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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(37) MarieJo, Kélibia, Hédi, le lac Léman et la plonge...

              Le cabanon de Kélibia, MarieJo, Orsoni, Barthes  et les autres. 

 

        Vers le mois d’avril 64, deux ans avant  le décès de mon père, étant comme d’habitude à Nabeul pour le week-end, je rencontrais Moncef Zine et après avoir fait plusieurs fois le tour de la ville dans ma voiture, nous nous étions attablés à la terrasse du Nabeul-plage.

 

        Au détour de la conversation, il m’apprit qu’il avait récemment fait la connaissance de l’un de mes copains de Ksar Saïd, lors d’un déplacement à Kélibia où celui-ci enseignait, et que Hamadi Azouzi, le copain en question, ayant appris qu’il me connaissait, lui avait demandé de me transmettre ses amitiés ainsi que son invitation à venir passer un samedi ou un dimanche chez lui.

 

        Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart d’heure plus tard, après avoir vérifié les pneus et acheté de l’essence,  nous roulions vers Kélibia.

 

        J’aimais bien Hamadi Azouzi. Il était d’une famille modeste mais très respectable de Kairouan, il était bien élevé et un peu timide malgré un corps d’apollon quelque peu miniaturisé.

 

        C’était un gymnaste époustouflant qui réussissait tous les exercices de haute voltige qu’essayait de nous apprendre notre professeur Ali Ben Younès. Il avait travaillé très dur pour décrocher une place pour Paris et pouvoir achever ses études supérieures, mais ne réussissant à se classer que sixième, il avait été ulcéré de voir Salem Boughattas, classé moins bien que lui, être favorisé et bénéficier d’une dérogation pour nous rejoindre en France.

 

        Je ne l’avais plus revu depuis fin juin 62. Il avait alors fait partie du même groupe que moi pour une épreuve éliminatoire aberrante, le 5000mètres que nous devions réaliser dans un temps assez facile pour un athlète de demi-fond mais très serré pour des nageurs, des gymnastes et même des sprinters de 100 et 200m plats.

 

        Hédi Ben Aïssa avait fini en réalisant un temps superbe, sans même être éprouvé. Il nous avait largement distancés et, à la fin de sa course, il était revenu courir à nos cotés pour nous encourager. Hamadi Azouzi et moi avions terminé ce 5000m en nous traînant presque, mais nous l’avions fini dans les limites du temps imparti.

       

        Tel n’avait malheureusement pas été le cas pour Antar Souid, le superbe sprinter noir, dont les cuisses hypertrophiées le firent souffrir un véritable calvaire et qui se traînait loin derrière nous, furieux contre la bêtise du législateur de ce règlement aberrant qui ne tenait pas compte des spécificités de nos morphologies et de nos spécialités, et qui nous avait imposé une telle épreuve, de surcroît éliminatoire.

 

        Il lui restait à peine 500m à couvrir, lorsque, réalisant qu’il n’arriverait jamais dans les temps impartis, Antar s’arrêta de courir et quitta la piste en direction de notre dortoir, tout en fulminant contre l’administration.

 

        Sans même prendre une douche, il ramassa ses affaires et, sa valise en mains, se dirigea vers la sortie de l’établissement. Il avait décidé tout simplement de tout plaquer et de rentrer sans même passer les épreuves écrites et nous eûmes toutes les peines du monde à le ramener à la raison.

 

        Sensibilisé à la question, Monsieur Hédi Saheb Ettabaa notre directeur, après consultation des professeurs avait supprimé le caractère éliminatoire du fameux 5000m. Antar pénalisé par son abandon, s’était largement rattrapé grâce au reste des épreuves et s’était classé dans les dix premiers.

 

        L’évocation de ces souvenirs et d’autres discussions plus ou moins plaisantes, nous permirent, à Moncef Zine et moi-même de rejoindre Kélibia sans réaliser que nous avions roulé à une vitesse prohibée et  2km avant l’entrée de Kélibia, nous nous fîmes arrêter par deux membres de la Garde nationale. Fort heureusement, l’un des deux motards avait été l’élève de l’un des frères Zine, (officier instructeur de la garde) ; et il trouva à Moncef une ressemblance remarquable avec son instructeur… Finalement, ce motard se chargera lui-même de nous escorter  jusqu’à un cabanon sur la plage de Kélibia.

 

        De fil en aiguille, il nous avait expliqué que des coopérants français du lycée avaient loué ce cabanon pour y loger ensemble et que souvent, le prof de gym balaise que nous cherchions à joindre, passait les week-ends avec ces coopérants. 

 

        Dans les années 60, Kélibia était encore un beau petit village où tout le monde connaissait tout le monde, un peu comme Nabeul des années 40/50 et le groupe de coopérants intégrant un tunisien, ne pouvait pas passer inaperçu ; ce groupe comportait trois jeunes filles et trois jeunes-gens dont Azouzi.

 

        Le cabanon, situé à 200m du ponton servant de port d’attache des petits et moyens bateaux de pèche de Kélibia, avait fière allure et semblait comporter plus d’une pièce avec un escalier d’accès à un niveau supérieur.

