Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
36.
Sousse, hôtel Marhaba, chambre d’ami et villa de maître.
Cet épisode ‘Boulogne²’ avait pris place durant ma deuxième semaine à Sousse où j’avais passé les trois premiers jours à l’hôtel.
Ayant d’abord essayé de prendre une chambre dans un hôtel dans un quartier non touristique, j’avais été découragé par l’état général délabré de l’établissement qui m’avait en outre paru assez mal famé et j’avais dû me rabattre sur un hôtel touristique de la Corniche, le fameux Marhaba 4 étoiles.
Fort heureusement pour mes finances qui ne m’auraient pas permis d’y rester longtemps, je rencontrais assez rapidement l’un de mes camarades de Ksar Saïd, originaire comme Mzali, du Sahel et qui, de ce fait, avait pu bénéficier d’une affectation dans un collège de Monastir et échapper ainsi au système de roulement réglementaire.
Taoufik Zalila, c’est de lui qu’il s’agit, ayant appris que j’étais à Sousse et que je logeais au Marhaba, m’y rendit visite le deuxième jour, alors que je m’apprêtais à sortir dîner. Je tombais sur lui à la réception de l’hôtel, alors qu’il demandait au concierge de m’appeler dans ma chambre.
Il m’amena dîner chez un gargotier très propre et bon marché de la place et me reprocha, au cours de la conversation que nous eûmes alors, de ne pas avoir essayé de le contacter à mon arrivée à Sousse. Il me dit qu’il n’était pas question que je passe une nuit de plus au Marhaba et qu’en attendant de trouver une solution plus durable, il tenait absolument à ce que je passe quelques nuits chez lui.
C’est ainsi qu’après avoir passé une dernière nuit au Marhaba, je déménageais pour achever la semaine chez lui.
I Il habitait chez ses parents où il disposait d’un petit salon et d’une chambre, tous deux séparés de la bâtisse principale, par une courette. Il m’offrit sa chambre et son lit et il passa ainsi les deux dernières nuits de la semaine sur le canapé de son salon.
J’avais bien essayé de discuter et de faire valoir le fait, qu’étant un peu moins grand que lui, je serais plus à l’aise que lui sur le canapé, rien n’y fit.
Samedi à 10h, j’avais fini ma première semaine de travail et, à 10h30 j’étais déjà sur la route en direction de Nabeul où retrouvant ma famille, mon père m’apprit que mon problème de logement à Sousse était réglé et que dorénavant, j’habiterai chez l’un de ses cousins maternels, Habib Aounallah.
Dans les années 50, deux de mes oncles paternels, Mohamed et Tahar Haouet, étaient de grands responsables au ministère de l’agriculture. Tous les deux avaient fait des études d’agronomie en France et effectué plusieurs stages aux Etats Unis. Tous les deux avaient le grade d’ingénieur principal, mais Tahar ayant opté pour une carrière administrative, il était rapidement devenu le bras droit du ministre, le bras gauche de celui-ci n’étant alors que Lassaad Ben Osmane qui deviendra lui-même ministre quelques années plus tard.
Deux de leurs cousins maternels, les Aounallah, avaient déjà suivi la voie que mes oncles avaient balisée, Mokhtar finissait ses études d’ingénieur agronome en France et Habib l’aîné, les ayant achevées en 1960, était revenu avec son diplôme d’ingénieur en poche et après deux ans d’exercice à Tunis, était depuis peu en poste à Sousse où il assumait les fonctions de commissaire régional de l’agriculture.
Les familles Haouet et Aounallah avaient la même origine modeste, mon grand-père ayant été un simple artisan tisserand.
Mon père, l’aîné de sa fratrie, avait été le premier de la famille à amorcer son ascension sociale jusqu’à devenir un responsable régional de premier rang, avant de commencer à connaître ses années de disgrâce avec l’arrivée de Bourguiba au pouvoir.
Sa génération incluant ses frères, ainsi que ses cousins, avait un sens très poussé de la famille.
