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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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05 Nabeul des années 1950.

Nabeul, les années mil neuf cent cinquante.

 

Papa avait pris l’habitude de louer une petite maison, les pieds dans l’eau, sur la plage de Nabeul, depuis déjà sa première année de mariage.

 

Papa et Maman étant d’origine de Nabeul, déjà le père de celle-ci, mon grand-père Bakha, que je n’ai connu qu’en photos, avait lui-même pour coutume de passer son mois de congé annuel avec sa famille, dans la maison de ses parents au centre ville de Nabeul.

 

Papa Bakha, auxiliaire médical à l’hôpital Sadiki de Tunis de son état, ayant acquis la maison de la rue Bir Lahjar pour s’y marier, a toujours mis un point d’honneur à ramener sa famille passer l’été à Nabeul ; il y passait lui-même son mois de congé, qu’il prenait toujours début juillet ; il adorait, comme le font encore aujourd’hui plusieurs familles habitant la ville, faire le trajet vers la plage, de bon matin, avec femme et enfants à pied, pour deux bonnes heures de bain dans les eaux  fraîches et transparentes de la mer, avant que celle-ci ne chauffe au soleil et ne soit envahie de baigneurs bruyants.

 

Fin juillet/début août, il laissait sa famille continuer à jouir de la mer et des grands espaces et rentrait seul à Tunis, y passant la semaine, et retournant à Nabeul le samedi en fin de matinée. 

 

Plus tard, il fut imité en cela par Papa, qui, même lorsque, affecté à Tozeur, au Kef ou ailleurs, faisait passer l’été à sa famille à la plage de Nabeul ; et comme Papa Bakha, il repartait seul à Tozeur, au Kef ou ailleurs à la fin de son congé payé ; il revenait ensuite à Nabeul, le plus souvent possible, jusque fin septembre, avant de ramener sa maisonnée à Tunis…

 

Ainsi, mes frères et ma sœur ont, pendant longtemps, passé tous leurs étés à Nabeul, même avant que nous n’y habitions de façon permanente avec nos parents qui s’y sont installés au début des années 50…

 

En ce qui me concerne, je n’ai encore jamais passé, ne serait-ce que partiellement, un seul été ailleurs qu’à Nabeul, et j’espère qu’il en ira ainsi jusqu’à la fin de mes jours...

 

C’est donc fin septembre, à la veille de l’année scolaire 1949/50 que ma famille s’installa de façon durable à Nabeul et que Bédye, Lilia et moi-même prîmes contact, avec de nouvelles écoles et de nouveaux camarades.

 

Lorsque nous habitions encore rue Bir Lahjar, à Tunis parmi les nombreux petits camarades que j’avais, je me souviens distinctement d’un garçon et d’une fille. 

 

Le garçon, c’est Féthi qui était aussi perdu dans les nuages que moi, et qui aurait pu perdre un œil de par le manque d’attention de certains de nos camarades de jeu. C’était un très bel enfant aux yeux verts qui plaisait beaucoup à Maman qui le gavait autant que moi (ou presque), de chocolats et de bonbons.

 

A la naissance du premier garçon qu’elle eut après moi, Maman choisit de prénommer le poupon Mohamed Féthi (!)  D’ailleurs mon frère eut presque les mêmes yeux que son homonyme, ils étaient aussi beaux, mais d’un vert changeant ; le soir, ils devenaient, curieusement, d’une couleur noisette clair.

 

La petite jeune fille, c’était Hédia, elle devait avoir à peine onze ans, était ainsi un peu plus âgée que moi et j’en étais secrètement amoureux, elle habitait avec sa famille une petite maison, en face du koutteb de notre rue, leur porte étant à peine à vingt cinq mètres de la notre. Cette porte se situant dans une partie en forte déclivité de la rue Bir Lahjar,  leur maison était la seule de la rue à avoir un perron d’une seule marche, ce qui ne serait pas curieux en soit ; mais de par la déclivité de la rue, cette marche unique était haute de 45cm dans sa partie gauche et seulement de 15cm dans sa partie droite.

 

Ceci a fait que, passant outre le patronyme de la famille, nous les appelions simplement Dar Eddarja (!)

 

J’ai bien entendu connu son vrai nom de famille, mais si je me souviens encore aujourd’hui de plusieurs familles de notre quartier d’antan, Hédia aux longs cheveux de satin noir jais et aux yeux d’amande, était restée pour moi, pendant longtemps et demeurera, pour toujours, Hédia  Bent Dar Eddarja….

