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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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03 Réminiscences (suite)

 

Bribes et réminiscences éparses (2) :


Souad.

 

Le corps élancé et voluptueux de Fadhila a provoqué en moi lors de ma puberté coïncidant avec les chaleurs torrides de l’été 52, un volcan de pulsions irrésistibles. La rencontre avec les yeux de Souad, eut lieu vers le  mois d’avril 52, quelques jours à peine après que Fadhila eut pris son service chez nous et, quelques mois avant l’éruption de mes pulsions.

 

Cette rencontre avec les yeux de Souad eut sur moi le même effet que celui des yeux du crotale sur sa proie : un effet littéralement hypnotisant.

 

Fadhila tenait de la Sofia Loren et de la Gina Lollobrigida avec des reins à la cambrure plus que provocante.

 

Souad c’était plutôt l’amalgame de Marina Vladi et Michèle Morgan (jeunes), un ange avec des yeux qui vous donne envie de vous y noyer.

 

Elle les avait immenses, légèrement en amande et d’un coloris vert violet étrange.

 

Le premier choc de ma rencontre passé, une strophe d’Arthur Rimbaud me revint à l’esprit :


O suprême clairon plein de strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

O l’oméga, rayon violet de ses yeux !

 

J’avais incidemment lu ces vers dans le livre de poésie de mon frère aîné et je ne pensais pas les avoir appris par cœur ; ils sont pourtant aujourd’hui, naturellement et aisément remontés des profondeurs de ma mémoire.

 

Je pris très vite l’habitude, aussitôt que je rentrais d’école à midi, et avant de me mettre à table pour déjeuner avec ma famille, de m’éclipser pour quelques minutes, moment que je mettais à profit, pour courir vers l’impasse toute proche, grimper lestement les barreaux de l’échelle apposée contre le mur dans le patio de Souad et la rejoindre sur leur terrasse.

 

Souad, profitant de la meilleure lumière du jour, s’installait tous les matins pour  broder, assise sur une peau de mouton à la laine soigneusement cardée. Elle aussi avait pris l’habitude d’attendre ma visite et de retarder le moment où elle descendrait rejoindre sa vielle maman pour le déjeuner.

 

A mon arrivée sur la terrasse, je prenais le temps d’admirer de loin Souad penchée sur son canevas rectangulaire, elle me réservait alors son meilleur sourire, puis, je me rapprochais pour me rassasier de la vue du lac vert de son regard profond, sereinement triste.

 

Chaque jour, nous prenions ainsi quelques minutes d’exploration visuelle mutuelle, la plupart du temps silencieuse d’émotion partagée, partagée également, entre une envie d’aimer autrement que de cet amour platonique naissant et une certaine conscience que nous avions, elle beaucoup plus que moi, d’appartenir à des mondes différents. 

 

Encore aujourd’hui, lorsque je re-pense à la Souad de ma préadolescence, c’est toujours avec beaucoup de tendresse ; quelques fois pourtant, je me surprends à esquisser un sourire amusé par un détail dont j’avais pris conscience quelques semaines après notre première rencontre, lorsque je suis devenu enfin capable de me délivrer de l’envoûtement de ses yeux : 

 

Souad, en jeune fille sage des années 50/60, ne s’épilait pas les jambes, celles-ci étaient ainsi superbes, mais hérissées de poils rappelant les aiguilles du porc-épic.

 

Fait plus dramatique, Souad est décédée à l’âge de trente ans à peine, des suites d’une mauvaise bronchite.

 

Elle s’était mariée à l’âge de 17 ou 18 ans, quelques années seulement après que nos rendez-vous innocents sur la terrasse eurent cessé d’avoir lieu, en octobre de l’année scolaire 52/53, au moment où ma famille, quittant Bab Salah, s’est installée rue Pasteur, aujourd’hui rue Ibn Khaldoune, dans notre belle villa toute neuve….


Je me répète à dessein, car ce sont les yeux de Souad qui me firent plus d’effet que n’importe quelle autre partie de son anatomie qui était pourtant superbe à tous égards.


Arthur Rimbaud, Voyelles, Poésies.


Ne vous dis-je pas que j’étais en pleine séance auto psychanalytique ?


Nabeul étant réputée par sa poterie artistique, ses agrumes et senteurs, mais aussi pour sa broderie, elle pullulait d’ateliers familiaux spécialisés, fréquentés par une multitude de fillettes et de jeunes filles, les plus jeunes s’initiant à l’art de la broderie, leurs aînées jouant le rôle de véritables ouvrières, produisant des costumes de mariées, des services de table et garnitures de lit incroyables de beauté. Certaines, d’entre-elles, une fois bien exercées à cet art magnifique, se mettaient à leur compte et brodaient des pièces à la demande ; Souad appartenait à cette catégorie et avait une large clientèle parmi les familles aisées de Nabeul ; à l’instar de nombre de jeunes nabeuliennes, elle brodait, chaque fois qu’elle en avait le temps, son propre trousseau de mariage.


Les jeunes filles bien éduquées de ce temps là ne s’épilaient les jambes pour la première fois de leur vie, qu’à la veille de leur mariage.

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