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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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Petit retour sur les débuts d'un gestionnaire du sport.

 

Premier tournant important dans ma carrière.

 

Les deux années qui suivirent le décès de mon père devaient imprimer un tour nouveau à mon activité professionnelle, puisque, en début d’année scolaire 66/67, je devais rejoindre l’administration centrale.

 

En effet, après la visite que j’avais rendue à mon excellent ministre, feu Mondher Ben Ammar, j’avais revu à deux ou trois reprises, mon ancien professeur de Ksar Saïd, Mohamed Mongi Haddad qui avait beaucoup insisté pour que je saisisse l’opportunité que m’avait offerte le ministre de rejoindre son équipe ; et après ma dernière année d’enseignement de l’éducation physique à la Goulette, je décidais de faire l’expérience de gestionnaire des activités physiques et sportives et c’est bien entendu au bureau des sports civils, dirigé par MMH, mon ancien prof et mon défenseur contre les attaques sournoises de l’inspecteur principal raciste Boulogne, que je choisis de m’incorporer.

 

Durant cette année et demie,(octobre 1966/ décembre 67), le ministère connut sous l’égide de Monsieur Mondher Ben Ammar. plusieurs appellations avec les élargissements de compétences conséquentes : Ministère de la Jeunesse et des Sports, appellation initiale à laquelle fut d’abord ajoutée une première rallonge, (et des affaires sociales) puis une seconde, (et du tourisme) ; et avec cette dernière rallonge nous déménageâmes de l’avenue Bab Benet à l’avenue Mohamed V, au siège actuel du Tourisme.

 

Durant cette période, je dus faire l’apprentissage des affaires administratives et de la gestion tant financière que  législative du sport fédéral. J’eus, pour cela, la chance de pouvoir bénéficier de l’apport éminent de plusieurs références nationales en la matière, à commencer par notre ministre, avocat, ancien joueur de football et de tennis au contact duquel, raffiné et érudit qu’il était, j’eus la meilleure source à laquelle je me fis une joie de m’abreuver en savoirs et savoir-faire nouveaux.

 

Feu Béchir Kchouk, maître émérite de jeux d’échecs et Sadikien de la génération ayant suivi de près celle de mon père, fut également pour moi un excellent mentor, qui avec l’apport déterminant du ministre Mondher B.A., me servit surtout à approfondir mes connaissances historiques et législatives, en même temps qu’il m’initia aux échecs qu’il me fit aimer pour un temps.

 

Mohamed Louahchi, inspecteur des sports, ancien international de handball et ex-entraîneur national, ainsi que Mohamed Mongi Haddad, notre chef de bureau, m’apprirent surtout les règles pratiques de gestion financière et administrative des activités fédérales.

 

Pendant cette première période, j’eus également l’occasion  de côtoyer l’excellent ex-joueur de football de l’espérance et de l’équipe nationale, Abderrahmène Ben Ezzedine, qui en symbiose parfaite avec notre ministre, gérait et développait les écoles de football qui donnèrent quelques années plus tard les fameuses équipes 71, véritables précurseurs des centres de formations actuels…

 

Feu Mahmoud Chéhata était, tout comme notre ministre, un juriste émérite, une ancienne gloire du football et un excellent joueur de tennis, et ils étaient tous les deux des hommes intègres, mais pour des raisons obscures de politique politicienne, Si Mahmoud qui avait alors rang de sous directeur, dut se contenter d’occuper son spacieux bureau et de passer son temps à lire les journaux, les dossiers se traitant directement alors entre des chefs de bureaux, (ayant rang de chefs de service) et le ministre qui donnait les directives et tranchait en dernier ressort…

 

Le ministre avait aussi, comme collaborateur un directeur central de la Jeunesse et des sports qui était censé superviser les dossiers, mais pendant longtemps ces directeurs centraux qui se succédèrent avec une casquette de militants politiques, étaient délaissés par le ministre, au profit de cadres techniques sportifs, issus de l’institut de Ksar Saïd, auxquels il avait eu recours dès sa désignation par Bourguiba.

 

Ainsi, Med Mongi Haddad était chargé des affaires du Sport fédéral dit Civil, Lamine Kallel de celles des équipes nationales et Chédli Ben Slimène des sports scolaires et universitaires.