 

Des compagnons, tant tunisiens que français ou italiens (et même russes) de la rue d’Angleterre, je n’ai aucun souvenir net, ni de leurs physionomies, ni de leurs noms ou prénoms.

 

Il n’en va pas de même pour mes copains et copines de Nabeul ; j’en citerai pour mémoire quelques-uns, avec qui j’ai vécu des anecdotes amusantes ou avec lesquels j’ai noué des amitiés que l’on croyait éternelles…en spécifiant les prénoms et en suggérant, pour le moment, les noms de familles.

 

Plus tard, si plus tard, Dieu Veut qu’il y ait, pour nous, peut-être aurais-je leur permission de les citer plus clairement.

 

***

 

Boubaker G... H…

 

Le premier garçon nabeulien de notre nouveau quartier d’habitation avec lequel je pris contact, un contact assez musclé d’ailleurs, fut Boubaker.

 

Plus tard, nous sommes devenus, pendant longtemps, des amis inséparables et nous étions souvent fourrés chez lui ou chez moi ; mais ce jour là, le camion qui avait amené nos meubles et effets était encore devant notre bel appartement de la rue Bab Salah, que déjà j’échangeai des coups avec Boubaker.

 

Tout petit, j’avais déjà une facilité incroyable à imiter et à reproduire les gestes sportifs, j’étais très bon en jonglage  et même si je n’avais pas la force d’envoyer très loin les divers projectiles de nos jeux, je les maniais avec beaucoup de dextérité à l’âge de sept huit ans; là j’en avais presque dix et je me découvris subitement des talents de boxeur…j’en étais le premier étonné !

 

Sur instructions de Maman, qui ne voulait pas nous avoir dans les jambes pendant que les déménageurs plaçaient nos meubles où elle voulait, au centimètre près, Bédye, Badreddine et moi, étions descendus dans la rue.

 

Ne connaissant encore personne, nous nous contentions de regarder un groupe de jeunes garçons s'adonner à une espèce de lutte dite hamla qui consistait à s’empoigner par les épaules pour essayer de se faire tomber par terre, celui réussissant à mettre son adversaire sur le dos, dans la poussière, était proclamé  vainqueur.

 

Soudain, le champion du jour ne trouvant visiblement plus d’adversaire digne de lui, s’avança vers moi en me lançant méchamment « tahbatli ya tounsi ya khnaïna ? »

 

C’était un beau garçon aux cheveux châtain clair; je n’avais aucune envie de me battre, ni avec lui, ni avec personne d’autre ; je ne voulais, en plus, pas du tout risquer de salir mes beaux vêtements et courroucer ma mère ; et il faut le reconnaître, je ne voulais pas du tout être battu, qui plus est, sous les yeux de mon costaud de frère aîné et de mon jeune oncle, qui, tous deux, j’en étais tout à fait sûr, n’auraient alors pas eu de cesse que de se moquer de moi, durant des jours et des jours.

 

Je commençais donc à balancer ma tête de droite à gauche, signifiant mon refus de me battre, amorçant dans le même temps un pas de retraite vers Bédye qui, je présumais (à tort) allait me protéger ; mais, Badreddine et Bédye, se sentant encore plus injuriés que moi par le « mollasson de tounsi », me poussèrent d’un même geste vers Boubaker en me disant : « allez, casse-lui la figure et fais-lui voir ce que sait faire le tounsi. »

 

Les garçons nabeuliens de cette époque ne se battaient qu’au moyen de la lutte (dite hamla).

 

Le grech n’était par contre qu’une alternative pour les jeunes bagarreurs tunisois qui pouvaient par ailleurs préférer se mesurer aux poings (bougna). Contraint et forcé, donc me battre et, le cœur battant la chamade, soufflant et pestant contre le sort, me voilà essayant de bousculer vainement Boubaker qui, sûr de sa force, se contentait de me résister pour me fatiguer et parvenir ainsi plus facilement à me jeter à terre.

 

Il y serait certainement parvenu si, dans une imitation remarquable des boxeurs tunisois que j’ai eu l’occasion d’observer, je ne lui avais décoché un swing à la tête, doublé immédiatement d’un frénétique crochet à la mâchoire...En y repensant aujourd’hui je me dis que j’avais du décider, à tort ou raison, que je n’avais pas à m’embarrasser des règles spécifiques, de leur hamla, règles qui ne prévoient pas les coups de poings

 

Mais le pauvre Boubaker ne connaissant absolument rien à la boxe et, ne s’attendant, pas du tout, à ce que j’enfreigne les règles de sa hamla, s’est tout simplement retrouvé les quatre fers en l’air, à moitié groggy.

