Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Nuit rocambolesque à la Kasbah.
Ayant quitté Hammamet, tard la nuit pour Tunis, Néjette et moi arrivâmes à destination au petit matin...
Aussitôt, arrivé à la Kasbah, j’engageai ma Borgward dans la rue Dabdaba, et manœuvrai deux ou trois fois, (comme je le faisais chaque fois que je déposais Maman chez grand-mère), pour m’engager sous l’étroit Sabbat de la rue Bir Lahjar, je manœuvrai ensuite, très adroitement, pour encastrer la voiture contre le mur, entre deux piliers du sabbat, et laisser ainsi juste la place nécessaire à un improbable autre véhicule d’un riverain, pour passer, à cette heure tardive de la nuit.
Néjette, ne connaissant pas encore Badreddine, et moi, échouant à trouver un prétexte acceptable à sa présence, je lui avais demandé de rester tapie, à demi couchée sur la banquette arrière, jusqu’à mon retour. Je frappai ensuite à la porte de grand-mère, en actionnant doucement, mais continuellement, le petit heurtoir en forme de buste de cheval. Au bout de quelques séquences de ce manège, j’entendis la voix empâtée de sommeil de Badreddine, ronchon à souhait, s’enquérir de « l’identité de ce, si curieux, visiteur du soir »…
Quelques dix minutes plus tard, je ressortis de la maison sur la pointe des pieds, en manipulant la serrure de la porte, que je savais bruyante, avec d’infinies précautions, et fis entrer Néjette pieds nus, comme je l’étais moi-même, ses chaussures à la main.
En traversant le patio comme des voleurs, nous nous glissâmes dans la chambre que Bédye et moi avions occupée cycliquement pendant nos études… Et, à quatre heures trente du matin, sachant que ma grand-mère n’allait pas tarder à se lever faire ses ablutions pour la prière du Fajr, et qu’elle ne manquerait pas alors de venir vérifier que j’étais bien couvert avant de se recoucher, nous quittâmes la maison, toujours comme des voleurs et je fis démarrer la voiture en souplesse, pour descendre la rue Dar Ejjild, vers la rue El Bacha, puis traversant la place Bab Souika, je m’engageai dans la rue Bab Bou Saadoune, où je déposai Néjette qui devait aller travailler à l’hôpital à 8 heures…
En me quittant, Néjette me souffla gravement un bout de phrase dont j’allais mettre du temps à saisir la pleine signification « Qu’est ce que je vais pouvoir dire à ma mère… ».
Nous étions au mois de novembre, je sortais d’une liaison de quelques mois avec Marie Jo et auparavant d’un concubinage parisien de près d’une année avec Micheline ; deux ans auparavant, j’avais même eu des rapports plus ou moins suivis avec la mignonne Essia et tout cela ne m’avait pas interpellé outre mesure et n’avait porté à aucune conséquence ; même avec Essia qui, elle aussi était tunisienne et à l’époque mineure… Je me creusais la tête pour trouver ce qui pouvait, cette fois-ci, poser problème, en dehors du fait que Néjette était rentrée chez elle au petit matin, ce qu’elle pouvait d’une manière ou d’une autre, essayer de motiver…
En arrivant près du bosquet qui surplombe Nabeul, là où, plus tard, (durant les années 70), poussera le village de Aïn Kmicha à quelques quatre kilomètres de la ville, le rébus s’éclaira d’un coup et ma stupidité me fit rougir : Si avec Micheline et Marie Jo une liaison amoureuse extraconjugale, même durant les années 60, ne posait pas de problème particulier, la culture arabo-musulmane qui était la notre, ne l’acceptait pas du tout…
Qui plus est, avec Essia, je n’avais pas encore vécu quasi maritalement avec aucune femme, et étant elle-même vierge et mineure, nous avions été très vigilants dans nos rapports.
Avec Néjette, tel n’avait pas été le cas ce soir ! Emportés tous les deux par notre fougue, nous n’avions pris aucune précaution et je m’aperçus que, pour ma part, j’avais été doublement piégé par mon accoutumance banalisée par mes expériences françaises durables et de par ma connaissance de la virginité perdue de Néjette suite à son mariage…Et c’était la crainte des conséquences de notre comportement plus que désinvolte que Néjette semblait craindre, à juste titre, en traduisant son angoisse par sa question si anxieuse… Fort heureusement, notre irresponsabilité ne devait pas porter à conséquence, cette fois-là…
Flagrant délit…avocat et réparation…
Après cette première portion de nuit passée ensemble, et qui n’avait duré en fait, que deux heures de temps, nous nous revîmes tous les week-ends et nous prîmes l’habitude de passer la nuit du samedi à dimanche, à la maison de la plage dont j’avais discrètement subtilisé les clés accrochées au tableau, lui-même accroché à deux crochets derrière la porte de la chambre de mes parents, tableau qui provoquait la curiosité, voire la jalousie, de certains de nos proches [1].
