L’épreuve de contraction de texte.
Le concours de l’INSEP comportait plusieurs entretiens avec différents jurys qui avaient pour tâche de
sélectionner les meilleurs candidats, et ce, en sondant leurs connaissances spécifiques en matière de sciences humaines et de sciences de l’éducation, leur culture générale et leur maîtrise orale
de la langue française, et même leur aisance face aux examinateurs.
Pendant les trois premiers jours, je ne m’en tirai pas mal du tout, vue la satisfaction évidente de mes
différents examinateurs ; puis, survint la fameuse épreuve de contraction de texte.
S’agissant de sélectionner les futurs doctorants qui devaient être capables de faire le bénéfice de leurs
nombreuses lectures, en en rapportant l’essentiel, sans plagiat, (donc d’éviter de les copier et même de les citer trop longuement), cette épreuve, ainsi que la préparation qui devait la
précéder, devaient permettre aux candidats, français et étrangers, de faire la preuve de leur capacité à résumer un texte au cinquième, c'est-à-dire, de produire une copie de
quatre pages, après avoir lu et relu un texte qui en comporte vingt.
Dans la convocation que j’avais reçue, tout cela avait été clairement explicité et on m’avait cordialement
incité, à bien me préparer à cette épreuve particulièrement importante, puisque c’était la seule qui comportât une note éliminatoire.
Durant le deuxième jour du concours et pendant que nous étions plusieurs candidats à attendre de passer devant le
jury de psychologie, un jeune candidat me salua en tunisien, se présentant à moi, comme étant Tahar B M, un professeur de Tunis ayant assisté à l’une de mes conférences ; et le jour
de l’épreuve de contraction de texte, il vint s’asseoir à la table la plus proche de la mienne.
Il m’avait dit qu’il était particulièrement préoccupé par la difficulté de cette épreuve, qu’il avait bien essayé
de s’y préparer, mais qu’il avait été incapable de résumer correctement les textes à la contraction desquels il s’était entraîné ; et que, même pour des textes d’une dizaine de pages
seulement, il avait mis plus de temps que celui qui nous serait imparti pour en résumer vingt… Il avait fini par me dire qu’il était sûr d’avoir une note éliminatoire, mais qu’il avait tenu à se
présenter, surtout pour avoir l’expérience pour une prochaine fois.
Cette épreuve se révéla comme étant effectivement, encore plus terrible que tout ce que j’avais moi-même
imaginé.
Nous devions rendre nos copies impérativement au bout de trois heures et demi et, ayant lu une première fois,
assez rapidement (croyais-je), un texte particulièrement tortueux, tiré des fameux séminaires de Jacques Lacan, texte introductif aux trois registres que cet auteur avait isolés
(le réel, le symbolique et l’imaginaire), je m’étais aperçu, avec effarement, que j’avais déjà utilisé pour cela, plus d’une heure.
Aussi, renonçant à le relire une deuxième fois, je me mis à résumer Lacan, me contentant de jeter de temps à
autre, un regard sur le texte où après avoir introduit son sujet, l’auteur s’appliquait avec brio, à approfondir la notion de désir, « en tant que désir de l’Autre »,
notion fondamentale, puisqu’elle désignerait, selon lui, ce qui, pour chacun des mortels, est susceptible d’être rempli par, ce que nous nous refusons à reconnaître et qui est
refoulé dans notre inconscient.
C’était un texte long et compliqué, que j’avais la chance d’avoir parcouru auparavant à plusieurs reprises. Mais
si, ce jour là, j’avais réussi à éviter dans mon résumé, la plupart des contresens qui guettaient les candidats, je fus terriblement déstabilisé par ce qui survint à mon voisin Tahar.
Celui-ci m’avait déjà déconcentré durant la première demi-heure, en demandant à l’examinateur de pouvoir
sortir pour un besoin urgent, puis, à une heure de la fin de l’épreuve, il ne trouva rien de mieux à faire, que de tomber lourdement à terre, perdant visiblement connaissance et se
mettant à râler faiblement, comme un mouton égorgé...
Quelques candidats accoururent à la rescousse et, avec deux autres candidats français,
je dus porter mon compatriote, au visage devenu blanc comme neige, dans une autre salle toute proche, où un médecin rapidement alerté s’occupa à le réanimer ; et au bout d’un quart d’heure,
il put rejoindre sa place et essayer péniblement de finir l’épreuve…
Porter Tahar et l’allonger sur une table, avait n’avait pris que trois minutes ou quatre, mais si les autres
porteurs avaient visiblement repris, tout de suite, leur esprit et s’étaient rapidement remis au travail, j’avais été personnellement beaucoup plus perturbé et, pendant plusieurs minutes, je fus
incapable d’écrire un seul mot.
