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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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08 Réminiscences prélables.

 

Flash-back dans le flash-back.

 

Les souvenirs que j’essaie de rassembler ici, n’auraient pas eu grande chance de remonter la pente abrupte de ma mémoire, chaque jour un peu plus défaillante, s’ils n’avaient été ravivés de temps à autres par ma mère qui,  tout le long de sa jeunesse et de son âge mûr, nous a réitéré, plusieurs fois les souvenirs qu’elle avait de telle ou telle période de notre vie, (la sienne propre et chacune, de chacun de ses cinq enfants.)

 

Ces séances de flash-back se faisaient presque systématiquement pendant les  vacances scolaires. Ma mère, confiait alors la direction des affaires domestiques à ma grand-mère qui, secondée par Kmar et l’une ou l’autre servante, s’occupait des repas, du repassage, du ménage… 

 

Pendant ce temps, Maman sortait des profondeurs mystérieuses de son armoire à glace, les petites valises en carton fort qui se sont multipliées et bourrées un peu plus de photos, chaque année ; puis, ouvrant, une à une, les pochettes et les enveloppes et examinant, toujours avec le même enthousiasme juvénile, les photos classées par année, elle se mettait à égrener les souvenirs….

 

Durant les cinq/sept premières années de ce rituel, Kmar se mêlait parfois à la fratrie et égayait de ses éclats de rires et de ses propos imagés les séances de rétrospective, dont le récit était, chaque fois, complété par un détail nouveau…

 

D’ailleurs il m’est difficile aujourd’hui de faire la part entre le souvenir des propos de Maman et Kmar, racontant notre vécu commun, et celui de mon vécu propre, de certains épisodes de ma toute première enfance, mais peu importe…

 

***

Scènes enneigées.

 

Je me revois ou mieux encore, je me revis (du verbe revivre),  âgé de trois ans et demi, emmitouflé dans un épais manteau, chaussé de bottines fourrées, la tête recouverte d’un bonnet de laine rouge vif m’arrivant plus bas que les oreilles, le cou protégé d’une écharpe assortie ; dans cette scène, je suis debout sur le parapet de la clôture d’un petit belvédère, surplombant vertigineusement la plaine blanche de neige immaculée, en contrebas de l’appartement que nous habitions.

 

Chaque fois que cette image se réimprime dans ma rétine vidéo mnémonique, je ressens l’étreinte vigoureuse des bras de Kmar qui m’enserre la taille, de crainte de me voir lui glisser des bras et chuter dans le vide béant à nos pieds…. Etait-ce au Kef ou à Téboursouk (?) Ni Maman, ni Kmar ne sont plus là pour me le dire.

 

Je me suis bien rendu, à plusieurs reprises, et au Kef et à Téboursouk, pour retrouver le théâtre de cette vision indélébile, je crois même avoir retrouvé les deux appartements où nous avions habité dans l’une et l’autre de ces deux villes, mais tous les deux ont le même petit belvédère à leurs pieds ; et la même perspective de la plaine nourricière du Nord-ouest en contre bas…

 

J’entends encore Maman me raconter qu’en ce temps là, je martyrisais Kmar, l’obligeant plusieurs fois par jour, à force de cris et de pleurs d’enfant gâté, à m’habiller de pied en cap et à me planter sur ce fameux parapet pour que ma seigneurie mal léchée, puisse jouir de la vue imprenable…, un quart d’heure plus tard, frigorifié par la bise malgré plusieurs couches de vêtements chauds, je me mettais à pleurnicher, les yeux larmoyants et le corps tremblant et à réclamer qu’on me couche dans mon lit, en gémissant nenni, nenni[1]

 

La pauvre Kmar me ramenait donc, en grimpant les escaliers de l’appartement situé en premier étage, tout en me portant dans ses bras ; elle  me déchaussait, me mettait les pieds à tremper dans un seau d’eau chaude, puis, après les avoir promptement essuyés et séchés, elle m’enfouissait sous de nombreuses couvertures en laine où je glissais avec délice dans les bras de Morphée.

 

Malheureusement pour Kmar, Fika el mdellel [2] ne tardait pas à émerger, revigoré par le sommeil et la chaleur des couvertures, et à réclamer à nouveau ses vêtements et son promontoire, en criant et en pestant, jusqu’à ce que la pauvre Kmar s’exécute avec son sourire éclatant. Puisse-t-elle me pardonner : Ce manège se renouvelait alors, selon maman, au moins deux ou trois fois par jour.

 

***

Ahpi ! tah tah !