 

       Il devait être 16h lorsque, du pied de cet escalier, j’appelai Azouzi par son prénom. Un petit bout de femme, apparut alors au haut de l’escalier.

 

       Elle avait les cheveux châtains clairs et bouclés tombant sur des épaules assez étroites qui lui donnaient une apparence fragile…Elle sourit d’un air interrogateur et je lui demandai si Azouzi était bien là, je me présentai comme étant l’un de ses amis ne l’ayant pas rencontré depuis assez longtemps. Son sourire s’éclaira davantage et descendant légèrement l’escalier, elle vint à notre rencontre. Ne cessant de me regarder dans les yeux, elle me tendit la main en disant Marie Jo

 

        Elle nous apprit qu’effectivement, Hamadi était très souvent au cabanon pendant les week-ends, qu’il louait cependant un petit logement au centre ville avec un surveillant du lycée et qu’à la fin des cours vers 13h, il avait prévu de les rejoindre, après avoir fait réparer  sa moto. Tout en nous apprenant cela, elle ne cessait de me sourire et de m’examiner sous toutes les coutures, n’accordant qu’un regard furtif à Moncef.

 

        Elle nous proposa, soit d’attendre Hamadi en sa compagnie sachant qu’il n’allait pas tarder à venir, soit d’aller le voir chez lui, se proposant de nous y conduire elle-même dans sa 2cv.

 

        J’avais choisi la deuxième solution et en franchissant le muret séparant la route de la plage, je lui proposai de prendre ma Borgward garée au bord du trottoir.

 

        Moncef ayant remarqué l’intérêt qu’elle me portait, lui ouvrit la portière avant, coté passager et s’installa derrière. Nous n’avions pas encore franchi plus de quelques centaines de mètres vers le centre ville, que, nous indiquant une moto au loin, elle dit le voilà, il arrive…C’était effectivement lui, mais je ne l’aurais certainement pas reconnu si je l’avais croisé seul. Il portait des lunettes de motard qui lui cachaient la moitié du visage ainsi qu’un blouson en cuir élimé aux coudes et aux poignets ; et il avait l’air d’avoir pris du poids, ce qui lui donnait l’air d’être encore plus trapu qu’avant.

 

        Nous avions réussi à attirer son attention et à l’arrêter avec force gestes, cris et klaxon au moment où il allait nous croiser courbé sur sa moto. M'étant  rangé sur le bas côté, Azouzi m’avait sauté au cou lorsque s’approchant, il put confirmer son impression fugitive de m’avoir reconnu.

 

        Deux minutes après, nous étions de nouveau aux abords immédiats du cabanon.  Hamadi Azouzi avait amené un couffin bourré de victuailles qu’il déposa au sol après l’avoir décroché du porte-bagages arrière de sa moto. Il insista pour que nous restions dîner et Marie Jo insistant à son tour, je proposai plutôt de remettre cela au déjeuner du samedi prochain pour lequel j’étais libre, ayant deux classes qui avaient un cours par quinzaine…

 

        Moncef et moi prîmes le café avec l’ensemble des occupants du cabanon et nous repartîmes vers Nabeul après avoir largement sympathisé avec le groupe.

 

        Outre, Marie Jo, il y avait là, Marie Anna une américaine plantureuse du Peace-corps, qui enseignait l’anglais, un corse dénommé Orsoni enseignant de mathématiques, une autre française Paule assez rondelette qui, comme Marie Jo, enseignait le français et un dernier français qui m’avait tout de suite pris en grippe en remarquant les regards intéressés  que ne cessait de me lancer Marie Jo.

 

        Celle-ci sans être belle, avait un physique agréable avec un corps assez menu mais bien proportionné et un visage intelligent. Elle semblait avoir une bonne culture générale et si visiblement, elle  s’intéressait à moi, je la trouvais quant à moins simplement attachante…

 

       Le vendredi d’après, j’avais quitté Sousse en fin d’après midi pour passer la nuit à Nabeul chez mes parents, comme j’avais pris l’habitude de le faire un vendredi soir sur deux.

 

       Samedi vers 10h30, Moncef qui avait pris une permission spéciale, sonnait comme convenu à la grille d’entrée de notre villa. A midi, nous étions devant le lycée de Kélibia, garés derrière la «deux chevaux» de Marie Jo. 

 

        Le déjeuner, auquel évita de prendre part Barthes, se passa de manière agréable et joyeuse. La discussion, de bon niveau intellectuel, était parsemée de plaisanteries assez gauloises lancées par Orsoni à l’adresse du prof d’anglais américaine : Le corse sympa au sang chaud et dont l’épouse, restée dans l’île de beauté à s’occuper de ses deux enfants, commençait à lui manquer, multipliait les insinuations quasi-érotiques à l’adresse de la belle américaine dont la connaissance approximative de la langue française ne lui permettait pas de saisir les subtilités, ce qui la laissait d’autant plus de marbre, qu’elle semblait s’intéresser davantage aux muscles impressionnants d’Azouzi …

 

