Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Les années Khaznadar.
Durant les années cinquante, il n’y avait pas de lycée à Nabeul, d’ailleurs en dehors de Tunis, il n’y en avait, à ma connaissance, qu’à Sousse et à Sfax. Et les jeunes de Nabeul, une fois admis en sixième, optaient rarement pour Sousse et jamais pour Sfax. Ils se faisaient inscrire massivement à Tunis, au Lycée Carnot ou au Collège Sadiki, et quelques fois au lycée Alaoui.
Etant très fort en français et juste moyen en arabe, je me souviens avoir fait des pieds et des mains pour que Papa consente à m’inscrire à Carnot, mais étant lui-même d’une part Sadikien et d’autre part représentant régional du gouvernement tunisien, en lutte pour l’indépendance, il ne pouvait concevoir d’inscrire son fils à Carnot , (lycée de la mission française) et je fus contraint de rejoindre mon frère aîné, Bédye, au Lycée Khaznadar, près du Bardo.
Ce lycée, dont la construction était alors en voie d’achèvement, avait d’abord été conçu comme une annexe du Collège Sadiki de Tunis ; il prit le nom de Khaznadar l’année où j’y fus inscrit en 1952/53.
Cette année là, il y avait une bonne quinzaine de nouveaux lycéens nabeuliens dont les parents avaient choisi de les inscrire à Khaznadar, qui, en plus du prestige que lui conférait le label Sadikien, offrait la possibilité, d’être hébergé à l’internat, sur place, et e régler ainsi la question du logement et annuler du même coup, tout déplacement quotidien.
L’année 52/53 connut un boom en matière de succès en sixième et, de Bizerte à Djerba en passant par une multitude de villages du Sahel, une bonne centaine de familles optèrent pour Khaznadar et son internat, d’autant plus que le Royaume de Tunis y offrait nombre de places de Gratuit aux jeunes issus de familles indigentes (ou déclarées comme telles.)
De ce fait, au lieu d’une ou deux classes de sixième il y eut cette année là cinq ou six classes de ce niveau qui furent ouvertes, avec souvent les mêmes professeurs. Et je me souviens que, dans chaque sixième, il y avait plusieurs nabeuliens.
Je mentionnerai plus bas, certaines anecdotes ou des faits plus sérieux, relatifs à ces années Khaznadar et à quelques-uns des professeurs dont j’ai gardé de bons et, de moins bons, souvenirs.
Je consacrerai ainsi plusieurs lignes à Monsieur Hann, le philosophe révolutionnaire qui ne m’accorda, presque, jamais moins de 15/20 en dissertation française, mais qui me traitait quelques fois de sale bourgeois.
Je coucherai deux ou trois lignes autour de M. Charmant qui ne l’était pas du tout, qui martyrisait mon copain Sadok, en lui tirant sadiquement les oreilles (Sadok les avait encore plus décollées que les miennes le jour de ma circoncision, thour et qui s’évertua à me trouver des fautes là où elles n’existaient pas, dans mes devoirs de latin et de français.
Je saluerai comme il se doit M Dolidier l’élégant professeur d’éducation physique et ses leçons de maintien et de rééducation posturale.
Je ferai une plus large place à M Maamri, agrégé algérien avec son français châtié, son petit cheveu sur la langue et ses incursions dans la réincarnation des âmes, dont il fut le premier à m’entretenir, comme explication possible à certains faits inexplicables ou du moins inexpliqués.
Une plus petite place sera faite à Messieurs Ben Brahim, Laarabi, Rezgui et les autres qui m’ont fait haïr la poésie arabe de la Jahilia (période ante-islamique).
Monsieur Moncef Ben Mahmoud qui m’a réconcilié avec la dissertation arabe et qui plus tard enseigna l’arabe à Jacques Chirac, sera l’objet d’une évocation pleine de tendre respect.
Je parlerai peut-être brièvement de M Abdelaziz Driss, l’historien qui m’assura plus d’une fois, avec beaucoup d’humour, qu’un poisson était plus malin que moi et de M Hamadi Driss, le basketteur, prof de gym qui s’opposa à ce qu’on me décerne mon tableau d’honneur alors que j’étais l’un de ses meilleurs joueurs de basket-ball.
J’évoquerai sûrement le souvenir du gentleman Annabi qui nous enseigna la musique et nous inculqua la politesse de manger la bouche fermée, celui de M Chahed qui dissertait tout seul au tableau autour de ses démonstrations algébriques, sans se préoccuper de ce qui se passait dans son dos, me poussant ainsi à décrocher de ses cours et à me plonger dans la lecture de traités phylosophiques ou de bandes dessinées.
Je mettrai tour à tour en scène M Gmar, prof d’anglais, aux yeux de renard qui donnait l’air de ne pas beaucoup aimer me voir dans sa classe, alors qu’il n’en était rien, M Ayari, le jovial professeur de sciences naturelles, Madame Bismuth, professeur d’histoire géographie qui exposait ses cuisses au regard des premiers rangs, en les écartant volontiers, plus que de raison.
Prendront enfin place dans le théâtre de ma mémoire M Chlioui, le censeur, devenu plus tard proviseur et dont l’apparition dans le vaste hall grouillant de milliers d’élèves faisait planer un silence à entendre le bourdonnement d’une mouche, Monsieur Kalfate, le surveillant général d’externat qui voulait jouer à la terreur, mais qui ne parvenait pas à masquer sa bonhomie et son indulgence,M Abdeljaoued, le surveillant général d’internat qui lui, nous terrorisait sans le vouloir, de par le port d’épaisses lunettes de vue qui lui donnaient un air faussement sévère, ainsi que les multiples surveillants, anciennes blouses noires du Royaume de Tunis, futurs ex-ministres de la République.
Mais d’abord, j’aimerais commencer le film mnémonique de ces années Khaznadar par les rassemblements incroyables qui s’organisaient durant les 10-15 minutes de récréation autour de nos matchs inter cycles avec auparavant un bref retour à Nabeul.
Le gratuit était un élève dont les parents se sont déclarés incapables de subvenir aux besoins matériels de l’instruction de leur(s) enfant(s) et qui de ce fait devenait une espèce de pupille du royaume ; les gratuits recevaient ainsi en don, du linge et des fournitures scolaires, cahiers livres stylos…et ils étaient reconnaissables à leur uniforme et au port d’une blouse noire, pendant les heures de cours, bien entendu ils étaient tous internes et ils étaient nourris et logés gratuitement, alors que les autres élèves payaient les frais d’internat.
Vous avez bien entendu compris que cette classe correspond à la première année de l’enseignement secondaire. A notre époque, le cursus débutait par la sixième, suivie de la 5° constituant une espèce de premier cycle ; puis ensuite on choisissait de faire soit une 4°A dite classique avec des coefficients forts en français, arabe, grec et latin et un coefficient faible en maths et autres matières, soit une 4° B avec de forts coefficients en arabe, français et latin, soit une 4° Moderne, avec de forts coefficients en mathématiques, physiques et chimie et l’anglais comme langue vivante. En première qui correspondait à la sixième année actuelle, on passait une première partie du baccalauréat tunisien, et en Terminale (7° année), on passait la deuxième partie du bac. Le bac français que l’on passait à Carnot nous était interdit et il était bien plus facile comportant moins de matières et où l’arabe, c(omme l’anglais, l’espagnol ou l’allemand), avait un statut de langue vivante à fort coefficient. …