Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Avant de vous faire déambuler de nouveau autour de mes souvenirs d'adulte immature, et de reprendre le récit des circonstances de mon divorce, je reprends pied dans le passé récent quasi-présent, pour une petite coupure estivale nabeulienne...
Première parenthèse estivale nabeulienne.
Fin juin 2006, j’ai fait une pause dans l’écriture de ce récit, préoccupé que j’étais par les résultats des examens d’Amal, ma benjamine et par les préparatifs du déménagement d’été pour notre maison de plage à Nabeul (qu’il fallait faire nettoyer et badigeonner à la chaux comme toutes les maisons voisines aux murs blanc éclatant et aux fenêtres bleu marine)…
Ces préparatifs et nettoyages valurent, comme chaque année une fatigue générale pour Alia suivie d’une angine carabinée qui nous gâchèrent nos premières journées de vacances, à tel point que mon anniversaire ne fut même pas fêté cette année…par ailleurs Adnène qui, outre son métier principal, animait jusque là des séances musicales à RTCI, en français, allemand et anglais avait quitté celle-ci et était pris par la préparation de son émission inaugurale à Radio Mosaïque, prévue le vendredi 7 juillet de 22h à minuit et il ne put même pas se joindre à nous à Nabeul, comme au début de chaque été.
Alia à peine rétablie, ce fut au tour d’Ashraf d’attraper sa première angine d’été consécutive aux entrées et sorties des locaux climatisées de la Marsa… C’est ainsi qu’elle se résolut à nous rejoindre toute fiévreuse en ce samedi 8 juillet…La famille enfin réunie pour un laps de temps, cela me permet de remettre mon ordinateur en route et de m’installer dans la grande salle ouvrant sur la véranda ouverte elle-même sur la plage et la mer…
Le vent de terre souffle par petites rafales et la mer s’est déguisée en lac, cela va durer cinq ou six jours, comme en chaque début d’été…Mohamed le jeune cousin d’Adnène a réussi son bac à la session de rattrapage, mais Meriem la cousine de mes filles n’a pas eu cette chance, pour la deuxième année consécutive…
Tata Jamila et Saïda, respectivement ma belle mère et ma belle sœur sont en train de jaser avec Alia …J’en profite pour me mettre à mon ordinateur, mais quelques minutes après, toute la famille Felah était réunie et je dus m’interrompre un moment durant lequel j’appris qu’Amal allait partir pour cinq ou six jours à Tabarka pour le festival de Jazz démarrant le 10 juillet.
Amal partie, Ashraf nous tint encore compagnie pendant 48 heures, avant de nous quitter pour la Marsa et nous voila de nouveau esseulés Alia et moi, entre marche matinale sur le bord de l’eau, trempettes à Sidi Slimène ou Sidi El Mahressi dans une eau claire comme du cristal, parties effrénées de Chkoubba ou de Scrabble, souvent gagnées par Alia, mots croisés et séances d’écriture, trop souvent perturbées par une course à Nabeul ville ou par une petite tâche ménagère d’appoint… puis enfin, retour à maître Ben Hima et à Néjette mon ex-future divorcée…
Lorsque le dossier de notre divorce parvint, dans sa phase ultime, comme prévu par notre excentrique avocat, entre les mains de trois magistrates, jeunes et avenantes toutes les trois, (apparemment d’anciennes étudiantes de Maître Ben Hlima), celui-ci, se plaçant debout entre Néjette et moi, et faisant le clown en s’accrochant à nous les bras écartés sur nos épaules, s’adressa à la tribune en ces termes, sans se préoccuper nullement du public voyeur qui emplissait la salle :
Oyez, Oyez, braves et belles magistrates, je vous jure sur la tête de notre prophète Mohamed(que Dieu le bénisse), qu’il s’agit bien de mes deux clients, un couple, qui s’est apparemment marié par amour, il y a de cela quatre ans, et qui veut se quitter avant que la guerre qui gronde entre eux, n’éclate pour de bon ; pour ce qui me concerne, j’ai déjà demandé la main de la donzelle qui m’a promis d’y réfléchir, quant au beau jeune homme, il sera libre, aussitôt que vous l’aurez décidé…et si le cœur vous en dit...
La magistrate principale, connaissant les facéties de maître Ben Hlima, l’avait laissé parler en souriant avec une certaine complaisance, mais assez rapidement, elle le pria de se rasseoir du geste et nous fit respectivement confirmer notre identité, puis elle nous posa les questions coutumières, à savoir si nous étions bien d’accord sur les modalités de séparation à l’amiable, en s’adressant tour à tour, à Néjette et à moi, avec un air intrigué.
