Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
A notre retour de Salon de Provence, nous avions promis au bambin de Micheline des promenades féeriques à travers Paris ; et c'est au cours de l’une de ces promenades que je tombai nez à nez avec Marie, la juive de Nabeul, dans une rue de Belleville.
Ce matin là, nous étant couchés tard la nuit, nous nous étions quand-même levés de bonne heure, ayant promis d’amener le petit garçon faire un grand tour en métro et en bus à travers Paris et manger dans un restaurant tunisien.
J’en connaissais plusieurs au Quartier Latin et c’est là que je me proposais de les amener.
Mais, après avoir passé une bonne partie de la matinée à nous promener, variant les itinéraires à travers zoos et manèges, montant à la surface à un arrêt de métro, reprenant un bus pour un court trajet et reprenant le métro sur l’insistance du gamin qui avait adoré son parcours souterrain et ses émergences soudaines à l’air libre, nous nous étions retrouvés à la station Belleville et, comme il était midi passé et que nous avions prévu d'aller au cinéma, je me décidai à amener Micheline et son fils dans un restaurant de Belleville, tenu par des juifs nabeuliens que je connaissais vaguement…
Nous nous étions à peine engagés dans une rue qui débouchait sur le marché de Belleville et aux abords duquel se trouvait le restaurant, que je butai presque, contre une dame assez massive et légèrement voûtée à laquelle je n’avais pas fait attention tout occupé que j’étais à retenir le bambin et auprès de laquelle je m’excusais, en lui laissant le passage.
Mais la dame immobile me dévisageait en souriant et je la reconnus instantanément !
C’était Marie, la grande juive qui, étant plus âgée que moi de cinq ou six ans, était plus grande que moi lorsque j’avais 15 ans. Elle avait alors déjà, un corps massif et un visage quelque peu difforme mais aux traits qui auraient pu être assez fins, n’était sa maladie congénitale. Elle était tombée follement amoureuse de moi, sans jamais oser me dire plus qu’un bonjour timide mais ravi, lorsque, avec ma bande de copains adolescents, nous allions la chahuter à l’étalage de marchand de glaces qu’elle aidait son père à tenir, en plein centre de la ville arabe de Nabeul.
Elle restait alors là à sourire en me regardant, sans faire attention à mes copains auxquels elle servait machinalement leurs glaces, sans réagir à leurs moqueries mesquines et cruelles. Elle me servait toujours en dernier, pour pouvoir m’admirer en silence le plus longtemps possible et, elle me réservait toujours un cornet de granit à la fraise, avec une énorme boule, que je prenais, toujours gêné par son regard insistant et résigné, ce qui ne m’empêchait pas de déguster sa glace avec délice …
Les glaces, et surtout le granit, de son père, qu’il préparait dans le temps en petites quantités, et à l’ancienne en faisant tourner manuellement son petit baquet circulaire encastré dans de la glace pilée, étaient incomparables.
Aujourd’hui encore, j’aime à prendre un granit Chez Salem à la Marsa, il rappelle un peu le granit de Marie mais d’assez loin, étant produit ailleurs à des quantités industrielles, avant d’être livré aux glaciers revendeurs…
Ce jour là, rue de Belleville, face à Marie au visage difforme et vieilli par la maladie, mais au regard empli d’amour et de ravissement, je fus étrangement ému. J’avais une envie irrésistible de pleurer et, lâchant la main du fils de Micheline, je pris Marie dans mes bras et je l’embrassai affectueusement. Elle m’étreignit à son tour timidement, sans rien dire d’autre que répéter mon prénom en laissant couler ses larmes, je fondis à mon tour en larmes, larmes déjà nostalgiques de mon adolescence nabeulienne si proche et si lointaine, et tristes par le constat du devenir de cette personne si sensible, handicapée par la maladie et douloureusement meurtrie par l’arrachement à sa terre natale…
Marie de Belleville devait alors avoir trente ans, mais elle en paraissait bien dix de plus. Elle tint à nous accompagner jusqu’au restaurant où elle me présenta aux propriétaires, deux frères juifs nabeuliens, comme étant « Taoufik, le fils de Sidi Hmeida de Nabeul. »
Le plus âgé des deux frères se révéla avoir bien connu mon père qui, paraît-il, se faisait raser la barbe chez le sien dont l’échoppe, qui leur appartenait encore, avait été confiée à un cousin et transformée en local de vente d’objets de l’artisanat nabeulien.