 

Nous étions encore au début de la prise en charge de l’administration par les Tunisiens, après le départ massif des Français et cette jeune administration, ayant reproduit le bureaucratisme de sa grande sœur, très rares étaient parmi les collaborateurs du ministre à bénéficier de grades officiels reconnus par la fonction publique et les responsables sectoriels ne bénéficiaient que de désignations informelles internes, de chefs de bureaux ; mais ils n’en étaient pas moins fiers d’avoir le privilège de se réunir une ou deux fois par semaine, avec le ministre et d’avoir à discuter avec lui, sans intermédiaires….

 

Assimilant moi-même très vite ces nouveaux savoirs et mes rapports ayant déjà eu l’heur de plaire au ministre, avant même mon entrée dans l’administration, je fus très heureux d’être rapidement intégré au petit groupe pouvant accéder directement à son bureau ; tout au début, je n’osais pas le faire, de peur de déplaire à mon chef de bureau, envers lequel je ne pouvais être ingrat, lui qui avait souvent pris ma défense…

 

Mais au bout d’un mois, le hasard voulut que le ministre et moi nous soyons retrouvés, en même temps, au bas de l’escalier du ministère, lui, quittant son véhicule et le confiant à son chauffeur sur le trottoir et moi, m’apprêtant à commencer ma journée, ayant déjà garé ma voiture au parking qui était réservé aux rares fonctionnaires qui en possédaient alors une…

 

Monsieur Mondher B.A. me mit gentiment la main sur l’épaule et me dit, mais qu’est ce que vous devenez ? Pourquoi n’êtes vous  pas encore venu me voir ? Et il m’entraîna dans son bureau où nous eûmes une conversation conviviale ; le lundi suivant, mon chef de bureau m’informa que le ministre voulait que de temps en temps, je l’accompagne aux briefings…

 

Je garde un excellent souvenir de ce début de carrière administrative durant laquelle nous avions à encadrer tant les bureaux fédéraux que leurs directions techniques et à servir de conseillers techniques et pédagogiques aux entraîneurs de clubs.[1]

 

Parmi les prestigieux présidents de fédérations avec lesquels j’eus plaisir à coopérer, je me souviens particulièrement de Monsieur Slim Ben Ghachem, président de la fédération de handball et de Monsieur Morched Ben Ali, président de la fédération de basket-ball et directeur du journal Le Sport, seul journal à paraître alors, le lundi, jour de congé hebdomadaire pour les autres…

 

Ces deux présidents étaient des gentlemen et entretenaient des relations courtoises avec nous, collaborateurs du ministère, mais c’est avec Morched Ben Ali que j’eus le plaisir d’avoir des relations informelles d’amitié et de respect mutuel ; il insistait souvent pour que je vienne assister aux réunions du bureau fédéral qu’il présidait dans un immeuble miteux de la rue de la monnaie, non loin de l’ancien siège de la banque centrale…et il aimait provoquer mes avis sur toutes questions, comme pour me jauger, mais le plus souvent, il les trouvait judicieux et les mettait en application.

 

Par ailleurs, Dieu merci, tous les membres de différents bureaux fédéraux et entraîneurs avec lesquels il m’a été donné de travailler, soit pour contrôler leurs actions, (d’un point de vue juridique ou administratif ou encore pour les encadrer et les conseiller dans leurs choix pédagogiques et techniques), connaissaient mon parcours de sportif et d’universitaire et ne m’ont jamais fait de difficulté ; au contraire, je peux, sincèrement dire, que nous avons eu plaisir à coopérer.

 

Je ne fermerais pas cette première parenthèse sur mon passage au ministère, avant de noter que lors de cette période, j’eus l'occasion de retrouver mon ami Antar Souid, celui là même  que Mohamed Mzali agressa verbalement, lorsque ce quasi-ministre de cette période,  nous rendit sa visite nocturne aussi inattendue que ridicule, nous prenant pour des pensionnaires de maison d’arrêt, insultant les uns et bousculant les autres, découvrant sa véritable nature tyrannique qu’il essayera, en vain, de masquer plus tard, lorsqu’il fut choisi par Bourguiba comme chef de gouvernement…

 