Il va sans dire, que, constatant, au bout d’un certain temps, avec soulagement, que notre première étreinte rocambolesque chez ma grand-mère n’avait pas eu de suites fâcheuses, nous prenions toutes précautions pour éviter d’avoir à en subir… Néanmoins emportés par la passion et l’inconscience, nous eûmes de plus en plus de difficultés à nous quitter pour le travail. Et c’est ainsi, que Néjette décida un beau jour, de me suivre au Kef, pour y passer quelques jours, se promettant d’en revenir, au plus tard, le dimanche suivant et de réintégrer son emploi, le lundi matin. Inutile de préciser, que je n’essayais, pas du tout, de l’en dissuader…
Et nous voila installés dans mon espèce de petit studio, au rez-de-chaussée de la maison dont les pièces de l’étage étaient occupées par mes deux colocataires aux yeux desquels je fis passer Néjette pour ma fiancée !
S’ils trouvèrent à y redire quelque chose, ils ne l’exprimèrent, ni ce fameux dimanche après midi, au cours duquel je débarquais avec ma fiancée, ni les jours suivants, au cours desquels, Néjette prit possession de la maison, la nettoyant de fond en comble, la rangeant et la décorant, avec beaucoup de simplicité, mais avec goût, y compris pour les pièces de l’étage… Au bout de trois jours, comme pour acheter leur silence, Néjette qui s’était mise à me préparer des petits plats délicieux, poussa la serviabilité jusqu’à concocter un couscous à l’agneau, que nous conviâmes nos colocataires à partager avec nous…Ce qu’ils ne se firent pas prier de faire, tout ravis de l’aubaine !!
Mais les complications n’allaient pas tarder à survenir…
Comme la présence d’une femme, et de surcroît une femme aussi jolie, ne pouvait pas passer inaperçue dans une maison occupée par des professeurs célibataires et comme j’avais par ailleurs, pris l’habitude de m’étendre quelques minutes après le déjeuner sur mon lit, au bord duquel Néjette venait s’asseoir pour que nous dégustions ensemble du thé à la menthe, certains gamins du quartier se mirent à venir de temps en temps nous chahuter, en poussant la porte de la maison (qui fermait mal), et nous faire des grimaces en ricanant, après avoir soulevé la couverture qui me servait de rideau, dans ma pièce de vie.
C’étaient là des jeux de gamins qui, pour mal polis qu’ils fussent, ne me paraissaient pas de nature à m’indisposer ; et au début, je me contentais de les gronder en les menaçant de me plaindre à leurs parents… Mais ils n’avaient pas l’air de vouloir cesser leurs simagrées, s’enhardissant, de jour en jour, à répéter, plusieurs fois de suite, leurs irruptions intempestives dans le couloir devant ma chambre ; et un jour que j'étais fatigué et énervé, je réagis plus brutalement que je ne l’aurais voulu…
M’étant préparé à leur deuxième ou troisième attaque, je m’étais posté, juste derrière le rideau de ma chambre, de façon à être prêt, aussitôt qu’ils auraient poussé la porte d’entrée…Et de fait, une fois qu’ils l’avaient fait, je me ruai sur le groupe qui, apeuré, partit dans tous les sens ; mais je poursuivis le plus grand de la bande, qui me paraissait en être le meneur.
