Incursions dans une vie antérieure avec retours sarcastiques sur des errements sociopolitiques plus actuels,
Khaznadar joue les 1eres prolongations dans ma mémoire.
Le deuxième professeur de lettres que je connus fut Monsieur Charmant, c’était un Français à l’esprit quelque peu ringard, il était pervers et partial à l’envi, contrairement à ce que son nom aurait pu laisser entendre.
En cette année de 4ème, (l’année d’orientation), où nous étions censés avoir opté pour une section spécialisée, j’avais d’abord choisi la branche classique avec pour matières principales, le grec, le latin, le français et l’arabe.
Mais, au bout d’une semaine, je réalisai que, n’étant déjà pas très fort en arabe, j’allais être aussi handicapé par le grec auquel mon esprit semblait être hermétique et, les cours étant encore très peu avancés, j’obtins de l’administration, grâce à l’insistance de mon père, d’être réorienté en section B, avec les mêmes matières, hormis le grec.
Monsieur Charmant ne me pardonna jamais cette désertion et, étant le principal professeur de lettres des deux sections, il me déclara la guerre dès le début de l’année :
« Monsieur Haouet, vous n’avez pas eu le courage de vous astreindre à l’étude du grec, renonçant ainsi à la plus belle des langues, vecteur de toutes les civilisations. Vous auriez mieux fait de renoncer aussi au latin et au français, car je doute fort que vous soyez en mesure d’en apprécier la quintessence ou même d’en comprendre la structure. »
Il allait de fait s’employer à me prouver que j’étais médiocre, et en français, et en latin !
Parmi mes camarades de classe de 4ème, certains avaient appartenu à la même 5ème ou à la même 6ème que moi et nous connaissions bien nos forces et nos faiblesses respectives.
Aussi quelle ne fut ma surprise lorsque, au fil des semaines, je constatais que des camarades, assez faibles en français, obtenaient des 12 ou 13/20, alors que je ne réussissais pas à avoir la moyenne et que j’écopai même plusieurs fois d’un 07/20 !!!
En latin, c’était pire encore, en comparant mes copies avec celles de mes camarades, je m’aperçus à maintes reprises, que des ‘fautes’ signalées sur la mienne, en tant que telles, n’étaient pas avérées sur celles de mes camarades, et que, des copies sensiblement équivalentes, étaient sanctionnées d’un 05/20, lorsqu’il s’agissait de la mienne propre et de, 13 ou 14/20, lorsqu’il s’agissait de celles d’autres élèves.
Bien entendu, Monsieur Charmant devant ces incohérences flagrantes, trouvait de fausses excuses, lorsqu’il consentit, une ou deux fois, à écouter mes protestations ; mais très vite, il refusa de le faire déclarant « qu’il n’avait pas de temps à perdre et que je n’avais qu’à changer de classe si je n’étais pas content des évaluations qu’il faisait de mes carences… »
Monsieur Charmant, qui était aussi partial et injuste, que pervers et sadique, recourait par ailleurs au châtiment corporel, qu’il prenait cependant la précaution de déguiser, compte tenu de notre âge et de notre statut de lycéens.
En se pavanant entre nos tables, un gros ouvrage de latin ou une règle à la main, il s’arrêtait souvent à celle que je partageais alors avec un autre nabeulien, Sadok Gh.
Il avait le vice d’inventer n’importe quelle excuse en examinant les notes que nous prenions, pour abattre violemment son ouvrage de latin sur le crâne de Sadok, l’assommant à moitié et quelques fois davantage…
D’autres fois, toujours en me défiant du regard, comme pour me pousser à la révolte, il s’appliquait à lui arracher des touffes de cheveux qu’il amenait à ses yeux pour les examiner, tout en continuant à psalmodier son texte de latin.
Sadok qui était excessivement timide, souffrait en silence ; et un jour, c’est moi qui n’en pus plus, il faut dire que la journée avait déjà bien mal commencé pour moi.
Ayant remis une copie de français que Monsieur Maamri aurait sanctionnée au moins d’un 15/20, Monsieur Charmant me la rendit avec un 08/20, avec en outre, un commentaire délibérément ironique et provocateur, tracé négligemment en rouge sur la marge : « Mais vous faîtes des progrès monsieur Haouet, il y a peut-être de l’espoir… »
Une demi-heure plus tard, il s’approcha sournoisement de Sadok et, pour une raison futile et grotesque, il lui attrapa l’oreille et se mit à la tirer vers le haut, en lui disant : Mon ami Sadok, mon ami Sadok, mais vous allez devenir bossu, à force de vous courber sur votre pupitre, redressez-vous mon ami, redressez-vous !! Et ce, tout en lui tordant de plus en plus méchamment l’oreille qu’il avait fermement empoignée.
