Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Néjette, Boulogne bis, Antar, Le Kef…
Quelques semaines après, début septembre 1964, Zazah avait trouvé une bonne voiture d’occasion à Hédi qui était désireux d’en acquérir une et qui me demanda tout naturellement d’aller l’examiner avec lui pour lui donner mon avis.
Il s’agissait d’une Peugeot 203 vert bouteille, en bon état, qui comparée à ma Borgward était beaucoup moins large et moins rapide, mais qui consommait moins de carburant et semblait avoir une carrosserie plus costaud et l’affaire fut rapidement conclue. Hédi n’avait pas encore son permis de conduire et chaque fois que nous utilisions sa voiture, c’était moi qui conduisais.
C’est ainsi qu’un jour, vers la mi-septembre 1964, Hédi m’annonça qu’il avait rendez-vous avec une jeune hôtesse de l’hôpital Ernest Conseil au sujet de laquelle sa cousine ne tarissait pas d’éloges et qu’elle voulait lui présenter en vue d’une éventuelle union conjugale et, la séance unique se prolongeant alors jusque fin septembre, à 13h nous arrivions devant l’hôpital, juste à temps pour voir sortir la cousine de Hédi accompagnée d’une grande jeune fille aux cheveux longs auburn, portant de grandes lunettes de soleil et un pantalon pattes d’éléphant mauve.
Les présentations rapidement faites et les filles s’étant munies de leurs maillots de bain, comme préalablement convenu avec Hédi, nous nous dirigeâmes vers la plage de La Goulette où habitait la sœur de Hédi pour nous y baigner et éventuellement y déjeuner. Mais, arrivés à destination, nous fûmes surpris de trouver la mer agitée et la plage dans un état de saleté épouvantable et, après de brèves concertations, Néjette fut d’accord pour que nous allions plutôt nous baigner à Nabeul, tandis que la cousine de Hédi préféra s’excuser et rentrer chez elle, sa maison étant située non loin de la plage locale.
Déjà au moment des présentations devant l’hôpital, j’avais remarqué que Néjette avait semblé plus intéressée par moi que par Hédi qu’elle regardait à peine, bien que la cousine ait bien spécifié qu’il s’agissait du cousin Hédi dont elle lui avait parlé.
Durant le trajet vers La Goulette, alors que celui-ci essayait d’entretenir une conversation sympathique qu’il parsemait de bonnes blagues, je sentis également que son discours l’intéressait peu et je constatais à travers le rétroviseur que c’était plutôt de mon coté que son regard était souvent dirigé, alors qu’elle était assise sur la banquette arrière avec la cousine.
Pour ma part, je la trouvais très attirante, elle était grande, mince, bien proportionnée avec de beaux yeux et un rire communicatif, mais compte tenu du contexte de notre rencontre et des motivations explicites de Hédi, il n’était pas question de doubler mon ami, ni en la courtisant, ni même en lui laissant croire qu’elle pourrait m’intéresser. C’est pourquoi, j’adoptais vis avis d’elle l’attitude froidement polie que me connaissent les miens quand je veux faire comprendre à une personne qu’elle a intérêt à garder ses distances et que je n’étais pas tellement content de sa présence à mes cotés.
Mais, bien qu’elle ne fut âgée alors que 18 ans et demi, son intuition féminine semblait lui avoir fait deviner que sa présence me troublait et lorsque nous prîmes la route de Nabeul, elle commença à monter ouvertement à Hédi qu’il ne l’intéressait pas vraiment.
Elle n’arrêtait pas de me poser des questions personnelles auxquelles je répondais par monosyllabes, ce à quoi, elle réagissait en demandant à Hédi pourquoi son copain se montrait si réservé envers elle. D’autres fois, elle se mettait carrément à poser les questions concernant ma famille, mes projets et mon travail à Hédi lui-même qui se trouvait bien obligé de répondre et de comprendre…
Arrivés à la plage de Sillon-ville, actuellement El Merazgua, où il y avait alors une petite forêt sillonnée de pistes sablonneuses menant jusqu’à quelques mètre de l’eau, c’est sans surprise que j’avais constaté que le vent du large qui agitait la mer à La Goulette, soufflait de terre de l’autre côté du Cap Bon et donnait une mer d’huile à Nabeul. La plage étant par ailleurs superbe, très large et propre, nous nous régalâmes de bain de mer et de bain de soleil, puis continuant notre chemin vers Hammamet, nous déjeunâmes en commandant tous les trois du poisson, avant de renter à Tunis.
En nous quittant devant la maison de sa mère, rue Bab Bou Saadoune, Néjette me dit en souriant que Hédi avait son numéro de téléphone et que si je voulais, je pouvais lui téléphoner pendant les après-midi ou en début de soirée…
Bien entendu, Hédi avait bel et bien compris et, prétendant que de toute façon, elle ne lui plaisait pas outre mesure, il griffonna un numéro de téléphone sur une feuille de calepin qu’il mit sur le tableau de bord de la 203. C’est en regardant le papier que j’appris qu’elle s’appelait Néjette Ben Soltane.
En arrivant devant Chez Zazah où habitait Hédi durant l’été, quand il n’était pas avec moi à Nabeul, il me proposa de garder sa voiture pour rentrer et de revenir avec, le lendemain ou le surlendemain, mais sentant qu’il avait besoin de digérer le coup pendant deux ou trois jours, je déclinais l’offre et pris un taxi pour la gare, puis le train de fin d’après-midi pour Nabeul, où j’avais laissé ma Borgward.
Pendant les trois jours qui suivirent, je restais à Nabeul et Hédi resta à Tunis. J’appris plus tard, que le surlendemain de notre ballade à trois à Nabeul, s’aventurant à conduire sans permis, il avait attendu Néjette à la sortie de l’hôpital et qu’elle avait consenti à monter avec lui, à condition qu’il l’accompagne juste chez elle, qu’il avait quand même essayé de prolonger la rencontre en l’invitant à déjeuner dans un restaurant de La Goulette et qu’il l’avait finalement raccompagnée chez elle, lorsqu’elle avait refusé son invitation en lui disant que cela ne servirait à rien…
Hédi me téléphona quelques temps après de la gare de Nabeul me demandant de venir le chercher pour le ramener chez moi à la plage et pendant la journée que nous passâmes comme d’habitude, à nager et à jouer au volley sur la plage avec une bande de copains, il évita soigneusement de me parler de Néjette. Ce n’est qu’au moment où, m’ayant appris qu’il ne passerait pas la nuit chez moi, je le raccompagnais au centre-ville pour qu’il prenne un taxi-louage, qu’il me demanda pourquoi j’avais laissé le papier sur lequel il avait marqué le numéro de téléphone sur le tableau de bord où il l’avait mis.
