Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Widad, ma belle voisine et Essia, ma frêle princesse aux pieds nus.
Durant le début des années 1950 et juste à peine une année après notre emménagement dans notre nouvelle villa sise rue Pasteur, dans le quartier européen de la ville de Nabeul, aux abords immédiats du commissariat de police, j’étais pleinement intégré dans une bande de copains en majorité français et comportant notamment les frères Orsini mes copains nageurs, fils du commissaire.
Cette bande comptait également les trois frères Giannitrapani, Tullio l’aîné, Adrien le second et Antoine le troisième[1]. Les trois frères ayant alors une ou deux années de différence, étaient sensiblement de mon âge. Tullio étant le plus âgé des trois, était très copain avec Bédye mon frère aîné, mais celui-ci, alors légèrement obèse n’osant pas trop se mêler aux filles de la bande, c’est plutôt avec moi, qu’il eut, petit à petit le plus d’affinité.
Parmi les garçons tunisiens de la bande, il y avait lnotamment les deux frères Mansour, Ridha l’aîné qui devint plus tard pilote militaire et épousa son premier amour, Leïla, l’une de deux sœurs de notre bande et Mohsen le cadet qui émigrera au Canada, y entraînant du coup le reste de la famille.
Parmi les filles de la bande, outre quelques françaises assez vielles filles en mal de maris, il y avait Leïla déjà nommée et sa sœur cadette Widad avec laquelle j’entretins des relations ambiguës aux confins de l’amour jaloux et de la fausse amitié apparemment sereine et détachée, mais toujours dans le cadre d’une espèce de flirt continu aux frontières mal délimitées entre l’intellectuel et le physique…
Il nous arrivait ainsi de passer des semaines à nous tenir à l’écart des autres, à nous regarder dans les yeux et à nous tenir la main, tout en échangeant un discours exclusivement idéaliste existentialiste…
Il nous arrivait de ne danser que l’un avec l’autre, durant une ou deux surboums, du chachacha et du rock les plus effrénés aux slows les plus serrés et les plus langoureux, sans jamais oser échanger le moindre baiser…Cela se passait comme si, conscients de nos sentiments, aussi intenses que mal définis, nous craignions de les consacrer par ce baiser que nous semblions redouter et attendre à la fois, sans qu’aucun des deux ne veuille assumer la responsabilité de cet acte, clairement et, définitivement amoureux !
Cette curieuse relation se prolongea pendant des années et lorsque, au cours de mes années Khaznadar, à l’âge de 16 ans, je me décidais à écrire une lettre enflammée à Widad, elle ne la reçut jamais :
J’avais glissé les feuillets que je lui adressais dans une enveloppe libellée au nom de Lilia ma sœur, à laquelle je demandais, sur une feuille séparée, de ne pas prendre connaissance du message adressé à Widad et de se contenter de le lui remettre.
En décachetant l’enveloppe, Lilia toute contente de recevoir une lettre de moi, commença par lire ce qu’il ne fallait pas et, dût penser que j’étais devenu fou de lui déclarer mon amour en des termes aussi sensuels. Lorsque, ayant lu le feuillet qui lui était spécifiquement adressé, elle prit conscience de sa méprise, elle décida de ne rien faire jusqu’à mon retour de fin de semaine…
A mon retour, je déchirai ma déclaration sans rien dire, comme si je voyais un signe du ciel dans cet empêchement fortuit…
C’est vers l’âge de 17 ans qu’un jour de juin 57, quelques jours à peine après ma rupture avec mon impétueuse Jélila de Bardo/Khaznadar, et alors que toute la bande était réunie dans la rue entre ma maison et celle de Widad, situées en vis avis l’une de l’autre, je vis pour la première fois Essia, une frêle jeune fille aux cheveux longs et aux yeux timides, qui collée au mur, nous regardait fixement sans oser nous approcher avec aux lèvres, une esquisse de sourire qu’elle semblait m’adresser.
Widad fut la première à réagir. En tigresse agressée par l’apparition de celle qu’elle perçut immédiatement comme une rivale potentielle, elle s’adressa à celle dont je ne connaissais pas encore le prénom pour l’humilier et la chasser :
Elle lui reprocha de porter une robe usée jusqu’à la corde, d’avoir les pieds nus et elle la chassa en la traitant de vagabonde.
