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Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,

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(25) Après deux mois de silence, durant lesquels je viens de vivre...

       

      

        1ère année ENMEPS Ksar Said.  Je reprends le cours de mes pérégrinations mnémoniques, après deux mois (janvier et février 2011) durant lesquels, j'ai vécu, avec tous mes compatriotes, ce que l'Occident, fort mal à propos, a appelé 'la révolution du jasmin', révolution sur laquelle je reviendrai dans peu de temps. 

 

       La première année de mes études spécialisées fut assez agréable, je n’avais ni cours de maths, physique ou chimie, ce qui était le rêve pour moi, tous les cours étaient dispensés en français, ce qui me convenait parfaitement ; et nous avions une douzaine d’activités physiques que j’adorais pratiquer et pour lesquelles j’avais de réelles aptitudes, mises à part quelques-unes…

 

        Nous avions un rythme soutenu de formation fondamentale et appliquée avec trois grandes familles de matières.

 

       Parmi les matières dites fondamentales, il y avait la psychologie générale et la psychologie sportive, l’anatomie et la physiologie humaine, les grands courants de l’éducation générale et de la pédagogie sportive, ainsi que l’histoire des courants et méthodes de l’entraînement sportif.

 

      Comme travaux appliqués dirigés, nous avions des séances de pédagogie de l’éducation physique et d’autres séquences d’entraînement sportif au cours desquelles,  tour à tour, nous devions servir, respectivement de professeur de collège et d’entraîneur de club pour le reste du groupe (ce qui impliquait un changement d’attitude et d’objectifs spécifiques).

 

             Enfin, en matière de sports proprement dits, le programme des travaux pratiques, comportait l’apprentissage et l’entraînement en des activités multiples et variées pour lesquelles, nous étions notés d’une part, pour la pureté du style et la technique et d’autre part, pour la performance chiffrée.

 

       Pour mon bonheur, j’étais bon à peu près partout, j’étais excellent dans toutes les matières fondamentales, très bon en pédagogie pratique de l’éducation physique et en apprentissage des techniques sportives, excellent en natation sportive et en basket-ball et bon dans tous les autres sports, ; sauf en football que j’exécrais, ainsi qu’aux barres parallèles et aux anneaux que je n’aimais pas beaucoup, mais dont je compensais les notes médiocres par celles de la gymnastique au sol et du saut de cheval où j’étais bien meilleur.

 

       C’est dire, qu’à la fin du premier semestre, je ne fus pas peu fier de ramener à mes parents, un bulletin de résultats avec des notes oscillant entre 16 et 18/20 sauf en gymnastique où j’avais quand même atteint la moyenne et en football où j’avais obtenu un 7/20 que m’octroya charitablement feu Rachid Turki[1] parce que disait-il, j’avais une bonne bouille et que je lui fichais la paix pendant ses cours. Avec plus de 15/20 de moyenne j’étais classé de loin premier de ma promotion et ce, en prenant plaisir à faire ce que je faisais, sans oublier que mon corps, qui avait déjà belle allure, devenait encore plus musclé et plus tonique.

 

       A la fin de l’année, avec sensiblement les mêmes notes, j’étais sacré major de promotion et accrédité de plusieurs premiers prix. Mais, ce qui avait marqué cette première année à Ksar Saïd dans mon esprit, ce sont surtout les amitiés que j’avais contactées et que je j’avais cru indestructibles ; et aussi les bêtises, que je n’avais pas manqué de commettre…

 

 

        Habib D et Bourab......

 

       Habib D, est originaire de Bizerte, il avait une belle tête brune et était bon dans toutes les disciplines sportives, surtout en athlétisme et en gymnastique, où il excellait.

 

       Il était beaucoup moins doué pour les matières fondamentales, qu’il n’aimait pas particulièrement ; mais il était très espiègle et turbulent, il n’arrêtait pas de taquiner ses camarades et ne craignait pas de ridiculiser le costaud au crâne rasé qui voulait nous impressionner en début d’année. Nous devînmes très rapidement des amis inséparables et nous fûmes deux à transformer le costaud, en objet de moqueries continuelles.