 

Quelques années plus tard, une scène analogue était jouée par un autre duo d’acteurs, la pauvre Kmar, toujours dans le rôle de la mère poule martyre et Lilia Faouzia ma jeune sœur, âgée de moins de deux ans, mais bien plus éveillée que je ne l’étais à son âge ; le petit bout de chou qui n’avait que quelques onomatopées pour tout langage, faisait faire à Kmar la navette entre l’appartement du rez-de-chaussée occupé par un jeune couple français et notre appartement du premier dont l’une des fenêtres donnait sur la cour attenante à l’appartement du bas.

 

Et c’était, toute la sainte journée  des : « ahpi damolel » (ce qui était censé signifier je veux descendre chez madame Morel : (Ahbit Madame Morel)et des « tah, tah», signifiant le désir  de Lilia de réintégrer notre appartement, se trouvant en hauteur et confondu comme il se doit, dans son esprit de bébé, avec la terrasse (Stah dont elle ne pouvait prononcer le S)

 

Le couple Morel, qui n’avait pas d’enfant, adorait ma sœur qui le leur rendait bien, multipliant les visites qu’elle leur faisait, plusieurs fois par jour, martyrisant ainsi les pauvres jambes de la jeune Kmar qui ne se plaignait jamais…« ahpi, tah tah, ahpi tah tah..»

 

***

 

16, rue d’Angleterre.

 

Ai-je dit que la maison de grand-mère portait le numéro 16bis de la rue Bir Lahjar ?

 

Par une curieuse coïncidence, c’est au 16, de la rue d’Angleterre que nous irons habiter dans un appartement d’un immeuble, alors cossu, dans un quartier habité alors, presque exclusivement, par des européens durant la fin des années 1940.

 

Dans mon souvenir, c’était un appartement immense comportant six ou sept pièces, dont deux avaient de grandes fenêtres et une troisième un balcon, donnant tous, sur la façade de la rue d’Angleterre, alors bordée de platanes majestueux, constamment envahis de hordes de moineaux, ceux-là même dont les descendants continuent aujourd’hui encore d’offrir le spectacle magnifique de leurs escouades gazouillantes, se nichant en myriades, à chaque crépuscule, dans les arbres de l’avenue Bourguiba.

 

Deux chambres et une grande salle à manger avaient leurs fenêtres donnant sur une étroite impasse, coté gauche de la façade ; cette impasse abritait à l’époque, d’un coté, une belle librairie papeterie et de l’autre, un bain dit moderne, conçu sur le mode des bains maures des quartiers tunisiens (pour ne pas dire arabes comme on les appelait) ; mais notre bain moderne comportait des cabines compartimentées de façon à permettre d’y accueillir certaines familles (notamment européennes) désireuses de jouir ensemble des bienfaits des bains de vapeurs, les bains maures n’offrant pas cette opportunité comme chacun le sait encore[3]

 

Je nous vois encore, enfants éclatant de bonheur et de joie, entourés de Papa, Maman et Kmar tous trois vêtus de maillots de bain, alors que tout nus, criant et gesticulant, nous nous aspergions de seaux d’eau, essayant de retarder le moment où nous serions emprisonnés entre les jambes de Maman, ou de celles de Kmar, qui se relaieraient pour nous écorcher littéralement, en nous frottant la peau de gants de crin et nous racler, profondément le cuir chevelu, rendu douloureux par les fellayas[4] en ivoire blanc.

 

La librairie a cédé son espace durant quelques années à un bouquiniste qui a fini par disparaître à son tour faisant place nette, je crois bien, à un gargotier. Pour ce qui concerne le bain, qui n’a jamais été vraiment maure, il est quant à lui bien mort, depuis bien plus longtemps que la librairie.

 

Et l’appartement ne vaut guère mieux, le pauvre.

 

 Il y a une dizaine d’années, en 1994 ou 1995, pressé par mes filles Ashraaf et Amal, désireuses de visiter l’appartement qui a abrité quelques années de l’enfance heureuse de leur père, j’ai pressé une sonnette morte, puis tapé de plus en plus fort à une porte qui a fini par s’ouvrir sur une assez vieille dame, qui, attendrie par nos explications, nous invita à pénétrer et à visiter un pauvre appartement qui m’a paru d’autant plus minuscule que j’avais vainement cherché à retrouver la salle de bains, la grande salle à manger et la cuisine qui, au fond de l’appartement, donnaient sur le jardin du bain moderne… J’ai mis quelques secondes à réaliser que l’appartement avait été partagé, au moins en deux, probablement pour une question d’héritage.

