Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Laissez moi vous transmettre le peu que je sache sur les origines de ma famille et vous relater quelques autres péripéties qu’elle connut…
"Baba Tourki " et "El derwiche El Haouet"…
Baba Tourki, c’est ainsi que fut appelé par les habitants de la côte nabeulienne, l’arrière arrière grand-père maternel de Mongia ma mère, lorsque, vers les années 1750, le bateau corsaire sur lequel il était embarqué, vint s’échouer tout près de l’actuel hôtel Neapolis à proximité des ruines romaines adjacentes…
Baba Tourki, le corsaire turc à la barbe rousse et aux yeux bleus, recueilli et adopté par les habitants de la zone de Bir Chellouf et d’Oued Souhir, tomba amoureux d’une autochtone aux yeux noisette et aux cheveux teints au henné et fonda, en l’épousant, l’actuelle famille Tourki de Bir Chellouf à Nabeul…
Je n’ai pas eu l’occasion de connaître, en détail, l’origine de la famille de ma mère du côté de son père, le très honorable Bakha El Kamel ; mais ni le patronyme ni le prénom de mon aïeul, ne semblent devoir laisser aucun doute sur l’origine, également turque, de cette ascendance paternelle de ma mère.
Du côté de mon père, le quatrième arrière grand-père de celui-ci vint, lui aussi, de la mer, et plus précisément de l’Andalousie d’où ses ancêtres moresques avaient été chassés.[1] Le patronyme qu’on lui colla, pour intégrer la population nabeulienne, devait faire référence à la mer ; et parmi les El Raïs, les El Bahri et autres marquages nominaux, c’est El Haouet[2] qui fut choisi.
Quant au Derwiche, il s’agit de l’arrière grand-père de mon père, prénommé comme le père de celui-ci Mohamed ben Hmeïda, ben Mohamed, ben Hmeïda dit El Derwiche, épithète éminemment respectueuse[3] que l’on attribuait alors, à certains cheikhs, marabouts et autres hommes connus pour leur grande dévotion.
Et l’une des anecdotes qui ont circulé à son sujet , jusques aux années de ma prime enfance, rapporte que, mon éminent ancêtre avait[4] le don d’ubiquité et que, plusieurs fois, il avait été vu en deux endroits forts éloignés, les mêmes jours, aux mêmes heures.
L’un de mes oncles m’a rapporté, en effet, avoir directement entendu conter, le plus sérieusement du monde, l’histoire suivante, par un parent fort âgé à cette époque, et ayant été lui-même, le témoin direct des faits :
El Derwiche El Haouet, qui était le seul tisserand de Nabeul vers les années 1850, devait faire le pèlerinage à la Mecque avec un groupe de petits artisans et autres commerçants de la petite bourgade. Le pèlerinage se faisait alors à dos de dromadaires, les bagages et la nourriture étant chargés sur des mules, l’ensemble des pèlerins formant une caravane escortée de gens en armes ; et le voyage aller-retour durant entre un mois et demi à deux mois et demi, l’on partait donc, au moins, 25 jours avant la date du Hajj.
Ainsi donc, les artisans qui se préparaient au voyage, voyant mon ancêtre continuer à tisser les étoffes comme si de rien n’était, venaient souvent le presser de commencer ses préparatifs et s’inquiétaient immanquablement de savoir, s’il comptait toujours se rendre aux lieux saints ; et mon ancêtre de leur répondre, avec le même sourire énigmatique, enrobé de la même infinie bonté : In Cha’a Allah.