Sadok, les larmes aux yeux, gémissant et tentant d’amoindrir sa douleur, accompagnait de la tête le mouvement imprimé à son oreille, en implorant qu’on la lui lâchât.
Hors de moi, je bondis sur mes pieds et, faisant rapidement le tour de la table, je repoussai violemment notre charmant bonhomme, lui criant à la face : « Mais vous êtes fou, sadique et dangereux, il faudra aller vous faire soigner. »
A moitié surpris par ma réaction, qu’il semblait vouloir provoquer, et battant précipitamment en retraite, Monsieur Charmant se dirigea vers son bureau, ramassa ses effets et sortit de la classe, non sans m’avoir lancé un sourire moqueur avec l’air de me dire, « j’ai fini par vous avoir ».
Deux minutes après, alors que nous étions trois ou quatre élèves à entourer Sadok et à le consoler, tout en examinant son oreille meurtrie, Monsieur Charmant revint affichant un air triomphal, accompagné du censeur, Monsieur Naceur Chlioui.
Réagissant au quart de tour, je pris les devants à une vitesse qui les laissa tous les deux pantois : « Je suis désolé d’avoir été insolent Monsieur Charmant et je m’en excuse, mais avouez que vous alliez lui arracher l’oreille. »
Monsieur Chlioui, auquel Monsieur Charmant s’était bien gardé d’expliciter le contexte de « l’agression dont il venait d’être victime de ma part », s’approcha de Sadok et, à la vue de son oreille quasi-sanguinolente, se retourna vers le professeur en lui demandant de bien vouloir faire son rapport, en vue de ma traduction en conseil de discipline. Et il ajouta à mon adresse, prenez vos affaires et suivez-moi !
Monsieur Chlioui me connaissait comme capitaine de l’équipe de basket lui ayant, par deux fois déjà, ramené une coupe en son bureau. Il me connaissait également comme récipiendaire du prix d’excellence de français en 6ème et en 5ème et, ayant rapidement compris que je n’avais qu’à moitié tort, c’est d’un air faussement sévère qu’il me demanda ce qui m’avait pris pour agresser ainsi mon professeur…
M’engouffrant dans la brèche, je déballai tout : mes mauvaises notes injustifiées en français et en latin, les provocations quotidiennes et les remarques désobligeantes émanant du professeur à mon égard et j’insistai sur son comportement constamment pervers, méchant et gratuitement vexatoire, envers Sadok.
Monsieur Chlioui, paraissait enclin à comprendre mon attitude, mais il me confirma que je serai traduit par-devant le conseil de discipline…
Bien conseillé, par un ou deux de mes professeurs et par plusieurs surveillants, j’élaborai un rapport circonstancié auquel je donnai une allure ambiguë de plaidoyer réquisitoire, demandant à faire entendre des témoins neutres en la personne de plusieurs camarades et produisant surtout mes copies de français et de latin, en insistant sur mon droit d’être confronté à mon accusateur…
L’affaire fit grand bruit et tout le lycée en fit des gorges chaudes, professeurs, responsables administratifs et élèves confondus, plutôt agacés par le comportement du professeur, que choqués par celui de l’élève.
Au cours du conseil par-devant lequel je comparus une quinzaine de jours plus tard, je réitérai posément le contenu de mes écrits et demandai respectueusement à être confronté à mon professeur, rappelant que je lui avais présenté mes excuses pour mon insolence et ajoutant, avec des débuts de sanglots dans la voix, qu’il devrait lui-même avoir le courage intellectuel de me présenter les siennes pour sa partialité inexplicable et son iniquité, ainsi qu’à Sadok, pour les châtiments corporels incessants et injustifiés qu’il lui faisait subir.
A aucun moment je ne fus interrompu par aucun membre du Conseil et je compris que j’allais m’en tirer à bon compte.
J’appris plus tard que c’est Monsieur Maamri, qui était l’un des représentants du corps enseignant, qui porta l’estocade finale à Monsieur Charmant en zozotant à l’attention des autres membres du Conseil cette longue et imparable diatribe:
« J’ai eu Monsieur Haouet comme élève, il a toujours obtenu plus de 14/20 à ses devoirs de français ; une ou deux fois, je lui ai même accordé, avec beaucoup de plaisir, 16 et 17.
