Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
A la fin du premier trimestre de mes études spécialisées, notre directeur vint en classe de pédagogie nous prévenir que le lendemain matin à 8h30, le minibus de l’école nous amènera à Tunis, pour une visite médicale.
Il ajouta que, d’après le Directeur Général, véritable ministre sans portefeuille, c’était le « meilleur cardiologue de Tunis » qui allait nous examiner, puisqu’il s’agissait de son ami le docteur Charrad, qui n’était autre que le médecin personnel de Bourguiba.
Le lendemain à 9h00, nous étions à Tunis, dans la salle d’attente dudit cardiologue, qui n’était, bien entendu, pas encore arrivé.
La secrétaire médicale, nous confirma que ‘le docteur’ l’avait prévenue, la veille, de notre venue matinale et nous assura qu’il ne saurait plus tarder.
Tous mes camarades portaient les survêtements réglementaires minables qui les faisaient bien sûr ressembler à un groupe de la jeunesse destourienne désargentée.
Hédi et moi, avions choisi de porter notre costume de sortie, pantalon de gabardine gris, veste et cravate bleues avec chaussures noires, costume dans lequel nous avions assez fière allure.
Après une demi-heure d’attente que nous passâmes à bavarder, le cardiologue traversa en trombe sa salle d’attente, en nous jetant au passage, en guise de bonjour poli, un chuuuut virulent marquant sa désapprobation quant à notre bavardage par trop bruyant à son goût….
Il s’enferma dans son bureau et prolongea notre attente d’une demie-heure supplémentaire, bien qu’il n’ait aucun autre patient, à part nous.
Aux environs de 9h30, des chaussures à talons se firent entendre dans le couloir et une femme d’une trentaine d’années apparut se déhanchant voluptueusement. Elle fut surprise de notre présence massive, mais nous saluant d’un sourire qui se voulait ensorceleur, nous demanda si le docteur était bien arrivé.
Comme par enchantement le docteur apparut à ce moment précis et l’entraîna dans son bureau ! Une demie-heure plus tard, ils y étaient encore.
Mes camarades commençaient à trouver le temps un peu long… et l’attente injustifiée, Hédi commençait à râler ; quant à moi, je n’en pouvais plus, cela faisait une bonne heure que j’enrageais.
J’avais compris que la tenue vestimentaire du groupe nous desservait, mais j’estimais que même un chômeur mal mis, à partir du moment où il payait sa consultation avait droit à certains égards et je savais pertinemment, pour l’avoir appris de plusieurs membres de ma famille élargie, eux-mêmes médecins, que notre examen médical s’inscrivait dans le cadre d’une convention contactée entre l’établissement et le praticien et faisait obligation à ce dernier de nous considérer comme des patients à part entière, d’autant plus qu’il était payé au forfait, avantageusement, pendant les 9 mois scolaires !
Qui plus est, je trouvais qu’il poussait un peu trop loin le bouchon, en nous considérant comme des moins que rien, (comme il avait l’air de le faire) et je m’adressai à la secrétaire en élevant volontairement la voix, mais sans crier, en lui demandant « d’aller voir si le docteur allait bientôt consentir à nous recevoir et de lui rappeler que cela faisait plus d’une heure que nous poirotions pour rien ! »
Bien entendu, la secrétaire essaya de me faire patienter en m’expliquant que de toute façon, elle n’était pas habilitée à pénétrer dans la salle d’examens sans que le médecin ne l’ait appelée et qu’il allait, bientôt, avoir fini avec sa patiente… Je me rassis et me tus, pendant encore 10 minutes, espérant que le cardiologue, qui ne pouvait pas ne pas m’avoir entendu, allait se décider à écourter ses plaisanteries gauloises et les rires à gorge déployée qu’il était en train d’échanger bruyamment avec sa drôle de cliente…
Dix minutes plus tard, je me levai hors de moi et je cognai à la porte du bureau, en disant à travers la porte close tout en me contrôlant, pour ne pas être trop agressif : « Docteur, nous sommes là depuis 9H, notre rendez-vous était pour 9heures ! Et nous attendons, je ne sais quoi, depuis près de deux heures ! » Le docteur, malheureusement pour lui, choisit de me narguer en me répondant que « si je ne pouvais attendre davantage, je n’avais qu’à partir ! »
C’était jeter de l’huile sur le feu qui brûlait en moi et, ouvrant toute grande la porte du bureau, je lui servis une longue tirade véhémente : Il n’avait aucun respect, ni de ses patients, ni de sa propre déontologie, il se prenait pour qui ? Il n’était qu’un bonhomme, finalement malpoli, qui ne prenait même pas la peine de dire bonjour à ses patients ; que nous étions des ‘clients’ qu’il était payé d’examiner et, que s’il était docteur, j’en avais treize à la douzaine, des médecins, dans ma propre famille et que tous respectaient tant la déontologie que leurs patients !!!
