Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Ecole Normale Sup, 2ème année.
L’été 60/61 se passa comme en rêve, nous avions beaucoup pleuré notre cousin qui était extrêmement sympathique et blagueur, mais nous nous étions finalement résignés. Papa avait surmonté une crise de santé assez grave ayant nécessité une opération chirurgicale qui, malgré son diabète devenu préoccupant, avait débouché sur une convalescence presque inespérée, puisqu’il avait pu reprendre relativement vite, ses activités d’avocat dans lesquelles il s’était recyclé après sa mise en disponibilité et qu’il pouvait de nouveau, prendre avec nous, les bains de mer qu’il aimait tant.
J’étais major de ma promotion et ma mère me donnait l’air de ne plus tant bouder mes études sportives. Toute ma famille était heureuse, bonheur que partagea largement mon ami Hédi qui passa chez nous plusieurs semaines.
A la rentrée, Hédi et moi étions devenus très liés et, lui-même ayant bien réussi en se classant dans les 4 premiers, c’est avec la volonté bien arrêtée de préserver ce classement et d’aller achever notre licence à Paris, que nous entamâmes l’année universitaire.
En reprenant les cours, nous apprîmes que Monsieur Hédi Saheb Ettabaa était notre nouveau directeur. Il avait pratiqué le football et l’athlétisme avec quelques succès et, ce qui le rehaussa encore à mes yeux, subjectivement je dois dire, c'est que j’appris incidemment qu’il avait été Khlifa, comme mon père et, au Kef, également comme mon père, à ses débuts …
J’appris plus tard qu’il était marié à une nièce de ce Bourguiba qui nous avait causé tant de désagréments, ce qui ne m’empêcha pas de garder un préjugé favorable à notre nouveau directeur !
Monsieur Saheb Ettabaa, sans pour autant avoir fait d’études spécialisées en la matière, était un fin psychologue avec le zeste de démagogie qu’il fallait pour se faire adopter par ses administrés. iI nous déclarait sans cesse que nous étions des étudiants à part entière et qu’il nous faisait pleine confiance pour nous comporter en personnes responsables.
Bien que le régime de l’école fut l’internat, nous nous permettions très souvent, surtout pendant le mois de Ramadan, de sortir la nuit après la rupture du jeûne et d’aller à la Manouba nous attabler à un café maure entouré de mûriers, jouer aux cartes et plaisanter gaiement jusqu’à une heure assez tardive.
A notre retour, un autre Labidi, gardien de nuit, nous attendait pour refermer le portail rouillé qui nous servait de porte annexe. En effet, il y avait deux accès, dont l’un principal, donnant plein sud sur ce qu’est devenu aujourd’hui l’axe routier type autoroute, menant de Tunis vers les villes du Nord.
L’ L'autre porte, donnait vers le Nord-ouest, plus en retrait par rapport à la route et était presque, entièrement recouverte par les branches touffues d’arbres extrêmement feuillus plantés les uns contre les autres, et c’est ce deuxième accès que nous utilisions pour sortir et rentrer, tard la nuit.
Notre directeur était informé de nos sorties nocturnes par le journal que tenait le gardien de nuit, et celui-ci, nous déclarait de temps à autres que, « si El Hédi lui avait donné pour instructions de nous recommander de ne pas veiller trop tard. » Et, il faut dire que nous nous efforcions effectivement de respecter cette espèce de modus vivendi, et de ne pas exagérer. Nous y reviendrons.
Durant cette deuxième année, nos professeurs qui avaient déjà d’excellents rapports avec nous, se mirent à nous considérer presque comme des collègues, il y avait de leur part, moins de directives et davantage d’encouragements, moins de critiques parfois déplaisantes à l’occasion de ratages gestuels et, souvent, nous organisions ensemble des séances de projection de films et de documentaires.
Certains parmi eux, se faisaient même inviter à nos surboums qui aboutirent plus tard au moins à un mariage entre une de nos partenaires féminines d’El Omrane et son professeur. C’est dire si l’ambiance générale était cordiale et bonne enfant.