Je connais en lui, l’élève sportif, éveillé et franc qui ne s’est jamais montré irrespectueux. J’ai parcouru ses devoirs de français de cette année ; en mon âme et conscience j’estime que chacune de ces copies, mérite au moins un 14/20, alors qu’aucune, n’a obtenu la moyenne, de la part de monsieur[1] Charmant.
J’estime par ailleurs que le comportement de mon collègue est inadmissible et je suis bien aise de constater que, c’est plus, le comportement du professeur qu’il nous est donné de juger aujourd’hui que celui de l’élève. Et à ce propos, je reprends à mon compte le conseil que lui a donné monsieur Haouet :
Ce monsieur Charmant, qui ne me paraît pas vraiment l’être, devrait réellement, aller se faire soigner !
Le Conseil m’infligea un simple avertissement, alors que je pouvais être renvoyé pour un mois minimum. Monsieur Charmant fut convoqué, quant à lui, un mois plus tard à la direction centrale de l’enseignement…
Parmi les qualités qu’il se targuait d’avoir, il avait le travers d’inspecter nos valises à la veille des vacances, nous démontrant comment nous devrions plier nos vestes et où il fallait les placer pour éviter qu’elles ne se fripent. Il nous disait à cette occasion : « J’en ai fait et défait des valises dans ma vie, croyez-moi, messieurs, c’est ainsi qu’il faut faire »
Personnellement, c’est l’unique enseignement que j’ai retenu de sa part et je témoigne ici, que sa façon de faire les valises, est effectivement excellente.
Et je suis certain qu’il a très bien fait les siennes, lorsque, à la fin de l’année suivante, l’administration lui « accorda » sa mutation en Corse.
***
Durant les deux années qui suivirent, j’eus trois professeurs de littérature française au lieu d’un seul; les professionnels de la publicité d’aujourd’hui, n’auraient pas manqué de qualifier le fait de, trois en un.
Monsieur Hann assurait le service minimum, sa femme et sa fille lui prêtaient main forte pour le reste. Il se chargeait de nous faire les cours et, en bons communistes notoires qu’ils étaient, les autres membres de la famille assuraient la double, voire la triple correction.
Tous les trois étaient agrégés de littérature et de philosophie. Monsieur Hann enseignait à Khaznadar, sa femme et sa fille à Carnot. Chacune et chacun, corrigeait d’abord les copies des ses propres élèves, pour ensuite les soumettre à l’évaluation des autres compères.
Robert Hue, des années 2000, rappellerait assez la physionomie qu’avait Monsieur Hann durant les années 1954/56, y compris pour la barbe ; sauf que, plus profondément myope, Monsieur Hann fronçait bien davantage les sourcils, pour essayer de mieux voir et grimaçait, plus qu’il ne souriait.
Monsieur et Madame Hann qui étaient sensiblement du même âge, devaient alors avoir environ 45 ans et leur fille unique autour de 25. Monsieur et Madame étaient agrégés, depuis belle lurette et Mademoiselle sut qu’elle avait été reçue à l’agrégation, quelque temps après leur arrivée en Tunisie en octobre 1954.
Cette année là, des villas, attenantes à l’espace pédagogique du lycée qui couvrait quelques 20 hectares, furent achevées ; et pour la première fois et sûrement la dernière dans l’histoire du ministère de l’éducation nationale, quelques-uns de nos enseignants furent autorisés à les occuper, moyennant un loyer symbolique.
Monsieur Hann bénéficia de ce privilège de pouvoir résider à proximité immédiate de son lieu de travail ; et j’eus celui d’être parfois invité chez lui, durant ses trois ans d’exercice tunisien et de mieux connaître et mieux apprécier le trio familial, dont l’érudition me subjuguait.
Lorsque nous devînmes plus familiers, ils essayaient parfois de me tourner gentiment en bourrique, en tenant entre eux une conversation, en latin, que j’avais peine à déchiffrer ou en grec. Bien entendu, je ne comprenais pas un traître mot à leurs déclamations grecques.
Mais, bien entendu, je faisais mine de tout comprendre et je réussissais même à les énerver, tout aussi gentiment et le plus sérieusement du monde, en leur répondant en arabe, dont ils ne pipaient mot.