       Mon copain, bien  que conscient, depuis longtemps, de l’attrait qu’il exerçait sur la blonde plantureuse, laissait courir par pure timidité et, lorsque je l’eus tancé en lui disant qu’il serait con de laisser passer sa chance, il me rassura en me déclarant avec conviction : « Ne t’en fais pas, je vais la contacter et je vais lui déclarer ma flamme, car en fait, elle m’intéresse beaucoup. » 

 

        Trois mois plus tard, Azouzi en était toujours au même point, à vouloir la contacter…

 

        Entre-temps Orsoni avait réussi à entraîner dans sa couche Marie Anne, la belle américaine, lassée de devoir attendre aussi longtemps la déclaration que la gorge serrée de mon copain n’avait pu laisser passer… Celui-ci se contenta alors de me mentir pudiquement, en me déclarant qu’en définitive elle ne l’avait jamais intéressé et ce, d’autant plus qu’il la soupçonnait d’être de confession juive, soupçon que Marie Jo avait rejeté en rigolant et en se moquant gentiment de lui. 

 

        Marie Jo et moi avions compris que nous allions, d’une manière ou d’une autre, vivre une idylle et ce,  dès la fin de notre premier déjeuner.

 

       Celui-ci s’était prolongé jusqu’à 14h30 et, au moment où nous commencions à défaire la table, nous avions été rejoints alors par Slaheddine Mrad, le surveillant du lycée qui partageait le logement de Azouzi et Barthes. J'appris d'ailleurs ainsi, que ce Barthes, avait été amoureux de Marie Jo au point de lui avoir demandé de l’épouser et qu'il voyait d’un mauvais œil mon intrusion dans leur vie.

 

        Marie Jo m’expliquera plus tard qu’elle n’avait pas donné suite à sa déclaration d’amour et qu’elle n’avait pas cessé de lui expliquer que les sentiments ne se commandaient pas et qu’elle n’avait aucune intention de se marier avec lui.

 

        Il semblait cependant avoir gardé espoir, jusqu’à ce qu’il eut vu les yeux avec lesquels elle me regardait… 

 

       Bien que rien dans mon comportement propre ne lui ait alors donné aucune raison de m’en vouloir, il était monté contre moi pour le seul fait que Marie Jo me regardât avec les yeux de Chimène, et il avait failli m’agresser au moment où je me préparais à prendre congé du groupe :

 

        Il était tellement énervé de me voir accaparer toute l’attention de Marie Jo, qu’il avait rageusement ramassé un couteau de cuisine avec l’intention de l’utiliser pour m’attaquer. Seule l’intervention musclée de Moncef et Azouzi qui l’avaient tous les deux ceinturé, avait empêché son acte fou

.

        A la suite de cet incident, et, comme par réaction, Marie Jo,  qui était loin d’avoir produit sur moi l’effet Souad, qui m’avait hypnotisé par la beauté profonde de ses yeux tristes, ni l’effet Micheline qui m’avait séduit par ses yeux rieurs et qui sut par la suite me captiver par son comportement amoureux, commençait subitement à représenter pour moi l’attrait du fruit défendu.

 

        Et, c’est ainsi que d’un commun accord, nous avions décidé que le samedi d’après, c’est elle qui viendrait me rendre visite à Sousse…

 

       Habib Aounallah rentrait  régulièrement passer samedi et dimanche à Nabeul, mais ne voulant pas trahir sa confiance en recevant une amie chez lui à son insu, je l’en informai en maquillant néanmoins la vérité et en lui disant que je risquais d’avoir la visite de deux ou trois copains étrangers parmi lesquels il y aurait une fille et, je lui demandai s’il voyait un inconvénient à ce que je les reçoive dans la maison samedi après-midi.

 

        Comme il n’en vit aucun, c’est le cœur léger que le samedi en question, je roulais à la rencontre de Marie Jo. Elle devait quitter Kélibia vers midi et nous avions décidé que vers 13h30, je prendrai  la route pour aller à sa rencontre, quelque part, là où nos voitures finiront par se croiser…

 

       Pour éviter de perdre inutilement du temps et ne pas devoir rouler trop longtemps pour revenir à Sousse, je n’avais pris le volant  que vers 14h et après avoir roulé une demi-heure à 80km/h, je vis de loin, arriver la 2cv de Marie Jo.

       

       De retour à Sousse, nous avions pris le déjeuner dans une petite gargote assez coquette  sur la corniche du port et après une courte promenade, ayant calculé qu’Habib devait être alors déjà parti pour Nabeul, je repris ma voiture et, suivi pas Marie Jo au volant de la sienne je me dirigeai vers la villa d’Habib… Il devait être alors près de 16h30, nous n’en ressortîmes que le lendemain vers 10h pour aller prendre le petit déjeuner.

 

        Voulant éviter de revivre le scénario de ma liaison avec Micheline et de trop prolonger nos rencontres et nos tête-à-tête, j’avais  la veille, appris à Marie Jo, que je devais quand même rentrer à Nabeul,  dimanche vers midi,  pour un déjeuner familial important.