 

Extrêmement déçu par l’état de délabrement avancé de cette partie de l’appartement, que j’aurais préféré ne pas revoir du tout que d’avoir à la revoir dans cet état, je remerciai la dame de sa gentillesse et entraînai rapidement mes filles à travers l’escalier, déboulant rapidement dans la rue, de peur de céder à l’envie qui me taraudait déjà d’aller taper à la porte de l’autre partie de l’appartement amputé…

 

***

 

Kamel Premier.

 

Cet appartement de la rue d’Angleterre me rappelle une foule d’événements heureux de mon enfance, mais un souvenir plus triste y est également associé, c’est celui d’un presque frère :

 

Kamel, c’est le frère que je n’ai jamais vraiment eu et que mon père, ma mère, Bédye et moi avons longtemps pleuré.  Même Mohamed Kamel Eddine, mon benjamin qui a hérité (presque) de son prénom, ne doit pas en avoir souvent entendu parler, et la nouvelle génération de notre descendance multiple, apprendra sa presque existence en lisant, peut-être, ces lignes.

 

J’ai dit plus haut, que ma sœur et moi étions nés un 5 juillet, à trois ans d’années de distance/temps ; mais le métronome Mongia était tout aussi bien réglée en ce qui concerne les autres naissances, celles-ci étant toutes espacées de trois années l’une de l’autre ; 1937 pour Bédye Ezzamène,  1940, 1943 pour  Taoufik et Lilia, puis 1946 et 1952 pour respectivement  Féthi et Kamel II.

 

Entre 46 et 52, il aurait fallu un 49, ce fût le rendez-vous manqué de Kamel I, mort-né d’une fausse couche, à plus d’un titre, douloureuse…

 

La question  des naissances étant alors enveloppée d’un halo de tabous et de non-dits, l’on nous expliqua, nous enfants en âge de comprendre ce que l’on a bien voulu nous en dire, que l’âme de notre frère qui était attendue pour février/mars 49 avait finalement été gardée par Dieu ! Seul un petit embryon nous ayant été livré, suffisamment formé pour que l’on sache qu’il aurait été de sexe masculin.

 

Mes parents nous montrèrent le petit non-être tout rabougri et nous y allâmes, de consort, de nos chaudes  larmes ; Kmar, faisant comme de bien entendu partie des pleureuses[5], elle eut le triste privilège d’enterrer le petit cadavre dans un coin du petit jardin du bain moderne, au pied d’un mûrier majestueux que l’on pouvait voir de la fenêtre de la salle à manger, ce qui nous consola quelque peu et nous offrit la possibilité d’aller quelques fois lire la Fatiha[6] sur sa petite dépouille qui dut très vite se transformer en poussière.



[1] Dodo, dodo…

[2] El mdellel, le gâté en tunisien.

[3] Mais pour combien de temps encore ? Les familles tunisoises avaient pour coutume immuable ( ?) d’aller au moins une fois par semaine au bain-maure, les hommes en matinée, les femmes en soirée. Cette coutume survit quelque peu dans les régions, mais dans la capitale et ses proches banlieues, nord et nord–ouest, y-a-t-il encore des familles qui y vont plus d’une fois par an, voire plus d’une fois tous les deux ans ?

[4] Littéralement en tunisien : les épouilleuses, sorte de larges peignes comportant un coté de fines dents serrées, conçues pour épouiller les têtes et en extirper les parasites  indésirables, non rares à cette époque ; l’autre coté de la fellaya étant plus généralement destiné à démêler, à travers des dents plus espacées, les longs cheveux (que les Tunisiennes portaient très longs, souvent plus bas que les hanches, parfois jusqu’aux genoux.)

[5] C’est un clin d’œil que personne ne comprendra peut-être ; en effet, qui parmi les générations actuelles se souviendra encore de l’équipe de pleureuses, formée spontanément par les voisines à l’occasion d’un décès survenu dans le quartier  (de Tunis ou d’ailleurs), et qui, formant une ronde dans le patio de la maison du mort, se mettaient à pleurer et à se lacérer les joues de leurs ongles pointus, jusqu’au sang, comme si elles venaient de perdre l’être le plus cher, et croyez-moi, elles ne jouaient pas la comédie, elles gardaient des cicatrices profondes, à leurs joues et fronts meurtris, durant des semaines après leurs prestations, gratuites en plus… A chaque temps ses mœurs propres, il n’est pas rare aujourd’hui que nos voisins les plus proches meurent et soient enterrés, bien longtemps avant qu’on ne s’inquiète de leur sort, au cas où on fasse cet effort ! Il reste à préciser quand-même que, quand je parle des pleureuses de Kamel I, c’était de l’humour noir, je faisais simplement allusion à ma famille, les pleurs étant bien évidemment exclusivement les nôtres.

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