Il me faudrait des dizaines de pages pour raconter les Hann tant ils étaient intéressants ; je me contenterai de relater un fait important à mes yeux et deux ou trois anecdotes plaisantes. Je commencerai par ces dernières :
Voulant découvrir le pays et pendre contact avec sa population, les Hann avaient commencé à se déplacer de ville en ville et à se mêler aux gens, aidés en cela par l’un ou l’autre de leurs élèves de Khaznadar ou de Carnot ; et c’est tout naturellement, qu’ils pensèrent à m’avoir pour guide, durant leur visite de Nabeul.
C’est ainsi qu’un dimanche matin d’avril 55, je les attendis à la gare de Nabeul (dont la station était alors à l’emplacement actuel du siège régional du ministère de l’intérieur, soit à trois cents mètres, plus à l’Est, qu’elle ne l’est actuellement).
Comme encore aujourd’hui, à pareille époque, se tenait La foire de Nabeul, déjà fameuse entre autre par l’exposition d’alambics géants et de nabeuliennes en habits traditionnels procédant à la distillation des essences de fleurs de bigaradiers et autres... Les Hann purent ainsi admirer, dans un même espace, tous les produits de l’artisanat et apprécier la poterie artistique, les objets stylisés en fer forgé, les couffins en jonc artistiquement tressés par les nattiers, les broderies fines de Nabeul…
Ils purent de même, ce qui les intéressait autant que le reste, discuter avec les gens et s’informer de leurs préoccupations ; constatant le niveau médiocre des discussions, je voulus leur donner une meilleure idée sur les nabeuliens et leur proposai de venir prendre le café chez moi et discuter avec mes parents. Ils ne se le firent pas répéter deux fois et nous voilà installés dans le mijliss[2] de la grande maksoura[3].
Notre villa andalouse de la rue de Pasteur n’avait alors que trois ans d’âge, elle était assez luxueuse, comportant un grand patio couvert, avec des balcons intérieurs dépendant des chambres de l’étage, balcons fleuris dont les feuillages pendants, donnaient à l’ensemble éclairé par de vastes fenêtres hautes, des allures de jardin d’hiver.
En nous recevant, Maman nous avait accueillis avec son brio habituel et m’avait proposé, dans son excellent français, d’installer mes invités dans le salon, mais je lui indiquai qu’ils seraient sûrement mieux au mijliss. Quelque peu surpris par la tenue et par l’accueil de ma mère, les Hann me dirent, ne plus tellement l’être par la qualité de mon français, ayant une mère française. Je les détrompai fièrement leur précisant qu’elle était tunisienne et musulmane, de père et mère, tunisiens et musulmans.
Après nous avoir fait servir le café, Maman vint bavarder quelques minutes avec nous, demanda à Monsieur Hann si je travaillais bien au lycée et s’excusa de devoir nous quitter, en proposant à mes invités de rester à dîner. Mais il commençait alors à se faire tard et les Hann promirent de revenir une autre fois.
En nous dirigeant vers la station de l’autocar qu’ils allaient devoir prendre pour rentrer, j’aperçus Papa d’assez loin sur l’autre trottoir, et je proposai à Monsieur Hann de le leur présenter, mais la myopie de ce dernier qui distinguait à peine, la silhouette d’un monsieur portant costume trois pièces et fez rouge sur la tête, le fit fortement hésiter, croyant avoir affaire à une espèce de cheikh, malgré le costume qu’il confondait visiblement avec une tenue traditionnelle.
Lorsqu’il fut tancé par Madame Hann qui l’avait entendu marmonner dans sa barbe et qui lui rétorqua ironiquement, mais où vois-tu donc un cheikh ? Grosse taupe, Monsieur Hann me dit, « mais oui, Taoufik, mais oui, excusez-moi, je ferais la connaissance de votre papa, bien volontiers », mon père s’était déjà éloigné de quelques mètres, sans nous avoir remarqués. Il était cependant à portée de voix et j’aurais très bien pu l’appeler, sans avoir à crier trop fort, mais vexé par l’hésitation de Monsieur Hann, je lui répliquai avec insolence :
« Hé bien vous attendrez une prochaine fois pour avoir ce plaisir, je ne vais certainement pas lui courir derrière pour vous le ramener ! » A ces mots, sa femme et sa fille éclatèrent de rire en lui disant « bien fait pour le barbu.»