Je le rattrapai facilement et le saisissant par derrière, à bras le corps, je le jetai par terre et, perdant totalement mon sang froid, je luis administrai des coups de pieds les uns plus violents que les autres, visant son dos, ses épaules et mêmes ses côtes…Je ne m’arrêtai de le frapper qu’une fois que Néjette, sortie en hâte derrière moi, m’attrapa le bras et tirant dessus de toutes ses forces, me supplia d’arrêter, me disant que j’allais finir par le tuer…
Cette réaction brutale, que je regrette encore aujourd’hui d’avoir eue envers un gamin de 12 ou 13 ans, et au cours de laquelle, j’eus un comportement de sauvage, n’eut pas de conséquences fâcheuses pour sa santé ; je revis le chenapan quelques jours plus tard et il détala à vive allure à ma vue, mais curieusement ce sont ses os solides, qui mirent à mal les bottines du jeune basketteur qui avait insisté pour me les prêter et que j’avais aux pieds lorsque je piétinais littéralement le gamin ; je m’aperçus qu’elles étaient légèrement déformées et je me dépêchai donc de les confier à un excellent artisan bottier de Nabeul qui les remit sur moule pendant 48 heures et les cira magistralement…Ce qui me permit de les restituer à leur propriétaire dans un état, on ne peut plus, convenable…
Ce regrettable incident eut par ailleurs pour conséquence, que la bande de gamins, toujours excités par la présence de Néjette qu’ils dévoraient des yeux, chaque fois que nous sortions prendre la voiture garée juste devant la maison, se gardèrent bien de venir, de nouveau, se frotter à ma porte.
Mais ce n’était cependant, pas encore, la fin de mes déboires au Kef…
Il était convenu que Néjette réintègre son travail le lundi suivant notre débarquement au Kef.
Mais, filant le parfait amour et parcourant allègrement les trajets hebdomadaires entre le Kef, Nabeul, Hammamet et la banlieue nord de Tunis où nous nous rendions dans les hôtels et les boites de nuit pour danser, Néjette déchira le certificat médical de complaisance qu’elle s’était fait délivrer pour couvrir sa première semaine d’absence.
Et trois semaines venaient de s’écouler, sans qu’elle songeât à réintégrer son travail ; ce fut tout juste si elle téléphona, à deux ou trois reprises, chez elle pour rassurer quelque peu sa famille, sans donner les détails qu’on lui réclamait avec insistance...Mais comme le dit le proverbe : « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse ».
Ce samedi là, après trois semaines de séjour intermittent au Kef, nous avions décidé d’aller boire un café à l’hôtel Amilcar, entre Sidi Bousaïd et Carthage ; et, en entrant dans le hall de cet établissement, nous nous étions trouvés nez à nez avec une belle brune d’une vingtaine d’années, accompagnée d’un quinquagénaire bedonnant et aux cheveux gris.
Il s’avéra que la brune était Hédia, la sœur aînée de Néjette ; et que c’était son patron, un riche homme d’affaires originaire du sud tunisien, marié et père de famille, qui l’accompagnait…Hédia essaya de nous raisonner gentiment, en prétextant que leur mère était tombée malade suite à la fugue de Néjette, elle insista pour que celle-ci consente au moins à les accompagner pour montrer à sa mère, qu’elle allait bien et qu’elle était libre de ses mouvements.
Personnellement, j’étais tout près à la croire et à pousser Néjette à obtempérer.
Malheureusement Si Abderrahmane, le gros bonhomme argenté, crut devoir intervenir, en menaçant de me faire arrêter pour détournement de mineure et il se fit aussitôt presque agresser par Néjette qui lui répliqua vertement qu’elle se chargerait bien de téléphoner à sa propre femme pour lui dire que son mari allait la répudier pour se remarier avec sa secrétaire.
Lorsqu’en plus, j’eus élevé la voix, pour lui dire que pour ma part, s’il ne déguerpissait pas tout de suite, j’allais lui administrer quelques coups de pied au derrière pour lui donner des motifs réels de me faire arrêter, Hédia l’entraîna vers la sortie et il la suivit, sans insister vers une grosse Mercedes noire, rangée devant le perron de l’hôtel.
Au cours du bref conciliabule qui eut lieu entre les deux sœurs, Hédia avait appris que j’étais professeur au collège du Kef, ce qui permit à Zbeïda leur maman, de retrouver notre trace, quelques jours plus tard.
En effet, au cours de la semaine suivante, j’étais sur le point de finir ma séance, mes élèves étant en train d’effectuer les derniers exercices d’assouplissement pour le retour au calme, lorsqu’un surveillant vint me dire, que je devais passer d’urgence à l’administration.
Un officier de police m’attendait au bureau du directeur et, à la mine catastrophée de ce dernier, je me demandais quelle tuile allait me tomber sur la tête.