 

        Celui-ci était en fait un bon bougre, tout à fait inoffensif ; et les manières agressives qu’il avait affichées, en roulant des mécaniques, ainsi que sa tenue de voyou de début d’année, n’étaient en réalité, que le moyen qu’il avait trouvé pour masquer sa quasi-couardise et sa crainte de se faire lui-même, agresser par ceux dont il pensait qu’ils ne pouvaient être,  que des brutes épaisses, ayant raté leurs études… pour avoir opté pour cette formation …

 

        Comme il n’avait pas cessé de prendre des airs menaçants lors de nos débuts, en faisant les gros yeux et en grognant son juron favori auquel il donnait des allures de cri de guerre, nous avions vite fait de le lui coller comme surnom, ne l’appelant plus que Bourab... [2]! Ce qui le mettait hors de lui.

 

        Plus tard, ayant pris conscience de ma maîtrise du français, soulignée systématiquement par nos professeurs, et faisant lui-même des efforts pour s’y améliorer, il s’adressait parfois à moi, en cette langue, croyant ainsi, pouvoir gagner mon estime ; il me demandait mon avis sur une question de construction de phrase ou de vocabulaire, voire de métaphysique ou de psychiatrie, tout en prenant des airs pédants et ridicules. Ce faisant, il commettait des maladresses et des fautes de grammaire, que je ne manquais pas de commenter, sciemment à haute voix, pour le ridiculiser aux yeux des autres étudiants, ce qui suffisait à le faire battre en retraite. 

 

           Avec Habib, j’avais très souvent des combats épiques de lutte et de course chahutée ; il était très fort et je n’avais presque jamais le dessus, mais nous faisions tous les deux attention, à ne pas nous blesser par inadvertance, et nous prenions un plaisir fou à semer la pagaille dans le dortoir, vite transformé en champ de bataille, avec des lits doubles renversés, des matelas et des oreillers shootés à grands coups de pieds, devant des étudiants, mi-amusés mi-effarés, par le chaos résultant de nos combats.

 

       Bien entendu, nous ne prenions même pas la peine de réparer les dégâts et c’était presque systématiquement Bourab qui le faisait pour nous, tout en maugréant : « Mais ils sont fous ya Bourab....., s’ils se faisaient attraper ya Bourab....., ce serait le renvoi ya Bourab...... »

       

        Au cours de cette année, Habib devait perdre sa mère. Au cours de la cérémonie mortuaire, je découvris qu'Habib était le frère cadet d’un certain Chérif D que j’avais eu pour condisciple à Khaznadar et qui était un excellent joueur de football.

 

       Malgré les tristes circonstances qui nous avaient permis de nous retrouver, Chérif et moi fûmes heureux de nous revoir.

       

       Plus tard, je pris l’habitude d’inviter Habib à passer plusieurs jours de vacances chez moi à Nabeul et Maman l’accueillait toujours, avec beaucoup de tendre gentillesse, accueil auquel il fut très sensible ; et il se mit à l’appeler, comme moi, Mama !

 

        Hédi B. A. prit aussi, très rapidement, cette même habitude, mais lui eut l’occasion de revoir régulièrement Maman, pendant plus de vingt ans ; il était vite devenu un membre à part entière de ma famille et fut très éprouvé par le décès de mon père qui survint quelques années après notre connaissance.

       

            Hédi (qui faisait partie du quatuor ayant achevé la classe de seconde), m’avait appris, le lendemain même de notre première nuit au dortoir, qu’il avait, lui aussi, failli ramasser ses affaires et partir, tant il avait été choqué par l’attitude de Bourab..... En effet, celui-ci, non content de maugréer et de menacer pendant tout notre premier après midi à Ksar Saïd, avait menacé, en se mettant au lit pour dormir, de lacérer le visage à quiconque oserait l’embêter, avec une lame de rasoir qu’il prétendait garder sous sa langue

 

      Hédi me certifia, que certains voyous avaient effectivement pour habitude, d’avoir une lame dissimulée dans la bouche et dont ils n’hésitaient pas à se servir, pour attaquer n’importe qui, pour un oui ou un non ; et que le discours de Bourab l’avait ainsi tellement angoissé, qu’il n’avait pu fermer l’œil durant des heures et qu’il en était venu à se demander, à l’instar de Géronte, le personnage de Molière, « ce qu’il était venu faire dans cette galère[3]»

 

       Au fil des semaines, il s’opéra un partage curieux dans la relation amicale qui me liait respectivement à Hédi et Habib.