Je lui répondis que j’avais bien compris qu’il l’avait fait à regret et qu’il m’avait menti en prétendant que finalement Néjette ne lui plaisait pas tant que cela… Il éclata de rire et me dit eh bien ! C’est moi qui ne lui plais plus maintenant, c’est toi qu’elle semble préférer ! Alors, si le cœur t’en dit…
Deux semaines plus tard, alors que je me préparais à rejoindre mon poste à Sousse, je reçus une lettre recommandée où il était spécifié que j’étais muté au Collège de Garçons du Kef que je devais rejoindre par nécessité de service le premier octobre 1964 en remplacement de monsieur Antar Souid !
A la fin de l’année scolaire précédente, j’avais rempli une fiche de vœux sur laquelle j’avais demandé mon maintien à Sousse, maintien qui avait été appuyé par la direction du lycée où j’avais enseigné et j’étais loin de me douter que ce salaud de Boulogne me jouerait ce sale tour pour se venger. Il avait choisi de m’informer de cette mutation à la dernière minute pour couper court à d’éventuelles tentatives de recherche d’une autre solution, au cas où j’aurais fait faire des interventions occultes pour trouver un autre remplaçant à Antar.
Deux jours plus tard, Habib Garali, dit Brouno, maître EPS et ancienne gloire du basket nabeulien prit contact avec moi pour m’apprendre que lui aussi était affecté au Kef et que si je le voulais bien, nous n’utiliserions qu’une voiture à la fois pour y aller en partageant les frais d’essence. Il m’assura en outre que j’avais eu de la chance d’être nommé au collège parce que le directeur, monsieur Mohamed Zramdini était marié à une fille Garali de Nabeul et qu’il pourra certainement me concocter un horaire de travail me permettant de rentrer à Nabeul dès le vendredi.
Le lendemain, je me rendis à l’administration centrale à Tunis pour voir s’il y avait une chance infime de me faire affecter plus près de Tunis ou de Nabeul, j’appris que cela était impossible, qu’Antar Souid que je devais remplacer était hospitalisé pour une double pneumonie qu’il avait attrapée au Kef et que Boulogne m’avait spécialement choisi pour le remplacer, on aurait tout aussi bien pu ajouter qu’il espérait ainsi me voir attraper une pneumonie…
Il devait être midi et je me préparais à prendre la route pour rentrer à Nabeul, mais je changeais d’idée et me dirigeais vers Ernest Conseil où je demandais à l’un des portiers, où je pouvais trouver Néjette Ben Soltane l’hôtesse d’accueil. Il m’indiqua la direction du bloc central et me laissa entrer en voiture.
Elle me vit la première, lorsque je poussais la porte battante du bloc central qui me semble-t-il n’existe plus dans sa forme d’espace d’accueil et de renseignements.
Elle sortait de derrière son comptoir pour se diriger vers moi en souriant, lorsque je l’aperçus à mon tour. Elle m’apparut encore plus grande et plus élégante que lors de notre première rencontre ; je m’attendais à la voir porter une blouse blanche comme les infirmières mais elle était vêtue d’un uniforme vert bouteille en tissu léger, composé d’un pantalon, d’une veste et d’une chemise à col ouvert. Elle portait des sabots blancs aux pieds et paraissait ainsi aussi grande que moi.
Elle m’embrassa sur la joue et me dit : Tu as bien fait de passer, je commence à en avoir marre de rester debout à ne rien faire, tu veux qu’on sorte tout de suite ou je t’offre d’abord un café ?
Cinq minutes plus tard, nous dévalions la pente d’Ernest Conseil vers El Gorjani.
Après mon refus de café, elle était rapidement revenue vers la collègue auprès de laquelle elle se tenait derrière le comptoir et qui portait le même uniforme, elle lui avait murmuré quelques mots puis, ayant ouvert une porte derrière le comptoir, elle disparut quelques instants, pour réapparaître en tenue de ville.
Elle avait son maillot de bain dans son sac à mains et me demanda si on pouvait aller sur la même plage de Sillon-Ville…Elle m’expliqua qu’elle avait de bons rapports avec les responsables de son service et qu’elle avait raconté à sa collègue que j’étais son cousin habitant en France où je devais repartir ce soir et que, ne m’ayant pas beaucoup vu durant mon court séjour, elle devait absolument sortir sans attendre la fin de la séance…
Néjette était attirante et entreprenante, elle me plaisait beaucoup et elle semblait croquer la vie comme on mord dans une pomme juteuse, mais sous la carapace qu’elle s’était forgée, elle saignait à vif. Elle commença par m’apprendre que son père qu’elle adorait avait été fonctionnaire à Souk Lirbâa et qu’il était décédé alors qu’elle avait à peine 10 ans. Une minute plus tard, changeant de sujet, elle n’arrêtait pas de me poser plein de questions sur mes frères et sœur, sur les études que j’avais faites, sur mes préférences en matière de femmes, éclatant chaque fois d’un rire qui démarrait en trombe et durant lequel sa bouche s’arrondissait, laissant voir une cavité buccale dont ses fines lèvres bien dessinées, ne laissaient pas soupçonner la profondeur.
Son rire et son enthousiasme étaient communicatifs et je me laissais entraîner dans une conversation ponctuée d’éclats de rire partagés. Sans avoir poussé ses études au-delà du primaire, Néjette avait beaucoup lu, surtout des ouvrages en langue arabe et elle était férue de cinéma égyptien dont elle connaissait toutes les vedettes. Mais, sur les conseils de son médecin chef, (l’hôpital où elle travaillait comptant alors plusieurs médecins français et l’ensemble des médecins tunisiens ne s’exprimant pratiquement qu’en français), elle avait commencé depuis quatre ou cinq ans, à lire des romans français, langue dans laquelle elle pouvait ainsi tenir une conversation normale en s’exprimant à peu près correctement.
Arrivé dans la petite forêt de Sillon-Ville, j’avais garé la Borgward sous les arbres et ôtant ma chemise et mon jeans sous lequel je portais déjà mon slip de bain, j’étais parti vers la plage toujours aussi belle et aussi déserte en ces derniers jours de septembre, laissant le temps à Néjette de se mettre tranquillement en maillot. Je courus vers l’eau et y plongeais avec délices, le trajet en voiture surchauffée par le soleil m’avait fait quelque peu suer et j’avais soif du contact de l’eau glacée.