 

       D’où, juste après le petit déjeuner, nous nous donnâmes rendez-vous pour le samedi prochain à Kélibia et je partis devant, pour essayer d’arriver à l’heure à mon déjeuner familial.

 

        Cette liaison avec Marie Jo fut l’une des plus courtes que j’ai eue avec une femme. Nous nous étions connus en avril à Kélibia et, début juillet nous nous sommes quittés en France.

       

        Entre-temps les aller-retours entre Sousse et Kélibia se poursuivaient régulièrement, avec parfois des rencontres à Nabeul où toute la bande du cabanon de Kélibia, (sauf Barthes qui m’en voulait de plus en plus), se joignait à nous. 

 

        Les meilleurs souvenirs se rattachent d’ailleurs à ces escales dans la maison de la plage que nous investissions en bande pour y passer le week-end. Hédi qui enseignait alors à Sadiki, se joignait à nous et c’est au cours de l’un de ces week-ends passés à nous baigner et à nous dorer au soleil dès le mois de mai, que nous planifiâmes de monter à Paris dans la 2cv de Marie Jo.

 

       Celle-ci devait renter chez elle, au Puy, en Auvergne où son père était un notaire connu et nous avions convenu que nous monterions ensemble à Paris qu’elle ne connaissait pas ; et où nous lui servirions de guides durant une petite semaine, avant qu’elle ne nous raccompagne à Genève d’où elle partirait chez ses parents, tandis que nous prolongerions notre séjour en Suisse, que pour notre part, nous ne connaissions pas.

 

        Ce voyage devait malheureusement se dérouler dans une ambiance, pour le moins curieuse, Hédi et Marie Jo ayant eu un échange de mots assez désagréables, durant lequel elle avait été particulièrement véhémente. Je n’avais pas intervenu les laissant se débrouiller entre eux.

 

        Elle semblait ainsi m’en vouloir, sans vouloir le dire ou en parler et j’eus le tort, de ne pas avoir vidé l’abcès tout de suite, n’ayant pas compris sur l’heure qu’elle devait être fragilisée par notre séparation future.

 

       Ainsi, ce simple malaise ayant pris naissance en Tunisie, la veille de l’embarquement devait-il vicier l’atmosphère dans laquelle s’est déroulée la traversée jusqu’à Marseille et, malgré un semblant d’accalmie durant notre remontée par la route sur Paris, tout le voyage s’en ressentit à tel point, qu’au lieu de la semaine que nous devions initialement passer dans l'appartement d’un copain de Hédi, rue Focillon dans le 14ème arrondissement, nous reprîmes la route vers Genève au bout de trois jours, Marie Jo et Hédi ne s’adressant presque plus la parole…

 

        Quant à nous deux, même nos élans amoureux semblaient altérés par une espèce d’angoisse et de frustration tues. Marie Jo m’avait proposé à Nabeul de nous séparer de Hédi et Azouzi à Genève et de l’accompagner chez ses parents au Puy, mais craignant de me retrouver piégé dans la même situation que j’avais connue chez les parents de Micheline, j’avais poliment refusé lui proposant en retour, de rester une semaine de plus à Genève en notre compagnie, ce qu’elle aurait sans aucun doute accepté de faire si ce malaise avec Hédi n’était survenu.

 

        Genève le lac Léman.

 

       Marie Jo et moi eûmes juste une matinée agréable avant de nous quitter. Nous étions arrivés à l’aube à Genève et en faisant le tour de la ville, nous avions étés attirés par une petite plage sur le Lac Léman.

 

       Aussi, après avoir déposé Hédi à l’auberge des jeunes où Azouzi devait nous attendre et où il nous avait réservé deux places, nous étions revenus tout naturellement à cette plage pour y prendre notre dernier bain, ensemble et seuls.

 

       La surface de l’eau du lac ne frémissait d’aucune ride, me  rappelant la mer des matins calmes des mois d’août à Nabeul, le soleil brillait et comme il était à peine sept heures du matin, nous étions pratiquement seuls sur la frange de sable de la plage enserrée par des pontons en bois proprets. 

 

        Nous étions à la fois, tristes et heureux d’être encore ensemble et les premières strophes du lac de Lamartine me vinrent à l’esprit :

 

        Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours !  

       

        Marie Jo m’entendant murmurer ce premier vers, m’en récita tristement un autre s’accordant mieux, et en tout cas donnant mieux le ton,  à notre séparation imminente :

       

        L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive, il coule et nous passons [1]!

 

        Marie Jo reprit sa 2cv et mit le cap sur son Auvergne natale et moi, refusant son offre de me raccompagner jusqu’à l’auberge de la jeunesse, je fis le parcours à pied.

 

       Cela me prit plus d’une heure au cours de laquelle, j’eus tout le loisir de constater combien l’anecdote de Bourguiba quant à la propreté impeccable de cette ville, pouvait être fondée.[2]

 

       Je rejoignis Hédi et Azouzi à l’auberge, nous y prîmes un bon petit déjeuner et après de longues promenades à travers la ville, nous nous dirigeâmes à nouveau vers la petite plage du lac pour nous y baigner et nous reposer. J’étais tellement fatigué d’avoir été pratiquement le seul à conduire pendant tous ces jours et de n’avoir pas dormi une seule minute depuis 24 heures que, m’étant allongé sur le ventre au soleil, je ne me réveillais  que deux heures plus tard.

