Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Les années ENMMEPS Ksar Saïd.
Lorsque je ne courais pas les touristes allemandes, j’employai beaucoup de temps durant cet été 58/59, à obtenir l’accord de mes parents, celui de ma mère surtout, pour ne pas redoubler ma seconde et rejoindre Ksar Saïd en octobre.
Maman savait que l’un des joueurs de basket de Nabeul exerçait depuis quelque temps, la fonction de moniteur de sport au sein d’une école primaire et elle était effarée, à l’idée que je pourrais devenir, ce qu’elle appelait un petit moniteur, d’autant plus que la personne en question était issue d’une famille aux origines indéfinies[1] ; toujours est-il que, mon père ayant pris ses renseignements auprès d’un ex-Khlifa que Bourguiba s’apprêtait à faire nommer comme directeur de cette institution, je pus rejoindre cette nouvelle école normale, fin septembre.
Je me rappellerai toujours les premiers contacts que j’eus alors avec différents étudiants et notamment avec Hédi B. A. et Mohamed A. S., en compagnie desquels, avec Abdelmadjid. A, j’irai effectivement, deux ans plus tard, à Paris, la destination que je convoitais par-dessus tout :
Nous avions été convoqués, pour la veille de la rentrée, afin de nous installer à l’internat, recevoir notre équipement sportif, ainsi que notre bourse d’études. C’est d’ailleurs seulement à la lecture de la convocation, que nous avions appris, qu’à la différence des deux promotions qui nous avaient précédés, nous serions non seulement internes à titre gracieux, mais que nous bénéficierons en plus, d’une bourse et d’équipements, scolaire et sportif !!
Mohamed S, qui était un basketteur de l’équipe de Radés et moi, nous nous connaissions pour avoir souvent été adversaires sur le terrain. J’étais déjà ami avec Abdelmadjid A depuis Sadiki, et celui-ci connaissait lui-même, un autre footballeur en la personne de Hédi B A. et c’est ainsi que tous les quatre, nous nous étions retrouvés tout naturellement regroupés, à l’écart de nos futurs condisciples, au sein desquels, un garçon au crâne rasé et luisant, habillé d’un jeans extrêmement moulant et d’une marinière rayée tout aussi moulante, était en train de bomber exagérément le torse, en croisant les bras pour faire ressortir davantage ses biceps impressionnants.
En fait, nous étions plutôt dégoûtés et surpris par ses manières, d’autant plus, qu’usant d’un langage assez ordurier, le costaud était rapidement parvenu à effaroucher quelques-uns des camarades qui l’entouraient et qui le regardaient, comme on regarde une bête féroce.
Un responsable nous fit entrer dans une salle de classe et nous débita le discours qu’il avait été chargé de nous tenir pour notre accueil ; il commença par nous féliciter d’avoir réussi au concours, nous apprenant ainsi, que nous étions uniquement vingt étudiants à être admis et il nous incita à faire preuve de sérieux et de régularité dans nos études pour espérer pouvoir les continuer en France; il était accompagné d’un Econome et il nous précisa qu’il était lui-même le surveillant général. Notre orateur était Monsieur Tahar Sbabti et l’économe était Monsieur Mohamed Chéour.
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L’économe nous distribua des bons d’équipement et servit à chacun une bourse de trois dinars et quand ce fut mon tour de la toucher, il se sentit obligé de me préciser, au vu de la mine déçue que j’affichais, que dans 15 jours, nous aurions trois autres dinars...
Mes camarades n’ayant rien dit, je ne dis rien non plus, mais je n’en pensais pas moins qu’en matière de bourse, il aurait mieux fait de parler d’argent de poche….[2]D’un autre côté, mon père ayant été mis à la retraite d’office depuis près de quatre ans et notre train de vie ayant baissé, je fus assez content de préserver quelque peu le budget de ma famille en disposant de cet argent de cette petite somme.
Cependant quelques minutes plus tard, la couleur et la qualité des survêtements et des espadrilles qu’un magasinier rigolard était en train de distribuer contre nos bons d’équipement, faillirent me faire tout plaquer et rentrer à Nabeul, avertir mes parents que j’acceptais de redoubler ma seconde et d’abandonner ces fameuses études qui indisposaient tant maman : Les survêtements étaient très mal coupés, mais surtout c’était exactement les mêmes que portaient les jeunes chômeurs embrigadés dans l’organisation de la jeunesse destourienne, et qui étaient reconnaissables de loin, à ces survêtements rouges à col blanc, qu’ils portaient constamment.
Quant aux espadrilles, elles étaient de la marque abominable 'La Gazelle', pourvues d’une semelle de deux millimètres et laissant les pieds sans aucune protection et pour lesquelles, il était impensable d’envisager l’idée même, d’un quelconque confort.
Pour le sportif de haut niveau que j’étais, habitué aux équipements élégants et confortables, l’idée de mettre cet équipement ridicule m’apparut insupportable… Finalement, au bout d’un court conciliabule entre mes trois nouveaux copains et moi, nous décidâmes d’un commun accord, de prendre cet équipement et de ne jamais l’utiliser…
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[1] Ce qui, dans son esprit voulait dire que cette famille ne faisait pas partie du gotha nabeulien.
[2] Je ne savais pas qu’en ces jours bénis, ces six dinars représentaient un excellent pécule pour des jeunes qui étaient logés, nourris et équipés gratuitement et qu’à titre d’exemple, un instituteur titulaire n’avait qu’une trentaine de dinars pour salaire mensuel pour vivre.