La veille du grand départ, El Derwiche faisait encore la même réponse, aux mêmes futurs compagnons, en continuant imperturbablement à tisser ses étoffes… ; le miracle, puisque c’est bien un miracle que l’on rapporta alors, c’est que, pendant les 60 jours que dura le voyage, y compris pendant toutes les péripéties du Hajj, mon bienheureux ancêtre était aux cotés de ses compagnons de voyage, à faire ses prières, à réciter le Coran et à trottiner, autour de la Kaaba, pendant que ses clients nabeuliens l’avaient toujours sous les yeux, dans son échoppe, et continuaient de bénéficier de ses services, en lui rendant grâce, pour sa grande habileté et sa, non moins grande rectitude morale, et ce, pendant toute la période de ce même pèlerinage…
Et lorsqu’on vint plus tard lui demander s’il s’était bien rendu à la Mecque, il répondait : Oui, grâce à Dieu, Allah Le Magnanime, Allah Le Généreux ; et lorsqu’on lui demandait comment il expliquait, qu’il demeurât aussi à Nabeul, pendant tout le temps que dura le pèlerinage, il répondait : Tout ce que je sais, c’est qu’Allah est Grand… et qu’Il est Capable en toutes choses…
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Si Hmeïda, ben Mohamed, ben Hmeïda, ben Mohamed, mon père, l’un des derniers, sinon le dernier[5], de la chaîne.
Malheureusement pour nous Tunisiens, chercher à remonter notre arbre généalogique familial est très compliqué. D’abord à cause de la culture arabe de nos ancêtres, essentiellement orale, et qui voulait qu’un musulman honorable, soit celui qui connaisse par cœur, la chaîne de ses grands parents paternels, au moins, jusqu’à la dixième génération !
Cette capacité aujourd’hui, malheureusement perdue par les générations actuelles fait que toute recherche généalogique reste vaine au-delà des années 1888/89.
En effet, il n’y avait pas alors de véritable registre d’état civil et jusques aux années 1900/10, très rares étaient les Tunisiens qui prenaient la peine de déclarer les naissances de leurs enfants et de les faire enregistrer officiellement…
Mon arrière arrière grand-père, Mohamed ben Hmeïda ben Mohamed, le fameux El Derwiche El Haouet, constitua l’une de ces exceptions ; il prit le soin de faire enregistrer la naissance de son petit-fils, mon grand-père, en lui donnant son propre prénom (Mohamed), et ce, le 18 juin 1881[6]….
Mon grand-père Mohamed, hérita ainsi de son dévot grand-père, son prénom, sa grande bonté ainsi que sa petite échoppe et devint, comme lui, dévot respecté et tisserand réputé.
Mais pour son malheur et le notre, il épousa une Khadouja A, au cœur aussi rêche et aride que furent sa charpente et ses seins secs de lait maternel, dont elle ne put nourrir mon père Hmeïda, son fils aîné ; elle n’eut pour ainsi dire pas avec lui, ce contact charnel, générateur d’amour maternel.
C’est ainsi que la sœur de son père, posa le bébé par terre et s’accroupissant au-dessus de lui, entrouvrit les deux pans de sa fouta[7] traditionnelle et le fit remonter entre ses deux jambes jusqu’à hauteur de poitrine, comme si, l’ayant elle-même mis au monde, elle l’amenait à son sein ; et elle en fit ainsi symboliquement son fils, l’adoptant devant Dieu et devant les hommes, comme il était de tradition de le faire, dans pareil cas…
Ainsi donc ce furent, feue Nesria, sa tante et feu Skander le bon mari, de cette dernière, outre son propre père, Mohamed (qui le chérit pendant toute sa vie), qui firent de leur mieux, pour apporter au bébé, et plus tard à l’enfant et au jeune Hmeïda, la tendresse et l’amour familial, que sa génitrice biologique, ne put d’abord, et ne voulut ensuite, plus jamais, lui donner…
Mon père, naquit le 10 janvier 1910 à Nabeul ; il y fit ses études primaires et, comme tous les jeunes nabeuliens désirant poursuivre leurs études, il se mit à la recherche des moyens susceptibles de lui permettre de réaliser ce rêve…
Mohamed son père, tisserand de son métier et menant une vie des plus modestes, n’envisageait quant à lui nullement des études poussées pour son fils ; et une fois que celui-ci avait obtenu son certificat d’études primaires, il s’apprêtait à l’intégrer dans sa petite échoppe et à le perfectionner dans le tissage, afin d’en faire un artisan reconnu,… comme ses ancêtres.