 

Ce fut la première fois de ma vie où je me suis battu, il devait y en avoir d’autres…

 

Comme c’est souvent le cas, Boubaker et moi après nous être battus, sommes devenus les meilleurs amis du monde et, lui rendant fréquemment visite chez lui, j’ai souvenir d’avoir provoqué quelques années après, l’admiration, sinon l’amour d’une ou deux de ses sœurs.

 

Ses sœurs étaient toutes mignonnes, l’une d’elles me plaisait particulièrement et elle n’était pas du tout indifférente au charme du beau jeune homme, que je devenais d’année en année ; mais mon éducation et la sienne, nous ont empêchés de dépasser le stade des amours platoniques et des sous-entendus des regards complices mais ne reposant sur rien de tangible, même pas le simple échange d’un seul baiser...

 

Actuellement, Boubaker est installé en Suède où il est devenu un homme d’affaires plus que prospère. Ses plus jeunes frères Bédye (dont le prénom a été bien sûr inspiré par celui de mon frère aîné) et Sahbi l’y ont rejoints et ont fondé leurs propres affaires…

 

Boubaker est souvent revenu à Nabeul, en été. Il a cherché à me rencontrer les premières années ; et le fait de nous revoir, nous a procuré beaucoup de plaisir. Cela fait plus de 20 ans que nous ne nous sommes plus revus, mais j’ai cycliquement de ses nouvelles, par l’une de ses sœurs que je croise à Tunis, tous les trois quatre ans.  

 

***

Mahmoud M…

 

Le deuxième garçon nabeulien contre lequel, je me suis beaucoup battu, c’est Mahmoud, un camarade de classe, pas méchant du tout, mais un peu trop taquin et jaloux de ce qu’il vivait comme « mon statut d’aristocrate », qu’il n’arrêtait pas de me reprocher, me traitant de mollasson et de fils à papa

 

Lui-même étant issu de la classe populaire et besogneuse de la société nabeulienne, il vivait mal le fait que je sois habillé à l’européenne, que je porte toujours des vêtements sinon neufs, pour le moins toujours en excellent état et que je sois constamment propre avec les cheveux bien  peignés ; et il cherchait constamment à me provoquer.

 

En plus, il considérait peut-être à raison, que nos instituteurs tunisiens traitaient avec un certain favoritisme le fils de Khlifa que j’étais. Je recevais rarement des remontrances et jamais (ou presque) des coups de règle que nos instituteurs adoraient pourtant distribuer et dont il écopait plus souvent qu’à son tour…

 

La Mehchacha de Monsieur Daghfous.

 

Nous avions un instituteur d’arabe, qui, curieusement, adorait coincer, entre autres élèves, Mahmoud, dans ce qu’il appelait El Mehchacha, pour le rouer de coups de baguette.

 

Cette fameuse Mehchacha, n’était, ni plus ni moins, qu’un petit espace qu’il avait aménagé en décalant quelque peu, la première table des rangées accolées au mur, à droite et à gauche de la classe. Cet agencement, simple mais ingénieux,  faisait que toute velléité de fuite de la victime du jour, venait se briser net contre la deuxième table de cette rangée.

 

En effet, très corpulent et portant mal la cinquantaine passée, Monsieur Daghfous était auparavant frustré de voir ses victimes lui échapper en courant comme des lapins à travers la classe tout en esquivant ses coups. Il avait fini par leur aménager sa mignonne petite trappe dans laquelle, ils n’avaient aucune chance de lui échapper, une fois qu’ils y ont été amenés par les deux judas de service qu’il désignait d’autorité !

 

Et, en gentil garçon bien élevé que j’étais censé être, j’étais souvent assis à la première table qui participait à la formation de la fameuse Mehchacha. Et, comme je ne portais pas particulièrement dans mon cœur, Mahmoud qui, comme je l’ai déjà mentionné, n’arrêtait pas de me provoquer, je jubilais chaque fois qu’il se faisait coincer, d’autant plus que j’étais aux premières loges pour jouir du spectacle de la volée de coups qui pleuvait sur lui ; et j’affichais alors ostensiblement ma satisfaction à le voir se faire ainsi humilier. Et, à la sortie d’école, c’était immanquablement la bagarre.

 

Cela était devenu un protocole immuable, chaque fois que Mahmoud se faisait tabasser par notre instit, nos camarades nous devançaient dans la rue et, toujours au même endroit, ils commençaient à former un cercle pour le combat ;  nous arrivions tous les deux derrière, marchant côte à côte, sans un mot, mais les oreilles bourdonnant de stress ; nous déposions nos cartables par terre, et entamions le combat en rugissant, au milieu du cercle qui se refermait sur nous.