Il était à mille lieues de croire qu’un élève d’une école dont son ami , le Directeur Général Mzali, était le Grand Manitou, puisse oser s’attaquer ainsi à son altesse sérénissime et l’empêcher de continuer à compter fleurette à ‘sa drôle de cliente’ et, bondissant hors de l’espace d’examen où il était occupé à tripoter la donzelle depuis une heure, il m’invita du geste et de la parole à pénétrer et à violer davantage le secret médical .
Il sortit de son bureau furieux et commença à nous crier que nous n’étions que des voyous et que personnellement j’allais apprendre de quel bois il se chauffait ; et il me promit de faire en sorte pour que je sois renvoyé de l’école comme un malpropre que j’étais.
S’ensuivit une mêlée générale au cours de laquelle, il fut presque agressé par le groupe qui, jusque-là, n’était coupable de rien, tandis que je me mettais à le traiter de minable et de malpropre lui-même, en lui disant que son ami tout quasi-ministre qu’il était, ne me faisait pas peur et, que quant à lui, je le considérais comme un charlatan usant de son cabinet comme d’une maison de passes, au vu et au su de gens mieux éduqués qu’il ne l’était …
Il devint livide et menaça d’appeler la police si on ne quittait pas immédiatement son cabinet !!!
Sur le chemin du retour et sachant très bien qu’il n’allait pas manquer d’appeler, non pas le directeur de l’école, mais son ami le Grand Sachem, et sachant par ailleurs que la meilleure défense était l’attaque, nous élaborâmes la thèse suivante à laquelle nous nous tînmes :
1/Après nous avoir fait attendre plus d’une heure et demie, parce qu’il avait visiblement un rendez-vous (qui s’avéra être galant avec une femme aux allures de catin professionnelle), il fit rentrer celle-ci dans son bureau en nous demandant de revenir un autre jour et il nous claqua la porte au nez pour s’enfermer avec sa visiteuse.
2/C’est à ce moment là que je frappais poliment(sic) à la porte du bureau pour lui demander respectueusement(re-sic) de téléphoner à notre directeur, pour l’avertir, à moins qu’il ne préfère que nous l’attendions encore un peu pour éviter d’avoir à revenir une autre fois...
3/Nous ne comprenions évidemment pas pourquoi cela eut le don de le mettre hors de lui, il se mit à nous injurier et à nous menacer de nous faire renvoyer tous autant que nous étions...
Notre thèse dont la véracité n’était finalement que maquillée en profondeur, avec une petite interversion de rôles dans certaines initiatives guerrières, fit un effet canon, auprès de notre directeur, de nos professeurs et de nos camarades de deuxième année (qui promirent de faire la grève si jamais l’un ou l’autre d’entre nous venait à être injustement sanctionné), comme nous nous y attendions tous.
Nos professeurs, nous demandèrent d’écrire des rapports et notre directeur prit le téléphone, pour informer le directeur général du comportement incompréhensible du docteur à l’égard des étudiants de l’institution.
Il tomba, comme de bien entendu, sur un fou furieux, dûment chapitré par son ami le cardiologue ; et qui le malmena en lui reprochant de ne pas savoir diriger une bande de voyous.
Il lui donna pour instructions de « me renvoyer définitivement sans autre forme de procès » en lui spécifiant qu’il suffirait pour cela d’un rapport de son interlocuteur, que lui-même se fera un plaisir d’annoter de sa main portant la mention-décision de mon renvoi.