Et si c’était, surtout grâce à son travail et à son sérieux, qu’Habib Aounallah avait été rapidement promu premier responsable agricole d’une région aussi importante que le Sahel, son cousinage avec Tahar Haouet, ne pouvait pas, ne pas avoir facilité, ne serait-ce qu’indirectement cette belle promotion.
En tout état de cause, aussitôt que mon père eut glissé à son vieil oncle que j’avais été affecté à Sousse, c’est l’oncle qui, tout heureux d’être agréable à son neveu, avait prestement recommandé de me faire cohabiter avec son fils alors encore célibataire et disposant d’une très belle villa de fonctions, d’un chauffeur, d’un jardinier et même d’un cuisinier…
Habib Aounallah, m’avait reçu d’une manière exquise, lorsque j’étais passé le voir en son bureau le lundi d’après, vers 11h à la fin de ma matinée de travail, comme me l’avait ordonné Papa.
Le majordome du commissariat auquel j’avais demandé si Monsieur Aounallah était là, avait d’abord tiqué en réalisant que je m’adressais à lui en arabe sans accent. Il m’avait répondu, oui, oui en français et, se levant, il m’accompagna en me demandant, toujours en français, qui devait-il annoncer à la secrétaire ? Je lui répondis que j’étais le cousin de si Habib et, qu’en principe, il attendait ma visite. Il rougit alors, en s’excusant de m’avoir pris pour un ingénieur français et me demanda si j’étais bien si Taoufik Haouet…
La secrétaire m’annonça et Habib vint lui-même m’accueillir pour m’introduire dans son bureau.
Un quart d’heure plus tard, suivis par la voiture de fonctions que conduisait un chauffeur, Habib à mes cotés dans ma Borgward, m’indiquait le chemin de la maison qu’il occupait sur la corniche.
C’est ainsi qu’après trois jours de logement dans le véritable palace qu’était alors l’hôtel Marhaba et un bref transit dans une chambre d’ami, je réintégrai la vie de château pour occuper une immense villa de maître où je me faisais servir mes déjeuners, seul le plus souvent, par un cuisinier stylé qui se mettait en quatre pour me préparer des plats, les uns plus succulents et plus raffinés que les autres, son patron Habib étant le plus souvent retenu par ses responsabilités et ne rentrant qu’en fin d’après midi, après avoir sillonné les villages et les fermes de la région …
Cette année scolaire 63/64 se passa ainsi pour moi à prendre du bon temps à une vitesse incroyable entre Sousse et Nabeul, Nabeul, Hammamet et ailleurs, souvent dans les boites de nuits et les hôtels faisant la chasse aux belles touristes.
Dans ces conditions, ma présence auprès de mes parents était réduite à quelques rares heures, juste après mon retour de Sousse où je passais la semaine au travail. C’était tout juste si j’accompagnais mon père ou ma mère en voiture pour des courses rapides à Nabeul même, et beaucoup plus rarement à Tunis.
Mon temps et mon attention étaient dilapidés ailleurs…
Et à revoir le fim de ma vie, c'est précisément cette année là que je regrette le plus aujourd'hui d'avoir gaspillée, comme la cigale de La Fontaine, à courir, danser et chanter sans me soucier de l'avenir...
J Je regrette surtout de ne pas en avoir consacré davantage de temps à ma famille, à me soucier de la santé de mon père, à trouver en quoi j’aurais pu lui apporter mon aide dans son travail et à savoir l’entourer davantage de mon affection…
Malheureusement lui, était bien trop fier pour en demander; et moi , j’avais été trop bête, trop égoïste et trop insouciant pour songer à lui en donner davantage.
J’ai passé une bonne partie de ma vie à le regretter, sans le dire ; et tout le temps qui me restera encore à vivre, je le regretterai. Cela ne servira à rien bien entendu, mais ce sera, tant pis, pour moi !!
En 1963 à Nabeul, des jeunes-gens âgés à peine de 23 ans, possédant déjà leur propre voiture, belle et puissante de surcroît, je ne crois pas qu’il y en ait eu un autre que moi. A cette époque, les familles qui roulaient en voiture étaient assez rares et, tous les jeunes et les moins jeunes, me voyant rouler au volant de ma Borgward, ne pouvaient qu’être confirmés dans leur fausse certitude en la richesse de notre famille.
