Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Mon ami le procureur du Kef.
Finalement, la foulure de mon poignet me procura un congé supplémentaire dont je passais une bonne partie en famille à Nabeul, puis je réintégrai mon collège au Kef pour y achever l’année scolaire.
Entre temps, mon ami Brouno, me sollicitant encore quelques fois pour une partie de belotte, nous nous rendîmes deux ou trois fois au club des fonctionnaires, où j’appris incidemment que le procureur qui avait lancé le mandat de recherche à mon encontre, n’était autre que celui qui, imbu de sa petite personne, ne rendait les saluts que du bout des lèvres, et que j’avais fini par ignorer superbement.
J’appris également que l’accident dans lequel j’avais été injustement incriminé, s’était produit presqu'à la tombée de la nuit, qu’on avait vu alors une voiture qui ressemblait à la mienne prendre de l’essence à la station voisine de mon collège ; et que, tout juste après, c’était un médecin qui était venu faire le plein et qui avait ensuite pris la route de Tunis.
Ce Ce médecin aurait déclaré avoir eu l’impression de me reconnaître alors que je prenais de l’essence. Originaire du Kef, il exerçait à l’hôpital de Nabeul et il me connaissait de vue.
Ce jour là, mercredi en début d’après midi, en quittant lui-même le Kef, (que j’avais déjà quitté la veille au matin) il avait assisté d’assez loin, à l’accident et avait vu la voiture qui le précédait d’une centaine de mètres, heurter l’âne qui avait échappé au contrôle de son maître et s’était engagé sur la route. Le conducteur de la voiture surpris, avait heurté l’âne et aurait d’abord freiné, comme pour s’arrêter, puis s’étant ravisé, il aurait accéléré pour prendre la fuite…
Le docteur Limam aurait alors essayé de prendre en chasse le fuyard, mais celui-ci, roulant à très vive allure sur les virages dangereux de la sortie du Kef, l’avait facilement distancé et il s’était vite décidé à rebrousser chemin pour venir en aide à la victime de l’accident. Au cours de sa déposition, ce docteur Limam mentionna le fait qu’il avait cru me reconnaître à la station d’essence, mais qu’il ne pouvait pas en jurer, parce qu’il ne m’avait alors vu que de dos, puisque j’étais resté au volant pendant qu’on me servait de l’essence.
Par contre, il avait déclaré être sûr, que c’était la même voiture qu’il avait vue quitter la station, à peine quelques minutes auparavant, qui avait heurté l’âne…
La déposition de ce docteur fut enregistrée le soir même de l’accident, soit le mercredi, et le procureur aussitôt alerté, se convainquit tout de suite de mon implication et se dépêcha de lancer un mandat d’amener pour m’empêcher d’avoir le temps de réparer les dégâts de ma voiture…Jusque là il n’y aurait eu à reprocher à ce procureur que des conclusions hâtives ayant transformé l’impression que le docteur avait eue de me reconnaître, en certitude dont il se convainquît lui-même [1], trop rapidement et sans autre forme de procès.
Mais là où sa mauvaise foi devint plus évidente, c’est qu’à la réception des conclusions du rapport technique de la garde nationale qui me disculpait totalement, il ne s’avoua pas vaincu, et il se mit lui-même à fouiner à la recherche de témoins à charge qui pourraient m’enfoncer et démonter la supériorité de ses investigations sur celles de la garde nationale.
Il se rendit à la station d’essence, plus d’une quinzaine de jours après l’accident et il recueillit facilement le témoignage du pompiste qui, certainement impressionné, voire influencé, par ce procureur, affirma qu’il m’avait bien servi ce jour là, c'est-à-dire le mercredi, jour de l’accident !
En fait, le pompiste qui me connaissait de vue, m’avait bien servi, mais le mardi matin et non pas le mercredi en fin d’après midi ; mais, sollicité à outrance par le procureur qui ne voulait pas me lâcher, le pompiste s’est trompé de jour, ou a tout simplement cru devoir faire un faux témoignage gratuit qu’on semblait l’encourager à faire...
C’est ainsi que, vers la fin du mois de mai, je reçus une convocation à comparaître par-devant le tribunal du Kef pour avoir causé un accident quasi-mortel, aggravé de délit de fuite.
Etant alors encore au Kef, je me rendis de suite chez le responsable régional de la garde nationale. Celui-ci me confirma qu’il me croyait absolument innocent, mais il ajouta que le procureur, qui, pour lui, était un imbécile, avait le pouvoir de mettre en doute les conclusions de la garde nationale et d’approfondir l’enquête…Il ajouta, en me reconduisant à la porte de son bureau : « Je vous conseille vivement de choisir un bon avocat et de produire des témoins crédibles, faute de quoi ce procureur parviendra à vous faire condamner à une peine de prison.»
Le procès qui débuta en octobre 64 dura jusqu’à fin mai 65.