Elle était plutôt habituée à voir des aspirants au divorce s’accusant mutuellement des pires manquements et échangeant des répliques véhémentes et notre attitude sereine et nos visages souriants la surprenaient ; elle insista un tantinet, en demandant à Néjette, pourquoi elle ne voulait pas restreindre mes droits de visite et de prise en charge de l’enfant, me laissant libre de le prendre ou de lui rendre visite, aussi longtemps et aussi souvent que je le désirais ; et pourquoi elle ne voulait pas non plus, faire fixer un montant précis pour la pension d’Adnène…
Néjette lui répondit en souriant, c’est son fils et pour moi, ce sera toujours le père de mon enfant ; il n’y a pas de désaccord grave entre nous, je sais qu’il aime son fils et qu’il ne le laissera pas dans le besoin…nous sommes d’accord pour divorcer sur ces bases…
Le trio des magistrates était tellement intrigué par notre attitude sereine et par notre comportement plus qu’amical l’un vers l’autre, que la présidente, saisie d’un doute, nous demanda de lui montrer nos cartes d’identité respectives, puis, s’étant assurée qu’il s’agissait bien du couple demandeur de divorce, et non pas d’un ou d’une comparse, venus tromper le tribunal pour obtenir un divorce facile (en l’absence de l’un des époux réels), se mit à rire et nous dit : et maintenant, je suppose que vous allez fêter votre divorce en allant ensemble au restaurant ?Allez vous êtes libres de le faire, mais n’oubliez pas qu’à partir de maintenant, vos relations ne sont plus conjugales…donc tombant sous le coup de la loi, si elles venaient à se produire sous une forme autre que celle d’une simple convivialité….
Avant cette décision de divorce, nous avions bien sûr dû passer par un juge conciliateur qui avait posé nombre de questions sur les motivations de notre décision de divorcer, essayant de nous convaincre que c’était une mauvaise décision, nous assurant que les choses allaient s’arranger avec le temps et que nos divergences allaient s’aplanir, mettant en avant l’intérêt de l’enfant et rappelant à Néjette qu’elle devait prendre elle-même Adnène en charge et ne le laisser à sa grand-mère que pour des raisons et moments ponctuels…
Il avait beaucoup insisté pour nous faire réfléchir et malgré notre détermination commune d’en finir au plus vite, il avait fini par nous fixer un autre rendez-vous, pour nous laisser le temps de réfléchir …ne l’entendant pas de cette oreille, je quittais le bureau de ce juge pour me rendre aussitôt à celui de Si Mohamed Felah pour faire activer les choses…
Pendant les quatre années qui avaient suivi la naissance d’Adnène, je m’étais moi-même efforcé de me persuader que les choses pouvaient s’arranger et que je pourrais récupérer Adnène et m’occuper directement de son éducation et je saisissais toutes les occasions pour essayer de convaincre Néjette, que c’était là l’intérêt de chacun de nous trois et surtout celui d'Adnène, mais chaque fois, nos arguments respectifs s’entrechoquaient, d’abord sans virulence excessive, puis aboutissaient à des scènes, de plus en plus, épouvantables, suivies de pleurs et de réconciliations, de moins en moins convaincantes…
En octobre 68, Adnène fut inscrit au jardin d’enfants de Bab El Khadhra. Il avait trois ans et si, de temps à autre, je pus m’arranger pour l’y amener ou l’y reprendre moi-même, c’était surtout Zbeïda, sa grand-mère, qui s’occupait plus régulièrement de le faire ; et ma frustration allait s’aggravant, de le voir commencer à contracter certaines de mes propres tendances enfantines d’enfant gâté ; j’étais persuadé que grâce à ma formation psychopédagogique, j’étais mieux à même de guider le cheminement scolaire de mon fils et son éducation fondamentale, au sein d’une famille formée d’un couple moderne, si tant est que Néjette acceptait de concilier ses aspirations, de femme libérée mal conçues via le lavage de cerveau bourguibien, avec ses devoirs de mère et d’épouse…