Je vis arriver Néjette, les cheveux au vent, tenant à la main une serviette de bain et je me surpris à la comparer aux deux dernières femmes, Micheline et Marie Jo avec lesquelles j’avais eu une assez longue liaison. J’arrivai vite à la conclusion qu’aucune des deux ne lui arrivait à la cheville. Je retrouvais par contre en elle, la même courbure de reins qui m’avait affolé chez Fadhila et la même beauté de visage que Souad, ces deux sœurs dont j’avais été diversement amoureux durant mon adolescence et qui étaient néanmoins plus petites que Néjette dont je trouvais décidément qu’elle avait l’allure et le corps d’une starlette américaine.
Ayant étendu sa serviette au soleil, elle courut légèrement vers moi pour se jeter à l’eau à mes côtés, s’ensuivit un petit ballet de sauts de dauphin au cours duquel l’un et l’autre nous nous arrangions pour nous frôler, nous rapprochant chaque fois davantage l’un de l’autre, s’ensuivit un inévitable premier baiser, puis un deuxième, puis une avalanche...
Au cours du déjeuner pris à Hammamet, du temps où l’on mangeait encore du beau poisson frais pour pas cher, nous fîmes plus ample connaissance. J’appris de la bouche de Néjette qu’elle avait un frère et une sœur, aînés ; une autre sœur et trois autres frères plus jeunes. Elle me dit en riant qu’elle évitera de me présenter sa sœur aînée qu’elle trouvait plus belle qu’elle, de peur que je ne la délaisse à son profit.
Elle prit un air plus crispé pour m’annoncer qu’elle avait été mariée à 17 ans et demi, à un riche commerçant âgé de plus de quarante ans. Elle avait espéré pouvoir ainsi venir en aide à sa mère qui peinait à entretenir la famille nombreuse dont elle avait la charge, avec la maigre pension de veuve dont elle disposait. Cependant au bout de quelques semaines, sa vie conjugale s’était transformée en enfer avec un mari maladivement jaloux qui l’enfermait à clé pour aller travailler et qui l’empêchait ainsi de recevoir même sa famille en son absence. Très rapidement, elle en était venue à ne plus pouvoir supporter qu’il la touche et au bout de deux mois de vie commune, il l’avait répudiée en confisquant tous les cadeaux qu’il lui avait offerts…
En me rapportant ces derniers faits Néjette avait pris un air grave, ce qui se comprenait en relation avec les malheurs qu’elle venait de connaître, il y avait à peine quelques mois ; mais elle était aussi inquiète et attendait ma réaction au fait qu’elle ait déjà divorcé à moins de dix-neuf ans. En vérité, je n’eus pas à me forcer pour lui déclarer que cela ne me dérangeait nullement, car à ce moment là je ne cherchais pas plus loin que le plaisir d’avoir à mes côtés une personne sympathique et attirante, aux problèmes de laquelle je compatissais pleinement et j’étais à mille lieues de comprendre qu’elle ait eu peur que je lui fasse porter une responsabilité quelconque dans ce qui lui était arrivé.
Lorsque je lui expliquai mon point de vue, elle insista pour savoir ce que je pensais du mariage et quelle serait ma réaction si le soir des noces, je m’apercevais que ma femme m’avait caché qu’elle n’était plus vierge. Je répondis que dans l’absolu, n’étant âgé que de 24 ans, le mariage n’entrait pas dans mes projets immédiats et que s’il s’agissait d’une simple question de principe, je préférerais apprendre que ma fiancée n’est plus vierge avant la nuit de noces et si je le découvrais aussi tard, cela me déplairait certainement, mais que j’étais cependant incapable de prévoir à l’avance quelle réaction je pourrais avoir…
Après le déjeuner que nous n’achevâmes que vers les 16 heures, nous fîmes une longue promenade sur l’immense plage de Hammamet puis nous prîmes place au café arabe accolé à la muraille du fort, où j’eus la surprise de tomber sur un ancien nageur de fond hammamétois qui avait participé aux courses de Monsieur Graff et qui se souvenait bien de moi. Parlant de choses et d’autres, il nous invita à visiter son atelier situé à quelques pas de là dans une ancienne écurie se situant alors sur l’emplacement actuel du restaurant Le Berbère.
Brahim Bouhdid était un colosse de près de deux mètres, il était déjà bedonnant quand il faisait de la natation sportive et il était devenu carrément obèse. Il était cependant tellement gentil et serviable que je me laissais convaincre et que nous finîmes par le suivre dans son fameux atelier où il exposait quelques vielles ancres marines et quelques amphores qu’il avait lui-même repêchées au large de Hammamet.
Il avait aussi une multitude de colliers en coquillages qu’il vendait aux touristes et dont il tint absolument à offrir deux ou trois échantillons à Néjette. Il était tellement bavard qu’il nous raconta par le menu détail chacune des plongées qu’il avait effectuées pour repêcher les ancres et les amphores, inventant des dates et des origines qu’il était seul à prendre au sérieux. Il était tellement content d’avoir en nous un aussi bon public qu’il nous proposa de dîner avec lui, se vantant de pouvoir nous préparer en une heure un couscous au mérou !
Il devait être 19h30 lorsque je parvins à me défaire de Brahim en lui promettant que nous viendrons le voir sans faute d’ici une dizaine de jours et que, promis juré, nous viendrons spécialement pour déguster son couscous au mérou.
Je devais rejoindre mon poste au Kef le lendemain matin et mes affaires n’étaient pas prêtes, aussi raccompagnais-je Néjette chez elle au 87, rue Bab Saadoune en prenant rendez-vous pour le samedi prochain à 13h devant l’hôpital.
Le lendemain matin, je découvrais pour la première fois de ma vie d’adulte, l’entrée du Kef.
Je pensais que 24 ans plus tôt, étant encore bébé, j’avais dû passer, dans les bras de Maman ou dans ceux de Kmar, plusieurs fois sur cette route en lacets surplombant une plaine immense à vous donner le vertige. Et, me souvenant des expériences d’introspection visant à faire affleurer les souvenirs de la prime enfance et me disant que, lorsque nous avions quitté la région en 1944, j’avais quatre ans et que normalement en me concentrant suffisamment, je pourrais faire remonter en moi quelques images souvenirs, je me garais sur le bas côté, du côté gauche de la route, pour être au surplomb immédiat de la plaine.
Je restais là dix bonnes minutes à me concentrer, essayant de mettre en pratique ce que j’avais compris des techniques de l’hypnose, je fermais les yeux en me projetant les images des photos que Maman nous montrait de temps à autre et sur lesquelles je figurais dans les bras de Kmar ou sur le balcon de notre appartement toujours au surplomb de cette même belle plaine, verdoyante.
