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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(23) Enfance cassée et adolescence immature...


       

              L’UNICEF, considère que l’enfance s’étale de 0 à 18 ans, la mienne fut brutalement interrompue, à 15 ans, à la fin de l’année 1955, très précisément pendant les vacances de Noël, au moment où, avec d’infinies précautions, Maman  avait réuni tous ses enfants, pour nous apprendre que Papa, dont nous attendions la promotion au grade de Gayed  venait d’être mis en disponibilité d’office, par la seule volonté de Bourguiba…

       

        Etre mis "en disponibilité", ne nous disait pas grande chose, mais à la mine de ma mère, que je n’avais jamais vue aussi déprimée, je compris que cela devait représenter une vraie catastrophe. Et je compris au fil des jours et des explications de mon père, que celui-ci n’avait plus de fonction officielle, qu’il n’avait plus de salaire, et qu’alors âgé seulement de 45 ans, il ne pourra toucher une (maigre) pension de retraite, qu’à l’âge de 60 ans.

 

             Et que d’ici là, nous aurions à nous serrer la ceinture, après avoir vécu très confortablement…

 

        Mon père voulait nous cacher l’ampleur de la catastrophe et nous disait qu’il espérait pouvoir faire annuler cette décision inattendue par les interventions de ses nombreux amis destouriens qui connaissaient son patriotisme et qui acceptaient mal de le voir ainsi limogé sous prétexte que tous les collaborateurs régionaux du beylicat seraient des collaborateurs et œuvraient aux intérêts de la France coloniale[1].

 

        Et, se sachant absolument innocent de cette accusation, son comportement n’ayant jamais été entaché de cette vilénie, il nous déclarait qu’il allait certainement, être rapidement réhabilité ; et il essaya de nous rassurer en affichant un air, presque, détaché.

       

            Mais, malgré ses efforts à le masquer…, je sentais qu’il était blessé à mort.  

       

        Comme je l’ai déjà mentionné, les efforts des destouriens de Nabeul, Hammamet et Tazarka ne purent infléchir la volonté délibérée de Bourguiba à écraser tous ceux qu’il voulait écraser.

     

        Bourguiba démontra clairement par la suite  et tout le long de son règne absolu de trente ans qu’il se considérait seul à détenir  la Vérité (seule et unique)[2].  

 

        Il se permit de faire ainsi, tout ce que bon lui semblait, parfois à raison et souvent à tort… Quitte à déclarer que le seul tort qu’il ait jamais eu, c’est d’avoir fait confiance au jugement d’un autre pour les mauvaises décisions prises, en de nombreux moments sensibles de l’histoire récente de notre pays…

 

        Pour ce qui me concerne, l’une des premières décisions injustes du combattant suprême, cassa mon enfance, en même temps qu’elle brisait le moral de mon père.

 

        Celui-ci, eut, à l’âge de 45 ans, énormément de mérite à essayer de refaire surface ; et à se recycler dans le métier d’avocat ; ce qui lui permit de faire vivre sa famille décemment, en se privant lui-même de l’essentiel et parfois même du vital : Il renonça, en effet, à bien surveiller sa santé et à  y consacrer les dépenses nécessaires qu’il préféra, plus souvent, utiliser pour le confort des siens... Cela eut des conséquences, plus que néfastes, pour lui, mais aussi, pour toute la famille.

 

        Mais si, durant cette année 55, le ressort de mon enfance avait été brutalement cassé, mon instinct de survie[3], comme le dirait Sigmund Freud, avait quand même eu le dessus sur  mon instinct de mort dans leur combat incessant et, c’est ainsi que mon insouciance naturelle et mon immaturité notoire, continuèrent à gouverner mon existence, durant les 8 ou 9 années qui suivirent…  

         

         L’«homme», Dollar et Joël « Martine », Pétra et les autres…

 

       Durant ces années du crépuscule de mon insouciance, Bourguiba était à la veille de provoquer le bras de fer de Bizerte avec la France, bras de fer qu’il allait corser dans la foulée, par la nationalisation des fermes et des terres de centaines de colons français, qui n’allaient pas tarder à quitter massivement le pays à partir de 1964.

 

        Cet exode des Français, qui s’était amorcé dès l’indépendance du pays, (56), commencera à s’intensifier en 63/64, en provoquant concomitamment la grande évasion de la communauté juive tunisienne.