Pourtant, il y eut des préférences plus ou moins injustifiées et certains professeurs notaient plus largement quelques-uns parmi nous, par rapport à d’autres et ce, pour des devoirs ou gestes sportifs visiblement équivalents. Les camarades estimant avoir été lésés, ne disaient généralement rien au professeur, mais s’en prenaient parfois au favorisé qui esquivait alors la question, mais tout cela se passait sans réelle animosité.
Mais lorsqu’il advint que je fus victime, de ce que j’estime encore aujourd’hui avoir été une injustice flagrante, mon caractère de révolté me poussa, une fois encore, à l’insurrection :
Pour les performances sportives, évaluées à la distance des jets, à la hauteur ou à la longueur des sauts et au chronométrage des courses, il était difficile de tricher, difficile mais pas impossible… Monsieur Hamadi Annabi avec lequel j’entretenais alors d’excellents rapports et qui parfois se faisait inviter à nos surprises parties, dont j’étais le principal organisateur, ne sut pas résister à la préférence marquée qu’il avait pour Mohammed Snoussi, alors capitaine de l’équipe nationale de basket…
Comme je l’ai déjà dit, j’étais excellent nageur et j’avais régulièrement 26/20 à tous les tests notés en natation, car le barème de toutes les épreuves comportait des points bonus en récompense des performances approchant les records nationaux. C’est ainsi qu'Antar Souid, mon ami noir, avait régulièrement 26/20 aux 100mètres plats en athlétisme et que, pour ma part je bénéficiais toujours, sauf une fois, des six points bonus maximum, aux 50mètres crawl.
Depuis mon enfance, j’ai toujours été sujet à des angines à répétition à l’occasion desquelles je mettais près de 15 jours à guérir et, j’eus la malchance d’en attraper une, assez grave, à la fin des examens pratiques de deuxième année.
Aussi, gardant le lit avec près de 40° de fièvre, il n’était pas question pour moi de passer ma dernière épreuve pratique, qui était précisément le fameux 50mètres nage libre en bassin découvert[1].
Tout le monde était prêt à me créditer de mon 26/20 habituel, même mes camarades qui auraient pu profiter de ces circonstances pour espérer me souffler ma place quasi-certaine de major de promotion. Tout le monde, sauf Monsieur Annabi qui n’était en rien concerné d’ailleurs, étant professeur de volley et non de natation…
Il ne cessa pas de venir me voir à l’infirmerie, pour voir si j’allais bien ? et il ne cessa de m’encourager à mieux me porter pour pouvoir passer ma dernière épreuve et récolter mon bonus…
Je ne compris son manège que le jour où, ayant à peine quitté l’infirmerie, et que j’entamais mes derniers jours de convalescence, j’eus en face de moi, un Annabi moins mielleux et plus pressé de me faire sortir du lit pour me chronométrer sur les fameux 50mètres, décisifs à plus d’un titre, puisqu’ils me coûtèrent effectivement mon rang de major et faillirent me priver de Paris…
J’avais bien résisté à ses relances, refusant; par deux fois, de le suivre au bassin qui nous servait de piscine en lui exhibant un thermomètre encore à 38,5°, mais le troisième jour, il parvint à me sortir du lit où j’étais encore un peu fiévreux et par défi un peu idiot, je le suivis en lui disant que « je voyais bien qu’il était en train d’essayer de me faire faire une mauvaise performance pour favoriser Mohamed Snoussi » (celui-ci me talonnait alors au niveau de la moyenne générale et était son favori parmi nos camarades.) J’ajoutais que je n’avais aucune confiance en son chronométrage et que j’exigeais que mon ami Hédi ait en mains un deuxième chronomètre pendant mon test.
Il se défendit d’avoir de mauvaises intentions à mon égard et consentit sans peine à avoir un deuxième chronométreur à ses côtés.