Je savais qu’il fallait absolument me ressaisir et éviter de perdre davantage de temps, mais plus je me le
répétais en mon for intérieur, plus j’étais bloqué !
Même quand, quelque vingt minutes plus tard, Tahar regagna sa place, et croyant me rassurer, me chuchota qu’il
avait été victime d’une légère hypoglycémie, je ne pus qu’être davantage déstabilisé par la nouvelle, me mettant à imaginer qu’il était diabétique et qu’il allait peut être tomber dans
le coma…
Et lorsque, près d’une demi-heure plus tard, je dus remettre ma copie, je n’avais même pas eu le temps de la
relire et j’étais très pessimiste, me voyant déjà revenir à Nabeul humilié, traînant mon échec, comme le fait un chien battu, pour sa queue qu’il replie honteusement, entre les pattes
arrières…
La contraction de texte était la dernière épreuve du concours, elle avait eu lieu mercredi matin et j’étais
persuadé que j’allais y obtenir moins de 08/20 et être éliminé.
Mais, m’accrochant au fait que si cette épreuve était redoutable, elle l’était pour tout le monde, je me forçai
donc à envisager la possibilité d’être finalement reçu au concours, en me classant parmi les moins mauvais et j’utilisai les quatre jours qui me séparaient de la proclamation des résultats, pour
visiter les différentes facultés de droit de Paris et m’enquérir des dates de la rentrée universitaire.
Je choisis finalement celle de Sceaux pour y faire une préinscription pour Alia, cette faculté, à la différence
des autres qui avaient programmé leur rentrée au cours du mois d’octobre, étant la seule à prévoir la sienne pour le début novembre, ce qui nous laissait juste le temps de nous marier et venir
nous installer en France…
Les résultats du concours étaient fixés pour lundi en début d’après midi et je devais reprendre l’avion pour
Tunis le mercredi en fin de journée, et j’avais prévu de rendre visite à Si Mokhtar Zneïdi, le mardi matin, une fois que j’aurais été fixé quant au résultat, pour ne pas avoir à lui demander son
appui pour l’obtention d’une chambre dont je ne suis pas sûr d’avoir effectivement besoin, mais Hédi me rappela fort à propos, que j’avais intérêt à prendre rendez-vous pour cela ; et étant
alors avec lui en sa voiture, non loin de notre ambassade, je lui demandai de m’y conduire tout de suite, pour demander directement un rendez-vous au lieu de téléphoner.
J’espérais secrètement que quelque chose, dont je n’avais aucune idée précise, allait survenir pour me faciliter
les choses, et ce quelque chose eut effectivement lieu, sans que j’en fusse le moins du monde étonné !
Nous avions abouti au bureau du secrétaire de monsieur Zneïdi et je m’apprêtais à lui demander si je pouvais
prendre rendez-vous avec monsieur l’attaché culturel pour le mardi, lorsque celui-ci ouvrit la petite porte de service qui séparait son bureau de celui de son
secrétaire, avec une pile de dossiers qu’il plaça sur le bureau de son subordonné, en lui demandant de les garder en instance. Puis, levant la tête, pour nous dire bonjour et s’excuser
de nous avoir interrompus, il me reconnut et, me souriant, me demanda ce que je faisais là ?
Et c’est devant deux cafés tunisiens, que le secrétaire fut prié de nous servir, que Hédi et moi, nous nous
installâmes dans le bureau de Si Mokhtar, qui, devant voir l’ambassadeur, nous demanda de l’attendre, en nous promettant de faire vite…
Vingt minutes plus tard, j’eus tout le loisir d’informer Si Mokhtar de ce que je souhaitais obtenir, au cas où je
serais admis au concours, tout en lui expliquant que cela n’allait pas du tout être évident, tant cela me paraissait difficile et compliqué…
Plus confiant que je ne l’étais moi-même, il se déclara très optimiste, en me donnant de quoi rédiger une demande
à lui confier sur l’heure, en me demandant de lui téléphoner, en temps voulu, pour lui faire savoir s’il devait ou non, transmettre ma demande au directeur de la maison de Tunisie, avec
prière d’y donner suite, (ce qui équivaudrait alors à un ordre poli de me réserver la chambre que je convoitais).
