se mit à sourire jaune, ne sachant pas trop si j’étais le coopérant qu’on lui avait annoncé qui le faisait marcher en rajoutant une couche à sa tirade raciste ou bien s’il fallait déchiffrer au premier degré et en conclure que j’étais bien le bicot qui se payait sa tête et qui n’allait pas manquer d’aller faire son rapport au grand manitou Mzali, qui en cette période de nationalisme exacerbé, n’aurait pas manqué d’apprécier de se faire traiter de bougnoule par Boulogne la carpette qui lui léchait ses souliers tous les matins avec force flagorneries.  Il repartit au quart de tour, essayant de retomber sur ses pattes et nous eûmes cet échange surréaliste :

 

         - Oui, oui j’entends bien Monsieur, vous m’avez fait dire que vous arriviez de Paris, vous êtes bien Monsieur … ?

        - Oui, je m’appelle Haouet et je reviens effectivement de l’INS de Paris où, en même temps que trois compatriotes tunisiens, je viens d’achever ma licence. Je suis venu au rapport et aux nouvelles pour vous informer de notre réussite et m’enquérir de mon  affectation…

        - Mais c’est très bien Monsieur Haouet, c’est bien ce que j’avais compris ; vous êtes l’un des lauréats  de l’ENMMEPS Ksar Saïd et vous êtes effectivement affecté au meilleur poste de Tunis, étant vous-même l’un de nos meilleurs éléments sinon le meilleur et, après votre séjour parisien, vous ne serez pas dépaysé parmi les coopérants qui exercent à Carthage…

 

       Il ramait, il ramait le salaud, il en devenait presque convaincant ;  un autre que moi s’y serait peut-être laissé prendre, mais je connaissais déjà très bien la duplicité des hommes et j’étais absolument certain qu’il avait fait une boulette en traitant les Tunisiens de bicots et de sales têtes, qu’il craignait maintenant d’être dénoncé et qu’il achetait mon silence, en m’offrant quand même l’affectation à Carthage qu’il réservait à un coopérant français.

 

        Je me levai sans rien dire et, il me raccompagna jusqu’à la porte qu’il tint ouverte pour me laisser passer. Avant de refermer la porte, il demanda à sa secrétaire « de faire dactylographier ma note d’affectation au lycée de Carthage et de la lui donner rapidement à signer. »

 

        Une demi-heure plus tard, si j’avais eu le moindre doute au sujet de la méprise que la secrétaire avait eue à mon sujet, le regard qu’elle me lança en me donnant ma note d’affectation, aurait achevé de m’édifier à cet égard. Elle revenait du bureau de son patron à la signature duquel elle avait présenté ma note dactylographiée ; et elle venait  visiblement d’être chaudement félicitée pour la gentillesse et la célérité dont elle avait fait preuve en m’introduisant, auprès de lui, dans tous les sens des termes !!

 

        Fausse escale à Carthage et faux espoirs.

 

        Bien entendu, je ne suis pas allé le dénoncer comme j’en avais eu presque l’envie, surtout au moment où je m’étais dit que cela aurait fait plaisir à monsieur Soubiran d’apprendre que ce salaud de Boulogne avait eu affaire à moi.

 

        Je m’étais finalement dit que je n’avais jamais eu la culture de la dénonciation et qu’il me suffisait d’avoir eu le double plaisir de me payer sa tête et de lui avoir subtilisé une affectation de rêve pour un professeur d’éducation physique stagiaire, Carthage, qui effectivement était réservée aux coopérants et à de rares tunisiens chevronnés et valablement pistonnés…

 

        Mais trois semaines plus tard, je m’apercevais que j’avais trop tôt crié victoire à ce sujet.

 

       Pour l’heure et avant de rentrer à Nabeul pour y passer les dix derniers de vacances, je passai au lycée de Carthage pour y déposer le double de mon affectation et je pris le temps de visiter les infrastructures sportives que je trouvai dans un excellent état, certains terrains étant à une dizaine de mètres de la plage où je me proposais déjà d’organiser des séances de baignades et de jeux aquatiques pendant le mois d’octobre. Et c’est d’un cœur léger que je repris le volant de la coccinelle noire de Bédye pour rentrer à Nabeul.

 

       Bédye alors ingénieur adjoint au ministère de l’agriculture, ayant achevé sa dernière semaine de congé annuel et habitant un petit appartement à la rue Pascal à Mont-Fleury de Tunis ; c’est chez lui que je m’établis à la rentrée scolaire début octobre et, comme il  pouvait lui-même se rendre à son travail à la rue de Hollande par bus, ce qui lui prenait à peine dix minutes, il me força la main pour que, au lieu de prendre le TGM, j’utilise sa voiture pour aller au lycée.

 

        J’étais tout heureux de disposer d’une voiture et d’être affecté à Carthage alors que nombre de mes copains de Ksar Saïd étaient aux quatre coins du pays, astreints à un roulement de trois à cinq ans avant d’espérer obtenir une affectation près de chez eux…

 

        La première semaine de cours n’étant même pas achevée et, alors que je dirigeais l’une de mes toutes premières séances d’éducation physique avec des élèves en tenue sportive[3], un surveillant vint m’avertir que le censeur me demandait de passer le voir aussitôt la séance finie.

 

        Lorsque le censeur m’eut appris que j’étais convoqué de toute urgence à la direction générale de la jeunesse et des sports et qu’il avait vaguement compris qu’il était question que je reparte à Paris pour un stage, je sautai au plafond de joie.