Le barbu, vexé à son tour, s’exclama alors « oh ! Le sale petit bourgeois a de la réplique. » Depuis ce jour là, il commença à me traiter, de temps à autre de sale bourgeois, ajoutant parfois que ce n’était certainement pas moi qui ferai la révolution tunisienne. A quoi je répondais alors, en variant la forme, mais en exprimant toujours le même fond de pensée :
« Si c’est d’un Robespierre ou d’un Danton ou encore d’un Lénine que vous avez besoin pour faire couler le sang à flots et repartir à zéro puis reproduire ensuite, le même cycle d’embourgeoisement et d’injustices, ne comptez effectivement pas sur moi !!! »
***
Ma deuxième anecdote concernant Monsieur Hann, consiste en fait, en une tricherie aux dépens de ce professeur émérite, qui n’en fut cependant pas dupe ; et qui me le fit, finement, savoir….
Parmi mes camarades nabeuliens de la même promotion, Abdelkader M était alors dans une troisième[4] parallèle ; et Monsieur Hann avait coutume de nous donner les mêmes choix de sujets d’examen, en organisant ce dernier pendant le même horaire et en surveillant lui-même, l’une des classes, tout en faisant superviser l’autre par l’un de nos nombreux surveillants.
Nous étions en fin d’année scolaire ; et pour obtenir sa moyenne et pouvoir ainsi passer, sans examen partiel en seconde, Abdelkader devait absolument obtenir plus de 10/20 en dissertation française, or la meilleure note que Monsieur Hann lui eut donnée auparavant, était, 08,50/20, convertible au mieux, en 09/20, synonyme pour lui, d’examen partiel !
Abdelkader et moi convînmes placidement, que j’emploierai 1h30 de mon temps d’examen, à rédiger mon propre devoir, en choisissant le sujet qui me conviendrait le mieux ; que je rédigerai ensuite, à son intention, un brouillon traitant de l’un des deux autres sujets, brouillon que je devrai placer sur le rebord de la fenêtre auprès de laquelle, il aura pris la précaution de s’asseoir ; et dont, bien entendu, les panneaux vitrés seraient largement ouverts, compte tenu de la température estivale et du grand nombre d’élèves occupant la classe.
Pour moi, au goût de l’interdit, s’ajoutait le défi de la performance ; l’examen prévu en trois heures, je devais réussir à rédiger entièrement un premier brouillon, le mettre au propre, rédiger un second brouillon d’un autre sujet et sortir le déposer à la fenêtre, tout cela en deux heures et demie ! Pour laisser à Abdelkader, au moins, la dernière demi-heure, pour le recopier.
Dans un état de tension extrême, je réalisai la première partie du plan et je déposai ma copie entre les mains de Monsieur Hann qui, habitué à l’avoir à la dernière seconde, après que je l’eusse relue maintes fois, fronça les sourcils en me demandant ce qui m’arrivait ? Je répondis, en me sauvant vers la porte et en me tenant le ventre, le brouillon d’Abdelkader bien plaqué contre ma peau, sous mon tricot : Que je devais, de toute urgence, aller aux toilettes.
Je fis ensuite rapidement le tour du bloc des classes et, arrivé à 20 mètres de celle que je venais de quitter, je continuai à quatre pattes, en me collant au rebord des fenêtres, jusqu’à la marque que nous avions tracée, dans le caniveau, à hauteur de celle de Abdelkader, sur le rebord de laquelle, toujours sans me relever, je posai mon brouillon, lesté d’une pierre pour éviter que le vent ne le chasse.
Mon forfait accompli, je m’éloignai, toujours à quatre pattes, le cœur cognant furieusement dans ma poitrine.
Deux minutes après, j’avais un besoin, réel et urgent, d’aller aux W.C.
Durant la correction, Monsieur Hann, ne manqua pas de remarquer une ou deux fautes d’inattention que j’avais laissées échapper, ce qui n’était pas dans mes habitudes. Mais ce qui lui mit la puce à l’oreille, ce fut le style de son sale bourgeois, qu’il avait appris à bien connaître et qu’il retrouva dans la copie d’Abdelkader. Il sanctionna celle-ci d’un 12/20 en l’annotant de cette observation nerveuse, en travers du texte recopié par Abdelkader :
Tiens, tiens,… mais, c’est du TH [5]!!!
Mon autre devoir écopa d’un 13, avec une autre observation cinglante au sujet de laquelle je pris le soin, de ne jamais demander d’explications :
Sale tricheur de bourgeois !!!
