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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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01 Premier jour d’école.

Première partie ou l’enfance dorée.                                          01

 

***

 

 Je garde encore, quelques cinquante huit ans après, une image assez nette de cette journée qui m’a profondément marqué et dont le vécu a programmé à jamais dans mon esprit, dans mon cœur et dans mon comportement, une connotation de nostalgie, parfois sereine, d’autres fois plus amère, que je me suis mis à ressentir, à chaque étape significative de ma vie…. 

 

Ce devait être un premier octobre de l’année 1946 ou 47, j’avais donc entre six et sept ans et nous habitions chez ma grand-mère Douja Turki, veuve Bakha El.Kamel. dans une maison arabe de la rue Bir Lahjar dans la Kasbah de Tunis, un quartier petit bourgeois assez coquet à l’époque, aujourd’hui déserté par ses propriétaires originels et laissé à l’abandon par la municipalité.

 

Mon père Si Hmeïda, était alors au service de l’administration beylicale avec rang d’interprète, il avait fait ses études au Collège Sadiki de Tunis, avait décroché avec brio son diplôme de fins d’études, ce qui l’habilitait à servir d’interface entre l’administration beylicale fonctionnant sur les bases linguistiques et juridiques autochtones et l’administration du protectorat, représentée à Tunis, par le Résident Général et dans les différents Caïdats, par le Contrôleur Civil, administration coloniale dont les objectifs non avoués visaient à pacifier et à franciser le pays …

 

Mon père était alors affecté dans une région du sud, qui se rapportait à mes yeux, à un autre monde ; il venait nous rendre visite une fois tous les mois, restait avec nous, un ou deux jours, parfois plus, nous comblait de cadeaux, de beaux habits, de caresses et de tendresse et nous quittait, dans des déchirements mensuels répétitifs, pour aller rejoindre son poste, dont il changeait au gré des humeurs de sa hiérarchie bicéphale, ce qui était le lot commun de tous ceux qui faisaient leurs premiers pas dans l’administration….

 

Ma famille se composait alors de ma mère Mongia, de mon frère Bédye Ezzamène, de ma sœur cadette, Lilia Faouzia née trois années après moi, jour pour jour[1], de mon Oncle Mustapha beau comme un Adonis, et qui, ayant abandonné ses études à la mort de mon grand-père maternel, avait intégré le milieu artistique tunisois, devenant un virtuose du luth, doublé, comme il se doit, d’un  chansonnier en vogue, véritable coqueluche de ces dames d’alors, gagnant, et dépensant aussi vite, de véritables fortunes.

 

Ma famille comptait par ailleurs ma gand-mère Douja, déjà nommée, et mon oncle Badreddine, à peine plus âgé que mon frère aîné, et que l’on continuera d’ailleurs  durant toute sa vie, à prendre pour notre frère aîné. Il y avait également ma tante Rachida et Am [2]Ferjani Nenna Ben Hafsa son mari, infirmier scolaire dont les anciens de Sadiki encore en vie, gardent certainement encore en mémoire la bonhomie et la serviabilité ; Si Ferjani et sa famille que la maison de grand-mère ne pouvait abriter avec nous, avaient loué la moitié[3] d’une belle et immense maison arabe appartenant à la famille Bellamine, située à moins de trente mètres de celle de grand-mère, dans la même rue bir lahjar.

 

Mais dans cette famille qui était la mienne, il y avait également plusieurs bonnes qui s’afféraient chaperonnées par Kmar la première bonne de ma mère. Celle-ci l’avait remarquée, pieds nus dans la poussière des rues de Tozeur, lors d’un voyage éclair dans cette ville du sud tunisien où mon père devait être affecté. Au premier regard échangé entre la petite noire de six ou sept ans, au sourire si radieux, mais si triste, et la jeune bourgeoise de seize ans, promise d’un fonctionnaire du Bey, auréolé de surcroît par la défense des intérêts de son pays auprès de l’administration coloniale, ce fut le coup de foudre ; Kmar et Mongia ne se quittèrent plus avant longtemps.