Je me souviens des longues conversations que j’eus alors avec Antar envers lequel j’étais le seul à pouvoir me permettre les plaisanteries les plus familières ; mais un jour, ayant même oublié qu’il était noir, tellement cela me paraissait ne pas du tout entrer en compte dans nos relations amicales, je fis une remarque (peut être un peu déplacée) sur la silhouette sexy d’une secrétaire noire, en trouvant qu’en outre elle n’avait pas les traits négroïdes, ce qui la rendait encore plus jolie…

 

Le visage d'Antar se ferma subitement à ces mots et malgré mon insistance et même mes excuses, il ne m’adressa plus la parole pendant une bonne quinzaine de jours ; tout rentra ensuite dans l’ordre, lorsqu'un matin, Antar vint me rendre une visite amicale à mon bureau, me disant à propos de sa bouderie, que tout autre que moi, aurait goûté à ses poings pour avoir fait des remarques désobligeantes sur les noirs  

 

J’estimais pour ma part que je n’avais rien dit de désobligeant en l’occurrence, mais connaissant sa susceptibilité, je savais qu’il avait dû faire de gros efforts pour faire le premier pas et je changeais de sujet de conversation… Antar faisait alors partie de l’équipe de collaborateurs de Chédli Ben Slimène et s’occupait de sports scolaires….

 

Quelques mois avant le changement de ministre, nous eûmes un nouveau directeur de la jeunesse et des sports en la personne de Monsieur Foued Mbazaa, un gentleman de la trempe de feu Monsieur Mondher B.A ; j’eus par la suite un long parcours avec Si Foued avec lequel j’eus des relations d’estime profonde et réciproque…

 

D’autres ministres, nombreux, transitèrent par le ministère, chacun y faisant une escale de quelques mois, Tahar Belkhodja et Mohamed Sayah, y défilèrent sans y accorder une attention suffisante, espérant d’autres attributions plus prestigieuses qu’ils eurent d’ailleurs tout deux par la suite, puis vint Mohamed Mzali en tant que ministre, alors qu’il avait déjà dirigé le secteur en qualité de directeur général durant les années 60.

 

Lui aussi ne fit qu’y passer avant d’être chargé de l’éducation nationale concomitamment avec les sports, puis exclusivement … Mais c’est Foued Mbazaa, parmi tous, qui s’y établit le plus longtemps et qui y réussit le mieux, il aimait le secteur, qu’il connaissait bien pour avoir été d’abord lui-même sportif avant d’y bénéficier, en tant que directeur général, de l’apport judicieux du meilleur ministre des années 60, feu Mondher Ben Ammar.

 

Je peux dire sans risque d’être démenti que ce fut Foued Mbazaa qui structura le secteur de la jeunesse et des sports et lui donna les bases du succès qu’il connut durant les années 70/80….C’est lui qui relança les écoles de sports et finança leurs activités, c’est lui qui créa les sélections régionales et en confia la supervision à ses collaborateurs tant centraux que régionaux qu’il motiva et encouragea sur divers plans, y compris par des relations sincères d’homme à homme, comme il fut l’un des rares ministres à avoir su le faire, sans hypocrisie ni démagogie…

 

Et ce fut durant l’ère de Foued Mbazaa que je pus, grâce à l’état d’esprit positif  de ce ministre exceptionnel et à une conjoncture régionale spécifique au cap bon, que je pus bénéficier de nombre de stages, avant de m’envoler à nouveau vers la France pour y reprendre des études post universitaires en 1979/80.

 

Mais auparavant, il me reste à revenir sur les dernières années Néjette et sur les conditions de mon retour à Nabeul…

 

L’enfance  triplement manquée d’El Barèze  Adnène, fils de Mohamed Taoufik ben Hmeïda El Haouet et de Néjette bent Amor ben Soltane…

 

Durant les années Mondher Ben Ammar de ma carrière, je pus faire mes preuves et me rendre indispensable à mes supérieurs hiérarchiques qui appréciaient ma vivacité d’esprit et ma capacité de travail.