 

        Hédi avait formé deux équipes de volley et était en plein mouvement au sein du groupe mixte  de jeunes gens  qu’il semblait animer. Tandis que Hamadi Azouzi était en train de multiplier les équilibres renversés sur les mains, les flips-flops et les sauts périlleux avant et arrière, devant un autre groupe d’admirateurs !

 

        Pour ne pas être en reste, je me mis en équilibre renversé et, profitant de la petite déclivité de la plage, me mis à marcher sur les mains vers l’eau dans laquelle je continuais à marcher sur les mains, toujours les jambes en l’air, jusqu’à avoir la tête complètement submergée, puis jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux genoux, toujours la tête sous l’eau et les jambes en l’air… C’était un exercice qui demandait beaucoup de coordination et surtout beaucoup de souffle, mais que je réussissais sans aucune peine, ayant l’habitude de le répéter souvent sur la plage de Nabeul, devant notre maison familiale.

 

        Mais les baigneurs suisses et étrangers de cette plage de Genève ne devaient pas avoir vu souvent une personne marcher sur les mains, la tête sous l’eau pendant aussi longtemps et quand j’émergai au ralenti et sans aucun signe d’essoufflement, près de deux minutes après, je fus accueilli par une salve d’applaudissements… Une dame entre deux âges vint même me demander dans un français approximatif, comment je faisais pour respirer sous l’eau !

 

        Je passais un quart d’heure supplémentaire à démonter à la foule que c’était une question de capacité pulmonaire et de maîtrise respiratoire. Pour ce faire, je m’allongeais sur le ventre la tête dans l’eau, tandis que deux personnes chronométraient mon temps d’apnée, d’abord sur une minute et demie, puis sur deux minutes, puis sur deux minutes et demie...

 

       J’effectuais chaque fois plusieurs inspirations forcées avant chaque immersion et entre deux tentatives, je prenais cinq bonnes minutes de repos, en faisant la planche sur le dos.

 

        A mon troisième essai, j’avais autour de moi presque'une centaine de spectateurs ébahis, y compris deux maîtres nageurs sauveteurs dont l’un voulut même m’empêcher de faire ma dernière tentative à deux minutes et demi.

 

        Après avoir réussi, toujours sans effort apparent ce troisième essai, je m’offris le luxe de provoquer le sauveteur pour un sprint de 50m.crawl ; me croyant sans doute déjà essoufflé, il se prêta à mon jeu de bonne grâce, espérant pouvoir me battre facilement. Et quand je le battis de trois bons mètres, la foule était déchaînée et je reçus les félicitations de nombre de spectateurs….  

 

       Deux jours plus tard, Azouzi n’ayant plus d’argent, il trouva un petit boulot avec un logement gratuit et nous nous séparâmes de lui, lui donnant rendez-vous à Marseille pour le retour en bateau.

 

      Quant à Hédi et moi, nous décidâmes que nous étions restés suffisamment longtemps à Genève et nous hésitions entre monter à Lausanne pour y passer quelques temps ou descendre sur Antibes où nous avions l’adresse et le numéro de téléphone d’une copine.

 

        Sur un coup de tête, en fin d’après midi, nous décidâmes de ne pas attendre le matin et de  faire tout de suite du stop à la sortie sud de la ville pour rejoindre Antibes avant la nuit. Cela s’avéra être un mauvais choix et aucun automobiliste ne consentit à s’arrêter pour embarquer deux passagers avec des sacs à dos au crépuscule.

 

       Rebroussant chemin vers l’entrée de la ville, nous nous sommes retrouvés à l’entrée d’un petit jardin public très fleuri, avec des arbres aux feuilles larges et des bancs en bois assez confortables sur lesquels nous comptions nous installer dans nos sacs de couchage. Mais deux jeunes touristes allemands vinrent nous dire que c’était interdit et que nous risquions d’être interpellés par la police municipale et d’écoper d’une forte amende.

 

        Changeant de stratégie, mais ne voulant ni revenir à l’auberge éloignée de plusieurs kilomètres, ni quitter ce joli jardin, chacun de nous se choisit un coin sombre pour se glisser, soit sous un banc, soit au cœur d’une haie vive touffue. Il devait être 21h30 lorsque, après avoir vérifié que Hédi était pratiquement invisible sous son banc dans un coin sombre du jardin, je m’installais derrière une large haie fleurie, devant laquelle un autre banc me masquait totalement aux yeux d’éventuels contrôleurs nocturnes.

 

        Au milieu de la nuit, je fus réveillé par le bruit d’une conversation entre trois ou quatre personnes qui parlaient allemand. Ne comprenant pas cette langue et trop fatigué pour faire l’effort d’en déchiffrer quelques mots, je me rendormis sans m’inquiéter outre mesure.