 

Tant le déroulement du combat, que son issue, étaient presque toujours les mêmes : Mahmoud prenait l’initiative de l’engagement et, comme je portais souvent un short, il m’assénait une grosse claque sur les cuisses, ce qui lui procurait une vive joie, très vite gâchée par un premier coup de poing que je lui assénais, toujours, vicieusement, sur le nez !

 

Mahmoud avait un nez qui me fascinait, il l’avait rond et par trop saillant, il était  criblé de gros pores creux et humides et j’adorais le lui écraser de coups bien placés, ce qui augmentait sa rage au combat.

 

Reculant de quelques pas, il se lançait alors sur moi en pliant le torse, les bras écartés pour m’attraper aux genoux, en espérant réussir une prise de Hamla pour me renverser au sol, me sauter dessus et me maltraiter ; malheureusement pour lui, il n’a réussi ce coup qu’une seule fois, la toute première ! Durant tous nos autres combats, au moment où il se ruait pour m’attraper aux jambes, il recevait un coup de genou au front doublé d’un swing ou d’un uppercut à la face, ce qui mettait généralement fin au combat ; à la vue du sang qui suintait de son nez fragile,  nos camarades s’interposaient pour nous séparer…jusqu’à la prochaine fois. 

 

Souvent, surtout les jours où il n’y avait pas de combat ou alors à la fin de celui-ci, quelques-uns parmi mes camarades les plus turbulents, avaient pour mauvaise habitude de se ruer à travers les ruelles avoisinant l’école et de taper à toutes les portes des maisons, en criant de méchantes  incohérences à l’attention de leurs occupants.

 

Au cours de cette razzia, les maisons juives bénéficiaient d’un traitement particulièrement bête et méchant, comme savent l’être parfois les enfants. Je vous en dirai quelques mots, mais auparavant, je me dois de vous livrer quelques repères concernant les juifs et les musulmans de Nabeul et leur cohabitation harmonieuse séculaire.

 

 

 


Un grade qui semble ne plus exister de nos jours et dont les fonctions équivalaient à celles des techniciens supérieurs de la santé des années 2000. 

 

Commençant à bien connaître l’enfant timoré que j’étais, vous avez bien sûr compris qu’elle n’en sut jamais rien.


Ecole coranique dans laquelle officia longtemps Si Abdelmajid (      ) avant qu’il ne devienne plus récemment le Omda du quartier où Stoufa est revenu habiter ! A l’heure où j’écris tous les deux, vieux et malades, mais encore capables d’aller à la mosquée pour la prière du vendredi, c’est ensemble qu’ils y vont et je leur souhaite qu’ils soient capables d’y aller encore pendant très longtemps.


Que ceux que j’oublie me pardonnent, je me souviens plus particulièrement des Ben Arfa, Ben Hafsa, Boutouria, Darraji, Driss, Lasram, Khosroff, Sahbani…


La vie s’est chargée de nous enseigner que rien n’est éternel, sauf l’Indestructible le Tout-Puissant, puisse-t-il nous toucher de sa Grande Miséricorde, tous autant que nous sommes… morts et vivants, vivants et morts, et que l’amitié est (presque) toujours éphémère…


Littéralement : Tu viens te mesurer à moi, toi le mollasson de tunisois ?


Les garçons tunisois se provoquant en duel donnaient le choix à leur adversaire  entre la boxe (bougna) et la lutte grech un vocable qui doit certainement faire référence à la lutte gréco-romaine.


A cet âge, comme je l’ai déjà répété plus d’une fois, j’étais un peu lent à la détente, je réagissais toujours en retard, je manquais de tonus postural, j’étais d’une grande laxité ligamentaire et musculaire à tel point que je ne maîtrisais même pas suffisamment mes muscles sphincters pour éviter de faire caca dans ma culotte, ce qui m’est arrivé au moins une fois par année jusqu’à l’âge de sept ans ! Curieusement, lorsqu’on arrivait à me mettre en colère, le battant qui dormait encore en moi, se réveillait pour quelques instants…Vers mes 12/13 ans, il commencera vraiment à prendre la place, chassant définitivement le mollasson et un peu plus tard le fils à son papa et à ses mamans (Mongia, Douja, Kmar et autres….)


Dans le patois de feu Daghfous, Mehchacha pourrait se traduire par la trappe, sa mehchacha se fermant effectivement sur l’élève traqué.

 

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