Ayant obtenu ma mutation du Kef pour cette année scolaire 64/65, je dus y revenir par trois ou quatre fois, pour comparaître devant un juge aussi borné que mon ami le procureur et qui paraissait encore plus sûr de ma culpabilité que ce dernier.
Il n’avait aucune sympathie envers moi et il ne se priva pas de le montrer. A la première audience, il se montra agressif voire odieux ; il empêcha mon père (qui avait tenu à m’accompagner, encore une fois, contre mon avis), de prendre la parole, targuant du fait que le seul avocat dont le tribunal ait eu connaissance était Maître Ben Slimène et qu’il n’est fait aucune mention de Maître Haouet dans les minutes du procès ; il avait peut-être raison sur le fond, mais ses manières cassantes, voire méprisantes m’ulcérèrent…
Une minute plus tard, le procureur rappelant une partie des faits m’incriminant à ses yeux, déclara qu’il lui avait été donné de constater, bien avant l’accident, que je me comportais avec beaucoup de désinvolture, notamment en conduisant ma Jaguar dans les rues du Kef et celles de Tunis, comme si je roulais sur une autoroute.… Je le repris vivement, lui disant que d’abord, ce n’est pas une Jaguar que je conduis, parce que cette voiture de sport anglaise était trop chère pour mes moyens de professeur, mais d’une Borgward, une voiture allemande presque populaire et que je conduisais dans le plus grand respect de la route, étant un jeune homme de bonne famille, éduqué dans le respect de la loi et des personnes !
Bien évidemment le président du tribunal m’intima violemment l’ordre de me taire et de ne prendre la parole qu’après en avoir demandé et obtenue[2] l’autorisation de sa part.
A ma deuxième comparution, la nouvelle de mon procès s’étant répandue comme une traînée de poudre, auprès de mes anciens élèves du collège, ceux-ci étaient venus en nombre au tribunal et avaient occupé toutes les places de la salle d’audience.
Le juge se montra aussi agressif et cassant que la première fois, allant jusqu’à refuser de prendre en compte une attestation authentifiée de mon ex-directeur qui y déclarait que « le professeur Haouet était absent du collège et du Kef et qu’il avait bénéficié d’une autorisation spéciale d’absence dès la veille du jour de l’accident ».
Il eut ensuite la même réaction de rejet, lorsque Maître Ben Slimène lui soumit le rapport d’un ingénieur expert qui concluait à l’impossibilité scientifique que ma voiture ait pu heurter un âne et le tuer, sans subir des dégâts très importants au niveau de diverses parties inférieures et à moyenne hauteur de la carrosserie, suite au choc très violent qui devait forcément avoir eu lieu. Ce fameux juge alla jusqu’à demander à mon avocat combien j’avais payé cet expert pour ce rapport, suggérant que celui-ci fût un document de pure complaisance.
Lorsque mon avocat, surpris par cette question lui dit : Mais Monsieur le Président, il s’agit de l’acte authentique d’un expert assermenté, il lui répondit ironiquement : Et alors Monsieur l’avocat ?
Je perdis alors mon sang froid et lui répliquai, en élevant la voix, qu’il était clair qu’il tenait à me condamner contre l’évidence de mon innocence et, que, dans ces conditions, j’aurais beau présenter des témoins à décharge, cela ne servirait strictement à rien puisque, que je voyais bien qu’il avait déjà pris sa décision.
Surpris par cette diatribe, il faillit attraper une attaque cérébrale, d’autant plus qu’une quarantaine d’élèves s’était mise à le huer et à le siffler, il cogna brutalement sur son pupitre à l’aide de son marteau en bois et fit évacuer la salle. Ensuite, vert de rage, il me fusilla du regard et, tout en s’efforçant de me parler posément, me dit d’une voix étranglée de colère froide, Monsieur le professeur, si vous élevez encore une seule fois la voix dans ce tribunal ou si je vois à la prochaine audience un seul[3] de vos élèves, je vous fais arrêter pour outrage à magistrat.
Mon avocat m’invita, de la voix et du geste, à ne plus rien dire et je me tus.
. En quittant le Kef, ce jour là, je fis un détour par Zaghouane où j’avais été muté et j’obtins de mon nouveau directeur une autorisation d’absence exceptionnelle de trois jours que je mis à profit pour mieux me défendre.
Je repris contact avec les quatre ouvriers de la municipalité qui se déclarèrent toujours prêts à témoigner. Mon père et moi, nous rendîmes ensuite au tribunal de Grombalia, où nous pûmes rencontrer le président du tribunal avec lequel papa avait de bonnes relations.