Monsieur Hann continua à nous enseigner la littérature française l’année suivante en seconde, mais malheureusement pour moi, je ne bénéficiai de cet enseignement que jusqu’à la fin du premier trimestre, trimestre au bout duquel, je fus renvoyé de l’internat et dus intégrer le Collège Sadiki de Tunis et habiter, de nouveau, chez ma grand-mère pour éviter les déplacements qui auraient été fastidieux si j’étais resté à Khaznadar, en qualité d’externe.
Pour ce qui concerne le fait annoncé plus haut, il est relatif à l'une de mes plus grandes fiértés intellectuelles:
Vers la fin de ce premier trimestre, de Seconde, j’eus à traiter un dernier devoir d’examen, avec Monsieur Hann et consorts[6], comme évaluateurs pluriels.
Toujours en trois heures, il fallait faire une analyse comparative des deux Antigone[7], de Sophocle et d’Anouilh.
Conscient de la difficulté de la tâche et sachant très bien que nous ne pouvions pas garder en mémoire, le détail du texte des deux pièces étudiées en début de trimestre ; et tenant compte du temps, relativement court, imparti pour traiter le sujet, Monsieur Hann, tout comme le fit sa femme, pour les élèves de Carnot, nous permit de compulser librement les deux ouvrages.
Monsieur et madame Hann, voulaient en fait sonder nos capacités de concentration sur la trame de fond des deux pièces :
Antigone, sachant que sa conduite était conforme à la loi divine exigeant le respect des morts, et à l’amour qu’elle portait à ses deux frères, n’hésite pas à enterrer la dépouille de l’un d’eux, condamné post mortem, par son oncle-roi, à ne pas avoir de sépulture et à rester ainsi exposé aux vautours…
Elle savait que cela lui coûtera la vie, mais elle n’hésita pas une seconde à braver l’interdit tyrannique et à crier haut et fort sa volonté de liberté même devant le roi son oncle qui, dans les deux pièces, s’efforce un instant, de l’amener à mentir pour sauver sa vie et à prétendre qu’elle n’avait pas eu connaissance du décret d’interdiction, mais en vain.
Elle continua à braver la colère de son oncle jusqu’au bout, ce qui fait dire à Sophocle par la voix du Coryphée :
Ah ! Qu’elle est bien sa fille ! La fille intraitable d’un père intraitable[8]. Elle n’a jamais appris à céder aux coups du sort.
Les Hann en nous autorisant à avoir un accès libre au texte des deux pièces, voulaient également voir dans quelle mesure, nous saurions gérer la situation et ne pas verser dans le recopiage et/ou le plagiat.
Ils voulaient savoir si nous étions capables, de ne pas nous noyer dans les détails et éviter de dériver de la trame centrale commune aux deux auteurs et qui oppose l’implacable raison d’Etat à la liberté individuelle développant l’idée que, seuls des êtres d’exception sont capables de faire fi de leur propre sécurité pour défendre, jusqu’à la mort, les causes qu’ils estiment justes.
J’avais beaucoup aimé les deux versions d’Antigone et en produisant mon devoir, j’étais saisi d’une véritable frénésie, tout en baignant dans un état de grâce comme j’en avais rarement connu, écrivant à grande vitesse, mais trouvant les mots justes, sans aucune difficulté, faisant en outre de très longues phrases, à la manière de Proust, avec juste ce qu’il fallait de citations mises entre guillemets, suivies chaque fois de l’indication de la scène et de la page.
Je ne quittai pas la trame centrale et, tout en prenant, subjectivement, le parti d’Antigone, victime résolue de la raison d’Etat, je trouvai des explications objectives au comportement tyrannique de Créon, gardien de l’ordre, qui, désespéré, (sans le montrer), de devoir condamner sa propre nièce à être enfermée vivante, dans le caveau royal, ne recule pas devant ce qui lui semble être son destin et son devoir de gouvernant ; Et il consomme, jusqu’au bout, l’infanticide double, puisque la mort d’Antigone allait entraîner celle de son fiancé Haemon, son propre fils, qui se suicide pour la rejoindre…
Quinze minutes avant l’heure, ayant relu mes cinq ou six doubles feuilles que j’avais pris soin de numéroter, je n’en crus pas mes yeux : je venais de réussir la performance de ma vie et je jubilais de satisfaction, mon style était passionné mais fluide, certaines de mes phrases semblaient parfois trop longues, mais elles étaient émouvantes de musicalité et je décidai de ne plus rien retoucher.