 

        Tous les deux ne parvenant pas vraiment à s’apprécier mutuellement, je passais davantage de temps avec Habib en cours de semaine ; mais, toutes les sorties (vendredi, samedi après midi, ainsi que dimanche), ce fut plutôt en compagnie de Hédi que je les passais…

 

       Je crois pouvoir, aujourd’hui, mieux m’expliquer, ce que je ressentais plus confusément  alors : Le ciment de mon amitié avec Habib, tenait davantage par sa composante affective ludique, tandis que mon amitié avec Hédi, me semble avoir davantage reposé, sur des bases plus intellectuelles.

 

       Je me souviens, en effet, qu’avec le premier, je jouais, je sautais, je blaguais et je taquinais plus que je n’échangeais au plan des idées. Avec le second, je m’amusais également, mais je discutais bien davantage, de choses plus sérieuses.

 

       Avec les deux, je fréquentais avec un égal plaisir les surboums que nous prîmes tôt l’habitude d’organiser avec les élèves filles de l’annexe d’El Omrane, mais j’allais souvent au théâtre avec Hédi et nous échangions également au plan des idées sociales et politiques qui me préoccupaient longuement au cours de mes périodes calmes, celles-ci prenant le pas, petit à petit, sur mes périodes agitées.

 

            Je croyais cependant dur comme fer, que la vie ne parviendra jamais à me séparer ni de l’un ni de l’autre. Bien entendu, elle le fit, facilement pour l’un, un peu moins pour l’autre.

 

        Les deux sont devenus, au fil des années, des amis de jeunesse, pour des raisons différentes, et par des circonstances, dont j’aurais souhaité, que l’un et l’autre eussent pu être, davantage des timoniers tenant bon le cap, que des fétus de paille,  balayés par des vents mal maîtrisés…

 

        En dehors de ces deux futurs ex amis, j’avais de très bons camarades, Abdelmajid A et Mohamed S bien sûr que je retrouverai d’abord à Paris et avec lesquels je ferai plus tard un bout de chemin professionnel, Taoufik Z de Sousse, Rachid M de Mellita, Mustapha Z de Kairouan, (l’un des rares que je retrouverai à l’université en tant que collègue enseignant) et, il y avait également un bon camarade noir, Antar S avec lequel j’avais également beaucoup d’affinités et qui s’exprimait très bien en langue française ; c’était un sprinter né mais il était d’une paresse physique assez phénoménale.

 

       Parmi les professeurs, qui nous considéraient tous comme des étudiants à part entière[4] et qui essayaient de nous faire confiance, tout en nous responsabilisant, plusieurs étaient étrangers, c’est ainsi que nous avions entre autres, un américain, Walter Bohm et un polonais, Adam Nidzgorski (que je retrouverai une dizaine d’années plus tard ayant obtenu la nationalité française, comme interprète à l’INSEP de Paris).

 

          Pour les professeurs français, Monsieur Soubiran nous enseignait l’histoire de la pédagogie et dirigeait des travaux de pédagogie pratique, en nous confiant la direction de différentes séquences pendant lesquelles, nos camarades servant d’élèves cobayes, il nous imposait d’adopter des styles différents d’enseignement plus ou moins directifs, pour mieux nous initier par la suite à des approches éducatives plus libérales et plus responsabilisatrices des élèves. Pour l’entraînement sportif, il était censé nous perfectionner en natation. J’adorais ses façons de faire et ses enseignements, mais j’eus d’abord des problèmes de relations avec lui lors du premier mois. Monsieur Labori nous enseigna l’anatomie et la physiologie puis fut remplacé pour leur cours par un professeur tunisien Monsieur Habib Zghonda.[5]

 