 

        Concernant plus particulièrement les juifs de Nabeul, ils avaient déjà connu plusieurs petites vagues d’émigration entre 58 et 60, notamment vers la France ; celles-ci n’avaient toutefois touché que, quelques éléments par famille, qui partaient en prospection, essentiellement vers Paris, Marseille ou la Cote d’azur, pour prendre le pouls de ces grandes métropoles et décider de la destination finale de leurs familles, si l’exode devait se confirmer à leurs yeux, comme nécessaire…

 

             Ainsi, durant ces années 58/60, plusieurs familles juives étaient encore en place à Nabeul et je comptais, parmi leurs enfants, de nombreux amis et compagnons de virées dans les hôtels de Hammamet et d’ailleurs.

 

        Ma bande comptait alors notamment Guy Gabison, le fils du directeur de la succursale de la Banque de Tunisie, et que j avais essayé  d’initier à la chasse sous marine, mais qui n’avait rien trouvé de mieux que d’aller décrocher une gros poisson aiguille des filets de pêcheurs, ce qui nous avait fait atterrir    au commissariat de police deux jours plus tard pour un interrogatoire serré, les pêcheurs ayant porté plainte et des baigneurs nous ayant vus sortir de la mer avec un poisson quasi-impossible à harponner, surtout par un débutant[4].

 

        Deux autres camarades, deux frères, faisaient également partie de la bande ; leur père possédait un magasin de chaussures qui avait été baptisé à son ouverture du prénom de la jeune sœur de mes deux copains, magasin qui portait ainsi une enseigne libellée Martine.  Et petit à petit, ce prénom s’était substitué au véritable patronyme de la famille et, mes copains, Dollar et Joël, ne s’offusquèrent plus d’être désignés comme étant les fils Martine

 

         En matière de musulmans, ma bande comptait notamment Moncef  Zine qui entamait alors une formation sportive au Bardo, pour devenir éducateur sportif militaire et qui avait d’abord, longuement, hésité à m’aborder. Il était légèrement plus jeune que moi, mais était surtout intimidé par la notoriété de ma famille et la fausse rumeur qui en faisait l’une des plus riches de Nabeul, et ce, tout simplement parce que, nous étions toujours bien habillés et propres, sans oublier les fonctions occupées par mon père.

 

             Le groupe comportait également Rachid Kharraz, surnommé L’homme, parce qu’il prétendait être un tombeur de touristes et qu’il jouait au flambeur, en payant les consommations de toute la bande. C’était pourtant un simple petit fonctionnaire en début de carrière, mais sa famille étant aisée, il s’arrangeait pour traficoter le coffre de son père, propriétaire terrien ; et il subtilisait, chaque fois, le nombre de billets nécessaires pour nos nombreuses virées.

 

        Nos sorties nocturnes prenaient alors place le vendredi et le samedi soir ;  mais durant les vacances, elles étaient beaucoup plus fréquentes, c’est dire si elles nécessitaient des dépenses conséquentes, d’autant plus que le tourisme et les établissements hôteliers se développant alors, surtout à Hammamet, c’était aux boites du Miramar et du Fourati, mais aussi parfois, dans d’autres établissements de Tunis et banlieue, que nous passions nos soirées.

 

       Par ailleurs, Joël et Dollar, bien que fils de commerçant, étaient presque toujours désargentés, poursuivant encore leurs études et Moncef n’était pas mieux loti, avec sa petite bourse d’élève sous-officier. Guy lui, tenu en laisse par ses parents, ne sortait avec nous que pendant la journée et ne participait donc pas aux frais nocturnes…

 

          Aussi, un partage conventionnel des frais s’était-il opéré ; je me chargeais de me débrouiller une voiture pour le transport, souvent celle de mon frère Bédye, qui ne me la refusait jamais, et je supportais une partie des frais de carburant sur mon argent de poche, tandis que L’homme, se chargeait de payer les consommations et les imprévus. Le reste de la bande apportait de temps à autre quelque contribution, surtout en matière de complément de frais d’essence.

 

        Mais il arrivait souvent, que la voiture nous manquât pour nos déplacements et nous nous rabattions alors sur le Nabeul plage, où nous nous rendions à pied.

       

         C’était le seul petit hôtel convenable de Nabeul, il datait déjà des années 40/50 et était situé en bord de mer, juste en face de Lascala ; et c’était l’établissement où Monsieur Graff organisait, de temps à autre, une réception pour les équipes de natation participant à notre meeting de Sidi Slimane. A l’aube du boom touristique, surtout allemand, il commençait à se remplir plus régulièrement, en été.