Personne ne savait que mon père avait consacré les économies de sa vie pour m’acheter cette automobile, personne ne savait que je dépensais presque tout mon salaire en frais d’essence et d’entretien mécanique. Personne, pas même mes frères et ma sœur, ni même moi-même, personne à part ma mère, n’avait jamais su alors que papa peinait à nous nourrir et à rembourser les mensualités du crédit bancaire qu’il avait dû contracter pour faire construire la villa du centre-ville où nous résidions et une ou deux pièces de celle de la plage où nous passions l’été.
Nous nous contentions de reposer sur lui pour nous entretenir et subvenir à nos besoins.
Même Bédye et moi, qui touchions pourtant nos propres salaires, nous nous complaisions à mener presque le même train de vie que celui nous menions lorsque, papa, encore au pouvoir, n’avait pas de réel souci d’argent. Nous avions oublié ou presque, que recyclé dans le métier d’avocat qui, en ces années-là, ne rapportait pas grand-chose, papa n’était plus qu’un ancien responsable, mis à la retraite d’office à l’âge de 45 ans et qui ne pouvait plus toucher un centime de l’Etat, jusqu’à l’âge de 60 ans !
Et personne parmi nous, ne se doutait alors, qu’il allait malheureusement décéder à 55 ans à peine, sans avoir atteint l’âge de la retraite !!
Peu après l’épisode Boulogne, ayant formé une petite bande de copains à Sousse avec mon ami Taoufik Zalila chez qui j’avais passé un ou deux jours, son frère cadet Ridha, Béchir Trabelsi, (un homonyme de mon copain libyen), lui-même prof de gym, Mohammed Ben Salah, un jeune fonctionnaire fou de l’Etoile du Sahel, je passais beaucoup de temps à frimer et à me faire guider dans les endroits les plus intéressants de Sousse, Monastir et alentours.
C’est ainsi que je fus introduit dans les surboums de Sousse où j’eus quelques succès plus ou moins facilités par Isabella ma Borgward et que je pus faire de brèves conquêtes parmi ce qui n’avait pas encore émigré de jeunes juives de Sousse, alors toutes en partance vers Paris ou Nice…
Essai sordide avorté à Akouda ?
Et c’est ainsi qu’un soir, par pure bravade, pour la première et la dernière fois de ma je, je me laissais entraîner dans une maison de passe clandestine à Akouda, à moins que ce ne soit à Moknine, les faits remontant à trop loin pour que je puisse être plus précis…
Mes copains avaient prétendu qu’il y avait là une très belle femme qui arrondissait les fins de mois en s’adonnant de manière cyclique à la prostitution et avec laquelle il fallait prendre rendez-vous et se faire inscrire sur une liste d’attente, liste dressée par un proxénète amateur que connaissait un membre de ma nouvelle bande…
Ils avaient tellement insisté en me vantant la beauté de la dame que je m’étais décidé à faire l’expérience et ils s’arrangèrent pour que je sois le premier de la liste du fameux soir de rendez-vous.
Arrivés à six dans mon Isabella, nous avions trouvé le proxénète qui attendait à l’entrée du village sur une motocyclette.
L’ayant suivi le long d’un dédale de rues, j’avais ensuite suivi ses instructions et garé ma voiture dans une rue parallèle à celle de la maison où nous devions nous rendre et dans laquelle nous nous introduisîmes comme des commandos en mission secrète.
La maison était celle de l’une des amies de la dame, qui, complice, s’était arrangée pour libérer les lieux en se faisant inviter, elle et son mari (qui ne savait rien de ce qui se tramait dans son dos), chez des proches. Je fus introduit le premier dans une espèce de salon arabe couvert de tapis et de mergoums multicolores de la région.
Sur les tapis, il y avait plusieurs matelas recouverts de couvertures également colorées, rangés contre les murs tout autour de la pièce. Assise sur l’un des matelas, une assez belle femme un sourire commercial aux lèvres, me demanda d’un air dubitatif si j’étais bien musulman[1].