Marie avait pris discrètement congé de nous depuis déjà un quart d’heure et l’aîné des deux restaurateurs, nous ayant proposé de composer lui-même notre menu, en promettant de nous régaler, ne cessait d’aller et venir entre la cuisine et notre table en nous commentant les différentes entrées qu’il nous servait tour à tour.
Nous n’avions presque plus faim lorsqu’il nous amena d’énormes portions de couscous nabeulien au poisson tunisien, servies dans des terrines en poterie nabeulienne, colorées de vert et orangé, les couleurs traditionnelles de Nabeul !
Micheline était étonnée et ravie de l’accueil, mais je dus beaucoup insister pour qu’elle consente à goûter au couscous, « elle n’avait plus très faim », avait-elle prétendu. Un quart d’heure plus tard, j’étai rassasié ; j’avais mangé toute ma portion de couscous et Micheline l’ayant adoré, n’en avait laissé que des miettes.
Quand on nous présenta la note, je m’aperçus que nous n’avions à payer que les entrées froides et les sodas. Notre hôte nous expliqua en souriant, que le poisson venait vraiment de Tunis par trois vols hebdomadaires de Tunisair et que le couscous était offert au nom de son père, au mien, mais également par Marie, à Taoufik, sa femme et son fils !!!
Gêné par la générosité de notre hôte, je ne crus pas nécessaire de rectifier quoi que ce soit au sujet de ma femme et de mon fils et je tentai de laisser un billet de 50 francs en pourboire, mais le patron me le remit en poche d’autorité, en me recommandant, en arabe et avec l’accent chantonnant du juif nabeulien, de l’utiliser plutôt pour acheter du chocolat pour le petit !!
Kader de Nouméa.
Parmi les étudiants français de l’INS le seul à être originaire des D.O.M T.O.M[1], avait été Kader. Son prénom m’ayant paru avoir une consonance arabe, il m’avait expliqué qu’en effet, c’était son père, musulman établi en Nouvelle Calédonie et ayant épousé une néo-calédonienne, qui avait tenu à lui donner le prénom de Abdelkader, dont il préférait n’utiliser que le diminutif, en ajoutant qu’il le faisait « par simple commodité étant lui-même musulman convaincu sans être vraiment pratiquant. »
Kader était plus râblé que moi. Il était, champion de Nouvelle Calédonie et champion de France universitaire des 400m plats, depuis deux ans.
Il avait une belle tête mais avait des yeux verts très clairs qui lui donnaient la physionomie bizarre d’un aveugle. Il avait énormément de charme et avait beaucoup de succès auprès de la gente féminine de l’INS. Au moment où il avait commencé à tourner autour de Micheline, celle-ci m’avait rencontré et il avait vite compris que tant que j’étais là, il n’avait aucune chance de la conquérir…
Par l’un des hasards curieux de la vie, Kader devait courir un 400m à Nice en compagnie des athlètes du Racing Club de Paris auquel il appartenait et, faisant la route en voiture avec deux copains du club, il proposa à Micheline de ramener son fils à Salon de Provence. Elle allait décliner son offre, ayant prévu de le faire rentrer par avion et de le confier aux soins d’une hôtesse de l’air, comme tous les enfants voyageant seuls, mais ayant moi-même consulté le gamin et constaté qu’il préférait la voiture à l’avion dont il avait un peu peur, je l’encourageai à accepter.
Elle déclina cependant poliment l’offre et Kader n’insista pas.
Micheline m’expliqua alors qu’il avait commencé à la courtiser, une dizaine de jours avant notre propre rencontre et qu’elle craignait de l’encourager à revenir à la charge en acceptant son offre, qu’elle aurait cependant bien aimé pouvoir accepter, elle-même n’ayant jamais pris l’avion et étant également un peu anxieuse de devoir le faire prendre à son enfant…
Le lendemain, c’est moi qui invitai Kader à se joindre à nous pour le déjeuner au restaurant de l’INS, en compagnie de la jolie brunette qui s’agrippait à son bras et c’est moi qui lui demandai vers, la fin du repas si son offre de ramener le gamin tenait toujours.
C’est ainsi qu’il commença par ramener le fils de Micheline auprès de sa grand-mère, à la fin des vacances de Pâques, avant de nous accompagner Micheline et moi à Orly où je devais prendre l’avion pour Tunis à la fin du mois d’août, la session d’examens de ma formation s’étant prolongée jusqu’au vingt du mois.
Micheline des derniers jours.