J’avais beau respirer profondément pour mieux me détendre et songer intensément à ces moments magiques de ma prime enfance pour tenter de les faire remonter à la surface de ma mémoire, rien n’y fit. Si j’arrivais à me souvenir de certains détails précis des clichés que Maman avait l’habitude de nous montrer, rien d’autre de ce qui était enfoui en moi ne voulait remonter et je démarrais pour achever les deux ou trois kilomètres qui me séparaient encore du Kef.
En arrivant au centre-ville, je remarquais une série de kiosques et de cafés maures concentrés sur le trottoir de gauche, tout le long de la rambarde garde-fou située au surplomb du versant de la plaine. Dans le même temps mon attention fut attirée par une espèce de delta formé par la route principale par laquelle j’arrivais et une autre route plus étroite qui remontait à ma droite, mais l’autre sens, vers un monticule, lui aussi bordé d’une barrière en fer forgé, et j’eus une espèce de flash avec la certitude d’avoir déjà vu cette placette si particulière.
Je m’arrêtais pile et m’adressant au premier passant à ma portée, je lui demandais en baissant ma vitre, si nous étions bien à Bénaanine. La réponse ne fit que confirmer ma certitude, j’étais bien à méchikhiat Bénaanine qui figurait sur l’extrait de naissance de ma sœur Lilia et du mien, la méchikhiat où elle et moi étions nés un même 5 juillet, à trois ans pile d’intervalle, quelque part dans cette zone précise. Je me promis de revenir dans la journée pour essayer de retrouver la maison où nous avions habité quelques 24 ans plus tôt et je poursuivis ma route pour rejoindre le collège où je devais enseigner.
Je quittais Bénaanine et m’engageais dans El Houareth et, arrivé à la bifurcation qui descendait à gauche vers la gare, je remarquais une autre route qui montait en tournant à droite, je m’arrêtais ne sachant pas laquelle il fallait prendre pour aller au collège. Je venais à peine de m’arrêter que j’entendis un coup de sifflet rageur, je me retournais et vis un jeune policier qui, visiblement énervé marchait à pas rapides vers moi sans s’arrêter de siffler. Je le laissais arriver à ma hauteur et, lui disant bonjour d’un ton interrogateur, puis lui demandais mon chemin pour rejoindre le collège. Il avait visiblement des problèmes, car il se fâcha tout rouge et me cria de circuler parce que je gênais la circulation.
Il devait être 7h45 du matin et, en 1964 à cette heure là, il n’y avait aucun problème de circulation au Kef. Comme il n’arrêtait pas de crier et de gesticuler, je tirais le frein à mains pour mieux immobiliser le véhicule dans la pente et descendis en claquant la portière en avançant vers lui. Il devait avoir à peine 20 ans et était maigre comme un clou avec des yeux creux injectés de sang ; il eut un mouvement de recul lorsque je me mis à l’engueuler en lui disant qu’il n’avait aucune prédisposition pour faire l’agent de circulation et que son premier rôle était, non pas de chercher à embêter les gens et à leur casser les oreilles avec son sifflet, mais d’essayer de leur rendre service.
Me retournant et lui montrant la rue vide de voitures, je lui demandais de m’indiquer quelle circulation je pouvais bien gêner comme il l’avait prétendu et je lui demandais à nouveau de m’indiquer la route que je lui demandais.
Il redoubla de fureur et me demanda mes papiers et ceux de la voiture, je refusais et remontant dans ma voiture, je lui dis que s’il insistait pour avoir mes papiers, c’est à son chef que je les montrerais et non pas à lui, parce qu’il ne savait probablement pas lire.
Curieusement, il se calma un peu et, n’osant pas monter avec moi en voiture, il me demanda de le suivre au poste qui était en contrebas à 200 ou 300mètres. Je le suivis sur une centaine de mètres, derrière son vélo, puis ayant repéré le poste de police grâce au drapeau national qui flottait dessus, j’accélérais et, arrivant avant lui, je demandais à voir le commissaire.
J’étais très bien habillé et le policier de garde m’indiqua sans hésitation la porte d’un bureau à laquelle je frappais avant d’entrer. Je me présentais et fis un bref récit de ce qui venait de se passer.
Le commissaire, assez sympathique abonda dans mon sens, reconnaissant que les jeunes policiers manquaient encore de doigté et me demanda de ne pas trop leur en vouloir. Il me précisa que j’avais laissé le collège à l’entrée de la ville, juste après le dernier kiosque à essence… C’est ainsi que je repris contact avec le Kef, 24 ans après ma naissance, en faisant un premier passage chez la police, ce ne devait pas être le dernier durant mon séjour dans cette ville.
En revenant vers l’entrée de la ville, je remarquais un panneau indiquant le collège et qui curieusement, au lieu d’être orienté pour être perçu par les visiteurs arrivant de Tunis, était dirigé vers la direction opposée et semblait être plutôt destiné aux habitants de la ville ou aux gens s’apprêtant à la quitter.
Et comme le collège était en plus en retrait, à flanc de colline et à moitié masqué par de larges escaliers en maçonnerie à double voie, je me dis qu’il était certainement arrivé à plusieurs autres nouveaux professeurs de le manquer avant moi.
Engageant ma voiture sur la courte piste rocailleuse en pente abrupte qui servait d’entrée au collège, je la garais à flanc de colline et notais tout de suite, que cette colline avait été rabotée grossièrement pour y aménager un terrain de basket et un petit plateau pouvant servir pour les cours d’éducation physique, le tout était pauvrement équipé, mais entouré de verdure. De l’autre coté du monticule, à gauche en entrant, il y avait quelques classes et un bureau devant lequel il y avait un petit groupe de professeurs ainsi qu’un monsieur nettement plus grand de taille que les autres et portant de grosses lunettes à écailles qu’il me semblait avoir déjà vu quelque part…
C’était effectivement monsieur Mohamed Zramdini que je devais avoir vu plusieurs fois à Nabeul. Il me connaissait mieux que je ne le connaissais et il m’accueillit avec beaucoup de gentillesse.
Délaissant le groupe de collègues avec lequel il bavardait, il me fit entrer dans son minuscule bureau et, avant que je ne lui eusse demandé quoi que ce soit, il me dit de ne pas m’inquiéter pour mon emploi du temps. Il m’expliqua que le collège ne comptant pas beaucoup d’élèves ni de classes, il s’était arrangé pour me faire travailler du mardi matin au vendredi matin, ajoutant que le collège n’ayant pas de bonnes équipes pour le championnat scolaire, qu'elles ne disputaient généralement que deux ou trois matches avant d’être éliminées et qu’ainsi, tout comme le faisait mon prédécesseur, je pourrais rentrer chez moi le vendredi matin après mon dernier cours.