 

Feu Mondher Ben Ammar ayant été appelé à d’autres responsabilités avant d’avoir eu le temps d’officialiser les miennes, ce fut Tahar Belkhodja, sur propositions réitérées de Mohamed Mongi Haddad et de Mahmoud Chéhata qui commença à le faire…

 

Avant de quitter son poste, feu Mondher Ben Ammar, fit appeler Monsieur Mahmoud Chéhata auquel il annonça son accès au grade de directeur d’administration centrale, ainsi que sa nomination en qualité de directeur des sports, lui précisant qu’il aurait dorénavant les pleins pouvoirs dans ce secteur, et ce, après lui avoir explicité les raisons pour lesquelles il avait dû se passer de ses services, (sans lui avoir jamais porté préjudice).

 

Mahmoud Chéhata qui avait eu l’occasion de me connaître en tant que l’un de ses étudiants, puis à l’occasion de mon affectation, (pour des raisons fallacieuses), à Sousse, avait toujours eu droit à mon respect et à mon estime pour son courage et sa patience durant ses années de mise au frigidaire ; et je fus d’ailleurs l’un des très rares collaborateurs à lui rendre quelques visites de courtoisie, durant ses années de désoeuvrement stoïque.

 

Aussitôt réinvesti dans ses fonctions normales, n’ayant jamais perdu le contact avec le secteur et profitant des appréciations très favorables à mon égard de Mongi Haddad et de Monsieur Noureddine Kédidi qui vint remplacer ce dernier aux sports civils, il proposa ma nomination en qualité de chef de service des infrastructures sportives au nouveau ministre, Tahar Belkhodja, qui l'officialisa…  

 

Mais si ma carrière professionnelle, après quelques embellies officieuses, commençait à prendre son envol officiel, ma vie de couple avec Néjette la mère d'Adnène, avait déjà commencé à battre de l’aile…

 

Comme je l’ai écrit dans la première partie de cet ouvrage, je m’étais marié avec la belle Néjette, dans des conditions tant rocambolesques que complexes qui donnèrent à cette union forcée (pour éviter les répercussions fâcheuses de notre irresponsabilité double), une espèce de qualification sub-libidinale d’union provisoire.

 

Dans mon esprit de jeune prof, à peine âgé alors de 24 ans, il n’y avait encore aucune place à un quelconque mariage, bien qu’ayant été déjà plusieurs fois amoureux[2]…Néjette de son coté venait (à l’âge de 18 ans) de connaître un premier mariage forcé avec un riche quinquagénaire pour aider ses nombreux frères et soeurs  ainsi que sa veuve de mère qui ne pouvait subvenir à tous leurs besoins ; en outre, au moment où je lui avais dit qu’il n’y avait que le mariage qui pourrait stopper les poursuites judiciaires à notre encontre, sachant que pour moi, il n’avait jamais été question de mariage, elle était allée jusqu’à me dire : « le jour où tu voudras, même d’ici quelques jours ou un mois,  nous demanderons le divorce et tu seras de nouveau libre… »

 

Quelques jours après le contrat de mariage, Néjette et moi étions allés à Nabeul rendre une première visite à mes parents et si le courant était passé facilement entre ma mère et Néjette, papa observa à son encontre plus que de la réserve.

 

Il était persuadé qu’elle avait été de connivence avec sa propre mère pour me forcer la main et me contraindre au mariage ; même plus tard, lorsque Néjette se comporta vis a vis de lui comme une bonne fille, aimante et respectueuse, le courant ne passa pour ainsi dire jamais ; et je continue aujourd’hui de penser que l’attitude de mon père a été l’un des facteurs déterminants dans ma prise de décision de divorcer quatre ans après son décès, comme s’il s’était agi de remplir une promesse (que je ne lui ai jamais faite expressément et qu’il ne m’a jamais demandé de lui faire), mais une promesse, tue et têtue, que je m’étais faite intérieurement, parce que, j’avais toujours senti qu’il se serait senti moins floué par le sort, si je ne m’étais pas marié dans de telles conditions…

 

Mais d’autres facteurs, aussi déterminants dans cette décision de divorce, allaient découler de notre vie de couple de jeunes immatures, peut-être l’une, plus que l’autre…

 

J’ai rencontré Néjette en septembre 64 et nous nous sommes mariés le 29 décembre de la même année. Après une vie de nomades de quelques semaines entre le Kef, Nabeul et Tunis, nous nous étions installés dans l’appartement de Bédye, rue Pascal à Mont Fleury et mon oncle Tahar avait fait recruter Néjette en qualité de secrétaire au ministère de l’agriculture à la Kasbah, dès le début de l’année scolaire 64/65.