Je réagis à mon tour en me dirigeant vers elle alors que, blessée et meurtrie, elle esquissait déjà sa retraite. Je la rassurai et lui demandai son nom. Son visage s’illumina et elle me souffla son prénom dans un sourire radieux. Elle avait alors autour de 15 ans et, comme Jélila, elle avait un corps à la Brigitte Bardo. Mais à la différence de Jélila, elle était beaucoup plus contenue et moins entreprenante[2].
A la fin du mois de juin 57, Essia et moi avions des promenades quotidiennes finissant quasiment toutes à la maison de la plage encore inoccupée…
Petit à petit, je l’intégrais à notre groupe et même si Widad ne lui adressait la parole que pour essayer de la blesser, elle n’en avait cure. Elle avait approché et conquis celui qu’elle convoitait et elle mit un point d’honneur à ne jamais affronter directement sa rivale, non déclarée, mais avérée aux yeux de toute la bande.
Widad se mariera une première fois avec un officier de police musulman beaucoup plus âgé qu’elle, qui lui servit quelque part du père à la recherche de l’image duquel, elle avait passé l’essentiel de son adolescence et dont elle n’avait aucun souvenir, ses parents ayant divorcé alors qu’elle était bébé.
Deux ans à peine après son premier mariage, elle épousera en secondes noces, un beau gosse tunisois, italien, comme sa propre grand-mère…
A l’âge de 19 ans, Essia s’était métamorphosée en une belle créature lascive au visage charmant et au corps brûlant de sensualité.
Je l’avais perdue de vue depuis au moins deux ans, et je ne la reconnus pas tout de suite lorsque, sortant de la galerie du Colisée à Tunis un samedi de mai 61, je me suis retrouvé nez à nez avec une jeune femme élégante portant des lunettes de soleil lui masquant les yeux et partie du visage.
Quelques secondes suffirent à son sourire, à peine moins triste, pour me la faire reconnaître et, surpris et conquis par sa nouvelle allure, je fis un pas en arrière pour mieux l’admirer. Et lorsque, amusée et souriant plus gaiement, elle ôta ses lunettes, je retrouvais avec ravissement ses mêmes beaux yeux énamourés.
Il devait être trois heures de l’après midi et, je me préparais alors à rentrer à Nabeul pour le week-end, mais cette rencontre chamboula tous mes plans et nous nous réfugiâmes dans la salle de cinéma, où l’obscurité nous permit de regarder d’un œil un film projeté en boucle en permanent tout en reprenant nos prospections tactiles respectives, ce qui nous amena aux alentours de 19h30.
A la sortie, déambulant et ne sachant pas vraiment où aller passer la nuit, nous nous retrouvâmes au pied d’un immeuble où habitait l’une de nos connaissances communes une certaine Fatma E.B.
Fatma qui était la sœur d’un ami d’enfance de Nabeul, s’était mariée à peine à l’âge de 15 ans, avec son instituteur, un certain Hamadi B un militant politique tunisois déporté à Nabeul au début des années 50.
Comme j’étais en cette période là, à l’âge de 13/15 ans, constamment fourré chez elle en compagnie de son frère, toute sa famille, y compris mon copain, était persuadée que nous avions beaucoup d’attirance l’un vers l’autre et, avant de donner son accord à l’instituteur, le copain en question, avait cru devoir me demander mon avis, me précisant au passage, qu’elle était suffisamment jeune pour m’attendre, le cas échéant encore, durant des années!
Et comme l’idée du mariage me paraissait alors totalement ridicule, j’avais tout simplement éclaté de rire, en lui déclarant que, effectivement si j’avais eu alors quelques trente deux ans, comme le fiancé potentiel, je n’aurais peut-être pas hésité… Et le mariage de Fatma avec son instit se fit dans l’année.