Quinze jours plus tard, avant de nous remettre nos copies corrigées, Monsieur Hann nous apprît, qu’entre Carnot et Khaznadar, il y avait presque match nul : 5 notes de 15/20 dans l’un et l’autre et presque autant d’élèves qui avaient entre 12 et 14, mais que, seul un élève de Khaznadar avait obtenu 18/20, tandis que la meilleure note de Carnot était 16/20.
Et il ajouta, en souriant comme je l’ai rarement vu le faire, presque sans grimace : Je suppose que vous avez, tous, deviné, qui a obtenu le 18 ? C’est bien entendu, Monsieur Haouet !
Il m’avait, plusieurs fois, appelé Monsieur, auparavant, mais jamais avec cette intonation de réel respect qui a marqué sa voix ce jour là ; et j’en fus ému et fier. Il me félicita chaudement et me dit :
« Ne vous laissez pas démonter par les âmes chagrines qui ne manqueront pas de vous dire que vous devez votre 18 au fait que vous aviez accès au texte, car vous ne le devez qu’à votre intelligence de la dissertation et à votre grande maîtrise de la langue française. Vous avez en outre fait montre de réelles dispositions en matière de recherche littéraire et d’innovation, ma femme et ma fille se joignent à moi pour vous féliciter…Quant aux jaloux croyez-moi, on pourra leur donner tous les documents qu’ils voudront, même des encyclopédies, ils ne réussiront, au mieux, qu’à plagier. »
Ce petit discours fut le plus beau cadeau qu’il eut pu me faire, avant mon départ imminent de Khaznadar et je me suis toujours promis que je relaterais les circonstances et la cause de ce merveilleux cadeaux de mon bon barbu de professeur à mes enfants, c'est maintenant chose faite...
Quand à mon départ de Khaznadar en cours d'année et ses causes, j' y reviendrai plus tard, mais pour l’instant, il me faut dire quelques mots concernant quatre professeurs d’arabe.
***
Monsieur Laarabi fut le premier prof d’arabe que nous eûmes, ce fut en sixième.
Deux de ses fils étaient externes à Khaznadar, le plus jeune étant dans ma propre classe.
Ils habitaient à El Omrane et venaient tous les matins, à bord d’une belle traction-avant noire. Monsieur Laarabi nous paraissait déjà être un vénérable petit vieillard avec sa barbe blanche et sa belle jebba toujours immaculée, qu’il recouvrait, en hiver, d’un burnous en laine finement brodé de soie.
Vénérable, il l’était réellement dans sa démarche et dans sa façon de se comporter avec ses élèves.
Sans être aussi âgé qu’il le paraissait, il appartenait à la vielle école des professeurs d’arabe[9] adepte de l’apprentissage par cœur des règles du Nahw[10] et du Sarf, ainsi que de longs textes attribués à des auteurs de la Jahilia[11] et auxquels nous ne comprenions pas grand-chose, poésie hermétique dont nous devions, en outre, analyser les structures musicales, variables selon plusieurs canevas du Aroudh[12], appelés bouhour dont nous devions intérioriser les cadences par un comptage rythmé des pieds de chaque vers.
Monsieur Laarabi était cependant exceptionnellement serein, ne se mettait pratiquement jamais en colère face aux carences de ses élèves, vis-à-vis desquels, il avait une attitude de philosophe indulgent. Il ne laissait, toutefois, jamais, s’installer le chaos ou la gabegie en classe.
Ce qui ne fut pas toujours le cas pour Monsieur Ben Brahim qui le remplaça en cinquième.
Monsieur Ben Brahim, alors bien plus jeune et plus brouillon que son sage prédécesseur, se voulait plus résolu à nous inculquer l’amour des lettres arabes, dût-il pour cela, nous faire violence, ce dont il ne se privait guère…
Il en devenait souvent véhément et vindicatif et, parfois même, ridicule :
Lorsqu’il s’en prenait à un (ou plusieurs) élève(s) coupable(s) de n’avoir pas appliqué, à la lettre, ses consignes, il prenait les autres à témoins, allant jusqu’à leur demander leurs avis sur la punition qu’il convenait alors d’infliger ; il en résultait immanquablement un brouhaha de surenchères qui le tournaient en dérision, sans, qu’à aucun moment, il ne s’en rende réellement compte.
En définitive, il ne lui manqua que la falka[13], pour qu’il entrât, encore davantage, dans le costume de meddeb[14] qu’il s’était taillé.