 

        A l’INS, trois semaines avant les examens, nous avions rempli des documents dans lesquels nous devions répondre à une infinité de questions touchant à divers volets de notre formation expérimentale, dans un souci d’évaluation. Dans le dernier volet, l’une des questions posées consistait à savoir si nous étions éventuellement désireux de prendre part à des stages de perfectionnement de courte durée.

 

        J’avais répondu par l’affirmative, sans trop y croire sur le moment mais, en entendant la dernière phrase du censeur, je me convainquis qu’il ne pouvait y avoir d’autres explications à ma convocation surprise et, c’est en courant que je m’engouffrais dans la coccinelle que je fis démarrer en trombe pour rejoindre l’administration avant la fermeture des bureaux. 

       

        Je grimpai quatre à quatre les escaliers conduisant au bureau de Boulogne et je tombai sur la secrétaire qui me reçut fraîchement, me disant du bout des lèvres, que je devais m’adresser à Monsieur Mahmoud Chéhata, chef du service des sports. Elle ne me répondit même pas lorsque tout excité, je lui demandai de m’indiquer son bureau…

 

        Monsieur Chéhata me reçut très cordialement. Vers la fin de ma deuxième année de Ksar Said, il était venu nous donner des cours de droit administratif qui, ne durant que quelques semaines et, ayant un caractère informatif n’étaient pas évalués par des examens formels. Monsieur Chéhata, avocat de formation avait quand même tenu à nous faire faire un devoir sur table qu’il nota pour avoir une idée précise sur notre sérieux à suivre son enseignement et notre capacité à appréhender les bases du droit et de l’organisation qui régissent l’administration.

 

        Il avait alors été très agréablement surpris par la qualité de mon devoir et m’avait attribué un 17/20 qui n’avait étonné aucun de mes camarades…Il se souvenait parfaitement de moi et savait que mes camarades et moi revenions à peine de Paris et il n’avait pas été surpris du tout que Boulogne m’ait affecté à Carthage, car me dit-il, personne d’autre ne pouvait le mériter davantage  que moi.  Et   d’un air un peu gêné, il   ajouta que « cependant, ayant appris que ma première spécialité était la natation, Monsieur MZALI était désireux de me voir affecté plutôt à Sousse pour monter une école de natation dans cette ville où il y avait une piscine  à la Maison des Jeunes…».

 

        Voyant la tête que je faisais à la suite de cette annonce, il continua à me tenir un discours qu’il voulait rassurant et un tantinet nationaliste sur la volonté de l’Etat d’accorder une grande attention au développement du sport et sur sa ferme conviction de me voir réussir la mission que « Monsieur le Directeur Général » me faisait l’honneur de me confier…

 

       Je ne l’écoutais plus depuis deux ou trois minutes, tellement j’étais catastrophé ; non seulement il n’était pas question de stage à Paris, mais je devais en outre quitter Carthage, mon frère Bédye et l’appartement que j’occupais avec lui, pour aller à Sousse où je devrai me débrouiller tout seul, sachant en plus, que j’allais devoir vivre aux crochets de mes parents et leur occasionner des dépenses supplémentaires pendant au moins trois mois, avant de toucher mes premièrs émoluments, comme tout fonctionnaire d’Etat débutant…

 

        Lorsque, reprenant mes esprits, je relevai la tête pour regarder Monsieur Chéhata d’un air éperdu, en lui exposant ma surprise et mes craintes, celui-ci s’efforça de me rassurer et de m’assurer que je serai très heureux à Sousse, ajoutant que lui-même étant originaire de cette ville, il savait de quoi il parlait, et qu’en cas de besoin, je pouvais m’adresser à son frère cadet, président du Tennis Club de Sousse pour aplanir les difficultés que je pourrais éventuellement rencontrer…

 

        Je le quittai en le remerciant tout en lui disant que je n’étais pas sûr de pouvoir me rendre à Sousse et que j’envisageais sérieusement de présenter ma démission…

 

        Bédye fut encore plus catastrophé que moi lorsque je lui fis part de mon désappointement en lui disant que cela ne pouvait qu’être une manœuvre vengeresse du salopard Boulogne…

 

        Rentré à Nabeul le lendemain, je reçus un télégramme signé Yves Boulogne inspecteur principal, stipulant que je disposais d’un délai de 48 heures à réception du présent,  pour signer ma déclaration d’arrivée au Lycée de Garçons de Sousse, sous peine des sanctions prévues par la loi ! 

 

[1] Dans chaque culture, l’individu a besoin d’un espace vital propre où il se sent à l’aise. A l’image des animaux qui marquent leur territoire et qui se sentent menacés lorsqu’un autre congénère en franchit les limites. Pour les hommes, plus la société est individualiste, plus les gens ont besoin d’un plus grande espace propre, que les autres personnes respectent en temps normal. C’est ce qui pousse les gens à choisir dans un compartiment de train, d’abord les places situées dans des zones libres de tout passager ; les autres places encore libres, mais proches d’autres passagers, ne sont prises qu’en dernier choix. Dans les rues des pays dits civilisés on prend garde à ne pas trop approcher les gens et quand on est obligé de les croiser dans un endroit étroit, les uns et les autres s’en excusent. Dans les pays moins ‘civilisés’, le problème ne se pose pas…

[2] Cela se passait en 1962/63 et si aujourd’hui, en 2011, au moment où je remets en forme ces notes pour mon blog, la société tunisienne et ses villes font l’admiration de divers peuples arabes et autres, il n’en était pas moins vrai qu’à cette époque, nous avions beaucoup de chemin à parcourir sur le plan de l’hygiène collective…

[3] L’une des mauvaises traditions des élèves était alors de venir aux premiers cours sans fournitures scolaires et sans tenue sportive, ce qui n’était visiblement pas le cas pour ceux de Carthage…

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article