        Pour les enseignants tunisiens, il me faut citer Mohamed Haddad, dit « Mongi », un coureur de 400 mètres, transformé pour les besoins de l’équipe de l’Espérance Sportive en basketteur, mais qui n’eut jamais une bonne technique, handicapé en cela par un apprentissage trop tardif et qui, malgré sa grande taille de 1,90m, assez exceptionnelle pour un tunisien à l’époque, avait des difficultés énormes à contrer mes attaques, lorsque nous jouions à trois contre trois…

 

        Hamadi A, était lui, un volleyeur de très grande valeur et c’était surtout, un monsieur issu d’une très bonne famille qui, un peu comme moi, avait dérogé au statut familial en choisissant de faire des études assez sous estimées à l’époque et qui commencent seulement de nos jours à jouir de la considération qu’elles méritent…

 

        Un autre Hamadi, (Belhadj), nous initia au judo et plus généralement aux sports de combat, Hamadi Belhadj était alors le plus titré des judokas tunisiens et il dirigeait, avec son frère cadet, une salle de sports de combat à la rue de Londres de Tunis où il était plus connu sous le surnom de Hamadi Boulahia à cause de sa barbe, qu’il portait longue et effilée et qui lui arrivait jusqu’à mi-poitrine. Outre un grand sportif, Monsieur Belhadj était un pur beldi, d’une politesse exquise et à l’humour subtil. Ce qui ne l’empêcha pas de me casser une côte au cours de la démonstration d’une nouvelle prise, durant laquelle il me projeta au sol plus rudement qu’il ne l’aurait voulu. Il s’en était tellement voulu ensuite, se traitant de brute et d’idiot, que nous eûmes beaucoup de peine à le calmer.

 

              Ali Ben Younes, un ancien champion d’Afrique du Nord de gymnastique, en compagnie de Nidzgorski plus haut cité, nous enseignait les différentes spécialités de la gymnastique artistique, le polonais, étant spécialiste de lutte gréco-romaine, ne faisant que l’assister…Monsieur Tahar Bédoui essaya de nous enseigner l’escrime, sans grand résultat et Monsieur Mohamed Trabelsi, professeur de psychologie, (qui deviendra plus tard directeur et cette école) nous initia aux méandres de cette discipline, en prenant peut-être trop de temps pour nous parler de ses souvenirs de jeunesse passée à étudier en Alsace où il semblait y avoir alors de nombreux stigmates des guerres contre les Allemands[6].

 

        Mohamed Labidi quant à lui, n’était pas formateur dans le sens officiel du terme, mais nous connûmes en lui un personnage très attachant et un patriote idéaliste, trop mal récompensé. Ancien soldat et athlète émérite de l’armée française, il avait connu ses heures de gloire, en battant plusieurs fois à la course un certain Mimoun un algérien, autre soldat coureur. Labidi, se révolta quand on voulut l’obliger à se faire naturaliser Français et quand il réintégra le sol tunisien, il était aussi pauvre que lorsqu’il avait été mobilisé d’office en 1937, à l’âge de 18 ans. Mimoun, qui de Ali devint Alain, opta quant à lui, sans trop se poser de questions, pour la nationalité française et devint  plus tard la coqueluche du sport français et presque un héros national en gagnant des médailles olympiques[7].

       

       C’est ainsi que celui qui a préféré rester un Mohamed pauvre, en refusant de se renier, fut récupéré par la jeune armée tunisienne qui ne sut jamais le récompenser comme il le méritait. Mohamed Labidi qui était un phénomène de la course de fond et de demi-fond, l’est resté toute sa vie. Au début des années 2000, à l’âge de 77 ans, il participait encore au marathon des assurances Comar et finissait au milieu du peloton, très loin devant des coureurs de trente ans, plus jeunes que lui.

         

           Concernant ces formateurs de formateurs qui prenaient leur rôle au sérieux, et sans vouloir un seul instant remettre en question leurs riches apports pédagogiques et techniques, je n’ajouterai pas grande chose. Je m’attacherai plutôt à évoquer quelques souvenirs et quelques anecdotes, les unes plaisantes, les autres qui le furent moins, pour ceux qui eurent à les vivre à leurs dépens ; et d’autres encore, qui seront l’occasion, pour le lecteur, de prendre la mesure de ce que fut mon audace et quelques fois mon inconscience. 