 

        Cet hôtel était initialement un établissement de tourisme intérieur et il était fréquenté presque exclusivement par les familles chrétiennes et juives qui y organisaient parfois leurs mariages et plus souvent leurs bals du samedi soir ou dimanche après-midi.

 

           A ce propos, l’un des mariages juifs ayant quelque peu marqué ma mémoire d’enfant, fut celui du gérant de cet établissement Clément Chiche (juif de Nabeul) avec une juive de Tunis. Ma famille et celle de mon épouse Alia, qui devait alors avoir à quatre ou cinq ans, furent parmi les rares familles musulmanes à y avoir été invitées.

 

        La célèbre cantatrice Saliha, s’y produisit et y connut un succès remarquable ; sa présence ne manqua pas de provoquer un rassemblement impressionnant de familles nabeuliennes autour des grilles basses de l’hôtel. Ces familles purent ainsi, sans être invitées au mariage, assister au spectacle se déroulant sur la terrasse donnant sur la plage et dont le muret de clôture n’en masquait aucun détail. La foule agglutinée applaudissait à tout rompre et le mariage prit presque l’allure d’un gala public, l’actrice ne manquant pas d’interagir avec ses fans de l’extérieur immédiat.

 

         C’était d’ailleurs dans des conditions similaires que, durant les étés 50/55, plusieurs de mes copains et moi-même, regardions avec envie, les familles françaises, italiennes et juives, prendre part aux fameux bals du Nabeul plage, auxquels de très rares dames et jeunes filles nabeuliennes prenaient part ; celles qui y dansaient étant généralement de riches tunisoises, en villégiature. Ce ne fut que vers mes dix-sept ans que j’osais m’y lancer à mon tour, encouragé en cela, par l’une ou l’autre de mes petites conquêtes épisodiques… 

 

        Ainsi, au début du boom touristique des années 60, et juste avant que les différents gouverneurs de Bourguiba, et à leur tête le fameux Amor Chéchia, ne commencent à exproprier à tour de bras les terres situées à proximité immédiate de la plage pour la construction de dizaines d’hôtels, le seul établissement pouvant accueillir décemment quelques touristes, était encore le Nabeul plage.

 

        Et c’est donc là, qu’un matin de la mi-juin 58/59,  étant rentré de Sadiki depuis quelques jours, j’étais attablé au soleil sur la terrasse en compagnie de Moncef Z et de Rachid dit L’homme, lorsque nous remarquâmes, tout près de nous, deux jeunes allemandes, installées à une table sous les arbres du jardin de l’hôtel, arbres qui étaient alors majestueux.[5]

 

        Les deux donzelles venaient visiblement de se réveiller et se faisaient servir leur petit déjeuner.

 

              Pétra était la brune aux cheveux longs noirs jais, et à la poitrine opulente ; et c’est elle que je choisis d’emblée de courtiser. La rouquine, plus menue, aux cheveux courts et aux yeux verts, ne m’intéressait pas et c’est L’homme, qui se dit prêt à l’emballer, selon son jargon propre.

 

        L’approche fut celle, devenue quelque peu classique depuis, mais qui, en ces années là, ne manquait pas d’originalité ; nous nous étions levés tous les trois, et bien qu’il y ait d’autres tables libres à leur proximité immédiate, c’est celle à laquelle nous étions assis, que nous prîmes chacun d’un bout, pour la coller à la leur, en aménageant ainsi des tables jumelles.

 

           Elles éclatèrent de rire et nous nous assîmes quasiment à leur table, sans y avoir été invités.

 

         Michelle, la rousse, connaissait quelques mots de français, Pétra ne parlait qu’allemand, mais se débrouillait un peu en anglais, langue qu’elle comprenait mais qu’elle ne parlait pas, et visiblement, des trois garçons que nous étions, c’est moi qui lui plaisais. 

 

         Les deux jeunes allemandes venaient d’arriver la veille et faisaient partie d’un groupe d’une trentaine de personnes qui avaient difficilement trouvé à se loger au Nabeul Plage où il y avait déjà un autre petit groupe. Le groupe de Pétra avait accepté d’être logé à cinq, dans des bungalows conçus pour deux, ou trois au maximum.