Ayant répondu par l’affirmative, elle m’invita à m’asseoir à ses côtés.
Elle était pieds nus, mais elle était habillée d’une jupe, d’un pull et même d’une veste ce qui ne me surprit pas du tout, car nous étions au milieu du mois de novembre et la pièce était plutôt humide.
Ce qui me surprit davantage c’est que lorsque je m’assis près d’elle, elle se coucha sur le dos et dans le même geste, elle entrouvrit les deux pans de sa jupe portefeuille et me fit signe de la chevaucher.
Quelque peu déstabilisé par cette entrée en matière abrupte, mais me disant que j’étais quand même venu pour cela, je m’allongeais et fit mine de l’embrasser dans le cou, mais elle m’empoigna par la taille et en se glissant en dessous de moi, me demanda de faire vite, parce qu’elle n’avait pas beaucoup de temps.
Dégoûté et totalement refroidi, je me levai et sortis sans rien dire, la laissant allongée sur son matelas.
J’avais la nausée et je quittai la maison précipitamment, j’étais saisi d’une forte envie de vomir et surtout, je m’en voulais terriblement de m’être laissé entraîner dans cette affaire sordide.
Je rejoignis rapidement ma voiture où je n’eus pas à attendre longtemps.
Mes cinq camarades, se relayant à la chaîne auprès de la dame pressée, sans dégoût et sans se poser de questions, au bout d'à peine plus de vingt minutes tout le monde était là et, je repris la route de Sousse…Ce fut la première fois que je faillis avoir des rapports sexuels avec une prostituée et plus jamais l’idée que je pourrais en avoir, ne m’effleura.
Ce qui me permet aujourd’hui de dater assez précisément cette mésaventure désagréable, c’est qu’une semaine plus tard, en roulant à la tombée de la nuit sur l’avenue de la Corniche surnommée, pour ses dimensions et ses belles lumières, avenue de Las Vegas par mes copains soussiens, je fus sidéré et attristé d’apprendre que John Fitzgerald Kennedy venait de décéder au Park land Memorial Hospital de Dallas au Texas à la suite de l’attentat dont il avait été l’objet, c’était le 22 novembre 1963.
A la recherche de Maktar perdu !
Parmi les autres aventures, moins désagréables mais assez curieuses que j’ai eues avec certains de mes copains de Nabeul cette fois, ce fut celle ayant eu lieu un mois plus tard, la veille du Jour de l’An, donc le 31 décembre 1963.
Nous comptions alors parmi nos copains un instituteur nabeulien Hmeïda Mhir, affecté à Maktar où il y avait encore quelques familles de colons qui, nous avait-il dit une dizaine de jours avant la fin de l’année, organisaient une fête grandiose le 31 décembre.
Comme il était bien introduit auprès de ces familles, enseignant le français dans une école proche de leurs habitations, ils lui avaient proposé d’inviter trois ou quatre 'jeunes gens comme il faut', à son image, pour servir de chevaliers servants d’un soir, pour leur gente féminine archi-nombreuse…
Lui-même étant à Nabeul pour les vacances de Noël et devant rentrer à Maktar le matin du 31 et ne pouvant nous servir de guide, il nous avait fait un croquis pour nous aider à retrouver la ferme où devait avoir lieu la soirée et avait téléphoné quelques jours avant à ses amis pour leur confirmer notre arrivée pour le 31 aux alentours de 21h.
Nabeul étant à peu près à 200kilomètres, Moncef, Joël, Dollar et moi au volant, avions pris la route vers 18 heures, calculant qu’il nous fallait tout au plus, trois heures, pour arriver à Maktar, d’autant que, sur les conseils de Moncef, notre élève sous officier qui se targuait de connaître la région, nous avions prévu de couper au plus court par Zaghouan, le Fahs, et Siliana au lieu de faire la grande boucle en passant par Kairouan.
En effet, passer par Kairouan, en restant toujours sur des routes principales, aurait rallongé notre itinéraire de près de 80kms.