 

       Je commencerai par Monsieur Soubiran. En ces temps héroïques, et malgré la bonne volonté évidente des responsables de l’ENMMEPS, cet établissement disposait de très peu de moyens matériels et financiers et, à l’instar de la qualité de l’équipement, qui a failli faire déserter nombre d’entre nous, dès la rentrée.

 

       Les bâtiments de l’école, vétustes, récupérés sur ce qui restait des vestiges d’une ancienne caserne de l’armée française, étaient on ne peut plus misérables, nos deux dortoirs ayant plutôt l’air de hangars, comparés à ceux, presque luxueux,  que j’avais connus à Khaznadar.

 

       Les espaces de travail ne valaient guère mieux ; de petites casemates militaires aux cloisons fissurées nous servaient de salles de gym et de lutte, tandis que nos séances de sports collectifs se déroulaient sur des plateaux mal goudronnés ; seul le foot bénéficiait d’un terrain aux normes d’antan[8].

 

       Accolé à notre dortoir de première année, il y avait un « espace toilettes douches » séparé par une porte battante d’un autre « espace lavabos » sur lequel ouvrait une chambre de surveillant.

       

       Monsieur Soubiran, venu en Tunisie en éclaireur, avait laissé sa famille à Bordeaux et, après avoir logé à l’hôtel et subi une tentative de vol de sa voiture toute neuve, désirant, légitimement, limiter ses frais, tout en se procurant un parking gardé gratuit pour sa belle Panhard, obtint de loger pour quelques temps, dans cette chambre de surveillant.

 

       Chaque matin, bien avant notre petit déjeuner, Mohamed Labidi, détaché de l’armée auprès de la Direction Générale de la Jeunesse et des Sports, s’annonçait de très loin, en venant nous réveiller pour notre footing quotidien. Il abordait notre dortoir par l’arrière, coté fenêtres et, soufflant comme un dératé dans son sifflet à roulette, il criait par intermittence : Haya louled, haya foutina[9]. Il faisait ensuite le tour et venait tambouriner à la porte du dortoir en poussant son cri de ralliement  « haya louled… »

 

      Monsieur Soubiran qui dormait à quelques mètres de là, était ainsi réveillé une première fois, aux aurores. Mais son calvaire ne s’arrêtait pas là, puisque, quelques minutes après, Labidi ayant réussi à nous sortir du lit, nous commencions à faire notre toilette matinale avec force raclements de gorge et moult souffleries nasillardes pour expulser poussières et morves amalgamées de la veille ; et Monsieur Soubiran, s’étant à peine (ré) assoupi, que le voilà, de nouveau dérangé dans un sommeil, qu’il ne cherchera plus à retrouver…

 

           Je me souviens que la première fois qu’il avait entendu les raclements de gorge rauques que produisait Chédli N[10], l'un de nos camarades aux bronches particulièrement chargées, il était sorti à moitié nu, tout affolé par ce qu’il croyait être des râles de quelqu’un qu’on égorgeait…

 

       Quelques semaines plus tard Monsieur Soubiran se mettait à pousser ses propres raclements de gorge et à s’irriguer le nez d’eau, qu’il extirpait à coups de trompette, déclarant à qui voulait l’entendre, que c’était finalement là, la façon la plus hygiénique de faire, et qu’ainsi, il n’avait plus besoin de recourir à son mouchoir, de toute la journée.

 

       La première passe d’armes que j’eus avec Monsieur Soubiran, se fit par le télescopage  de mon esprit, par trop taquin, avec la susceptibilité de Monsieur Soubiran, qui était un peu trop sûr de l’infaillibilité de quelques-unes de ses recettes pédagogiques.