 

Les affaires furent rondement menées : En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, les spahis du Djérid retrouvèrent les parents de Kmar. Ceux-ci furent invités à manger, reçurent une aide pécuniaire et consentirent à confier Kmar à Mongia la belle tunisoise habillée à l’européenne et fiancée au Moutarjem de Tozeur ; ils le firent, d’autant plus volontiers, que la misère, qui régnait alors chez les petites gens, les avait mis dans l’impossibilité de subvenir aux besoins de leur nombreuse progéniture, qu’ils délaissaient au point de l’acculer à la mendicité, voire au chapardage….

 

C’est ainsi que quelques années plus tard, la veille de ce  fameux 1er octobre de ma première classe, c’est Kmar qui, par son comportement un tantinet cérémonial, m’avait mis la puce à l’oreille me laissant présumer que quelque chose de nouveau, d’imminent et de vaguement inquiétant, allait survenir dans ma vie.

 

Comme tous les soirs, Kmar m’a pris dans ses bras qui sentaient bon le musc et l’ambre en me couvrant de baisers et en chantonnant des airs du sud ; comme tous les soirs elle m’a frotté le cou, les bras, les genoux et les pieds au savon de Marseille et à l’eau chaude. Puis après m’avoir enveloppé dans un peignoir deux fois plus grand que moi, elle sortit un nouveau pyjama de son emballage parisien et me le  mit, en me cajolant plus que de coutume, en ayant en plus dans ses magnifiques yeux noisette, un éclair de malice empreinte de tristesse qui me mit sur mes gardes, d’autant plus que maman tardait quelque peu à venir me border et me raconter une courte histoire pour m’aider à m’endormir…

 

Avant que Kmar ne me quitte, elle sortit de leur emballage, tour à tour, une paire rutilante de chaussures vernies en noir, un ensemble jaquette et short anglais, une chemise à carreaux, de longues chaussettes écossaises et une cravate assortie, elle rangea le tout  sur le canapé, au pied de mon lit, avant de m’embrasser une dernière fois et de s’éclipser, en me chuchotant bonne nuit ; ce faisant, elle s’efforçait de ne pas me regarder de face, sans pouvoir vraiment me cacher ses beaux yeux, dont je remarquai, avec une curiosité mêlée d’inquiétude, qu’ils étaient embués de larmes…

 

Maman vint me border en me racontant l’histoire étrange d’un jeune prince, sans peur et sans reproche qui, pour le bonheur de sa famille et l’honneur de son pays, quitta sans hésiter sa famille et passa de nombreuses années de sa vie, à étudier les sciences en Chine et en Inde, avant de revenir, couvert de diplômes, dans son pays qu’il fit prospérer grâce à ses nouveaux savoirs et à la sagesse de sa gouvernance…

 

Le petit prince que j’étais censé être n’y vit que du feu, je trouvai cette histoire moins attrayante que les contes féeriques habituels dont elle avait coutume de me bercer, et je me demandai en sombrant dans le sommeil si Maman et Kmar ne devenaient pas un peu zinzin, en songeant qu’après tout que c’était un peu normal qu’elles commencent à radoter, à leur âge ! L’une avait bien 23 ans et l’autre presque 16…

 

Le lendemain soir au coucher, le petit prince un peu gaga dont l’intelligence tardait à se mettre en branle, parce que trop aimé, trop cajolé et trop protégé, allait, d’un seul coup d’un seul, basculer dans l’angoisse de l’hyper sagacité et la méfiance totale envers l’avenir…quel qu’il soit ! Mais n’anticipons pas trop.

 

Vers 7 heures, ce qui pour moi représentait l’aube, puisque je dormais d’habitude au moins jusqu’à 9 heures, alors que mon frère Bédye était depuis longtemps à l’école, Maman et Kmar s’afférèrent à me faire ma toilette matinale, à m’habiller et à me faire prendre mon petit déjeuner, tout en m’annonçant, qu’aujourd’hui était pour moi un grand jour et que j’allais faire honneur à la famille, en allant la représenter à l’école, Maman déclarant qu’elle allait m’y conduire, elle-même, et qu’elle reviendrait m’y chercher à midi.