Notre session de formation à l’INS devait initialement s’interrompre fin juin pour reprendre début août et se prolonger ensuite jusqu’à fin décembre, mais étant une session expérimentale ayant démarré sur les chapeaux de roues, ses initiateurs s’étaient retrouvés face au problème de non-budgétisation des billets d’avion pour près de soixante étudiants devant rentrer chez eux pour des vacances d’un seul mois ! Se posaient également des questions d’affectations des personnels enseignants africains devant être à pied d’œuvre chez eux, non pas en janvier 63, mais en octobre 62 !
C’est ainsi qu’après des concertations longues et compliquées, ayant concerné les étudiants, l’administration centrale et les gouvernements africains, il fut décidé que pour cette première session, les trois semestres seront comprimés ; il n’y aura pas de vacances intermédiaires, les cours se prolongeront jusqu’au 10 août, les examens s’achèveront le 15 et les résultats seront connus à partir du 18…
Cette décision était tombée quelques jours après la rentrée des vacances de Pâques, au tout début du mois mai. Elle fit grincer des dents plusieurs fonctionnaires et enseignants formateurs obligés de reprogrammer leurs vacances. Micheline qui m’avait presque convaincu de passer le mois de vacances de juillet à Salon de Provence et qui se félicitait ainsi de pouvoir me garder jusqu’en décembre, fut littéralement anéantie en apprenant la nouvelle et en prenant conscience du fait que notre séparation aura lieu beaucoup plus tôt, vers la fin du mois d’août !!!
Durant ces derniers mois parisiens, au lieu des trois nuits que je passais jusque là chez Micheline, je pris la décision d’emménager carrément chez elle, tant elle devenait angoissée et fragile, ne parvenant à trouver le sommeil que bien tard, chaque soir. Elle se mit à perdre du poids et à avoir les yeux cernés.
Pour ma part, au bout de deux mois de transports biquotidiens, de stress, d’entraînement sportif et de manque de sommeil chronique, je ne valais guère mieux. Et à la fin du mois de juillet, j’avais perdu 7 kilos, mon poids de forme étant de 68 kg, pour 1m, 80, j’en pesais alors à peine 61 !!!
Hédi, qui avait vu mon déménagement de l’INS d’un très mauvais œil dès le départ, craignant de me voir tomber malade et de rater bêtement mes examens après tant d’efforts, prit contact avec Denise, l’amie et la confidente de Micheline et, ensemble ils mirent au point le plan suivant :
Denise ira tenir compagnie à Micheline chez elle où elle passera toutes les nuits jusqu’à la fin des examens. Hédi me forcera la main pour que je réintègre ma chambre à l’INS et Denise convaincra Micheline de me procurer de meilleures conditions de réussite en m’épargnant la fatigue des transports et de l’insomnie.
C’est ainsi que ma réussite fut préservée et que Micheline dût se résoudre à me laisser souffler, allant jusqu’à me demander elle-même, de réintégrer ma chambre jusqu’à la fin des examens.
Le dernier devoir de synthèse en physiologie humaine achevé, il était 11h30 et Micheline m’attendait au pied de l’escalier menant à ma chambre. Elle m’apprit qu’elle avait arraché l’accord de son directeur pour 15 jours de congé exceptionnel ; et qu’elle comptait bien en passer toutes les minutes et toutes les secondes avec moi et rien qu’avec moi…
Elle avait repris quelques couleurs pendant notre séparation de corps, quelque peu forcée et elle m’avait parue, ce jour là, moins déprimée. Et c’est presque gaiement qu’elle m’aida à faire mes derniers bagages sous l’œil consterné de Hédi qui ne disant rien, n’en pensait pas moins…
Avant de quitter ma chambre, je ne pus m’empêcher de me mettre à la fenêtre et de prendre ces quelques instants trop courts que je prends toujours pour dire au revoir ou adieu aux endroits que j’avais aimés, et je me mis à admirer une dernière fois, le parc de l’INS et ses infrastructures irradiées du soleil du mois d’août.