Bien entendu, dans sa fureur, Monsieur le Directeur Général « quasi-ministre », avait oublié de porter à la connaissance de notre directeur, les détails du rapport téléphoné du cardiologue et en raccrochant, celui-ci avait déjà pris sa propre décision de contrer la fureur, la violence verbale et les velléités d’abus de pouvoir de son chef hiérarchique par une manœuvre légaliste, sinon légale :
Il convoqua immédiatement un conseil de professeurs et, obtint sans aucune difficulté, de leur faire contresigner un procès-verbal de leur réunion dans lequel ils s’élevaient tous avec la plus grande énergie contre les façons de faire du cardiologue et ils demandaient à leur 'responsable' de faire la lumière sur ces agissements inadmissibles en se posant des questions sur la moralité du médecin…
Le procès-verbal ajoutait en appendice, que ‘l’étudiant Haouet’, tout en ayant quelques raisons de se sentir humilié par le comportement du médecin, s’était néanmoins rendu coupable d’insolence et, que le Conseil de Discipline de l’établissement, qui sera réuni exceptionnellement sous huitaine, allait se prononcer sur son cas, de toute urgence.
C’est ainsi que, surpris par la réaction énergique et solidaire du corps professoral et ébranlé dans la conviction qu’il avait que son ami cardiologue fût sans reproche, Monsieur Mzali dût laisser faire le conseil de discipline…
Et c’est ainsi que, lisant les passages les plus réussis du rapport que je soumis au Conseil, et déclarant à un auditoire acquis d’avance à ma cause (j’étais le meilleur élève de 5 professeurs sur les 5 réunis), Monsieur Soubiran se fit mon avocat, en déclarant qu’une personne « qui écrivait le français mieux que la plupart de ses professeurs et en tout cas mieux que moi-même, ne pouvait mentir ! Et qu’il sentait que ce que j’écrivais là, ne faisait que traduire les élans sincères d’un étudiant humilié au cœur meurtri par des comportements largement irrespectueux de toute morale….
Je soupçonne fortement Monsieur Soubiran d’avoir alors eu, une certaine dose de mauvaise foi, bienveillante à mon égard, et que, me connaissant comme il me connaissait, il devait bien se douter que ce que j’avais à me reprocher, devait être bien plus grave que ce j’avais bien voulu relater dans mon brillant, mais largement mensonger, rapport…
Son parti pris fut néanmoins largement confirmé par le Conseil de discipline qui m’infligea un mois de privation de sorties du vendredi et du dimanche…
Et nous fûmes toute une promotion à bien rire d’avance de la réaction qu’allait avoir notre cher et bien aimé 'meilleur cardiologue de Tunis,' lorsqu’il aura appris la décision !
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L’année suivante, Monsieur Soubiran ramena avec lui sa femme et sa fille; il inscrivit celle-ci à un lycée français et avait l’intention de finir sa carrière en Tunisie et de s’y installer après sa retraite, le sort en décida, malheureusement autrement…
Au cours d’une excursion dans le sud tunisien pendant les vacances de février 60, son épouse fit une mauvaise chute du dromadaire, sur lequel, à force d’insistance, un chamelier pour touriste l’avait quasiment forcée à monter, pour lui soutirer quelque argent.
Madame Soubiran, en tombant lourdement sur le dos, ressentit une douleur terrible au niveau de sa colonne vertébrale et elle ne put plus imprimer le moindre mouvement à ses jambes. Hospitalisée à Tunis sans amélioration de son état pendant des mois, elle demanda à son mari de la rapatrier.
En France, elle devint grabataire et, monsieur Soubiran dût se faire mettre en disponibilité pour la veiller et l’entourer de son affection.
Nous échangeâmes quelques lettres et je perçus à le lire, qu’il ne se pardonnera jamais de l’avoir laissée monter ce malheureux dromadaire.
Une année après son rapatriement, Madame Soubiran, super-active durant toute sa vie, n’acceptant pas son statut de grande malade, décéda de désespoir. Monsieur Soubiran qui était convaincu qu’il était responsable de son accident et de sa mort, ne lui survécut qu’une autre année au cours de laquelle il se transforma vite en loque humaine, et durant laquelle il ne répondit plus à mes lettres.
C’est Monsieur Devors, professeur, lui aussi d’origine bordelaise, qui, venu remplacer Monsieur Soubiran, me donna toutes ces tristes nouvelles durant le deuxième semestre de ma deuxième année à l’école.
Deuxième année qui, elle aussi, eut son lot d’aventures et d’anecdotes dont l’une, très bizarre, eut pour acteur principal Mohammed Mzali, mais qui eurent aussi d’autres protagonistes…
Mais avant de relater ces anecdotes de deuxième année, je me propose de vous parler de l’une de mes nombreuses amourettes d’adolescence ; et de nos retrouvailles durant la fin de cette première année de Ksar Saïd.