Bakha El Kamel, un proche parent de la famille, s’insurgea contre ce projet, soulignant aux yeux de mon grand père, que ce serait un crime, de ne pas permettre à son fils, cet élève brillant, de poursuivre ses études et de rejoindre pour cela le Collège Sadiki.
Il fit tant et si bien que le jeune Hmeïda put passer le concours d’admission à ce fameux collège tunisois, qui prenait alors en charge une partie importante des frais de séjour et de scolarité de ses élèves.
Une fois admis, c’est encore ce même parent qui, ne pouvant l’héberger chez lui, parce qu’il avait des jeunes filles sous son toit, aida le nouveau collégien, à trouver un logement dans une annexe du Jemaa Ezzitouna, institution prestigieuse dont les Hbouss[8] lui permettaient de venir en aide à un certain nombre d’étudiants indigents, venus de l’intérieur du pays, notamment en les hébergeant.
Bien entendu, Bakha El Kamel avait convenu avec mon futur père que celui-ci prendrait tous ses repas chez lui, s’excusant presque de ne pouvoir le loger[9], d’autant plus que sa maison se trouvait à quelques centaines de mètres de Sadiki.
Connaissant bien sa femme, mon vénérable grand-père, avait soigneusement évité de lui parler de ce projet d’arrangement, de peur qu’elle ne puisse l’empêcher, ce qu’elle ne manqua pas d’essayer de faire, lorsqu’elle fut informée de son heureuse conclusion.
Bakha El Kamel n’était en effet, que l’un de ses oncles et néanmoins son cadet de quelques années, ce qui aurait pu lui procurer sur lui, un ascendant moral susceptible de torpiller l’arrangement. Mais ce qui était dit, l’était définitivement en ces temps là, et ni les invectives, ni les menaces tardives de mon acariâtre grand-mère, n’y firent plus rien.
C’est ainsi que mon père fut accueilli dans la famille de l’auxiliaire médical Bakha El Kamel, exerçant alors à l’hôpital Aziza Othmana et possédant une maison sise au 16 bis, rue Bir Lahjar, à quelques centaines de mètres du Collège Sadiki.
Papa fréquenta donc cette famille El Kamel qui le choya comme un fils, ce qui lui procura des conditions idéales pour réussir ses études qui visaient une bonne maîtrise de l’arabe et du français, et qui procuraient également de solides connaissances en matière de droit et d’administration.
Il put ainsi, obtenir le diplôme de Sadiki qui habilitait, entre autre, aux fonctions d’interprète, mais surtout, surtout, papa, côtoyant alors constamment, la belle Mongia, la fille aînée de Bakha El Kamel et de Douja Tourki, il ne manqua pas d’en tomber amoureux et de demander sa main…
Grand-papa El Kamel, ayant fait des études paramédicales, avait obtenu le diplôme d’infirmier chef et acquis ensuite la qualification et le grade d’auxiliaire médical, grade équivalent à celui de technicien supérieur de la santé d’aujourd’hui.
Il était bilingue et avait donné à ses enfants une éducation très moderne, encourageant le beau Mustapha, son fils, à pratiquer les sports et payant un professeur de musique juif, pour qu’il vienne l’initier au luth et donner des cours de piano, plusieurs fois par semaine, à ses deux filles, Mongia et Rachida.
Mais il avait surtout scolarisé tous ses enfants, les filles comme le garçon, ce qui était rare durant les années 20, et avait encouragé sa fille aînée Mongia, à poursuivre ses études au-delà du cycle moyen de la fameuse école de la rue de Pacha…
Mon père était âgé de 21 ans, en 1931, année où il fut recruté comme interprète auxiliaire au Secrétariat du Gouvernement ; Mongia avait alors 16 ans, elle était svelte et élégante, avait reçue une éducation moderne et bénéficié déjà d’une scolarisation bilingue relativement poussée.