Mais je fus bien obligé de constater que nos disputes, qui d’abord, semblaient n’avoir pour origine, que le seul désaccord sur l’éducation d'Adnène, devenaient de plus en plus fréquentes et se révélaient avoir en définitive, pour motif réel, une incompatibilité fondamentale de deux conceptions de la vie :
Personnellement, j’avais plutôt tendance à devenir plus casanier, ne voulant sortir que rarement, préférant un bon roman ou un documentaire télévisé, à des réunions d’amis dont les discussions me paraissaient de plus en plus stériles, tandis que Néjette continuait à raffoler de sorties en boites et de veillées festives, avec des amis et cercles de connaissances qui se voulaient déjà branchés, c'est-à-dire, nouveaux riches, plus attachés au paraître qu’à l’être…
J’avais 28 ans, j’avais beaucoup mûri ; la mort de mon père à l’âge de 56 ans, m’avait fait prendre conscience du caractère éphémère de la vie et de l’urgence qu’il y avait, à fonder une famille équilibrée et à s’entourer d’enfants, auxquels il me paraissait urgent de donner un bon départ dans la vie par une éducation solide…bref je prenais le chemin de la fourmi de Jean de Lafontaine et faisais mienne sa philosophie…
Néjette n’avait de son côté que 23 ans et ne se résignait pas à rompre avec la vie de cigale dans laquelle il lui semblait trouver son bonheur et sa raison d’être ; elle avait touché au mannequinât avec un certain succès, des producteurs de TV lui proposaient des rôles assez frivoles pour lesquels je n’étais pas d’accord…elle étaient entourée d’amies et amis intéressés, qui profitaient de son charme et de ses introductions auprès de responsables subjugués par son look, intéressés aussi par son argent qu’elle n’a jamais su compter, allant jusqu’à s’endetter, plus que de raison, pour des motifs futiles…
Durant l’année 69, le fossé s’était tellement élargi entre nous, que nous ne nous voyions presque plus, bien qu’habitant toujours ensemble ; l’appartement de Bédye me paraissant trop petit pour qu’Adnène puisse venir nous y rejoindre, j’avais loué un grand rez-de-chaussée de villa à la périphérie de Mont Fleury, en espérant que cela lèverait l’un des obstacles invoqués par Néjette, puisque dans cette vaste demeure, il aurait pu avoir sa chambre et même un coin bureau pour son travail scolaire.
Mais, au lieu de résoudre l’un des aspects du désaccord, ce déménagement ne fit qu’accroître les motifs de la discorde ; en effet, Néjette fut comme libérée de la présence de Bédye avec nous (présence qui devait probablement freiner quelque peu ses excès), elle se mit à rentrer de son travail de plus en plus tard ; parfois même, il lui arrivait de me prévenir dès la veille, qu’elle devait se réunir avec des amies chez l’une ou l’autre de celles-ci et qu’elle rentrerait probablement assez tard ; et ces fois là, c’est presque toujours au petit matin, qu’elle rentrait sur la pointe des pieds…
Les scènes s’enchaînaient avec les disputes, les pleurs avec les promesses stériles d’amendement, et je finis par me résoudre à arrêter les frais.
Je n’avais plus aucune raison de continuer à espérer pouvoir amener Néjette à accepter de calmer ses propensions exhibitionnistes et son rythme de vie mondaine ; et pour que la vie d’Adnène ne soit pas soumise à ces soubresauts violents, sur lesquels débouchait, de plus en plus souvent, notre incompatibilité définitivement établie, je renonçai à l’installer chez nous contre l’avis de sa mère, comme j’aurais peut-être dû le faire, dès les premières semaines ; et je profitais d’un dimanche matin calme, pour faire part à Néjette de ma décision de divorcer…Contre toute attente, elle s’était mise à pleurer à chaudes larmes pendant un long moment, puis elle se calma et me dit avec un petit sourire triste : C’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire, pour tous les trois…
Curieusement, une fois cette décision prise, nos rapports devinrent moins tendus et Néjette fit un sérieux effort pour s’assagir et sortir moins souvent ; durant l’été 69, les nabeuliens purent nous voir pour les dernières fois déambuler sur la plage avec Adnène aux longues boucles blondes qui raffolait de bains de mer et de jeux de sable, comme tous les bébés.