 

       Un jour, il avait voulu nous démonter la meilleure façon, (d’après lui), de placer nos élèves en quinconce, c’est à dire de manière décalée, pour que le professeur pût les voir tous, sans qu’aucun ne soit masqué par un autre. Comme nous étions au nombre de vingt, il nous fit mettre en quatre vagues de cinq élèves, puis demanda à ceux qui étaient à la première et la troisième vague (ou rangée, en langage moins technique), de faire un grand pas de coté. Cela devait nous permettre d’être dans une formation dite en quinconce, où chacun des élèves (des 4 vagues et des 5 colonnes)[11] pouvait voir le prof, qui pouvait, à son tour, les voir tous… 

 

            Mais lorsque j’eus exécuté fidèlement les déplacements qu’il nous avait commandé au fur et à mesure, et au moment où il nous déclarait fièrement, « voilà, vous me voyez, tous ; et je vous vois ; tous », je me trouvais en fait, masqué par un camarade, et au lieu de me déplacer encore, d’un petit pas, qui aurait rectifié la situation, je ne pus m’empêcher de faire le malin, en lui rétorquant : « Désolé, monsieur, je ne vous vois pas et cela m’étonnerait  que vous…,  vous me voyiez comme vous le prétendez ! »

 

       Il entra dans une colère noire, en m’accusant de mauvaise foi et en prétendant que j’avais fait exprès de ne pas suivre ses consignes à la lettre ; je lui répondis que ses recettes n’étaient ni la bible, ni le coran et, que ce n’était pas la peine d’attraper un ulcère à vouloir coûte que coûte en démontrer la justesse. 

 

       Nous en étions encore aux premiers contacts de l’année; il ne connaissait encore, ni ma maîtrise du français, ni mon sens de la répartie, ni encore mon esprit, quelque peu gamin. Il me fixa, sans rien dire, estomaqué et furibond, puis il tourna les talons et quitta le plateau de pédagogie, en nous donnant rendez-vous,  «  en classe dans cinq minutes ! »

       

       Je croyais alors que, du coup, j’allais encore avoir affaire à un nouveau monsieur Charmant, et je m’en voulus de ne pas m’être tu. Il n’en fut heureusement rien et, quelques semaines après, nous étions les meilleurs amis du monde ou presque…

 

          Monsieur Bédoui était d’une gentillesse exquise, essayant de nous enseigner l’escrime française. Il me faisait penser en fait, davantage aux gentilshommes courtois des 16ème et 17ème siècles et je n’arrive pas à me pardonner, aujourd’hui encore, le tour pendable que je lui jouais à répétition, sans l’ombre d’un remord, toutes les semaines : A chaque début de cours, il nous mettait en ligne, en tenue d’escrime blanche et masques puant de sueurs accumulées[12], sur la tête, pour nous faire exécuter des déplacements et des changements cadencés de positions, ponctués de ses commandements par trop policés à notre goût : « Messieurs, saluez, en garde…, fendez-vous…, rompez…, fendez-vous…, rompez…, en garde…, saluez messieurs, merci », et il nous saluait révérencieusement.

 

        Ensuite, nous mettant l’un derrière l’autre, il passait plus de quarante minutes à nous faire des leçons particulières… de deux ou trois minutes, chacun.

 

        Au final, après une heure d’escrime, il était fourbu d’en avoir fait près de cinquante minutes pleines, alors que chacun de ses élèves n’en avait bénéficié, au mieux, que durant cinq ou six petites… Le petit malin que j’étais ne pouvait se contenir à faire gentiment la queue et à attendre son tour pour espérer, peut-être, faire encore quelques échanges courtois avec Maître Bédoui, j’avais beaucoup mieux à faire...

 

           Au bout de dix minutes, je m’éclipsais discrètement, suivi tour à tour par Hédi, puis Habib et deux ou trois autres camarades. Devant le gymnase, portières non cadenassées, la 403 noire, de maître Bédoui nous attendait fidèlement, chaque semaine. C’était un modèle ancien, avec un bouton de contact qu’il suffisait de presser pour la faire démarrer.

 

        J’avais alors des notions de conduite automobile, ayant, plus d’une fois, chapardé l’une ou l’autre des voitures de membres de ma famille, et n’étant pas encore majeur, je n’avais pas de permis de conduire…Aussi, les petits tours que je fis furent d’abord tout petits ; je me contentai de quelques brèves minutes de conduite prudente, tout près du hangar[13] pompeusement désigné comme salle d’escrime.