 

Pendant quelques mois, ce fut une espèce de lune de miel sans problème particulier, je déposais tous les matins Néjette à son travail et revenais la reprendre à midi et à 18 heures. Quelques fois, nous allions rue bab Saadoune chez sa mère pour déjeuner, mais le plus souvent, nous rentrions à Mont Fleury où le repas préparé dès la veille nous attendait…

 

Tous les weeks-ends ou presque, nous sortions le soir pour aller danser avec ma bande de Nabeul et nous rentrions dormir quelques heures à la maison de la plage, même en plein hiver, avant de rentrer à Tunis pour reprendre le travail…Cette vie un peu déboussolée dura quelques mois, jusqu’à la naissance d'Adnène, naissance qui provoqua en moi une espèce de déclic, avec un désir profond d’assumer pleinement cette paternité, en me chargeant de l’éducation de mon fils.

 

 Mais si ce déclic s’opéra en moi, il n’en fut pas de même en ce qui concerne Néjette, qui, après avoir gardé le bébé deux semaines ou trois chez nous à Mont Fleury, semblait chercher toutes les excuses pour que nous le déposions chez Zbeïda la grand-mère, d’abord pour la journée, prétextant son manque de disponibilité propre et celle entière de sa mère …

Je pris, plusieurs fois, le temps de bien expliquer à Néjette que je n’entendais pas du tout démissionner de mes responsabilités de père, lui réitérant calmement mais fermement, mon désir d’éduquer mon fils comme je l’entendais, en lui procurant un environnement aussi calme que possible, lui faisant remarquer, que malgré tout l’amour de Zbeïda et de ses oncles et tantes, la rue bab Saadoune, avec la circulation de ses bus et camions et les cris incessants de ses marchands et de ses riverains, ne me paraissait pas spécialement convenir à l’éducation de mon fils…

 

Je ne saurais pas dire si ce fut par manque de maturité ou pour d’autres raisons, que Néjette, tout en m’assurant qu’elle partageait mon point de vue, continua de plus belle à vouloir, à tout bout de champ, se reposer sur sa mère pour la garde d'Adnène, non plus seulement pour la journée, mais pour une nuit…puis pour plusieurs.

 

Bien évidemment, j’essayais de résister, d’abord sans violence verbale, puis avec de plus en plus de véhémence…Zbeïda sa grand-mère et notamment Hédia sa tante aînée, s’attachant de plus en plus à Adnène, faisaient semblant d’épouser mon point de vue et d’inciter Néjette à ramener Adnène à Mont Fleury et à se charger elle-même de son éducation, mais je ne sentais aucune conviction réelle dans leurs propos qui laissaient transpirer plutôt une espèce d’angoisse à devoir se séparer du bébé qui était devenu le leur…

 

Ayant repris un travail de bureau et fréquentant des collègues qui n’étaient pas toujours très équilibrées, Néjette (qui n’avait alors qu’une vingtaine d’années) ne semblait plus du tout disposée à se priver de sa liberté et à se consacrer davantage à l’éducation de son fils ; elle s’efforça de faire valoir à mes yeux le fait que nous voyions Adnène souvent, que par conséquent, d’après elle, nous ne lui manquions pas du tout, et que si j’estimais devoir lui consacrer davantage de temps, rien ne m’empêchait de le faire chez sa mère ou ailleurs.

 

Elle ne semblait pas du tout vouloir comprendre que ce n’était pas souvent que je voulais voir mon fils, mais que je voulais le faire dormir à proximité immédiate de moi, que je voulais le voir dormir et s’éveiller, sourire et pleurer, le consoler et le caresser, jouer avec lui et le taquiner…, non pas de temps en temps, mais de manière continue et suivie

 

Notre vie de couple s’en ressentit et, je réalisais que j’étais incapable de convaincre Néjette, parce qu’elle refusait, sans peut-être en être totalement consciente, de limiter ce qu’elle croyait être sa liberté de femme moderne…

 

A sa décharge partielle, je dois rappeler, qu’à cette époque, (66/67/68), l’idéologie bourguibienne, emboîtait le pas à celle européenne, et prônait l’émancipation de la femme, émancipation dont ni les limites, ni le cadre, n’étaient clairs pour la femme tunisienne moyenne et que confondant souvent liberté avec irresponsabilité, plusieurs tunisiennes usèrent et abusèrent de cette pseudo-liberté.