 

        Au petit matin, je fus réveillé par les gazouillis d’une volée d’oiseaux, qui s’abattit à quelques centimètres de ma tête, piaillant,  à qui mieux mieux. Il était près de six heures du matin et je me dirigeais vers le banc de Hédi, pour découvrir que, ni lui ni ses bagages n’étaient là. Sur le coup, je pensais qu’il n’avait pas voulu me réveiller, qu’il devait être parti prendre un café et qu’il ne tarderait pas à revenir.

 

        Cependant, une bonne demi-heure plus tard, Hédi ne revenant pas, je commençais à imaginer tous les scénarios possibles, du ramassage nocturne par la police municipale, jusqu’à l’agression par un maraudeur…Et une heure plus tard, alors que le soleil était déjà bien haut dans le ciel, je me décidais à quitter le jardin public pour partir à la recherche de mon ami disparu.

 

        Alors que nous étions encore à l’INS de Paris, Hédi et moi, avions achetés deux tee-shirts en fils d’écosse rayés, avec des bandes blanches et bleu ciel pour lui, banches et bleu marine pour moi. Et la veille,  avant de nous coucher dans ce jardin, c’est ces tee-shirts que nous portions.

 

       Nous avions par ailleurs les mêmes jeans, bleus délavés et les mêmes trainings Adidas 3bandes aux pieds. Aussi pour toute description de Hédi, c’est ce signalement que je commençais à donner au buraliste situé immédiatement en face du jardin public, en lui demandant s’il avait par hasard remarqué mon copain disparu pendant la nuit…

 

       Et c’est ce même signalement que je me résolus à donner à la centrale de Police et au bureau de la police municipale, ainsi qu’aux urgences des hôpitaux de Genève dont je fis systématiquement le tour.

 

       Bien entendu, je revins plusieurs fois à l’auberge de la jeunesse, en recommandant au père aubergiste de bien faire attention à mon copain portant la même tenue que moi et qui passera certainement demander de mes nouvelles en lui expliquant ce qui s’était passé. Et ne pouvant me résoudre à quitter Genève sans avoir retrouvé Hédi, je convins avec le père aubergiste, que j’allais me mettre à chercher du travail et que je repasserai tous les jours vers 18h, pour vérifier si Hédi avait réapparu !

 

       Au cours de ma recherche de travail, je tombai sur une curieuse propriétaire de bar qui, me prenant pour un étudiant français, me sauta presque dessus me proposant d’emblée un salaire mirobolant, le gîte et le couvert pour trois mois.

 

       La dame en question avait quelque chose d’étrange dans son regard quasi-insoutenable ; et en me décidant à la fixer dans les yeux, je m’aperçus que son œil droit était bleu foncé alors que son œil gauche, était vert très clair, quasi-transparent, avec un iris en ovale aplati, rappelant celui du chat. 

 

        Lorsque je lui eus expliqué que j’étais professeur de gym, tunisien et uniquement de passage à Genève ne comptant y rester, au plus, qu’une dizaine de jours, elle me proposa sans broncher « le même salaire mensuel mirobolant pour 15 jours avec l’usage illimité de sa Mercedes décapotable, de sa villa, de sa piscine et de sa personne… »

 

        La somme qu’elle me proposait pour 15 jours équivalait à quatre mois de mon salaire tunisien et sa  personne n’était en fait, pas désagréable du tout ; mais lui rétorquant que je n’avais  aucune vocation à devenir gigolo, je lui conseillai d’être moins directe les prochaines fois avec les futurs demandeurs d’emploi qui ne manqueront pas de tomber sous son charme sans qu’elle ait à leur forcer la main et je partis, non sans lui avoir tiré cérémonieusement une révérence ironique.

 

        Une heure plus tard, j’entrais dans un restaurant immense et je tombais sur un monsieur ventru, portant tablier blanc et toque de chef cuisinier auquel je demandais si j’avais des chances de trouver du travail en extra, pour quelques jours. Il me répondit qu’ils avaient besoin de quelqu’un à la plonge et que si cela pouvait me convenir, je devais m’adresser à la patronne qu’il appela de son prénom,  Anna !

 

       Après un questionnaire en bonne et due forme, Anna visiblement satisfaite de mes réponses, me confia à un serveur espagnol en lui donnant pour instructions de me faire monter dans l’appartement du personnel, de me donner la clé d’une grande chambre avec salle de bains et de m’accompagner ensuite au sous-sol où j’allais aider à la plonge.

 

        Avant de me laisser aller, elle me précisa que pour 15 jours, elle ne pouvait me prendre qu’au noir, que le patron ne devait rien en savoir, que je ne devrai discuter de problèmes éventuels qu’avec elle et que si pour une raison quelconque, je devais quitter le sous-sol pour venir lui parler, je devais absolument enlever l’uniforme et le tablier qu’on allait me donner pour éviter d’attirer l’attention des contrôleurs du travail qui rodaient souvent dans les parages du restaurant.

 

       Montant dans ma chambre, derrière les talons de mon guide espagnol, j’eus l’agréable surprise de découvrir que c’était un petit studio avec une chambre spacieuse et un balcon donnant sur le jet d’eau du lac Léman, une salle d’eau dans le couloir et une salle de bains attenante à la chambre.