Nous étions alors début juin, il ne faisait pas beau et je relevais à peine de cette angine, qui m’avait comme d’habitude mis à plat ; et lorsque je me mouillais les bras et la poitrine avant de plonger, je commençai à trembler de partout et je dus activer ma circulation par plusieurs sautillements et mouvements assouplissants, avant de pouvoir à nouveau envisager de procéder au test.
Et lorsque frigorifié et livide, je sortis du bassin après avoir peiné à soutenir la cadence que je m’étais imposé, j’avais envie de vomir et je faillis m’évanouir et, lorsque Hédi me montra le chrono, je n’avais pas la force de parler…
Le 'temps' que j’avais réalisé, non seulement, ne me donnait pas droit au bonus des six points supplémentaires, mais il ne correspondait qu’à la note de 18/20, ce qui me privait ainsi de 8 points au total général des épreuves, ce qui voulait dire que la place de major m’avait échappé !
Mais, trop mal en point pour procéder à tout calcul mental, je ne le savais pas encore avec certitude…
En revenant au dortoir, je n’avais qu’une envie, celle de m’enfouir sous les draps et couvertures et de dormir. Deux heures plus tard, sentant que j’allais faire une rechute, je me dirigeai vers l’infirmerie pour découvrir que j’avais de nouveau 39° de fièvre.
Entre-temps, Hédi était allé voir le directeur pour l’informer des derniers événements et protester contre les agissements de Hamadi Annabi, en lui disant que ce dernier allait ainsi me priver de pouvoir continuer mes études à Paris. Monsieur Saheb Ettabaa me rendit visite et me promit de voir ce que le règlement permettait de faire et, me reprocha, à juste titre, d’avoir consenti à procéder au test dans mon état…
Quelques jours plus tard, j’eus une violente altercation avec Hamadi Annabi que j’agressai verbalement en le traitant de minable tricheur, et s’il s’en plaignit à des étudiants et des professeurs, n’ayant pas la conscience tranquille, il ne fit pas de rapport officiel.
Pour des raisons assez obscures, malgré, ou à cause de ma violente réaction à cette injustice, même en multipliant les contacts avec la direction et les enseignants en vue de refaire mon test de natation, je ne pus jamais obtenir de le refaire ; et je ne me classai que troisième de la promotion derrière Mohammed Snoussi et Hédi Ben Aïssa et devant Abdelmadjid Azaiez.
J’étais tellement content que ce dernier, (qui avait été à l’origine de mon entrée à cette école), soit ainsi retenu dans le groupe en partance pour Paris que je ne fis plus d’histoire et que me fis tout petit pour ne pas risquer d’être éliminé pour indiscipline.
Le règlement stipulant que seuls les quatre premiers seraient habilités à poursuivre leurs études, en application avec l’accord passé avec les autorités françaises qui nous accordaient quatre bourses de coopération. Cela n’empêcha pas du tout Mohamed Mzali de se procurer une cinquième place au bénéfice de notre camarade Salem Boughattas, un lanceur de poids et de javelot, originaire du Sahel tunisien qui nous rejoignit avec trois semaines de retard en France, alors qu’il n’était classé ni 5ème ni même 6ème…
Bien avant cette fin d’année pleine de suspens et d’angoisse pour moi, des faits assez surprenants se déroulaient à Ksar Saïd qui eurent comme protagoniste principal, comme annoncé plus haut, Monsieur le quasi-ministre, Directeur Général de la Jeunesse et des Sports.
Triste mascarade de nuit à Ksar Saïd.
Nous avions appris depuis belle lurette, que Monsieur Mzali était en désaccord avec notre premier et avec notre second directeur sur leur gestion de l’internat, que tout deux concevaient plutôt comme un foyer universitaire et que lui-même concevait comme une caserne, voire comme une prison.
Nos directeurs, ainsi que nos professeurs nous considéraient, comme des étudiants responsables et respectables, mais la mentalité de professeur d’arabe du Directeur général[2], parvenu au pouvoir politique par hasard, sinon par népotisme bourguibien, ne pouvait lui permettre d’épouser cette perspective, pour lui ridicule.