Mon père lui demanda conseil, après lui avoir décrit la situation et fait comprendre à demi-mots que le procureur et le juge du Kef étaient de mauvaise foi… Et ce président de tribunal, intègre et compétent, de nous conseiller de lui soumettre une demande de convocation de tous mes témoins à décharge, avec leur liste nominative et leurs adresses ; ce qui lui permettrait de les auditionner en faisant dresser un procès-verbal de leurs déclarations sous serment, procès-verbal qu’il transmettrait ensuite au tribunal du Kef, et dont nous pourrions obtenir une copie.
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Le lendemain, je me présentais au secrétariat du président de tribunal avec la demande dûment accompagnée de la liste requise et, cet honorable magistrat, ayant à cœur de me faire gagner du temps, ordonna au greffier de me donner copies des convocations de mes témoins, pour que je puisse moi-même les aviser, au cas où les convocations acheminées par le canal légal mettraient trop de temps à leur parvenir.
C’est ainsi qu’au début de la semaine suivante, Bédye mon frère et moi embarquâmes[4] pour Grombalia, huit témoins, parmi mes copains invités au mariage et les ouvriers municipaux, où un juge et un greffier recueillirent leurs témoignages.
L’ultime audience du tribunal du Kef qui se déroula une vingtaine de jours plus tard, fut une occasion supplémentaire pour mon juge, de faire l’étalage de ses manières cassantes et de son grand mépris des justiciables.[5] Au cours de cette audience, le procès-verbal de Grombalia étant parvenu au Kef in extremis, mon avocat avait quand même tenu à en présenter au juge une copie authentifiée conforme à l’original, outre des copies supplémentaires, de l’attestation de Monsieur Zramdini et du rapport de l’ingénieur expert, documents que le président du tribunal avait rejetés lors de la dernière audience.
Au moment où Maître Ben Slimène délivrait au majordome du tribunal ces pièces en les nommant et en priant Monsieur le Président du Tribunal de bien vouloir les faire enregistrer parmi les pièces à annexer au procès-verbal de cette audience, le juge voulut l’en empêcher du geste et de la voix, lui jetant au visage cette phrase incroyable : « Ce n’est pas la peine Monsieur l’avocat vous avez malheureusement gagné. »
Mais, pour mon plus grand bonheur, Maître Ben Slimène lui rétorqua avec une grande habilité et non sans un zeste de mépris affiché, « Je suis désolé Monsieur le Président, mais il est du droit absolu de la défense de déposer toutes les pièces qu’elle juge utile aux intérêts de son mandataire et j’insiste pour que le procès-verbal fasse mention détaillée des pièces que je soumets légalement au tribunal que vous présidez !
Et, pour avoir quand même le dernier mot, le président de ce curieux tribunal, tout en faisant un geste à peine perceptible d’acquiescement, se leva brutalement de son siège en crachant littéralement son verdict :
Hakamet El mahkama bi adem semaa idaoua !! (Le tribunal prononce un verdict de non-lieu)
Pendant cette ultime comparution, le pauvre bougre qui avait été victime de l’accident et qui y avait perdu plusieurs centièmes de ses capacités physiques, outre son défunt âne, s’était finalement rétabli et était présent dans la salle. Au moment où ce juge avait craché à regret son verdict de non-lieu et alors qu’il quittait nerveusement son siège, le bonhomme débouté, et non moins dégoûté par la tournure des évènements, le prit à partie en criant : « Et moi Monsieur le président qu’est-ce que je fais pour obtenir justice ?»
Et ce juge de démonter encore une fois en quelle estime il tenait les justiciables ; Il fit le geste de s’en laver les mains et lui dit froidement : Ce n’est pas mon affaire, ce prévenu n’est pas coupable, ce n’est pas lui qui a causé ton accident, et ce que tu dois faire ce n’est certainement pas à moi de te le dire. Puis, me jetant un regard courroucé, il tourna les talons….
Qu’il aille au diable vauvert, ce pourri de juge à la gomme et que mon ami le procureur, lui y tienne bonne compagnie !!!
[1] La désinvolture que j’avais fini par afficher vis-à-vis de sa seigneurie, ainsi que sa jalousie de me voir rouler en voiture, alors que lui-même prenait un taxi louage pour se rendre de Tunis au Kef et retour, n’étaient certainement pas étrangères à cette conviction malsaine…
[3] Il appuyait clairement, pour les souligner, sur les mots, seule (fois) et seul (élève), un peu comme s’il s’adressait à un petit enfant qu’il essayait de terroriser…
[5] En la période actuelle de 2006, au cours de laquelle se prolonge encore à Bagdad, le procès de Saddam Hussein, les manières du nouveau juge (*) de Saddam me rappèlent furieusement celles de mon propre juge de 1964/65 au Kef. (*Les américains, envahisseurs de l’Irak, ayant trouvé le premier président du tribunal too cool, vis avis de l’ancien chef d’Etat, le forcèrent à démissionner et le remplacèrent par un autre juge, aussi arrogant que leurs officiers, leur ministre de la guerre et leur Bush de président. Qu'ils aillent tous en enfer !