 

Plusieurs collègues de bureau et autres connaissances de Néjette appartenaient précisément à cette catégorie de femmes libres…et il lui échappa malheureusement qu’elles étaient, quant à elles, soit célibataires ou divorcées, soit déjà mères d’enfants adultes…Les malentendus et les disputes se firent de plus en plus fréquents dans notre vie de couple.

 

J’étais frustré de ne pouvoir avoir mon fils chez moi, puisque j’étais incapable de le prendre en charge tout seul ; et je n’allais quand même pas l’arracher à sa grand-mère pour le confier à une bonne…je me mis à étudier même la possibilité de le confier à ma propre mère à Nabeul.

 

Mais je savais que ce n’était pas vraiment dans l’intérêt d'Adnène que de l’arracher à une grand-mère à laquelle il était déjà excessivement attaché, pour le confier à une autre, qui l’aimait autant, mais à laquelle il était alors, beaucoup moins habitué.

 

Ayant appris à me connaître, Néjette eut la quasi-perfidie de me dire qu’elle serait totalement d’accord pour qu'Adnène soit confié à Nana Mongia, si je le souhaitais… Je n’arrivais pas à comprendre comment elle préférait sa pseudo liberté, aux joies d’une mère élevant son enfant et l’éduquant de consort avec son père…

 

Ma frustration commença à virer à la rage et au ressentiment et l’idée du divorce commença à s’imposer à moi d’autant plus que Néjette à laquelle j’en avais fait part, sous forme de menace déguisée destinée à la ramener à la raison, s’était contentée de me réitérer son accord pour ce divorce qu’elle avait déjà agréé, dès avant notre mariage…

 

Mais je manquais moi-même de courage et de conséquence dans mon comportement, et je me laissais emporter par les événements agités et frivoles que connut notre couple, espérant que Néjette allait finir par se lasser de ce rythme effréné que nous vivions alors, …

 

Nous avions fait incidemment la connaissance d’un commerçant de Bizerte qui exploitait un domaine magnifique à El Habibia, où il avait fait aménager un restaurant touristique et une boite de nuit au bord d’un petit lac.

 

A cette époque la, outre plusieurs familles de coopérants français de Bizerte et Tunis, ce lieu était très couru par de nombreux italiens résidant encore en Tunisie. Ce Héchmi, nous avait d’abord caché qu’il était marié et père de famille, il avait remarqué Hédia la sœur de Néjette, en était tombé follement amoureux et multipliait les invitations à nous rendre à El Habibia pour dîner et danser…Je trouvais le personnage assez sympathique, bien que me paraissant un peu trop simplet pour un gérant d’établissement aussi couru et aussi côté, mais j’eus la faiblesse de suivre l’intuition et surtout le désir de Néjette, qui ne voulait pas laisser passer la chance de procurer à sa sœur un mari aussi argenté que paraissait l’être ce personnage…

 

Durant plus de quinze mois, nous nous rendions au moins deux fois par semaine à El Habibia où nous étions reçus comme des VIP, avec une table en bord de piste de danse et des réductions très conséquentes sur tout ce que nous consommions. A partir de notre quatrième ou cinquième visite, Héchmi dont le physique ne correspondait pas vraiment aux attentes de Hédia, commença tout de même à l’intéresser ; elle se dit qu’après tout, elle pourrait lui apprendre à être un peu plus avenant et un peu moins ringard et nouveau riche à l’affiche…

 

Une idylle commença qui s’interrompit subitement avec l’apparition inattendue de l’épouse du sieur Héchmi , épouse qui, alertée par ses connaissances sur ce qui se tramait dans son dos, vint un soir rendre une gentille visite à son mari qui ne savait plus où se mettre…

 

Auparavant, j’avais commencé à soupçonner quelque chose de louche, en surprenant, bien malgré moi, des bribes de conversation entre le patron et quelques-uns de ses garçons de salle, qu’il avait recrutés à Bizerte et qui semblaient bien le connaître, mais n’ayant pas acquis de certitude quant à son statut réel, je n’en essayais pas moins de freiner les ardeurs de Hédia et surtout de Néjette qui se voyait déjà dans la peau de la patronne des lieux, ne serait-ce que par procuration…