Le mercredi suivant, ce fut d’un cœur léger que je pris l’avion de Tunisair pour retourner au pays et annoncer
fièrement ma réussite, sans crier sur les toits que j’avais failli être éliminé…
En effet, sur une centaine de candidats, soixante-dix avaient été éliminés, pour avoir obtenu entre
01et 07,50/20 en contraction de texte ; Tahar, qui n’avait pas pu finir l’épreuve, avait été racheté exceptionnellement,
(suite à incident de santé) ; et j’avais été classé 22ème sur 30 admis, avec une moyenne générale de 12/20, malgré un 08,50 en contraction de texte, sachant que, pas un
seul, de tous les candidats, n’avait obtenu la moyenne à cette épreuve !!
Et pendant les deux années qui suivirent, on nous fit faire à l’INSEP, tellement d’exercices de contraction, que
certains parmi nous devinrent capables de résumer brillamment des textes, non pas au cinquième, mais au dixième, c'est-à-dire de contracter 10 pages en une seule, sans utiliser
une seule fois les termes du texte original tout en en préservant la quintessence !!
Ayant encadré plus tard des recherches à l’Université de Tunis, j’ai toujours exercé mes apprentis chercheurs à
maîtriser, un tant soit peu, cette technique pour les aider à éviter les pièges du plagiat, par trop récurrent dans les mémoires et même les thèses ; et je suis convaincu qu’une
généralisation de l’enseignement de la contraction de texte, pour les classes terminales des lycées et dans tous les troncs communs des universités, serait un remède efficace contre ce phénomène,
qui risquerait autrement de devenir endémique et de décrédibiliser la recherche tunisienne…
Alia qui m’attendait à l’aéroport de Tunis Carthage, avec maman et feu Féthi mon frère, était radieuse à l’idée
de pouvoir reprendre ses études et qui plus est, de le faire dans une université parisienne…Mais il fallait obtenir l’accord de mon ministre pour entamer des études postuniversitaires et il
fallait aussi que nous nous marions au plus vite !
Et si notre mariage que nous aurions voulu, le moins onéreux et le moins démonstratif possible, dût se faire,
presque contre notre gré dans un hôtel de Nabeul avec orchestre et presque tout le tralala habituel, l’accord de mon ministre posa des problèmes créés de toutes pièces par l’un de ses attachés de
cabinet.
En 1974, lors de ma mission en Allemagne, (dont certains détails ont été relatés dans un post précédent), ayant
transité au retour par Paris, comme j’aimais à le faire lors de toutes mes missions, j’avais rencontré des professeurs d’éducation physique tunisiens qui étaient justement inscrits à l’INSEP et à
l’université de Jussieu Paris7.
Ceux-ci avaient été alors envoyés par le ministre des sports pour un stage de longue durée, avec préservation de
leur statut de fonctionnaires en exercice et ils s’attendaient par conséquent à continuer à bénéficier, (comme on le leur avait promis) de leurs salaires qui leur seraient versés en Tunisie,
indépendamment de la bourse de stage qui leur était servie en France, dans le cadre de la coopération.
Mais des complications étaient intervenues, suite à la nomination successive de deux ministres des sports
différents durant la même année et leurs salaires n’avaient jamais été versés. Si Foued Mbazaâ avait hérité concomitamment du ministère et de leur dossier, ce dernier étant passé entre-temps, aux
mains du tribunal administratif, auprès duquel ils avaient fini par porter plainte contre l’Etat.
Ces collègues sachant que j’étais en très bons termes avec mon ministre, m’avaient alors demandé d’intercéder en
leur faveur et de l’amener à leur verser leurs salaires, et réparer ainsi le préjudice que leur avait causé le ministre précédent qui n’avait pas tenu ses engagements.
Si Foued, après m’avoir écouté avec attention, m’apprit que le dossier étant déjà engagé auprès du tribunal
administratif, il préférait s’en remettre à la décision de justice ; mais il me promit que, bien que cette décision, au cas où elle leur serait favorable, n’était pas contraignante vis-à-vis
de l’Etat, il l’exécuterait, non pas pour leur être agréable, mais par esprit d’équité.
Et le jugement, une fois prononcé quelques temps après, Si Foued tint absolument parole et leur fit verser sans
rechigner, des émoluments complets pour leurs deux années passées en France.