 

Et nous voilà tous les trois, Kmar nous devançant de quelques pas, portant un beau cartable en cuir, qui s’avérera être le mien, ma mère me tenant par la main et moi, marchant d’un pas ferme, dopé par le discours maternel, comme si j’avais à mener une espèce de combat chevaleresque sous les couleurs de Maman chérie.

 

L’école franco-arabe de garçons de Dar El Jeld n’était qu’à une cinquantaine de mètres de la maison de grand-mère, distance que nous eûmes vite fait de parcourir et me voilà prestement intégré dans une double file de gamins, affublé du cartable que Maman m’avait mis dans les bras à la dernière minute. La plupart des enfants étaient en pleurs, mais je n’en avais cure, j’étais là pour en découdre et j’étais bien décidé à sortir vainqueur du combat qui allait m’opposer à je ne sais qui, à je ne sais quoi...

 

Un monsieur très grand, portant costume cravate que recouvrait une blouse blanche toute neuve, nous fit entrer en file indienne dans une classe, nous fit mettre debout, deux par deux, entre les rangées de tables et nous servit un court laïus sur la chance que nous avions d’être là pour nous instruire ; il nous apprit qu’il allait nous enseigner le français, le calcul et je ne sais plus quoi d’autre encore.

 

Il nous fit ensuite nous asseoir et nous demanda qui parmi nous savait écrire son nom en français. Personne ne pipant mot, je levai mon doigt, bras tendu vers le ciel, comme dans un jeu de rôle que nous faisait jouer de temps en temps Maman en disant : Moi Monsieur!

 

-        Oui bien sûr, me répondit-il,  vos parents m’ont déjà parlé de vous, nous allons voir cela, passez donc au tableau, prenez un morceau de craie et écrivez votre prénom et votre nom de famille !

 

Je m’exécutai prestement, à la satisfaction évidente du maître qui me félicita pour ma compréhension de sa langue, tout en m’encourageant à améliorer ma calligraphie (qui ne brillera d’ailleurs jamais d’aucune régularité ni d’aucune esthétique.)

 

Quelques instants après, s’apercevant, sans surprise, que rares, parmi mes petits camarades, étaient ceux déjà capables d’écrire quelques mots en français, le maître nous demanda, qui savait compter de 1 à 5 ? Et me voilà en train de compter fièrement de 1 à 25 ou 26, bien décidé à poursuivre jusqu’à la centaine, n’était l’intervention du maître qui, coupant court à mon exhibition en me remerciant, se mit à nous faire la classe pour de bon…et tout d’abord à nous apprendre à tracer de belles lettres de l’alphabet….

 

Je me souviens vaguement avoir somnolé de temps à autre, avant la première récréation durant laquelle je découvris que j’avais une petite équipe d’admirateurs et un plus grand nombre de camarades, à qui j’avais l’air de beaucoup moins plaire.

 

A la fin de la deuxième et dernière séance de la matinée, une séance d’arabe consacrée par un autre maître à l’évaluation de notre apprentissage des courtes sourates du Coran et durant laquelle je m’illustrai encore quelque peu, avec quelques-uns de mes camarades, j’étais fourbu, mais content ; et c’est avec un immense bonheur et une grande fierté, que je retrouvais Maman et Kmar à la porte de l’école.

 

Je passai une bonne partie de l’après midi à me gargariser de mes prouesses, racontant fièrement à chacun des membres de ma famille de quelle manière j’avais fait étalage de mes compétences (bien modestes aux yeux des miens qui se gardaient bien de me le dire, sachant pertinemment que je les vivais comme une grande supériorité de mon niveau de savoir !)

 

On me fit coucher de bonne heure et je plongeai avec ravissement dans un sommeil profond. Je me vis en rêve, habillé en prince du Moyen-Orient, caracolant sur un magnifique pur-sang arabe, me rendant en Chine à la conquête de ses savoirs ancestraux…

 

Mon rêve s’estompa et je perçus l’odeur de musc et d’ambre, cette senteur qui flotte encore aujourd’hui autour de mes narines, chaque fois que je pense à Kmar… celle-ci était en effet en train de me caresser tendrement les cheveux pour me réveiller en douceur.