J’appris que la mère de Néjette était parvenue à retrouver la maison où m’attendait sa fille et qu’elle avait essayé de la faire revenir à Tunis et réintégrer son travail… que Néjette avait refusé, et, qu’après avoir reçu sa mère normalement, elle s’était disputée avec elle, refusant sa proposition, lui disant qu’elle rentrerait néanmoins samedi prochain avec Taoufik qu’elle devait absolument attendre.
Ommik Zbeïda n’avait alors rien trouvé de mieux, que d’aller déclarer à la police que sa fille, mineure, avait fait une fugue et qu’elle l’avait retrouvée au Kef ; que cependant elle refusait de rentrer avec elle ; et qu’elle demandait par conséquent que la police intervienne pour la forcer à rentrer; ce faisant, elle appliquait, probablement, la stratégie conseillée par Si Abderrahmane, le gros patron de Hédia, assez content de pouvoir se venger d’avoir été vexé par notre réaction quelque peu cavalière à ses menaces…
Lorsque Néjette entendit frapper à la porte, au lieu d’ouvrir, elle avait grimpé à l’étage pour ouvrir la fenêtre et dire à sa mère de s’en aller, qu’elle ne viendrait pas avec elle, mais qu’elle rentrerait samedi, comme promis avec Taoufik.
Les policiers, prenant maladroitement les choses en mains, et pensant pouvoir l’intimider, la menacèrent de forcer la porte et de la ramener à Tunis dans un fourgon !! Ce à quoi, elle répondit que, si jamais ils touchaient à la porte, elle se jetterait par la fenêtre et qu’elle s’arrangerait pour tomber sur l’un d’eux et lui casser le dos ; puis la discussion s’envenimant davantage, elle leur renversa un seau d’eau sur la tête et les abreuva d’injures.
L’officier conclut que je devais donc, absolument venir avec lui, pour ouvrir la porte et ramener Néjette à la raison ; que pour le moment, elle devra s’expliquer au poste de police sur son comportement agressif envers les policiers et que l’affaire de fugue et/ou de détournement de mineure passait au second plan…
C’est ainsi que l’officier m’accompagnant dans la Borgward, je regagnais mon domicile où, comme convenu, j’entrais seul et en ressortis quelques minutes après, avec Néjette calmée, mais anxieuse.
Pour nous rendre au poste de police, l’officier consentit à nous laisser prendre la Borgward dans laquelle seule Néjette prit place à mes cotés, sa mère accompagnant la police dans l’une des deux voitures qui nous encadraient, l’une roulant devant nous, l’autre derrière.
Malgré toutes mes tentatives de persuasion et les supplications de sa mère, Néjette fut inculpée d’outrage à agents de police dans l’exercice de leurs fonctions et fut gardée à vue au poste. Quant à moi, j’étais pour le moment, libre de mes mouvements, mais l’officier me fit clairement comprendre que d’ici 48 heures, j’aurai à répondre de détournement de mineure, Ommik Zbeïda ayant déjà signé un procès-verbal dans lequel elle avait déclaré les faits et demandé l’assistance de la police…
Je me dépêchais donc d’aller téléphoner à Nabeul.
Papa catastrophé par la nouvelle, réagit néanmoins au quart de tour, il me communiqua le numéro de téléphone de Maître Abdelhamid Ben Slimène, avocat au Kef et ami de la famille et me demanda de lui téléphoner, puis d’aller le voir à la maison, ajoutant que :
· Lui-même allait immédiatement téléphoner à Si Abdelhamid pour le chapitrer sur l’affaire et lui demander de m’aider ;
· Que si j’y tenais, si Abdelhamid pourra également aider mon amie dans cette histoire d’outrage à agents de police…
· Que pour le détournement de mineure, il y avait deux solutions que m’expliquera si Abdelhamid en détail, et que, ce serait à moi de décider laquelle il faudra choisir…
Papa évita soigneusement de me faire des reproches sur ma conduite irresponsable et me demanda de le tenir informé des développements de cette histoire.