Monsieur Zramdini m’apprit dans la foulée qu’il connaissait non seulement mon père qu’il respectait beaucoup, mais qu’il m’avait déjà vu disputer plusieurs matches avec le stade nabeulien dont il était un sympathisant enthousiaste, puisqu’il avait été pendant plusieurs années, professeur d’arabe puis directeur de collège à Nabeul. Il me confirma ce que je savais déjà par Brouno, à savoir qu’il était marié à une nabeulienne. Il poussa le bon accueil et la bienveillance jusqu’à me demander si j’avais déjà trouvé où me loger, et suite à ma réponse négative, il se leva en me prenant le bras et me fit sortir pour rejoindre le groupe de collègues auquel il me présenta.
Il en profita pour suggérer à deux enseignants célibataires ayant déjà loué une grande maison, de me prendre comme troisième colocataire.
Durant cette première matinée de rentrée scolaire, seule une réunion des professeurs était prévue avec le directeur pour la distribution des emplois du temps et les recommandations d’usage et, une fois que celle-ci fut bouclée, j’embarquais mes deux colocataires et me fis indiquer la route de la maison où j’allais vivre quelques évènements assez marquants.
Ils avaient effectivement loué une grande maison mais je fus quelque peu déçu en en découvrant les détails. La porte d’entrée fermait mal et donnait immédiatement sur une route de ceinture étroite passant au surplomb de la petite salle de sport du Kef. Passée cette porte d'entrée, on accédait à droite, à un salon sommairement meublé d’une table basse et d’un canapé en bois et à gauche à une grande pièce nue avec une fenêtre étroite donnant sur la rue. Face à l’entrée, des escaliers en ciment menaient au niveau supérieur qui comprenait une petite cuisine et deux autres chambres ainsi qu’une salle d’eau et des WC…
Mes colocataires me proposèrent de prendre l’une des deux chambres du dessus, mais je préférais opter pour la chambre du rez-de-chaussée, pour ne pas les obliger à occuper tout deux la même chambre, comme ils se préparaient à le faire ; mais surtout pour avoir plus de liberté d’action en disposant d’une partie plus autonome de la maison, cette pièce formant en fait une espèce de studio avec un renfoncement abritant un lavabo et un petit espace pouvant servir de kitchenette, sans compter les toilettes situées sous les escaliers.
Ce qui me dérangeait le plus, c’était l’état général vétuste et l’humidité des murs nus et, durant le reste de la semaine, je m’occupais à couvrir les murs de nattes nabeuliennes et de couvertures en laine achetées sur place, en me faisant aider par Brouno qui, mieux averti que moi, s’était armé d’une quantité importante de nattes. Monsieur Zramdini me prêta quant à lui des chaises et deux petites tables que j’utilisai comme tables de chevet.
Au bout du compte, j’avais une chambre à peu près potable, excepté le fait qu’elle avait bien un chambranle, mais pas encore de porte et que toute personne entrant dans la maison, pouvait balayer toute la pièce du regard avant de prendre les escaliers pour accéder au niveau supérieur.
Pour pallier provisoirement cet inconvénient, je me contentais d’accrocher au chambranle une belle couverture de laine multicolore, en guise de rideau.
Le vendredi matin, vers 10h30, j’étais déjà sur la route pour rentrer à Nabeul et le samedi à 13h, comme prévu, j’embarquais Néjette devant Ernest Conseil et mis le cap sur notre plage de Sillon-Ville. Nous étions début octobre 64, la mer était splendide et la plage était totalement à nous, les rares estivants qui y venaient volontiers jusqu’à la mi-septembre, l’ayant déserté depuis plusieurs semaines déjà.
Il ne faisait pas trop chaud et l’eau était agréable, mais surtout fantastique de transparence et de propreté et nous restâmes là à nous dorer au soleil et à profiter pleinement de la mer tout en parlant de ma première semaine keffoise.
Néjette étant née à Souk Lirbâa, où elle avait encore un oncle maternel, connaissait bien la région et elle insista pour qu’un jour prochain, elle puisse rendre visite à son oncle et voir la maison où j’étais installé… Cela ne put se faire que deux mois plus tard, fin novembre 64.
Entre-temps, Brouno et moi nous nous organisâmes comme il l’avait suggéré, en utilisant une seule voiture par semaine.
Une fois c’était lui qui nous emmenait au Kef dans sa Peugeot 403 le lundi matin, pour nous en ramener le vendredi et la fois suivante nous utilisions ma Borgward. Pendant la semaine, nous prenions souvent nos dîners ensemble dans un petit restaurant propre attenant au Club Ettaaref où nous allions souvent jouer à la belote.
Ce club était fréquenté presqu’exclusivement par des professeurs et autres fonctionnaires parmi lesquels figuraient certains magistrats, dont notamment un tunisois que j’avais croisé une ou deux fois aux abords de la maison de Néjette à Bab Bou Saadoune et qui devait s’avérer être le Procureur de la République du Kef.
Il devait avoir trois ou quatre ans de plus que moi, mais un peu trop imbu de son pouvoir juridique, il attendait ostensiblement qu’on lui dise bonjour, avant de consentir à répondre du bout des lèvres avec un air hautain. De ce fait, il eut, une ou deux fois, droit à mon bonjour spontané, puis à partir du moment où je compris son manège et sa prétention à être salué en premier, il n’eut droit qu’au même regard dédaigneux accompagné du même silence arrogant…Cela faillit me jouer un mauvais tour quelques mois plus tard.
Petite digression:
Alia mon épouse, ainsi que mes enfants, ayant plusieurs photos de moi à l’âge de la vingtaine et de la trentaine peuvent se remémorer, si besoin était, quelle belle allure j’avais à l’âge de 24/25 ans, je le souligne donc ici pour mes futurs petits enfants qui auront un jour, je l’espère, ce document sous les yeux. Je leur apprendrais également que durant ces années 60, les salaires des fonctionnaires étaient très bas ; un professeur du secondaire ne touchait que 50 à 55dinars par mois ce qui, compte tenu du coût de la vie équivalait à moins de 400 dinars en 2005, ce qui était en définitive insuffisant pour vivre décemment, surtout quand on a un loyer à payer, une voiture à entretenir, des frais de carburant et de restauration à assumer régulièrement, sans compter les dépenses vestimentaires.
Pour être plus complet, peut-être faut-il ajouter que les gens étaient en général assez économes et que malgré les bas salaires, les fonctionnaires étaient plus ou moins privilégiés, car ayant des rentrées d’argent régulières ; ce qui était loin d’être le cas pour la majorité du reste de la société vivotant au rythme d’une société foncièrement agricole à faible rendement. Petits agriculteurs, petits commerçants et même gros propriétaires de terrains agricoles étaient dans une gêne pécuniaire permanente, vivant au ralenti et à petit crédit, dans l’attente d’une problématique saison des moissons.