 

        Le serveur m’expliqua que le restaurant était auparavant un petit hôtel-restaurant qui s’était énormément agrandi en achetant les boutiques et les commerces qui l’entouraient et qui, fonctionnant en restauration avec trois salles et trois terrasses servant des centaines de clients par jour, les patrons avaient choisi de ne plus louer les quelques chambres dont ils disposaient, les mettant ainsi à la disposition de leurs principaux collaborateurs, ceux-ci travaillant pratiquement sans arrêt de 9 h à 2h du matin, au service de diverses clientèles.

       

        C’est ainsi qu’ayant mis les sabots en bois, le pantalon en simili cuir, la veste en toile de lin et le tablier vert bouteille qu’on m’avait donnés, je commençais  vers 10h du matin, à essuyer des centaines de verres et de couverts qu’une jeune espagnole enceinte sortait de la machine.

 

        A 12h, Anna était passée en trombe voir comment je me débrouillais et, constatant que je m’en tirais assez bien, elle m’indiqua un garde-manger où il y avait plein de salades, du pain, du fromage et diverses variétés de raisins m’invitant à aller grignoter quelque chose chaque fois que j’aurai un petit creux, en m’avertissant qu’entre 13h et 14h 30, je serai tellement occupé que je n’aurais même pas le temps d’aller faire pipi, la pause n’ayant lieu que vers 15h…

 

        Il y avait quatre espagnols à la plonge ; deux dames entre deux âges et un jeune couple, Pépino dont la tête me rappelait Tintin et Carmen, sa jeune femme, enceinte de cinq ou six mois qui avait un visage anormalement allongé et qui se démenait comme une diablesse à charger et décharger le lave-vaisselle de moyen format le plus proche de moi. Pépino qui était à mon poste auparavant, avait rejoint les deux autres femmes à mon arrivée et s’était mis à charger et à décharger deux autres lave-vaisselle utilisés pour les plats de différentes tailles et formes ainsi que différents types de louches…

 

        La vaisselle arrivait par deux monte-plats distincts, les verres et les couverts d’un coté, les plats et louches de l’autre. Les verres et les couverts étaient livrés déjà relativement propres tandis que l’autre vaisselle était encrassée de restes et les trois employés ne suffisaient visiblement pas à la tâche, les gens du niveau supérieur leur réclamant très souvent, et à grands cris, à travers le boyau  du monte-plats, le retour de vaisselle !

 

        A 15h, Pépino débouchant une bonne bouteille de vin, vint me serrer la main, me dire bonjour et échanger avec moi quelques mots, ce qu’il n’avait pas eu le temps de faire auparavant ; il m’offrit un verre que je refusais et les trois femmes se joignirent à nous pour un déjeuner sur le pouce que les Espagnols arrosaient de longues rasades de vin rouge sang.

 

       A 15h30, sur les conseils de Pépino qui était le seul à savoir baragouiner quelques phrases en français, je montais prendre une douche et m’allonger, devant reprendre mon service à 17h, pour ne le quitter qu’aux alentours de deux heures du matin !!! 

 

       Pour ce premier jour de travail, je m’arrangeais avec la patronne pour ne reprendre mon service qu’à 18h au lieu de 17h et, le restaurant n’étant pas très éloigné de l’auberge de la jeunesse, je partis vérifier auprès du père aubergiste si Hédi était passé demander de mes nouvelles. Je lui laissais l’adresse du restaurant où je resterais à l’attendre une quinzaine de jours au cas où il referait surface et repartis reprendre mon boulot.

 

       Trois jours plus tard, le trio espagnol se mit à applaudir l’arrivée d’une étudiante italienne qui, recrutée par la patronne, allait aider à la plonge pendant toute la saison estivale, nous n’étions plus très loin de la deuxième quinzaine de juillet et les touristes américains, japonais et même australiens commençaient à affluer, les réservations battant le plein, surtout en soirée… 

 

       Le mercredi suivant, le restaurant fermant à midi, j’obtins une avance sur ma paie et je me rendis à la société de transport, pour acheter un billet de bus pour Marseille où je devais embarquer pour Tunis le 17 juillet 1964.

 

       Il me restait encore cinq ou six jours de travail et au bout de ces dix jours de régime quasi-végétarien, consommant des fruits, des salades et du fromage à volonté, j’avais beaucoup forci, mes épaules étaient plus développées et je me sentais en pleine forme sans aucun kilo de trop.

 

       Le boulot était très dur et très physique, et, en mon for intérieur, je plaignais rudement ceux qui, comme mes compagnons espagnols, avaient à le faire pendant toute l’année. J’imaginais qu’à la longue, il devait devenir totalement abrutissant. 

 

       Mais en tant que travail occasionnel,  il me plaisait d’autant plus que pour les quinze jours de service, Anna avait promis de me payer pratiquement l’équivalent de trois mois de mon salaire de prof de gym.