Et c’est durant ce même été, que je pris quelques précautions pour que notre divorce soit prononcé sans tergiversations, aussitôt que nous aurions pris un avocat et entamé la procédure ; Habib Felah était un camarade de classe de Khaznadar, il était un peu plus jeune que moi et faisait partie des équipes de basket de notre lycée, ce qui nous avait rapproché, outre le fait que, habitant lui-même la plage de Nabeul, nous y passions tous les deux, nos vacances de l’été, depuis toujours…
A la fin des années 60, il poursuivait encore de longues études de médecine à Paris, pendant que j’avais déjà entamé ma carrière de gestionnaire du sport et nous continuions à avoir des relations très amicales…
Je me souviens que déjà le 25 juillet 1957, nous étions tous les deux sur la plage, assis dans une zone située à mi-chemin entre les deux maisons de nos parents respectifs, lorsque nous parvint la nouvelle de l’instauration de la république ; Habib était enthousiaste et laudatif envers Bourguiba, son audace et son intelligence politique ; et devant ma mine dubitative, il essaya de m’insuffler un peu de son enthousiasme ; je me contentais de lui dire, attendons de voir, si ton Bourguiba va mieux conduire la Tunisie indépendante que ne l’ont fait les Beys sous le joug de la colonisation et avec les difficultés administratives du protectorat…
Chaque été, nous nous retrouvions avec une satisfaction certaine, Habib était très doué en poésie et écrivait quelques essais, il aimait discuter avec moi, sachant que j’avais été brillant en expression française et en philo et notre relation était devenue intime. Il nous arrivait de faire de longues promenades au bord de l’eau, même en compagnie de Néjette avec laquelle il s’entendait bien et qui suivait nos échanges littéraires, en se contentant de sourire à nos boutades ; et quelle ne fut la surprise d’Habib, un jour de fin août 69, de m’entendre lui annoncer, qu’en septembre ou octobre prochains, nous allions entamer une procédure de divorce à l’amiable, alors même que Néjette venait de nous quitter pour laver Adnène et le faire manger, avant de le mettre au lit pour sa sieste et que rien dans notre comportement apparent, ne laissait présager cette séparation imminente…
Le père d’Habib, Si Mohamed Felah, était un juge important, il présidait une chambre de la Cour d’appel de Tunis et après avoir confié à Habib certains de nos déboires conjugaux et nos désaccords fondamentaux, je lui demandai de faire en sorte, qu’en cas de besoin, son père puisse m’aider à écourter la procédure…
C’est ainsi qu’après avoir entamé ladite procédure par l’entremise de maître Ben Hlima, je me rendis au palais de la justice et demandais à un majordome de m’indiquer le bureau de Si Mohamed Felah.
Celui-ci qui connaissait bien mon père et qui savait que j’étais l’ami d’Habib son fils, m’accueillit avec gentillesse, me demanda si je voulais qu’il me fasse servir un café et me confirma qu’il attendait ma visite, Habib l’ayant dûment chapitré sur mes intentions et certains motifs du divorce…Si Mohamed était un personnage très sympathique dans la vie courante, il aimait bien raconter des anecdotes et tourner en dérision certains proches, mais dans son bureau, il était imposant, méthodique et méticuleux.
Faisant abstraction de ce qu'Habib pouvait lui avoir dit, il me soumit à un interrogatoire serré sur les circonstances de mon mariage, sur les réactions de ma famille à cette union forcée, sur la famille de Néjette, sur certains détails de notre vie conjugale, sur Adnène et sa scolarité, sur ma relation à mon fils…Il alla jusqu’à s’assurer que je ne voulais pas divorcer pour les beaux yeux d’une autre femme…
J’étais intimidé, mais je dus m’exécuter et parler de choses que j’aurais voulu garder pour moi ; pendant que je parlais, il m’encourageait par des hochements de tête et m’écoutait sans m’interrompre ; lorsque je me taisais, il posait une autre question dont il écoutait la réponse jusqu’au bout, avec beaucoup d’attention.
Après un quart d’heure, il mit fin à l’entretien, en se levant et en me disant : Bien, aussitôt que ton avocat aura fait enregistrer l’affaire, viens me voir avec le numéro de rôle et je m’occuperai de ton dossier, reviens me voir et salue bien de ma part ta maman et ton grand frère…
Je revins le voir quelque temps après, avec les références de mon dossier et celui-ci ne prit ainsi que quelques mois pour aboutir chez le magistrat conciliateur, alors que, compte tenu du boom des divorces en cette période de libéralisation bourguibienne des mœurs, nous aurions pu attendre plus d’une année. il me reçut avec son affabilité coutûmière et téléphona aussitôt à l’un de ses collaborateurs pour connaître le nom du magistrat qui allait procéder à la tentative de conciliation…
Et lorsque, furieux, je revins le voir quelques semaines après, pour l’informer de la décision ce magistrat de fixer une date pour une deuxième séance de conciliation, il s’emporta contre celui-ci et prenant son téléphone, il le rabroua vertement, lui intimant l’ordre de passer le dossier immédiatement à la phase ultime, lui disant que j’allais repasser immédiatement le revoir et qu’il devait me délivrer sur l’heure les convocations pour la session la plus rapprochée de la chambre concernée…
C'est ainsi que fut consommé mon divorce qui allait ouvrir d'autres épisodes de ma vie dont je vous relaterais encore quelques-uns si Dieu Veut, InchaAllah !