Maître Ben Slimène, qui me demanda de lui rendre visite tout de suite chez lui, me retint à déjeuner et tout le long du repas, me soumit à une avalanche de questions sur les circonstances exactes de ma rencontre avec Néjette, sa date de naissance, la longueur de son séjour (jours ou semaines) dans la maison de location, le prix de cette location et sa répartition sur les colocataires, l’identité de ces derniers et surtout (insista-t-il) sur la nature de mes sentiments envers Néjette et le degré de sérieux de notre relation…
A la fin du repas, il me fit passer au salon où, Tata Chrifa son épouse, vint nous servir le café, en me disant qu’elle était une grande amie de Ella Mongia et qu’elle m’avait connu bébé, à l’époque heureuse (ya hassra [2]) où plusieurs familles nabeuliennes résidaient au Kef, ajoutant qu’elle-même et Si Abdelhamid n’allaient pas tarder à revenir à Nabeul, où l’un de leurs enfants s’était déjà installé…
Coupant court au discours de sa femme qu’il sentit devoir s’éterniser, Si Abdelhamid me dit : voila donc comment se présentent les choses pour régler d’abord cette histoire de détournement de mineure, assez grave, parce que de toute évidence avérée, malgré le consentement notoire de la mineure, il nous faut choisir entre deux solutions :
1. Soit légaliser la relation avec Néjette en signant rapidement un contrat de mariage, ce qui aura le mérite de stopper automatiquement les poursuites, et là, il marqua un temps de suspension pour observer ma réaction ; et comme dans mon inconscience, je n’avais même pas pensé me retrouver dans pareille situation, et que j’affichais une mine d’enterrement à cette proposition de mariage, il exposa la deuxième voie :
2. Soit opter pour d’autres thèses, y compris celle de soutenir que nous serions plutôt dans une affaire de prostitution, ce qui pouvait être valablement soutenu au cas où mes colocataires accepteraient de témoigner dans ce sens et d’écoper de légères amendes, que nous prendrions alors, bien évidemment, à notre compte.
Au moment où il avait commencé à suggérer cette deuxième alternative, je réagis en secouant énergiquement la tête, mais il leva le bras pour m’inviter à le laisser finir son analyse, puis ayant fini de la formuler quant à ce dernier point, il ajouta : Je te suggère, dans l’intérêt de ta famille, et dans le tien propre, de prendre l’après-midi pour réfléchir à la question et décider si tu as été, ou non, piégé par Néjette et sa mère de consort, dans le but de te forcer la main ; demande-toi comment sa mère a retrouvé, parmi les milliers de maisons du Kef, et sans aucune difficulté, la maison précise où se trouvait sa fille ; essaie d’analyser calmement la situation et de répondre sereinement à cette question primordiale, puis, au cas où tu peux être amené à penser que tu as été piégé, prends le temps de discuter avec tes collègues et de recueillir leur avis ; je connais Si Hmeïda ton père, depuis plus de trente ans et je voudrais lui éviter d’avoir un surplus de chagrin, c’est pour cela que je tiens à ce que tu ne prennes pas à la hâte, une décision que tu pourras regretter par la suite ; reviens dîner ce soir et, selon ce que tu auras décidé, nous aviserons.
Avant que Si Abdelhamid ne fasse allusion à mon père, et au chagrin que je pourrais lui causer, j’avais virtuellement décidé de ne même pas considérer, une seule seconde, de rejeter la responsabilité de notre inconscience commune sur Néjette seule, et de la laisser encourir de se faire inculper pour prostitution, comme le suggérait la froide analyse de l’avocat ; mais je fus quelque peu ébranlé et surtout, ému en retour, par l’émotion et l’amitié que l’homme exprimait vis-à-vis de mon père, et j’acceptai de reporter ma décision.
Je lui demandais si le cas échéant, il accepterait de défendre Néjette et surtout s’il allait pouvoir rapidement faire lever sa garde à vue, lui laissant ainsi deviner, dans quel sens irait ma décision, et il me répondit : « deux fois oui, si en tout état de cause tu optes pour le mariage, mais je t’en supplie, réfléchis bien !!!»
Je me dirigeais aussitôt vers le poste de police et, présumant que Néjette n’aurait rien avalé, je lui achetais un sandwich et des fruits que le commissaire me permit de lui faire délivrer au bureau des archives, où elle était confinée avec un secrétaire qui lui servait de garde-chiourme ; je réussis par la suite à la rencontrer brièvement, en présence de ce fonctionnaire aux archives, et j’essayais de la rassurer, en lui rapportant partie de l’entretien que je venais d’avoir avec Si Abdelhamid, notamment au sujet du contrat de mariage, et elle me surprit en me disant aussitôt que, c’était là une bonne solution pour que je n’aie pas d’ennuis, mais que, une fois ce contrat signé, nous irions ensemble à Tunis, pour engager une procédure de divorce à l’amiable, ce qui me rendrait ma liberté, parce qu’elle ne pourrait pas vivre avec moi, en sachant que nous avons été mariés en dehors de ma réelle volonté, et en connaissant mon aversion déclarée envers le mariage.