 

J’ouvris les yeux, vaguement inquiet qu’on me réveillât aussi tôt, et ne voilà-t-il pas  que Maman entrait dans ma chambre toute joyeuse, en me disant : « haya, haya[4] Fika[5], dépêche-toi de te lever, tu ne dois pas arriver en retard à l’école ! »

 

En entendant ces mots, ma gorge se serra et je me m’écriai : « Mais Maman, j’y suis allé hier… L’école ce n’est pas  tous les jours !??

 

Jusqu’à cet instant, en dépit du fait que Bédye, mon frère aîné allât à l’école, depuis trois ans et bien que je sache, de manière un peu obscure, que mes parents et mes oncles avaient, tous, fréquenté longuement (?) l’école, dans mon esprit d’enfant gâté, trop peu éveillé pour mon âge, il devait nécessairement en aller autrement pour moi, et que, pour des raisons que je n’avais pas à m’expliquer, je continuerai à vivre dans mon petit cocon douillet, à mon petit train-train, avec mon petit monde au service de mes moindres besoins et caprices…

 

Mais, lorsque ma mère me fit comprendre que j’avais maintenant à fréquenter régulièrement l’école, je ressentis ce que ressent probablement, à l’annonce du verdict,  un condamné à la peine capitale ou, à tout le moins, quelqu’un ayant écopé d’une longue peine de prison : Plus jamais la liberté ? Plus jamais la possibilité de traîner au lit, plus le plaisir de m’abandonner aux caresses de Kmar et de m’accrocher à longueur de journée aux basques de Maman….Dans ces conditions, une vie encombrée de visites quotidiennes à l’ école, ne me paraissait plus valoir la peine d’être vécue…

 

Et dire qu’il a fallu continuer à vivre cette Ecole, non seulement pendant quasiment vingt ans d’études, mais encore plus tard, presque le double, en qualité d’enseignant  et de doyen !!!

 

Si, par impossible, il m’était donné de remonter dans le temps et de me retrouver dans le corps du gamin que j’ai été, même avec la sagacité du sexagénaire que je suis devenu  aujourd’hui ; si donc, j’avais, dans ces conditions, à faire ici et maintenant,  le choix entre, la vie d’un enfant indigène papou, (appelé à une socialisation hors école de blancs, voire même celle d’un enfant loup, livré à la vie de la jungle) ou refaire 40 ans d’école,…j’avoue que je serais incapable de déterminer lequel, de ces choix, serait potentiellement (le plus), porteur de bonheur/liberté et/ou à l’inverse, le moins porteur de contraintes et d’angoisses…      

 

Malheureusement, (ou peut-être heureusement), aucun enfant n’aura à faire lui-même ce choix, d’autres le feront pour lui, d’autres personnes et d’autres choses de la vie.  

 

 

[1] Ma sœur et moi sommes nés un cinq juillet avec trois ans d’intervalle au Kef, alors que mon père était affecté dans cette région du nord ouest tunisien à une époque où mes parents ne pouvaient concevoir de vivre autrement que dans un même espace/temps, jusqu’à ce que la vie les oblige à accepter de le faire par le seul contact épistolaire quotidien pendant des années, dans l’attente de retrouvailles fugaces mais combien intenses pour nous tous…

 

[2] Am (prononcer "aam" veut dire oncle en tunisien, appellation dont tout jeune affuble indifféremment les vrais oncles paternels et toute personne adulte respectable.

 

[3] Les propriétaires de cette maison, qui comportait, entre autre, un immense patio pavé de marbre blanc qui me fascinait tout enfant, avaient jugé bon d’ériger une cloison dans ce patio pour couper la maison en deux et pouvoir la louer à deux familles distinctes ; il me souvient que la partie de patio allouée à Si Ferjani, était immense, malgré cette cloison peu esthétique…

 

[4] Haya, haya : Allez, allez en tunisien

 

[5] Fika était le diminutif de Taoufik affublé de la terminaison féminine (a), censée véhiculer plus de tendresse et d’amour. Ce diminutif, dont m’a gratifié ma Grand-mère était destiné à l’usage exclusif de mes plus proches, il fut adopté, des années plus tard, par ma bande de copains de quartier.

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