Hédi qui devait prendre l’avion le vingt août, soit en principe, deux jours après l’annonce des résultats, vint s’accouder près de moi sans rien dire. Il semblait être atteint de la même nostalgie anticipée qui m’envahissait à chaque étape marquante de ma vie. Et ce séjour parisien avait profondément marqué nos vies, de manières différentes, mais largement convergentes…
En prenant, en compagnie de Micheline, le bus qui allait nous conduire à la maison, je me mis à la plate-forme arrière pour regarder défiler sur plus de cinq cents mètres, mais de plus en plus vite, tout le parc, tous les arbres et tous les bâtiments en briques rouges de l’INS, avant de les voir disparaître brutalement de ma vue au détour de la route…Micheline debout à mes cotés, semblait troublée de me voir aussi bouleversé, mais elle n’essaya pas de me consoler. D’instinct, elle avait deviné que, ce-dont j’avais besoin à ce moment là, c’était de solitude et de silence, pour mieux m’imprégner de sensations et de souvenirs…
Pendant les derniers jours que nous passâmes ensemble, elle m’étonna par les changements importants de son comportement. Comme si elle aussi, ressentait le besoin d’emmagasiner des souvenirs heureux, elle devint enjouée et coquette, riant de tout et de rien, m’entraînant souvent dans des promenades romantiques à travers le Paris exceptionnellement calme des mois d’août.
Elle jouait le rôle d’une femme heureuse et épanouie réussissant presque à se masquer à elle-même, l’angoisse lancinante de la séparation qu’elle savait imminente. Sous ce masque presque convaincant, je la sentais cependant écartelée entre l’instant présent qu’elle s’efforçait de vivre intensément ; et la phobie du lendemain qui l’aura rapprochée des adieux dont elle avait compris qu’ils seront définitifs.
Je devais prendre le dernier avion du jeudi et nous devions être à Orly au plus tard à 18h, le décollage étant prévu pour 20h.
Mercredi après midi, Kader avait téléphoné à la logeuse de Micheline pour confirmer qu’il viendrait nous chercher vers 14h et qu’il nous conduirait à l’aéroport où, comme prévu, nous prendrions ensemble le déjeuner. Ce soir là nous avions été invités par la logeuse, la vielle dame croyant faire plaisir à Micheline en nous conviant à dîner. Dès le premier quart d’heure et alors qu’on venait à peine de finir le hors d’œuvre, Micheline fut saisie d’un malaise et faillit tomber de table.
Ayant réussi à la retenir, je la conduisis jusqu’à un canapé, sur lequel elle s’allongea un instant, puis elle déclara d’une voix chuchotée mais d’un ton irrévocable que, « ne se sentant pas bien du tout, elle devait descendre se coucher », tout me proposant de l’aider à descendre et de remonter pour achever de dîner si le cœur m’en disait…
Nous prîmes congé de la vielle dame précipitamment, et sitôt le pas-de-porte de Micheline franchi, j’eus la demi-surprise de voir celle-ci se précipiter dans la cuisine pour achever de dresser la table et mettre à chauffer le dîner qu’elle avait préparé à mon insu, profitant de mes courtes absences pour mes dernières emplettes pour le retour au pays, j’avais compris qu’elle avais simulé son malaise, mais j’étais réellement surpris par le dîner.
Nous dormîmes peu cette nuit là, et le lendemain matin, Micheline n’avait pas du tout besoin de jouer la comédie pour paraître ce qu’elle était. Elle était livide et dût se faire violence pour sortir du lit et se mettre en branle pour la dernière moitié de journée. Elle en passa une bonne partie à sangloter et à se faire consoler…Et trop vite, beaucoup trop vite, survint l’instant où retentit le klaxon de Kader.
Il était à l’heure pile et nous emplîmes sa malle de mes bagages. Craignant de voir Micheline plus effondrée qu’elle ne l’était déjà, je n’observai aucun temps d’arrêt en quittant la maison et je ne me retournai pas pour la regarder une dernière fois. Je montai à l’avant près de Kader, Micheline s’installa derrière moi et m’entoura les épaules de ses bras qu’elle garda croisés autour de mon cou, jusqu’à Orly…
En montant dans la voiture, elle avait commencé à pleurer sans bruit ; durant le court trajet vers Orly, ses pleurs devenaient de plus en plus perceptibles et en arrivant à l’aéroport elle sanglotait.
Comme dans un mauvais rêve, le déjeuner se passa en pleurs et nous étions deux à la consoler. Au moment de l’ultime adieu et, une fois que la fameuse voix de l’opératrice eut annoncé, pour la troisième et ultime fois, « que les passagers à destination de Tunis, n’avaient plus que 10 minutes pour embarquer », c’est Kader qui resta seul à consoler Micheline effondrée.
Je me précipitai pour présenter passeport et ticket d’embarquement aux préposés et m’engouffrai dans la glissière du tobogan pour déboucher in extremis dans l’avion en partance, sous l’œil sévère et désapprobateur de l’hôtesse d’Air France, figée dans son uniforme bleu agate.
[1] DOM TOM : Départements d’Outre Mer et Territoires d’Outre Mer, colonies et départements français hors hexagone.