Mais, comme ce genre de choses finissent toujours par réapparaître, la famille du mari, (qui connut plus tard la prison pour une affaire sordide d’argent détourné, alors qu’il occupait les fonctions de délégué[3] d’un patelin du Sahel), a toujours cru que le dernier de ses enfants, Khaled dont les traits étaient beaucoup plus fins que ceux de ses frères, était un enfant adultérin, ce qui est peut-être vrai, et qu’il était de moi ! Ce qui est, en revanche, absolument faux !!
En tout état de cause, Essia aussi connaissait le couple, pour avoir été également, l’une des élèves de cet instit (et vaguement copine de Fatma) ; et nous décidâmes de jouer la comédie en nous présentant, l’un après l’autre chez le couple, pour nous faire inviter à y passer la nuit !
Pour la première partie du scénario imaginé tout alla comme sur des roulettes.
Essia entrant en premier, et prétendant n’avoir pas trouvé moyen de rejoindre Nabeul à cette heure, elle fut accueillie à bras ouverts, surtout par Si Hamadi qui, prenant les devants, se déclara ravi de pouvoir rendre ce service à son ancienne élève.
Vingt minutes plus tard, c’est Fatma qui vint m’ouvrir la porte en réponse à mon coup de sonnette et qui se déclara, non moins heureuse d’héberger pour la nuit, l’ami de son frère bien connu comme tel de son mari, qui aurait bien voulu protester, mais qui dût se résigner et m’offrir à regret, le canapé du salon attenant à la chambre d’amis déjà octroyée à Essia.
La seconde partie du scénario capota lorsque, le salon et la chambre d’amis, communiquant par un balcon dont les persiennes grippées firent quelque bruit en s’ouvrant à mon initiative, ravivant en même temps les soupçons de Si Hamadi qui n’avait digéré ni mon apparition nocturne ni mon alibi, qu’il avait jugés à raison, pour le moins peu cohérents...
M’étant immobilisé pendant plus de cinq minutes après le grincement des persiennes, et pensant que le vieux, s’il avait été réveillé, n’avait surement pas tardé à se rendormir, j’avais franchi le balcon et pénétré dans la chambre occupée par Essia pour me glisser dans son lit.
A peine deux minutes plus tard, Si Hamadi après être passé vérifier si j’étais bien dans le canapé du salon, et y ayant découvert les draps et le coussin, (que j’avais enroulés et auxquels j’avais essayé de donner une forme humaine), tambourinait furieusement à la porte de notre chambre dûment fermée à clé.
Malgré les tentatives d’apaisement de Fatma qui essayait de le raisonner en lui disant qu’après tout, Essia n’était pas sa femme, qu’elle était visiblement loin de crier au secours, et qu’il n’avait aucune raison d’agir comme un cocu ayant surpris sa femme et son amant dans les bras, l’un de l’autre, Si Hamadi, fou furieux, finit par nous chasser comme des malpropres.
Les malpropres que nous étions à ses yeux, réagîmes en fait comme des gamins ravis de l’avoir mis dans cette colère noire, et nous ne manquâmes pas de le saluer bien bas ironiquement, en sortant de chez lui littéralement fous de rire.
Mais les gamins rigolards étions également, frustrés d’avoir été stoppés dans notre élan amoureux; et pressés de trouver un autre abri en pleine nuit. Il était alors près de minuit et n’entrevoyant pas d'autre solution, je hélais un taxi en maraude et dis au chauffeur : Ksar Saïd !
Une demi-heure plus tard, après nous être faufilés le long des arbustes pour échapper à la vigilance du gardien de nuit, tout en espérant qu’il s’était endormi, nous abordions le bâtiment abritant les dortoirs et l’infirmerie et, sachant que la porte de celle-ci était souvent laissée ouverte pendant les week-ends, j’en actionnais doucement la poignée et constatais avec satisfaction qu’elle s’ouvrait sans peine.
Ni Essia ni moi, n’avions remarqué la présence de Mohammed Trabelsi, au moment où nous franchissions la porte de l’infirmerie.
Mohamed T. était un camarade libyen, homonyme de notre professeur de psychologie. Il était sorti du dortoir aux lumières éteintes et se dirigeait vers le bloc toilettes, lorsqu’il nous aperçut.