La Tunisie était encore très loin du boom économique, de l’explosion de la construction et du tourisme, loin de l’ascendant de l’économie des services qui va prendre le pas sur l’agriculture malgré la modernisation de cette dernière et encore plus loin de la spéculation à grande échelle sur les terrains à construire, tous ces phénomènes qui allaient caractériser la société tunisienne à partir des années 1990 et qui allaient avoir pour corollaire l’émergence de fortunes colossales de dizaines de familles dont les enfants vivent aujourd’hui dans les fastes et l’opulence, sans trop se poser de questions sur les lendemains qui vont peut-être moins chanter...
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Tout cela pour dire qu’en 1964, que ce soit au Kef ou même à Nabeul, le beau jeune homme, toujours bien habillé que j’étais, de surcroît professeur et roulant carrosse au volant d’une belle voiture, n’était pas sans provoquer certaines jalousies ni susciter certains questionnements sur les petits fastes apparents de sa vie quotidienne.
En effet, si les collègues enseignants se cotisaient pour faire la popote ensemble et à moindre frais, je prenais régulièrement mes repas au restaurant, en commandant toujours une salade, un plat de viande ou de poisson et des fruits pour le dessert et en laissant toujours un pourboire pour le garçon. Je ne mettais jamais les pieds dans un café populaire, ne fréquentant que les clubs de fonctionnaires pendant la semaine ou les hôtels durant les week-ends.
Même mes colocataires n’étaient pas loin d’imaginer que j’étais extrêmement riche, d’ailleurs encouragés en cela par Brouno qui n’arrêtait pas de leur distiller de temps à autres des informations concernant le statut et les pouvoirs qui avaient été ceux de mon père en tant que Khlifa et Kéhia, leur imagination faisant le reste…
Personne ne se doutait que vers le 15 du mois, je n’avais plus aucun sou à dépenser de mon salaire et que je devais me faire entretenir par mon père qui se serrait la ceinture sans se plaindre et qui économisait même sur les dépenses de ses médicaments pour ne pas me laisser connaître la gêne, se sentant encore et toujours responsable de mon bonheur et de mon épanouissement, même dans les pires moments de ses malheurs politiques et administratifs, des retombées desquels il voulait préserver, coûte que coûte, ses enfants…
Mais si ma petite vie confortable et mon comportement général assez désinvolte, voire arrogant vis avis de certains détenteurs du pouvoir administratif pouvaient me valoir de temps à autres certaines inimitiés, mon apparence physique, mon élocution facile et mes choix pédagogiques me valaient beaucoup d’admiration et de sympathie de la part de mes élèves et de mes collègues enseignants, même si certains, parmi ces derniers me jalousaient quelque peu secrètement… Je rapporterai ici une anecdote assez révélatrice du sentiment d’estime et d’admiration de la part de quelques-uns de mes collègues keffois…
Un jour de début novembre 1964, Brouno est venu m’informer que le collectif enseignant du lycée où il exerçait organisait un match de basket entre les enseignants tunisiens et les membres du Peace corps américain alors assez nombreux au Kef et il m’invita à y participer, à ses côtés dans l’équipe des Tunisiens qui, compte tenu du bas niveau de pratique du basket au Kef, n’avait, sur le papier, aucune chance de l’emporter sur les Américains.
Déjouant tous les pronostics, le match s’était pourtant déroulé selon un scénario tout autre où, mettant à profit l’existence d’un joueur tunisien assez faible techniquement mais très grand de taille, nous lui avions confié la tâche d’assurer le rebond défensif en récupérant tous les shoots américains ratés et de donner tout de suite la balle à Brouno qui se chargerait de lancer immédiatement la contre-attaque par une longue passe en avant que je me chargerai de transformer soit par un tir en course si je pouvais aborder le panier librement, soit par un tir en suspension si la défense américaine parvenait à anticiper ma course vers le panier…
Cette tactique conjuguée à une défense tunisienne assez agressive sur les américains qui essayaient de construire un jeu à combinaisons, eut pour résultat de les déstabiliser, surtout que, jouant à l’aile gauche, j’étais arrivé à intercepter plusieurs passes américaines en harcelant le porteur de balle qui manquait visiblement de condition physique.
En fin de match, plusieurs fautes personnelles commises sur moi pour arrêter mes contre-attaques, me permirent de réussir des lancers francs qui nous permirent de remporter la victoire avec quelques points d’écart. Les Américains dépités mais très fairplay, vinrent me féliciter à la fin du match tandis que mes élèves d’un côté et ceux de Brouno de l’autre, scandaient nos noms…
Le lendemain de ce match, alors que j’étais au restaurant à déjeuner, un jeune keffois vint me saluer timidement. Il me déclara qu’il avait beaucoup admiré mes prouesses d’hier, qu’il me connaissait déjà pour m’avoir vu jouer en équipe nationale quelques années auparavant, qu’il était lui-même basketteur dans l’équipe du Kef et qu’il achevait un stage de six mois pour devenir moniteur d’éducation physique.
Tout en parlant, il avait sorti une très belle paire de bottes italiennes de son sac de sport et me les montra.
En fait c’était des bottines ¾ qui dépassaient largement les chevilles, plus que les bottillons, et arrivaient jusqu’à mi-tibia sans toutefois approcher le genou comme le font les bottes. Elles étaient très fines et souples de couleur marron foncé et me plaisaient beaucoup ; je pensais qu’il se proposait de me les vendre ; je pris la chaussure droite pour l’essayer et notant avec satisfaction qu’elle était juste à ma taille, je lui demandais combien il voulait les vendre…
Il secoua la tête de droite à gauche et me souriant, il me dit : « Je ne veux pas les vendre, c’est mon oncle qui me les a ramenées d’Italie, je les aime beaucoup mais je voudrais vous les voir porter pendant quelques temps, juste pour qu’elles soient mises en valeur par vos vêtements et votre élégance naturelle, vous me les rendrez lorsque vous serez fatigués de les porter… »
J’eus beau essayer de refuser, lui disant qu’elles lui iraient tout aussi bien, qu’elles étaient neuves, qu’il ne les avait même pas portées pendant une seule journée et que je ne me sentais pas le droit de les utiliser à sa place, que je voulais bien les essayer devant lui pour lui faire plaisir, mais qu’il devra ensuite les porter lui-même… Rien n’y fit, il me répondit avec beaucoup de sérieux que si je refusais de lui faire ce plaisir, il se sentirait offensé et qu’il ne les portera pas du tout au lieu de les porter après moi…
Comme j’avais vraiment envie de les porter, je me laissais finalement convaincre, me promettant de lui faire à mon tour un petit cadeau et de bien prendre soin de ses belles bottines… Quelques jours plus tard, je faillis les abîmer irrémédiablement.