Je la quittais, en me contentant de lui dire, qu’on n’en était pas encore là…
Je suis aujourd’hui âgé de plus de 65 ans [3] et je ne suis pas tout à fait sûr de bien connaître la nature humaine. Et, si je suis convaincu que la mère de Néjette avait agi de la sorte sur les conseils du patron de sa fille aînée Hédia, je suis encore incapable de m’expliquer avec certitude le moyen par lequel elle a retrouvé la maison où nous nous étions installés…
Quelques deux années après cet épisode, Ommik Zbeïda, croyait qu’elle allait mourir, alors que je l’avais conduite à l’hôpital, suite à une hémorragie abondante consécutive à des saignements spectaculaires et prolongés du nez. J’étais en train de pousser à vive allure le chariot des urgences de Charles Nicolle sur lequel je l’avais installée, lorsque, soudain, elle s’était mise à me supplier de lui pardonner les ennuis qu’elle m’avait procurés. Elle pleurait à chaudes larmes, en m’assurant qu’il ne s’était pas passé un seul jour, après son retour du Kef, de ce fameux jour de fin décembre 64, où elle n’ait éprouvé les remords les plus vifs, suite à ses agissements envers moi…
Fin 64, j’avais à peine 24 ans et j’étais certain que Néjette ne pouvait absolument pas avoir été de mèche avec sa mère, je me targuais de bien connaître les femmes et de ne pas m’en laisser compter dans mes relations humaines ; j’étais un peu trop sûr de la supériorité de mon intelligence sur celle de la quasi-totalité des personnes de ma connaissance…
Mais, si je continue aujourd’hui à penser que l’offre de Néjette de recourir rapidement à un divorce à l’amiable était sincère, je ne suis plus du tout sûr qu’elle ne l’ait pas faite, plus ou moins inconsciemment, pour me permettre de franchir, plus aisément, le Rubicon…
Toujours est-il que, le 29 décembre de l’an de grâce mil neuf cent soixante quatre, se déroulait une petite cérémonie dans le bureau de Monsieur Mohamed Zramdini, mon directeur, au cours de laquelle celui-ci et Maître Ben Slimène nous servaient respectivement de témoins, par-devant l’huissier assermenté qui rédigeait un contrat de mariage en bonne et due forme… Néjette et moi étions seuls, en dehors de nos témoins circonstanciels, Ommik Zbeïda étant repartie à Tunis le jour même de son incursion vindicative, soit 48 heures auparavant.
L’affaire d’outrage à agents de police connut son épilogue, deux ans plus tard ; après deux ou trois comparutions auprès du tribunal, le verdict de pure forme fut prononcé : Néjette eut une amende d’une trentaine de dinars. Grâce en soit rendue, encore une fois ici, à feu Maître Abdelhamid Ben Slimène, qui avait su aussi bien manœuvrer pour aboutir à ce verdict à une période où les tribunaux ne badinaient pas avec le sacro-saint respect, dû aux forces de l’ordre bourguibien !!!!….
Papa, qui accepta de me voir marié, dans des conditions très différentes de celles qu’il avait rêvées pour moi, se força, beaucoup, à ne rien laisser paraître du manque de sympathie qu’il eut envers Néjette durant la petite quinzaine de mois au cours desquels il eut à la connaître et à la recevoir chez lui, avant de décéder le 16 mai 1966 ; soit exactement 14 mois et demi après mon contrat de mariage, mariage qui eut pour fruit son petit fils El Bérize Adnène et, à peine, 19 semaines, après la naissance de celui-ci qui vit le jour, le 22 décembre 1965.
[1] Notre villa comptant une bonne dizaine de chambres de toutes dimensions et plus de quinze placards disséminés sur deux étages, sans compter la cave, qui comportait elle-même, trois pièces et six placards, il avait paru nécessaire à mon père, de faire faire des doubles des clés de toutes les portes, en les faisant munir chacune, d’un petit médaillon de fer plat de forme ovale, portant indication du numéro de sa porte et de les accrocher à un tableau placé discrètement derrière la porte de la chambre conjugale ; ce qui faisait dire à certains proches jaloux, que c’était là plutôt un tableau de réception d’hôtel que celui d’une maison particulière….