 

       La veille de mon départ, Anna qui avait apprécié mon sérieux et ma discrétion, me fit appeler vers 1h du matin. Il y avait encore beaucoup de clients qui finissaient de dîner, mais les garçons de salle avaient commencé à débarrasser de nombreuses tables. J’avais enlevé mon uniforme, comme elle me l’avait recommandé le premier jour et j’étais passé dans ma chambre prendre une douche et me changer.

 

        Elle me fit asseoir à une table près de la caisse et me demanda ce que j’aimerai manger ; sans hésiter, je commandais un loup grillé qui me fut superbement servi une demi-heure plus tard, comme je l’avais demandé, avec  beaucoup de salade verte et sans frites. Entre-temps, elle était venue s’asseoir à mes cotés avec une feuille et une enveloppe à la main. Sur la feuille, il y avait le nombre de jours de travail et celui des heures que j’avais effectuées et, dans l’enveloppe, une petite liasse de francs suisses.

 

        Elle avait scrupuleusement noté au quart d’heure près, mes heures de service normal et comptabilisé un certain nombre d’heures supplémentaires.

 

       Avant de me donner l’enveloppe, elle sortit les billets  qu’elle compta devant moi, puis me donnant en prime un gros billet, elle me dit qu’elle avait été très contente de m’avoir recruté pour ces quelques jours et me recommanda si, un autre jour, je repassais par Genève ayant besoin de travailler, de venir la voir sans hésiter.

 

       Le lendemain, content de rentrer chez mes parents, mais angoissé par la disparition de Hédi auquel j’étais pratiquement certain qu’il était arrivé malheur, je n’eus même pas le loisir d’apprécier à leur juste valeur les paysages diversement magnifiques qui s’offraient à mes yeux à travers les vitres du Pullman tout confort qui m’amena de Genève à Lyon, puis de Lyon à Marseille via les marais fabuleux de la Camargue, leurs roseaux géants, leurs taureaux noirs, leurs chevaux sauvages et leurs flamands roses…

 

        Au lendemain de la disparition de Hédi, j’avais écrit à mes parents pour les en informer, leur disant, pour ne pas trop les alarmer, que je finirai par le retrouver et que nous reprendrions le bateau le 17 juillet pour arriver le 18 à Tunis.

 

        Ce n’est qu’une semaine après, que j’eus indirectement des nouvelles rassurantes au sujet de Hédi.

 

       Connaissant bien son frère aîné Mohamed Salah, Zazah pour les intimes, j’étais passé le voir à l’agence centrale Hertz de la Charguia où il occupait un poste de responsabilité. J’avais beaucoup hésité à le faire, ne sachant pas trop comment aborder la question de cette mystérieuse disparition, craignant qu’il puisse me reprocher de ne l’en avoir prévenu depuis le début, voire même de ne pas avoir fait le nécessaire pour retrouver Hédi…Zazah mit rapidement fin à mes appréhensions ; à ma vue, il m’accueillit, comme à son habitude, avec un large sourire et, me souhaitant la bienvenue, il m’annonça d’emblée que Hédi allait bien  et qu’il allait rentrer dans trois ou quatre jours…

 

        A son retour, Hédi vint en effet à Nabeul où, refusant de lui adresser la parole, il passa toute la journée à expliquer à Maman dans quelles circonstances, il aurait  été obligé de se séparer de moi, comment il serait revenu dès  l’aube au jardin public sans m’y retrouver, qu’il aurait passé des jours à essayer de retrouver, en vain, ma trace…

 

       Et c’est Maman qui m’obligea pratiquement à lui pardonner ou du moins à consentir à écouter ses explications.

 

        Pour dire vrai, il n’est jamais arrivé à me convaincre par ses explications qui, aujourd’hui encore, me paraissent manquer de cohérence et si je veux bien croire  que le père aubergiste peut nous avoir confondus, en croyant toujours avoir affaire à moi, lorsque Hédi vint à plusieurs reprises, en intermittence avec mes propres passages, lui demander de mes nouvelles, je ne suis pas prêt d’accepter comme crédible, le fait que Hédi, comme il persiste à le prétendre, aurait été invité ce fameux soir, par un quadragénaire compatissant qui l’aurait amené dormir chez lui, non loin du parc où nous étions, qu’ayant constaté  le lendemain que je dormais à poings liés, il n’aurait pas voulu me déranger et qu’il s’était promis de revenir me rejoindre avant mon réveil….

 

       Lassé, d’écouter ses explications farfelues, j’avais fini par demander à Hédi de ne plus essayer de me convaincre et nous passâmes à autre chose pendant ce qui restait de cet été 64.

 




[1]  Alphonse de Lamartine, Le lac, méditations poétiques…

 

[2] Au cours de l’un de ses fameux discours fleuves qu’il avait l’habitude de prononcer au moins une fois par semaine, Bourguiba rapporta qu’un jour en se promenant à Genève,  il avait froissé et jeté un bout de papier sur le trottoir. Un passant aurait alors ramassé le papier et aurait rattrapé le promeneur solitaire, pour le lui mettre dans les mains en lui disant : « Excusez-moi monsieur, je crois que vous avez perdu quelque chose qui vous appartient ! 

 

 

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