Il me dit plus tard à quel point il avait été époustouflé à la fois de me voir ramener une aussi belle créature et d’avoir ainsi l’inconscience et le culot de l’introduire dans ce lieu interdit à toute présence féminine, à pareille heure de la nuit.
Du coup, il passa toute la nuit éveillé, à surveiller les allers et venues du gardien de nuit.
Au petit matin lorsqu'épuisés par nos exercices amoureux réitérés, nous avions cédé au sommeil, c’est lui qui était venu me secouer et me faire comprendre par gestes et chuchotements, qu’il était l’heure pour nous de partir, que le gardien était rentré chez lui, que le surveillant n’allait pas tarder à se réveiller et à faire sa ronde d’inspection, et que lui, Mohammed, (dont je me payais souvent la tête en le traitant de bigot de libyen), allait se charger de remettre en ordre le lit…
Depuis ce jour, je ne me permis plus jamais de taquiner Mohamed mon ami libyen et je fis moult efforts pour lui faciliter l’accès au contenu des cours dispensés quasi exclusivement en français, langue qu’il ignorait totalement à son inscription et dont petit à petit, il assimila les premières bases. Il y fera d’énormes progrès en deuxième année.
Mohamed aura son diplôme en se classant honorablement et faillit même devenir ministre des sports trois ou quatre années plus tard. Il se fit souffler la place à la dernière minute, car Moamer El Gueddafi [4]lui préféra un diplômé d’une école égyptienne. Mohamed deviendra néanmoins le Président du Comité Olympique libyen, ce qui lui permit de faire plusieurs fois le tour du monde. Son rival égyptien ex-ministre, a été jeté au rebut depuis longtemps, Mohamed est toujours à la tête de l’organisme olympique et nous avons gardé des rapports extrêmement amicaux quoique très épisodiques.
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Une semaine après mon invitation d’Essia à Ksar Saïd, alors que mes copains n’avaient pas fini d’ergoter sur ma performance et mon culot, tout en tournant en bourrique notre ami libyen qui, non seulement nous avait tenu la chandelle toute la nuit mais qui avait en outre, poussé la mansuétude jusqu’à laver les draps largement souillés par nos ébats.
C’est encore ce même copain libyen qui, quelques jours plus tard, était venu m’avertir que Bédye mon frère aîné et Badreddine mon jeune oncle étaient à ma recherche et qu’ils m’attendaient au bureau du surveillant général.
En cette période là, Papa venait à peine de renter à Nabeul après avoir subi une opération chirurgicale et, imaginant déjà le pire, c’est en courant que je m’engouffrais dans le bureau de notre surveillant général, sans même frapper à la porte.
A la mine que faisaient mes visiteurs, j’étais certain que quelqu’un de ma famille avait décédé et je priais secretement : Ô mon Dieu Faîtes que ce soit n’importe qui, mais pas mon père ! et ce, tout en étant sûr que cette prière tardive ne sera pas exaucée !
Elle le fut pourtant et, c’est avec un soulagement coupable que j’appris que, c’était mon cousin Mohamed Saad, le fils de ma tante Fattouma qui avait été retrouvé gisant sans vie dans la baignoire de sa salle de bains à Enfidaville, près de Sousse.
[1] Cette famille comptait par ailleurs trois jeunes filles dont je dirais peut-être quelques mots plus tard, l’aînée devenant plus tard nonne à la suite d’un chagrin d’amour. Le quatrième garçon, Mimi, étant alors trop jeune deviendra l’ami de Mohammed Kameleddine mon benjamin.
[2] A l’âge de 22/23 ans, Essia épousera un brillant avocat tunisois qui la rendit riche et qu’elle aima comme une bonne épouse en lui donnant quelques enfants dont certains doivent être aujourd’hui, quarantenaires, voire plus.
[3] Délégué est l’équivalent tunisien du sous préfet en France.
[4] Ce même Gueddafi qui en ce mars 2011, alors que je remets en forme cet extrait pour mon blog, est en train de massacrer à coups de canon, le valeureux peuple libyen qui s’est révolté contre ce monarque fou, vulgairement déguisé en leader arabe et en roi des rois africains !