Nous étions déjà fin novembre 64 et ayant fini mon travail un vendredi en fin de matinée, j’étais passé prendre Néjette à la sortie de travail pour l’amener à Nabeul. Après avoir pris un déjeuner rapide dans un restaurant italien de Grombalia, j’étais passé chez moi saluer rapidement mes parents en leur disant que je devais rejoindre quelques amis à Hammamet, sans même leur demander s’ils avaient besoin de quelque chose.
Ils avaient déjà remarqué que je ne passais plus beaucoup de temps à la maison et que si je rentrais du Kef régulièrement à la fin de la semaine, c’était pour aussitôt partir rejoindre des amis quelque part et ils ne comptaient plus sur moi pour quoi que ce soit, Bédye étant beaucoup plus disponible que moi, mais ils commençaient à être intrigués par mon manège quasi-hebdomadaire…
Ce vendredi là, nous étions effectivement partis à Hammamet pour rejoindre le fameux Brahim que nous trouvâmes dans son atelier en compagnie d’un groupe de touristes allemands auxquels il montrait ses colliers, ses bracelets et autres coquillages.
Profitant du passage du garçon de café du coin venu récupérer quelques tasses de café, Brahim nous commanda du thé aux pignons et s’assura que nous étions bien venus pour son couscous au mérou. Comme il était déjà tard dans l’après-midi, je lui dis que s’il insistait, nous prendrions bien son couscous mais le lendemain à midi et, rebondissant sur ma proposition, il nous invita à le retrouver à 6h du matin pour aller chercher le mérou.
Devant mon sourire poli mais incrédule, il m’assura que ce n’était pas une plaisanterie et que si nous étions suffisamment courageux pour venir en mer avec lui, il se faisait fort de nous harponner un beau mérou pour le couscous ; et le lendemain, ayant passé le soir à danser dans la boite de nuit du Miramar et après avoir somnolé à l’intérieur de la Borgward, nous étions au rendez-vous fixé.
Brahim qui avait visiblement passé la nuit dans son atelier, était en train de mettre sa combinaison de plongée et il nous proposa des bols de droo,[1] chaud dont il avait consommé une grande quantité. Pratiquant moi-même la chasse sous marine, j’étais curieux de savoir comment Brahim allait s’arranger pour ramener un mérou à la commande. Sachant combien ce poisson était malin et combien il était difficile de le harponner puis de le sortir de sa grotte, j’étais presque certain qu’il s’agissait d’une fanfaronnade et que Brahim nous faisait du cinéma, mais je ne dis rien et me contentais d’observer ses gestes qui étaient ceux d’un véritable plongeur.
Il avait préparé deux fusil-harpons, l’un plus long que l’autre, les deux étant pourvus de pointes fines avec des arrêtoirs assez longs, moins susceptibles de laisser à un poisson harponné quelque chance se libérer à force de se débattre ; le fusil long étant destiné à tirer d’assez loin, dès l’entrée de la cavité dans laquelle se trouverait le mérou et le plus court, plus maniable à l’intérieur de la grotte, devant servir à donner le coup de grâce de plus près, au cas où le premier tir n’aurait pas été mortel et que le mérou se serait réfugié au plus profond de sa grotte.
Brahim avait également sa grosse ceinture de plomb indispensable pour descendre et se maintenir au fond sans efforts superflus et il avait même un masque de rechange et deux paires de palmes dont l’une nettement plus longue utilisée pour les grandes profondeurs. Je trouvais tout cela parfaitement correct, mais je n’arrivais toujours pas à comprendre la raison de la quasi-certitude de Brahim de ramener un mérou, la chasse de ce poisson nécessitant plusieurs plongées répétées en apnée et une forte dose de chance pour d’abord trouver une grotte à mérou et ensuite pour y trouver vraiment un mérou.
Je compris mieux lorsque, arrivés sur la plage où nous devions embarquer à bord de la petite barque de Brahim, je le vis sortir de la petite soute de la barque deux bouteilles à air comprimé pour les laver et les mettre au fond de la barque entre ses jambes à l’endroit où il allait s’installer aux commandes du petit moteur à hélice placé à l’arrière.
Brahim allait donc plonger avec des bouteilles ce qui allait lui permettre de plonger une seule fois et de ne remonter que lorsque sa réserve d’air serait sur le point de s’épuiser, ce qui décuplait ses chances de pouvoir harponner du poisson au cas où il en trouverait.
Bien entendu, je savais que ce type de chasse était interdit et que seul un plongeur en apnée avait le droit de tirer du poisson et surtout le mérou qui commençait alors à se raréfier dans les eaux de moyenne profondeur et à émigrer encore plus loin vers le large, mais j’étais l’invité de Brahim, je ne voulais pas le blesser, surtout devant une femme, et je ne protestais pas, me contentant d’espérer qu’il n’y aura pas de rencontre avec un mérou, surtout à l’aurore, alors que le soleil de novembre n’était pas prêt de se lever.
Dix minutes plus tard, Brahim aux commandes et nous deux installés sur la banquette avant, nous avions parcouru près de 1000mètres vers le large. La mer était assez calme et l’Est commençait à s’embraser ; le soleil allait bientôt se lever, mais il faudra au moins encore une heure pour que son inclinaison soit suffisante pour éclairer la mer et permettre à un plongeur de distinguer quoi que ce soit à 25/30mètres de fond, à fortiori à l’intérieur d’une grotte, pour peu qu’il soit capable de la trouver…
Brahim se repérant par rapport aux lumières de la côte, réduisit la vitesse du bateau et, le moteur au ralenti, il nous invita à bien regarder autour de nous pour l’aider à retrouver deux bouées blanches, striées de bandes phosphorescentes et je compris qu’il avait placé ces bouées pour marquer l’emplacement d’une grotte à mérou.
Il nous fallut près de 20 minutes pour trouver les bouées. Le soleil était à l’horizon et Brahim amarra le bateau en attachant une corde à l’une des bouées et me demanda de jeter l’ancre, ce que je fis en laissant filer la corde lentement entre mes doigts et en comptant mentalement, mètre par mètre. Lorsque la corde s’arrêta de filer j’avais compté 37 mètres de profondeur. Brahim chaussa alors ses petites palmes et muni de son fusil-harpon le plus long, me livra la dernière clé de l’énigme en sortant de la soute une puissante torche électrique étanche, longue d’une bonne quarantaine de centimètres.