En plus de sa beauté physique et de sa liberté de mouvements et d’idées, elle avait acquis tous les avantages concrets du bon sens du terroir nabeulien, harmonieusement conjugués à l’éducation à la tunisoise, puisqu’elle connaissait par cœur plusieurs sourates du Coran, parallèlement aux fables de La Fontaine et autres contes de Perrault ainsi que des légendes tant arabes qu’étrangères ; elle jouait du piano, chantait et dansait à l’européenne, mais elle était également capable de tenir une maison, de broder et de coudre à la machine[10]et elle avait une bonne formation de puéricultrice
Mon père, de souche villageoise, ne pouvait qu’être ébloui par son éducation et sa beauté quasi-aristocratique.
En retour, étant lui-même très beau et ayant acquis l’élégance du parfait beldi tunisois, ayant décroché en outre, un emploi honorable pouvant donner accès à des fonctions encore plus prestigieuses, il ne pouvait non plus, déplaire à sa future belle famille.
Et si, le Bon Dieu n’a pas voulu que papa Bakha ait le bonheur d’assister au mariage de sa fille préférée, Il lui donna l’opportunité d’acquiescer, avec une certaine sérénité mêlée de résignation, à la demande du jeune Hmeïda, prétendant à la main de sa fille, ce Hmeïda dont il avait observé et apprécié le sérieux et le travail, ce Hmeïda qu’il avait appris à aimer et à respecter et qu’il regrettait de ne pouvoir avoir pour beau fils,… qu’à titre posthume.
Il lui confia la belle Mongia, qu’il qualifia de prunelle de ses yeux, en lui recommandant de l’aimer et de la respecter…
[1] Entre 1492 et 1610 comme je l’ai rappelé dans une digression en première partie de cette saga, sachant que la première vague d’expulsion s’était faite dès 1492, à l’initiative de Philippe II et de la très catholique Isabelle de Castille…
[2] El Haouet veut dire le poissonnier comme chacun sait, et peut-être, l’un de nos ancêtres, le fut-il aussi !?…
[3] A la différence du même qualificatif d’aujourd’hui qui véhicule une connotation plutôt péjorative signifiant niais ou sot.
[4] C’est volontairement que je n’utilise pas le conditionnel, c’est sur le mode affirmatif que l’on m’a rapporté cette histoire et je suis plutôt porter à la croire sans pouvoir me l’expliquer, mais est-ce que la foi peut s’expliquer rationnellement de nos jours. (Un jour peut-être pourra-t-on mettre en équation les autres dimensions dont nous ignorons tout aujourd’hui…)
[5] Mes deux défunts frères Bédye et ensuite Féthi, ont tous les deux, bien donné pour 2ème prénom Hmeïda, à l’aîné de leurs garçons, mais je doute fort que ces derniers le donnent un jour à leur tour, à l’un de leurs fils, qui ne serait de toutes façons plus, ben Mohamed…
[6] Repères généalogiques des naissances de mes ancêtres: 1800 :(estimation) Mohamed (mon arrière, arrière GP) ; 1840 :(estimation) Hmeïda (mon arrière GP), 1881 :(18 juin certifié) Mohamed (mon grand-père), 1910 : (10 janvier certifié) Hmeïda (mon père).
[7] Rares sont aujourd’hui les nabeuliennes qui portent encore la fouta et blousa traditionnelle, un costume composé d’une jupe et d’un corsage d’un même tissu et qui, pour les mariages, était brodé de perles et de paillettes d’or…
[8] Les terres, immeubles et autres biens de riches donateurs qui étaient offertes à certaines institutions étaient homologués comme étant devenus Hbouss, ce qui signifie en arabe, fixes et qui les rendaient juridiquement incessibles; ainsi les institutions ne pouvaient pas les vendre, mais dont elles bénéficiaient de leur usufruit pour financer leurs activités éducatives, culturelles, sociales et autres…
[9] Cette solidarité entre nabeuliens était monnaie courante et se pratiquait alors, le plus naturellement du monde, même entre nabeuliens n’ayant aucun lien de parenté !!!