 

        Elles étaient là pour huit jours et avaient déjà payé, dès l’Allemagne, deux excursions comprises dans leur voyage organisé. Mais elles ne devaient connaître ni Kairouan, ni Tozeur, puisque nous passâmes la matinée à nous dorer au soleil sur la plage devant l’hôtel, séparé de la mer par une route étroite ; et à faire plus ample connaissance. 

 

        Moncef ayant réussi entre temps à séduire une jeune blonde, c’est en trois couples séparés de quelques mètres, que nous avions commencé à marcher sur la plage, vers Bénikhiar...

 

        En ces années là, quand on dépassait l’hôtel le lido, situé à quelques centaines de mètres de Lascala, la plage de sable fin était déserte, à perte de vue ; et, chacun des trois couples n’eut aucune peine à trouver un monticule de sable, alors vierge de toute pollution, blanc et chaud, pour se réfugier derrière…

 

           Le lendemain, le groupe allemand partit amoindri, de trois de ses jeunes filles, vers Kairouan…. Et il ne se reconstitua qu’une semaine après, pour la dernière journée à Nabeul, qu’il quitta le lendemain à six heures du matin pour l’aéroport de Tunis Carthage.

 

        Pétra, Michelle et leur copine qui avait un prénom peu commun que j’ai oublié, passèrent leurs huit jours, à nager, à se promener à travers Nabeul durant quelques après-midi, à danser le soir, souvent au Nabeul Plage parfois à Hammamet. Il y eut, pour leur servir de chevaliers servants, l’étudiant, en attente de ses résultats, que j’étais, Moncef, qui s’était fait délivrer un certificat médical de complaisance et L’homme, qui avait pris un congé exceptionnel en déclarant à son patron, qu’il devait amener sa mère à Tunis pour qu’elle y subisse  une opération grave…

 

        Bien entendu, cette aventure banale et classique pour les jeunes Beznassas d’aujourd’hui (qui n’ont rien d’autre à faire que de courir les souks et les hôtels à la chasse aux touristes pour les arnaquer ou vivre à leurs crochets, tout en affichant leur fierté de le faire…), ne se passait pas du tout dans le même contexte social. En jeunes gens bien éduqués des années 50/60 et n’ayant aucune vocation de gigolos, nous évitions de trop attirer l’attention des nabeuliens et, surtout, surtout, c’était L’homme qui se farcissait toujours les tickets de nos consommations confondues, sans jamais laisser payer nos conquêtes.  

 

           Aux filles qui s’en inquiétaient et qui voulaient parfois payer leurs propres consommations, nous répondions que L’homme était fils de millionnaire… et quand elles s’étonnaient de ne pas le voir posséder une BMW ou une Mercedes, nous leur répondions qu’il avait les deux à la fois, mais que son père, avec lequel il était en froid, les gardait sous clé au garage… 



[1] C'est comme si, chaque fois qu'un nouvel homme fort prend le pouvoir, il estime de son droit de limoger tous les responsables de l'administration en place, de geler leurs droits et de  les remplacer par ses propres partisans... 

 

[2] C’est tout juste si, à l’image de ce que faisait le Louis XIV, le Roi Soleil, il n’ajoutait pas au bas de chaque décret qu’il signait… Car tel est mon bon plaisir…. il a été néanmoins à deux doigts de déclarer, comme le faisait ce roi sur le royaume duquel le soleil ne se couchait jamais : La loi, c’est moi ! Et s’il ne l’a pas fait clairement, tout le monde avait fini par le comprendre…à commencer par un ou deux de ses ministres, qui essayèrent, en vain, de freiner quelque peu, sa mégalomanie dépensière à l’occasion des festivités nationales organisées chaque année, pour son impérial anniversaire…

 

[3] L’instinct de vie : l’Eros  et l’instinct de mort : le Thanatos  qui passeraient leur temps à manipuler notre devenir chacun de son coté.


[4] Le père de Guy dut largement dédommager les pêcheurs pour que la plainte soit retirée et le dossier classé.

 

[5] Quelques deux ans après, la maison de la famille Tlatli qui était attenante à l’hôtel dont elle était séparée par une haie naturelle d’arbres immenses, au moins centenaires, devait être confisquée sans autre forme de procès par Amor Chéchia, le fameux super gouverneur de Bourguiba pour agrandir l’hôtel. La maison, qui était un trésor architectural irremplaçable et un véritable musée de faïences rares, fut rasée et une bonne trentaine d’arbres furent arrachés. Alors que l’hôtel avait un charme fou auparavant, aujourd’hui il est beaucoup plus grand, mais sans aucune âme …

 


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