Deux minutes après, il se mettait à l’eau après avoir ajusté sa cagoule et son masque et endossé deux petites bouteilles d’air comprimé, que je l’aidais à sangler correctement ; il plaça l’embout de respiration dans sa bouche, s’assit sur le rebord et nous saluant d’un signe de la main, il culbuta en arrière, pour se retrouver dans l’eau ; il effectua ensuite le plongeon de canard par lequel, tout plongeur amorce sa descente vers les profondeurs, en basculant vers l’avant et en s’engouffrant sous l’eau, la tête en premier, tout en projetant ses jambes en l’air.
En émergeant de l’eau quelques trente minutes après, il vint s’accrocher à la corde de l’ancre qui pendait de la barque et me tendit son fusil harpon dont il avait au préalable dégagé les détendeurs de leur encoche et je le déposai au fond de la barque ; il avait ensuite ôté son masque et s’était hissé à la force des bras pour s’asseoir à l’amazone sur le rebord de la barque, en laissant pendre ses jambes ; puis il s’était délesté de sa ceinture, de ses palmes et des bouteilles d’air comprimé, en prenant un air contrit, nous laissant comprendre que, finalement, comme je n’avais cessé de le lui laisser entendre, il n’était pas arrivé à trouver de mérou.
Il poussa les choses jusqu’à continuer à ne proférer aucun mot, en affichant un air désolé en se mettant à tirer sur la corde de l’ancre pour la ramener à la surface, tout en me faisant signe de mettre le moteur en marche ; puis, lorsque m’étant exécuté, je commençais à mettre le cap sur la cote, il vint s’affaler lourdement sur la banquette où j’étais assis une minute avant, à coté de Néjette, et demanda à celle-ci d’une voix fatiguée, de bien vouloir ramener le reste du mince cordon de lin tressé, cordon qui était attaché à sa ceinture de plomb et dont il avait laissé traîner l’autre bout dans l’eau, en montant dans la barque, de peur lui dit il, qu’il ne s’enroule autour de l’hélice...
A sa mine défaite, j’avais alors, presqu'envie, de le consoler, en lui disant qu’après tout, nous avions fait une belle petite promenade en barque et que, pour le mérou, on attendra une prochaine fois ; mais je cherchais les mots les plus convaincants pour le faire, sans le vexer davantage qu’il ne paraissait l’être déjà, lorsque Néjette, ayant tiré sur le cordon, se mit à crier, en trépignant de joie ; elle avait ramené au bout du fil, un beau mérou, blessé à mort et bien attaché par les ouïes sanguinolentes et dont les écailles étincelaient aux rayons du soleil, maintenant bien haut dans le ciel.
Un large sourire, vint alors subitement, s’afficher sur la face de Brahim, à la place de sa tristesse feinte, et il se mit à rire à gorge déployée, en criant à mon intention : Hein, tu ne voulais pas croire que j’étais le roi du harpon, hé bien voila, tu vois ce dont je suis capable…et encore, si j’avais voulu j’en aurais ramené un autre et encore un autre, il était reparti dans ses fanfaronnades (qui n’en étaient peut-être pas… après tout ?)
Quelques instants après, calmé mais encore tout fier, Brahim m’expliqua que c’était un vieux pêcheur italien de Hammamet qui lui avait indiqué l’emplacement de cette grotte à mérou, dont personne, d’autre que lui, ne connaissait en principe l’existence ; il me dit que depuis cinq ou six années, il y venait une fois ou deux par an pour laisser les mérous y revenir, puisque , chaque fois qu’il en avait tiré un, tous les autres désertaient la grotte pour ne plus y revenir, avant très longtemps.
A cette époque, je croyais dur comme fer que le mérou était un poisson plutôt sauvage qui préférait la vie en solitaire, mais Brahim m’apprit que le mérou était très sociable et que, s’il y avait effectivement, des individus solitaires, ce poisson aimait plutôt vivre en petit groupe de quatre ou cinq et que, parfois, quand des plongeurs désarmés venaient à les rencontrer, plus au large, les mérous n’hésitaient pas à venir les regarder longuement dans les yeux ou à tourner en bandes autour d’eux sans s’effaroucher. Par contre, aussitôt qu’un mérou aperçoit de loin un fusil harpon, il se dépêche de disparaître…
Il m’apprit ensuite, que quelques années plus tôt il plongeait en apnée ; et que de temps à autre, il lui arrivait de tirer un mérou mais qu’un jour, il faillit se noyer dans une grotte où il avait blessé un mérou qui en avait remué la vase … et qu’il n’avait dû la vie sauve qu’à son sang froid et à sa capacité pulmonaire ; et que depuis, il s’était mis à utiliser les bouteilles, ce qui lui permettait, en pareil cas, d’attendre à l’entrée de la grotte, sans bouger jusqu’à ce que l’eau se soit de nouveau éclaircie, pour aller achever le mérou blessé, tapi au fond et le sortir sans danger…
Je me fis violence pour ne pas lui dire que, moi aussi, j’avais été piégé par un mérou qui m’avait presque noyé dans des circonstances analogues, mais que je ne me sentais pas pour cela, le droit d’utiliser des bouteilles d’air comprimé…
C’est néanmoins ainsi que ce jour là, Brahim gagna son pari de pouvoir cuisiner un succulent couscous au mérou avec un beau poisson qu’il avait lui-même harponné deux heures auparavant ; il m’apporta ainsi la preuve qu’il était un excellent plongeur, peu regardant quant au respect des règles de la chasse sous marine, mais un excellent plongeur, et qui plus est, un véritable cordon bleu.
Nous gardant presque de force dans son atelier, il nous saoula gentiment de petites histoires et de bon mots sur Hammamet, les hammamétois, la pêche, la natation et d’anecdotes, sur ses conquêtes de touristes entre deux âges, nous fit servir plusieurs fois du thé à la menthe et ne nous laissa partir, assez tard dans la soirée, qu’après nous voir servi à nouveau son succulent mérou, cette fois-ci, grillé et arrosé de jus de citron, comme rarement servi, dans les restaurants les plus huppés.
Cette nuit là, après avoir passé un peu de temps dans une discothèque, nous quittâmes Hammamet pour Tunis.
Jusque là, j’étais sorti, deux ou trois fois avec Néjette, nous avions quelque peu flirté, mais sans pousser les choses trop loin. Mais ce soir là, en nous dirigeant vers Tunis, nous avions tout deux, envie de passer la nuit ensemble, sans trop savoir où.
J’escomptais que nous allions arriver vers deux heures du matin et, me disant qu’à cette heure là, ma grand-mère devait dormir du sommeil du juste, je planifiais d’aller taper à sa porte, étant sûr que ce serait mon jeune oncle Badreddine qui viendrait m’ouvrir et que je saurai inventer un prétexte, pour expliquer la présence de Néjette à mes côtés, à cette heure indue de la nuit…