Il nous considérait comme un ramassis de ratés quasi-délinquants qu’il fallait garder enfermés dans son centre de redressement et mener à la baguette, comme il a dû l'être durant son enfance et son adolescence…
Mais nous ne pouvions nous imaginer un seul instant qu’il se permettrait d’avoir le comportement inqualifiable qui allait être le sien, un certain vendredi soir du mois d’avril 1962.
Ce jour là, comme à son habitude, Monsieur Hédi Saheb Ettabaa nous avait tous, fait inscrire aux compétitions universitaires d’athlétisme qui se déroulaient au Stade Géo André[3]. Et comme d’habitude, à la fin des compétitions, il savait, comme il l’a toujours su, que nous irions au cinéma et que nous rentrerions tard et, il avait donné pour instructions au gardien de nuit de garder les portes ouvertes jusqu’à minuit.
Aussi, c’est en toute quiétude que Hédi et moi étions allés au cinéma avec des copines d’El Omrane qui bénéficiaient de la même autorisation… A la sortie du cinéma, nous nous étions quelque peu attardés mais, prenant un taxi, nous arrivions à la porte d’accès secondaire de l’école vers 23h15, donc largement avant l’horaire butoir.
Quelle ne fut notre surprise lorsque les yeux perçants de Hédi reconnurent la Simca Baulieu élancée de Monsieur Mzali camouflée sous les arbres touffus et son chauffeur, tapi derrière, la tête dépassant à peine le coffre… (Plus tard, nous avions appris que le chauffeur avait eu pour instructions de se cacher et d’attraper les retardataires éventuels qui se présenteraient à la porte).
Pour l’heure, pour tenter de l’amadouer de loin et tester sa réaction, nous le saluâmes d’un Salam Aleïkoum poli, auquel il répondit par un halte-là ! quasi-militaire, en essayant de nous sauter dessus.
Il trébucha et faillit s’étaler par terre, tandis que nous partions à toute vitesse en coupant à travers les arbustes vers les dortoirs ; il tenta bien de nous rattraper, mais la grande distance qui nous séparait des blocs fut fatale à son souffle et à ses jambes ; et il dût revenir se remettre à l’affût d’un gibier plus facile, car 15 secondes après, nous ne l’entendîmes plus nous courir après.
Nous avions compris que Mzali était quelque part dans l’école, mais nous ne savions ni où, ni exactement pourquoi, il y était.
Cependant, nous nous doutions bien que ses intentions étaient belliqueuses et nous approchâmes les dortoirs aux lumières allumées, en prenant mille précautions, par le coté fenêtres.
Celles-ci étant assez hautes, je fis la courte échelle à Hédi qui put se hisser jusqu’au rebord de la fenêtre auprès de laquelle étaient situés nos lits et il frappa discrètement aux persiennes, ne sachant pas si Mzali se trouvait ou non à l’intérieur de notre dortoir de 2ème année. Aussitôt, la vitre et les persiennes s’ouvrirent et nos camarades nous hissèrent à l’intérieur du dortoir en nous faisant signe de nous dépêcher de nous mettre au lit.
Dix secondes après, nous nous étions débarrassés de nos vestes et de nos cravates et mis au lit en tirant sur nous les couvertures, juste avant que Mzali ne fasse irruption, affublé de Habib le surveillant monastirien qu’il avait imposé à la direction de l’école et qui, timide et trop gentil, ne nous avait jamais embêtés…
Nous apprîmes plus tard qu’ils étaient allés chercher le registre pour faire l’appel et relever les noms des absents que Mzali se proposait de renvoyer définitivement !
Au grand dam du quasi-ministre, les lits qui étaient inoccupés ne l’étaient plus, et ne sachant plus trop dans quel dortoir il avait remarqué des lits vides, il ne s’aperçut pas que nous venions à peine d’y prendre place. Seul le regard, surpris, mais comme rassuré de Habib, nota le changement et, bien sûr, il ne se permit aucun commentaire en présence de Mzali qui, visiblement, le terrorisait.