En fait, même physiquement il m’a toujours rappelé l’allure des meddebs qu’il m’a été donné de voir ou de rencontrer auparavant dans les kouttebs [15]que j’eus l’occasion de fréquenter en bas âge, tant à Tunis qu’à Nabeul et je persiste, encore aujourd’hui, à le soupçonner d’en avoir été un, …avant qu’il ne se convertît en professeur d’arabe.
Messieurs Laarabi et Ben Brahim étaient unilingues d’arabe ou du moins, ils ne prononçaient jamais, un seul mot de français en classe.
Monsieur Mohamed Rezgui par contre, aimait bien faire étalage de son excellente connaissance du français et de celle, superficielle, du latin. (Je relaterai quelques-uns de mes souvenirs dans le texte qui suivra dans la prochaine livrée…)
[1] Vous aurez remarqué que lorsque c’est moi qui parle de mes professeurs, je mets une majuscule à Monsieur, même quant il s’agit d professeurs que je n’ai pas particulièrement appréciés ; je le fais en signe de respect et de reconnaissance, sentiment que Monsieur Maamri n’est pas tenu d’avoir, surtout envers un collègue dont il avait compris qu’il n’avait rien de charmant.
[2] Salon arabe andalou, équipé de trois grandes banquettes hautes et matelassées formant un grand U, le tout étant surmonté d’appliques en bois ciselé et peint à la feuille d’or, appliques servant de supports à divers bibelots d’inspiration andalouse.
[3] Pièce oblongue composée, au centre du mijliss, et sur les deux côtés, de deux petits espaces surélevés logeant deux lits à baldaquin aux rideaux brodés.
[4] La classe de troisième correspond à la quatrième année actuelle.
[5] TH étant mes propres initiales.
[6] Son épouse et sa fille.
[7] Dans la mythologie grecque, Antigone était la fille du roi de Thèbes Œdipe. Une fois Œdipe mort, les chefs de tribus grecques n’arrêtant pas de se faire la guerre, les deux frères d’Antigone s’entretuèrent au cours d’un combat enragé. Créon, l’oncle maternel d’Antigone étant au pouvoir, ordonna qu’on organise des sépultures décentes pour le premier (Etéocle) et interdît, sous peine de mort, qu’on enterrât le second (Polynice) qu’il considérait comme traître. Antigone, fiancée de Haemon, propre fils de Créon, passa outre à l’interdiction de celui-ci et recouvrit de terre le cadavre de Polynice tel que le voulait la loi de Zeus. Telle est la trame tragique qui fut traitée magistralement par Sophocle plus de quatre siècles avant JC et par le dramaturge Jean Anouilh au cours du 20èmesiècle.
[8] Œdipe, devenu roi de Thèbes après qu’il l’eut libérée du joug du Sphinx, mort en exil après une vie tumultueuse où il fut amené, sans le savoir, à tuer son père et à épouser sa propre mère ; le découvrant sur le tard il se creva les yeux et se sacrifia pour que son lieu de sépulture fut propice à Athènes comme le lui promit le dieu Apollon.
[9] Ecole apparemment toujours prospère de nos jours.
[10] Le Nahw et le Sarf sont les règles de la grammaire, le premier concernant la syntaxe et le second leur morphologie particulière selon leur statut variable (masculin, féminin, singulier, pluriel, sujet, verbe ou complément.
[11] Période antéislamique où les Arabes étaient idolâtres.
[12] L’Aroudh est un ensemble de règles et de canevas facilitant le comptage des pieds composant les vers des différentes poésies dont la structure particulière les faisait classer dans tel ou tel Bahr (littéralement mer au pluriel Bouhour)
[13] Instrument de châtiment corporel composé d’un court bâton épais muni d’une corde attachée à chacun de ses deux bouts, corde dans laquelle on prenait les chevilles de l’enfant à bastonner, faisant rouler le bâton sur lui-même jusqu’à ce que les chevilles soient bien ligotées ; deux autres enfants levaient alors le bâton, chacun par un bout suspendant ainsi l’enfant couché sur le dos, les jambes en l’air, plantes des pieds au ciel. Le meddeb avait alors tout loisir de lui donner ou de lui faire donner autant de coups à l’aide d’un second bâton plus souple et plus cinglant.
[14] Le mot veut dire éducateur, mouad’dib en arabe littéraire ; la fonction, en voie de disparition consistait à diriger une école coranique et à apprendre aux enfants tout ou partie du Coran. Cette fonction fut desservie par plusieurs générations de meddebs plus portés aux châtiments qu’à l’éducation ou l’apprentissage.