Mais, en voulant faire le malin et couper par des routes secondaires qu’il s’avéra mal reconnaître, surtout de nuit, Moncef nous fit parcourir près de cent vingt kilomètres en tournant en rond dans la région du Fahs, en nous faisant une première fois remonter vers Medjez El Bab, pour redescendre ensuite sur Bouarada, pour échouer enfin à ...retrouver sa route vers Siliana.
Vers 21h, nous étions quasiment perdus. Nous nous fîmes indiquer la route deux fois de suite par des chauffeurs de camions. A 22h30, nous étions enfin à Siliana et il ne nous restait à parcourir qu’une cinquantaine de kilomètres pour rejoindre Maktar que nous aurions atteint vers 23h15.
Mais depuis à peu près une heure, la discussion s’était quelque peu envenimée, chacun reprochant à l’autre quelque chose. D’un autre coté, je me voyais personnellement de moins en moins prêt à atterrir chez des gens à 23h passées, alors qu'on était attendus pour 21 heures.
J’étais en plus, quelque peu énervé, pour avoir été obligé de rebrousser chemin, deux ou trois fois auparavant, pour permettre à Moncef d’essayer de retrouver sa route. Je commençais à me fatiguer et je voulais éviter d’avoir à nouveau à conduire, après la fête qui ne s’achèverait au mieux que vers 1h30du matin.
Aussi, à une trentaine de kms de Maktar, décidais-je de jeter l’éponge, et je virais de bord reprenant la route du Fahs.
Nous passâmes une bonne partie de la nuit à rouler et vers 2h30 du matin, nous étions arrivés à Hammamet où nous décidâmes de nous joindre à de tardifs fêtards du Miramar hôtel, bien décidés à attendre le premier lever de soleil de l’année avant d’aller nous coucher.
Finalement c’est à 7heures, qu’après avoir déposé mes passagers près de chez eux, je fis tourner ma clé dans la serrure de la porte d’entrée de chez moi.
Papa et maman finissaient de pendre le petit déjeuner et, c’est au moment où je vis la robe d’avocat de papa pliée à côté de lui sur le dossier d’un siège, qu’il me revint à l’esprit que j’étais censé le conduire à Menzel Témime où il avait une affaire importante à plaider.
Aucun des deux ne me reprocha de rentrer à pareille heure, secrètement contents qu’il ne me fut rien arrivé de fâcheux, et jouant à celui qui n’avait rien oublié, je demandai à mon père à quelle il devait être au tribunal. Il me répondit ironiquement que ce sera au moment où j’aurais fini de concéder à mon corps, les droits qu’il avait sur moi de se reposer, en consentant enfin à aller dormir après une nuit de vagabondage éhonté !!!
Je prétendis que j’avais dormi chez des amis et que je m’étais levé suffisamment tôt pour être prêt à le conduire à l’heure qu’il fallait au tribunal, et que c’était bien pour cela qu’il me voyait là à l’attendre. Il n’en crut rien et refusa de se faire conduire par une personne qui n’avait visiblement pas dormi de la nuit et qu’il allait tout simplement prendre un taxi louage.
Joignant le geste à la parole, il prit sa serviette et sa robe et embrassa maman qui essaya de lui faire accepter de se laisser conduire ; il refusa et sortit.
Je lui emboîtai le pas, puis le devançant, je me précipitai vers la voiture dont je déverrouillai la portière côté passager et je l’ouvris pour qu’il s’installe. Il contourna la porte et sans élever la voix, m’intima l’ordre d’aller dormir tout en continuant son chemin.
Après avoir hésité un instant sur la conduite à tenir, je démarrai et me mis à la suivre légèrement à distance sur la centaine de mètres qui séparait notre maison du centre-ville. Mon stratagème fonctionna et, pour éviter de s’afficher aux yeux des nabeuliens à narguer son fils en marchant à pieds devant sa voiture, il s’arrêta en affichant un sourire narquois avec l’air de dire, tu ne t’en tireras pas comme ça…
Il s’installa à mes côtés et me demanda de passer chez M° Azzouz, un collègue qui devait plaider la même affaire, mais dans les intérêts de la partie adverse et à qui, il avait promis de l’amener au tribunal avec lui.