J’appris le lendemain qu’au début de son intrusion nocturne, Monsieur le Directeur Général, ayant interrogé l'un de nos camarades au sujet d’une question futile et que, la réponse de celui-ci n’ayant pas plu à sa majesté, celle-ci avait armé son bras pour gifler le malotru qui esquiva… et que ce fût le malheureux Habib qui hérita malencontreusement de la gifle retentissante.
J’avais été ébahi d’apprendre que, non content d’avoir giflé Habib, et au lieu de s’excuser auprès de lui, alors que celui-ci lui entourait gentiment de ses bras ses directoriales épaules, en répétant tout hébété : « Missalech ya si Mohamed, Missalech[4] », le « si-Mohamed » en question le repoussa dédaigneusement, en le rabrouant, lui reprochant de traîner dans ses pattes…
Plus tard, je fus un peu plus dégoûté d’apprendre que ce Habib surveillant était un étudiant, orphelin de père, que sa mère était la bonne ou la femme de ménage de l’épouse Mzali et que celui-ci avait toujours mené la mère et le fils à la baguette, s’estimant être, d’autant plus leur bienfaiteur, qu’il leur fournissait du travail, à l’une d’abord et, depuis peu à l’autre…Quelle misère !!!
L’appel terminé, Monsieur Mzali sortit du dortoir, après nous avoir donné l’ordre de dormir et éteint lui-même la lumière.
Puis, Monsieur le directeur général, alors que tout le monde pensait qu’il allait quitter l’école et rentrer chez lui, crut bon de nous démontrer qu’il était plus malin que nous et il fit le tour des dortoirs, pour écouter sous les fenêtres ce que nous disions de lui…
Le chaos mêlé d’injures à lui destinées, se poursuivant au-delà de 5 minutes, je fus saisi d’un pressentiment et, ouvrant la vitre avec précaution, les persiennes n’ayant pas été refermées après notre escalade, j’entr’aperçus le crâne dégarni de Mzali, alors que celui-ci s’apprêtait à grimper sur le dos de Habib, pour se hausser à hauteur de la fenêtre et repérer ses laudateurs et, pouvoir ainsi, les remercier comme il se doit !
En une fraction de seconde, et alors qu’il regardait où mettre les pieds, je tirai violemment les persiennes que je refermai brutalement en faisant sortir de ma bouche un bruit obscène soufflé à travers ma langue, lui signifiant clairement qu’il était tombé sur plus malin que lui et que « Tel était bien pris, celui qui croyait (sur)prendre ! »
Tout autre que lui aurait arrêté les frais et serait immédiatement rentré chez lui, pour éviter de se faire ridiculiser davantage. Monsieur Mzali lui, crut bon de revenir dans notre dortoir en fulminant et en proférant des obscénités :
En entrant, il fit claquer brutalement la porte du dortoir contre le mur et, allumant les lumières, il passa cinq bonnes minutes à nous injurier, usant de vocables dignes du plus vil des charretiers. Il repartit ensuite en nous promettant d’identifier celui qui lui avait claqué les persiennes au nez et de lui faire sa fête…
Le lendemain, j’étais en examen de pédagogie pratique à Khaznadar avec des élèves cobayes de mon ancien lycée et je n’ai pas eu l’honneur d’assister à la chute de cette grande mascarade.
J’appris cependant plus tard que Monsieur Mzali avait téléphoné ses instructions à Monsieur Saheb Ettabaa. Celui-ci, avait donc fait préparer le réfectoire pour une réunion générale des professeurs et étudiants dûment convoqués pour 10h du matin, « les cours étant suspendus, jusqu’à nouvel ordre. »
Monsieur le Directeur Général passa près de deux heures à tenir un discours incohérent devant un auditoire professoral incrédule et des étudiants blasés par sa visite nocturne.
Il mélangea les menaces et les imprécations à des considérations philosophico-théologico-pédagogiques et finit par déclarer sur un ton larmoyant qu’il était finalement trop bon pédagogue et trop démocrate pour sévir contre des étudiants un peu trop laissés à eux-mêmes et qu’il en voulait, davantage, au directeur de l’établissement et aux professeurs de ne pas avoir su leur inculquer suffisamment de sens civique!!