 

       Mais, deux semaines après, je m’essayais aux démarrages américains sur la piste qui nous servait de route d’accès à l’école, piste longue de quelques 150 mètres. Puis, devenant, de plus en plus, audacieux, je décidai un jour, qu’il fallait passer aux véritables cascades et, avec Hédi et Habib à mes côtés, je grimpai sur un tas de foin, haut de près de deux mètres et dévalai en trombe de l’autre côté, heureusement sans casse, pour effectuer un dérapage contrôlé en demi-tour sur place.

 

       En levant la tête, quelque peu stressé, mais n’en laissant rien voir à mes complices, passifs mais ravis de ma prouesse, mes yeux croisèrent le regard ébahi de Monsieur Soubiran.

       

           Il nous fit descendre de la voiture qu’il ramena près de la salle d’escrime, sans rien dire à quiconque. Le lendemain, en ouverture de son cours, il nous traita de délinquants et nous dit toute sa déception d’avoir cru, ne jamais retrouver, en Tunisie, les petits loubards français qui se prenaient tous pour James Dean ou Marlon Brando et qui se comportaient en criminels, en volant les voitures sous les fenêtres mêmes de leurs propriétaires pour faire leurs virées exhibitionnistes, quitte à les esquinter…Il nous déclara être ulcéré de tomber sur les mêmes petits connards …Et s’adressant à moi directement, il me prévint, brutalement et on ne peut plus, clairement : « Si jamais tu as le malheur d’approcher de ma voiture à moins d’un mètre et demi, je te casse en deux ! »

 

        J’étais tellement honteux que je ne pipai mot et, plus jamais, ni moi, ni un autre camarades, ne touchâmes plus à la 403 de maître Bédoui, auquel je finis par confesser mes bêtises et exprimer mes regrets. Monsieur Bédoui m’enfonça alors, encore plus profondément dans mes regrets en s’inquiétant de ce qui aurait pu m’arriver, sans se préoccuper un seul instant, de ce qui aurait pu arriver à sa voiture par mon inconscience… En apprenant ma démarche, Monsieur Soubiran se remit progressivement à m’adresser la parole en classe et ailleurs et nous retrouvâmes petit à petit nos excellents rapports.

 

        Quelques semaines après, j’eus réellement besoin de ses services d’avocat de la défense…

 

           



[1] Feu Rachid Turki dont les anciens footballeurs doivent encore se souvenir, était un excellent éducateur et un entraîneur exceptionnel de foot ; il a fait les beaux jours, notamment du Stade Tunisien du Bardo, où il a formé plusieurs générations de très bons sportifs, qui plus est, de bonne moralité ; ce qui était assez rare, pour les footballeurs, à cette époque…Paix à son âme.

[2] Ce qui correspondrait globalement au juron français, nom de Dieu !

[3]Les Fourberies de Scapin de Molière, la réplique exacte que ne cesse de répéter  Géronte, à divers moment de la pièce,  étant « Mais que diable allait-il  faire dans cette galère. »

[4] Il faut garder à l’esprit que nous n’avions pas le baccalauréat et que donc, nous n’étions en fait, que des élèves en formation spécialisée.

[5] Dont j’ai appris, avec tristesse mêlée de nostalgie, qu’il vient de décéder en cette année 2006

[6] Monsieur Trabelsi ne cessa pas de nous raconter des anecdotes de Français traitant les Allemands de « sales Boschs » et de « sale  Fritz »

[7] Mimoun, né en Algérie en 1921 possède l’un des plus beaux palmarès français sur les courses de fond. Il termina deuxième du 10.000m lors des JO de 1948, puis du 5000m et du 10.000m lors des chamionnats d'Europe de 1950, battu chaque fois par le tchèque Zatopeck(qui nous rendra visite à l'école normale en 1960) et qui le devancera encore lors des JO de 1952 etce dans le 5000 et le 10.000. Mimoun obtiendra enfin la consécration en obtenant la médaille d'or du marathon, lors des JOde Melbourne en 1956.

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