Une heure plus tard, je les déposais au bureau que papa louait à Menzel Témime à une dizaine de mètres du tribunal. Ils avaient encore une demi-heure à dépenser avant l’heure d’ouverture de la session au cours de laquelle ils devaient plaider et ils se firent servir un café par le secrétaire de Papa avant de se diriger, ensemble et à pied vers le tribunal.
Avant de partir, mon père me suggéra ironiquement de m’allonger sur le canapé de sa pièce de repos, au fond de son bureau, mais je déclinais l’offre n’ayant plus aucune envie de dormir et, après une petite promenade à pied dans les ruelles de ce qui était alors un petit village, je pris la voiture et allais la garer devant la sortie du tribunal où je mis la radio en marche.
Une demi-heure plus tard, Papa visiblement fâché sortit en gesticulant, suivi de près par Maître Azzouz qui semblait amusé par la colère de mon père; celui-ci semblait lui reprocher d’avoir tenu des propos ironiques à son encontre et de n’avoir pas cessé de l’interrompre au cours de sa plaidoirie, Maître Azzouz assurant de son côté, hypocritement, qu’il n’en avait rien été.
Leur discussion animée se poursuivit dans la voiture, et lorsque je compris précisément ce qui s’était passé, nous roulions déjà depuis deux ou trois minutes vers la sortie du village où il y avait des vendeurs de pain tabouna, aux abords immédiats d’une épicerie et je descendis rapidement pour acheter une bouteille d’eau, tendant un piège à Maître Azzouz qui y tomba pieds et poings liés.
Je m’étais arrêté à peine à trois mètres du vendeur de pain le plus proche de l’épicerie, ce qui encouragea l’avocat à descendre lui-même acheter une ou deux tabounas... Et, le temps qu’il ait eu fini de discuter le prix avec le petit vendeur, j’avais déjà effectué un démarrage à l’américaine, le laissant planté sur le trottoir.
Depuis sa mise en disponibilité injuste par Bourguiba et les maladies que celle-ci déclencha, papa ne riait pratiquement plus, depuis longtemps ; il se contentait d’esquisser de rares sourires là où il riait de bon cœur autrefois, mais à la vue de son confrère levant les bras au ciel et gesticuler comme un pantin pour attirer mon attention, il fut saisi d’un fou rire inextinguible. Maître Azzouz n’avait pas compris que je l’avais abandonné sciemment, il croyait que j’avais démarré sans me rendre compte qu’il avait quitté la voiture…
Lorsque papa put contrôler quelque peu son hilarité, il me demanda à plusieurs reprises, entre deux recrudescences de fou rire, de revenir le chercher. A plusieurs reprises, pour toute réponse, j’accélérai davantage en riant et papa, s’esclaffant de temps à autre, finit par se résigner…
Lorsque, arrivés tous deux à la maison, il essaya de raconter ce qui s’était passé à maman, il faillit s’étouffer de rire et y renonça, et lorsque ce fut moi qui racontai les détails de la mésaventure du maître et les raisons y ayant conduit, j’assistai au plus beau duo de fou rire qu’il m’ait été donné de voir de ma vie.
Ce fut malheureusement la première et la dernière fois que je les vis rire d’aussi bon cœur, ensemble !
Au moment où je rapporte ces souvenirs d'une période à jamais révolue, nous sommes le vendredi 13 mai 2005, à trois jours de l’anniversaire du décès de papa, qui nous a quittés le 16 mai 1966.
Maman lui a survécu 30 ans, durant lesquels elle ne se permit presque jamais un rire franc ; au mieux elle reproduisait l’un des sourires plus ou moins triste, plus ou moins désabusé que papa esquissait durant les quelques éclaircies que produisaient dans la grisaille de son amertume, nos rencontres familiales autour de lui, durant les périodes assez rares, où il ne fut pas alité en ces dernières années d’inconsciente insouciance de ma vie…