Auparavant il s’était contenté de dire qu’au cours d’une visite d’inspection, effectuée en application des directives bienveillantes et éclairées du Combattant Suprême, il avait découvert une situation qu’il n’avait pas pu s’empêcher de qualifier, délicatement, de bordellique et d’inacceptable dans un établissement de formation d’éducateurs…
Bien entendu, il ne pipa mot de son comportement personnel et se garda bien de relater la situation loufoque dans laquelle il s’était trouvé lorsque, poursuivant un étudiant de 2ème année à travers le dortoir, en lui insultant père et mère tout en essayant de lui donner des coups de pied, il s’était vu stoppé par trois étudiants noirs-africains de 1ère année qui, ne le connaissant pas et l’ayant pris pour le père de l’étudiant, essayaient de le raisonner.
Notre très respectable visiteur du soir, empêtré alors dans leurs bras musclés, fut obligé de leur répéter plusieurs fois : « Lâchez-moi, je suis le Directeur Général, mais lâchez-moi donc imbéciles….[5] »
Après avoir présidé cette réunion de 10h/midi d’un certain samedi matin d’avril 1962, Monsieur le Directeur Général ne remit plus jamais les pieds à l’école normale, il dût attendre pour le faire, de devenir, des années plus tard, plusieurs fois ministre…
Les Tunisiens feront plus ample connaissance avec lui encore quelques années plus tard dans ses fonctions de Premier Ministre essayant de leur prouver qu’il ne prenait ni tartines ni beurre au petit déjeuner et que la Tunisie ne pouvait se permettre de leur importer du beurre, et encore moins des bananes à coup de devises lourdes!!
Ils l’apprécièrent peut-être encore davantage dans le rôle très peu convaincant de Monsieur Propre qui, mettant les pouces au revers de sa veste, leur déclarait d’un ton mi-larmoyant, mi-menaçant, « plus démocrate que moi, tu meurs » ou encore, « plus intègre que moi, on n’en trouve pas… »
A la fin de cette année universitaire, les 4premiers de la promotion, avions eu confirmation de notre départ en France, sans autre précision de lieu et nous étions quelque peu inquiets de voir substituer une ville quelconque à Paris, seule destination dont nous rêvions tous.
Nos craintes s’avérèrent finalement justifiées et, c’est sur une autre ville française que nous fûmes dirigés en septembre, mais avant d’en parler faisons une autre incursion dans le temps présent pour examiner un instant, l’un des phénomènes modernes de téléréalité et d’escroquerie médiatique et voir comment les Tunisiens et surtout les Tunisiennes se font piéger en s’impliquant dans un concours de chansonniers truqué à la base et comment ils sont amenés à prendre position et à s’opposer à d’autres arabes, à coups de messages électroniques et de campagnes publicitaires orchestrées.
[1] A cette époque, les cours et les examens de natation se déroulaient dans un grand bassin au pied d’un château d’eau. La seule piscine de Tunisie était la piscine municipale du Belvédère qui existe toujours et qui ne dispose toujours que d’un bassin d’été...
[2] Mzali était effectivement prof d’arabe de formation !
[3] Actuel stade Zouiten.
[4] Cela ne fait rien si Mohammed, cela ne fait rien….
[5] De longues années plus tard, une année avant le décès de Mzali, celui-ci, de retour d’exil, prenait part à une réunion à laquelle assistait également un collègue prof universitaire et ex étudiant spectateur stupéfait du show mzalien de ksar Saïd, qui ne put résister au plaisir de le rappeler à notre ex- Directeur Général, ex-quasi-ministre…Bien entendu Monsieur Mzali ne s’en souvenait guère, le pauvre et il se fendit de plusieurs dénégations tant véhémentes qu’étonnées, ‘comment, moi ? Vous plaisantez’ !? !!!. Dieu lui pardonnera s’il le veut bien !!!