 

Malgré tout, je reconnais que je n’étais pas mécontent de fréquenter cet établissement et ses clients huppés et de m’y afficher aux bras de deux jeunes et belles  femmes…Pendant ces quelques quinze mois  que dura l’épisode El Habibia, ma guerre larvée avec Néjette continuait par intermittence…nous passions des fins de semaines euphoriques avec Héchmi et Hédia durant lesquels nos différents étaient mis entre parenthèse, mais aussitôt que nous retrouvions notre intimité, les discussions tendues et les disputes recommençaient de plus belle…  

 

Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse[3], durant notre quatrième année de mariage, nous ne sortions presque plus ensemble et nous prenions de plus en plus souvent nos repas séparément…Néjette prit l’habitude de sortir samedi soir seule avec ses amis ; et moi seul avec les miens ; même pour aller voir Adnène, chacun y allait, de plus en plus souvent, seul…

 

En 1969, nous n’étions pratiquement plus mariés que par ce contrat rédigé sous la menace de la loi en 64, …et en début d’année 70, nous allâmes voir Maître Ben Hlima en son cabinet pour lui demander d’entamer une procédure de divorce par consentement mutuel…

 

Ayant essayé vainement de profiter de l’enfance d'Adnène en tant que père permanent et à part entière, j’avais échoué même dans ma tentative de procurer à Néjette, malgré elle, le bonheur d’être une mère à part entière ; l’enfance d'Adnène nous avait ainsi doublement échappé et je ne voyais plus aucune raison de rester attaché à une épouse qui n’en voyait pas davantage à le rester vis a vis de moi ; la pseudo-consolation que j’eus alors, ce fut de me dire qu'Adnène allait quand même continuer à vivre son enfance dans l’insouciance, sans la vie de couple en état de guerre que nous lui aurions procurée, en le faisant vivre sous notre toit…,

 

J’essayais de me consoler en me disant, que malgré tout, l’amour de sa grand mère et celui quasi maternel de sa tante Hédia lui procuraient un environnement affectif des plus positifs…

 

Je mis quelques années pour réaliser qu’en fait, même avec cet amour là, Adnène avait quelque part souffert de manque d'enfance mieux normalisée de fils sous la protection directe de ses parents, autant que Néjette et moi, avions manqué de vie mieux assumée, de vrai père et de vraie mère omniprésents…

 

Je sais aujourd’hui que j’ai manqué à mon fils encore plus qu’il ne m’a manqué pendant son enfance et sa jeunesse…mais si je suis incapable de rattraper ce que nous avons tous les deux perdu, ce qui me console un tant soit peu ; c’est que nous savons, tous les deux, que nous nous aimons et que nous sommes, l’un pour l’autre la chair de notre chair, la chair de Si Hmeïda dont Adnène a hérité plus d’un trait de visage,… et de caractère…

 

Néjette n’est malheureusement plus de ce monde aujourd’hui, mais elle a eu de son coté, je crois, le temps de faire sentir son amour à son fils et, peut-être, de se faire pardonner son absence…je ne me sens pas le droit d’en dire davantage et ne le ferai pas…

 

Puisse Dieu nous pardonner nos erreurs de jugement et… Puisse-Il, dans Sa bonté magnanime faire en sorte qu'Adnène sache donner aux petits enfants, qu’il tarde à me procurer, tout l’amour et toute la tendresse que j’aurais voulu pouvoir lui manifester plus directement et plus durablement…

 

Avant de clore ce chapitre de ma vie avec Néjette, il me plait de rapporter ici à l’intention d'Adnène, mais aussi à celle d'Ashraf et d'Amal qui l’ont connue, trop brièvement, les conditions dans lesquelles notre divorce eut lieu.

 

Durant la semaine où nous prîmes la décision de divorcer, nous avions repris des habitudes de jeune couple marié, nous prenions nos repas ensemble et prenions le temps de sortir Adnène pour une promenade en voiture ou une visite au zoo du belvédère où il adorait donner des cacahuètes aux singes et regarder les animaux sauvages dont il n’était pas du tout effrayé.

 

A nous voir ainsi, déambuler ou prendre nos repas ensemble, personne n’aurait imaginé que nous venions de convenir de nous séparer ; la tension qui nous dressait l’un contre l’autre était subitement tombée et Néjette se montrait très conciliante, elle avait elle-même proposé qu’on aille voir le même avocat et n’avait pas rechigné lorsque, j’avais agréé l’idée, mais refusé de recourir, comme elle le suggérait, aux services de maître  Akrimi le mari de sa collègue de bureau et première secrétaire de mon oncle Tahar.

 

Je lui dis que je préférerais avoir affaire à maître Sassi Ben Hlima qui avait été l’un de mes surveillants d’internat, que j’appréciais beaucoup pour son humour et que je voyais, de temps en temps, le matin, garer sa voiture près de notre ministère pour parcourir à pied, la petite distance qui le séparait encore du tribunal, en balançant sa serviette au bout d’un bras et en tenant sa robe d’avocat repliée sur l’autre bras.

 

Je l’abordais un matin et fis avec lui quelques pas vers le tribunal, en l’informant de mon désir de recourir à ses services pour divorcer ; ayant entendu, et alors qu’il était tout sourire, il s’arrêta subitement, pour me dire d’un air gravement comique, «  mais Haouet, tu es déjà marié à ton âge ? Et tu veux divorcer ? Cela fait deux bêtises !! Puis, à la vue de ma mine d’enfant pris en défaut, il éclata de rire et ajouta, en me tendant sa carte de visite, je plaisantais…je vais t’arranger ça,… viens donc me voir à mon cabinet et on va voir à quelle sauce on va manger ta douce moitié…‘Inna Keïdehounna Adhim’[4], et il repartit d’un autre éclat de rire, en me laissant cloué sur le trottoir…, sans même me permettre de lui en dire davantage.

 

Lorsque quelques jours plus tard, je pénétrais dans son bureau en compagnie de Néjette qui s’était mise sur son 31[5]comme à son habitude, il nous regarda par en dessous ses grosses lunettes, son torse affalé sur son bureau et me dit : Ah je comprends, tu veux divorcer de ta mégère pour épouser presto illico cette beauté ?!!

 

Et lorsqu'enfin, entre deux de ses plaisanteries, et alors qu’il mangeait littéralement Néjette des yeux, je pus exposer la situation et lui expliquer qu’il s’agissait de ma femme, que nous avions décidé de divorcer à l’amiable et que, ni elle ni moi, n’avions l’intention de nous remarier, il se mit à ruminer en latin, puis en anglais, à une vitesse telle que je ne compris pas un traître mot de ce qu’il disait.

 

Voyant ma mine ahurie, il traduisit, ses yeux plongeant dans ceux de Néjette : Je n’ai pas affaire à un crétin mais à deux, en définitive…et il ajouta : votre dossier va certainement atterrir sur le bureau d’une femme juge qui ne consentira jamais à séparer un si beau couple, ou alors, elle se dépêchera ensuite de sauter au cou de l’une ou de l’autre ; pour ce qui me concerne, je préférerais le cou de l’une…et éclatant d’un autre rire, il s’adressa à Néjette les mains jointes en prière, Madame voulez vous m’épouser aussitôt que je vous aurais débarrassé de ce gamin qui ne connaît rien aux femmes ?

 

Bien entendu, à chacune de ses plaisanteries, Néjette partait dans une cascade de ses rires, entrecoupés de petits cris, la bouche largement ouverte…

 

Je poursuivrais le récit de ce divorve pour le moins atypique , si Dieu Veut, dans mon prochain post qui ne saurait tarder...

 

[1] Cette action que personnellement  je développerai plus tard à Nabeul, en qualité de responsable régional, n’est malheureusement plus assurée auprès de ces entraîneurs qui ne sont plus, ni contrôlés, ni encadrés techniquement parlant, sauf exceptions rares…

 

[2] Souvenez vous de Widad  et d'Essia de mon adolescence et notamment de Micheline du début de mon âge adulte…

 

[3] Proverbe français fort connu…

 

[4] Citation d’une partie d’un verset du Coran parlant de certaines femmes et les qualifiant de ruse,  voire de perfidie, littéralement : Leur perfidie est infinie…

 

[5] Expression idiomatique française, que ne connaissent pas forcément les générations actuelles, signifiant faire  des efforts d’élégance ou soigner sa présentation…

 

 

 

 

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