Aussi, quand en octobre 77, je lui demandai de partir en France dans le même cadre de stage de longue durée, il
me répondit en souriant que s’il l’avait fait plus ou moins contraint pour mes prédécesseurs, il le ferait avec plaisir pour moi, sauf s’il apparaissait que cela serait illégal et dix jours
après, le jour même de mon mariage, j’avais reçu son accord écrit avec une décision de stage en bonne et due forme.
Ma joie sera néanmoins de courte durée, puisqu’après avoir rêvé de vivre à Paris avec Alia sans restrictions,
tout en retrouvant à notre retour de bonnes économies pour nous installer, je reçus un courrier officiel recommandé à la Maison de Tunisie, où un triste attaché de cabinet, signant pour le
ministre m’apprenait que, s’avérant que mon départ en France s’était opéré, non pas dans le cadre d’un stage de longue durée, mais pour des études postuniversitaires, je devais
impérativement lui adresser, dans les plus courts délais, une demande de mise en disponibilité, faute de quoi, il serait amené à me considérer en situation d’abondon (sic) de poste et contraint de me traduire devant le conseil de discipline…
Alia qui, une minute avant la lecture de ce courrier, était une nouvelle mariée heureuse, doublée d’une étudiante
parisienne rayonnante, s’assombrit d’un seul coup, nous voyant déjà revenir dare-dare en Tunisie, pour qu’on ne me fasse pas radier de la fonction publique…
Mais connaissant les rouages administratifs et étant par ailleurs en situation, on ne peut plus régulière, je
rédigeai une lettre cinglante que j’adressai au nom personnel de l’attaché de cabinet, dont l’identité figurait sur le tampon à l’encre apposé à coté de sa signature.
Dans cette longue lettre acerbe où je commençais par une allusion des plus ironiques sur la faute d’orthographe
du mot abandon, je lui expliquais, en lui servant à tout bout de champ de manière provocante et répétée, du monsieur l’attaché du cabinet, ainsi que des formules
pédantes, comme, vous n’êtes pas sans savoir, suivies de, vous semblez ignorer curieusement etc, lui rappelant que, j’étais en possession d’une décision de stage officielle
signée personnellement par mon ministre, et ce, suite à une demande explicite et claire où je mentionnais à bon escient que je serai en stage à l’INSEP, (institut supérieur du
sport et de l’éducation physique de Paris) pour une durée de deux ans, stage qui sera couronné par un diplôme professionnel et non pas universitaire, comme il l’avait compris à
tort.
Et que si je mettais à profit mon séjour parisien, pour entamer par ailleurs, des études, c’était, d’une
part, mon droit absolu et que, d’autre part, n’en ayant fait aucune mention dans ma demande, l’administration n’était pas censée le savoir ; et qu’à la limite, j’avais la possibilité tout à
fait légale de l’attaquer personnellement en justice, tout en renonçant délibérément à mon inscription universitaire, pour ne lui laisser aucune chance de se défendre dans un procès
pour abus de pouvoir et chantage en vue de me forcer à renoncer à un stage formellement agréé par mon administration, alors que celui-ci était déjà entamé en France, dans un cadre, on ne peut
plus officiel de coopération technique, entre deux Etats souverains !!!
Je terminai ma lettre, en lui conseillant de ne pas aggraver son cas, en s’aventurant à prendre des
initiatives malheureuses et en l’informant que je mettrai à profit les prochaines vacances de décembre, pour venir à Tunis en vue de clarifier les choses directement avec mon
ministre…
Dans une seconde missive adressée personnellement à monsieur Foued Mbazaâ, ministre….je pris la précaution, en
usant d’un ton autrement plus respectueux, de lui rappeler l’engagement qu’il avait pris envers moi, et que, c’était cet engagement qui m’avait encouragé à partir et à embarquer ma jeune épouse
dans cette aventure qui risquait de tourner au cauchemar, par la faute de personne chagrine et envieuse, en soulignant que j’étais bel et bien en stage et que tous les
documents de l’INSEP le prouvaient formellement, ajoutant que, dans peu de jours, durant les vacances de Noël, je lui porterai personnellement en son bureau, une attestation supplémentaire signée
par le directeur de l’institut affirmant clairement mon statut de stagiaire et non d’étudiant dans cette institution.
Une semaine plus tard, je reçus un bristol express avec une carte personnelle de Si Foued où il me
disait, en me tutoyant, qu’il était désolé,… que je serais toujours le bienvenu en son bureau, mais qu’il avait des instructions officielles pour éviter de mettre à nouveau l’Etat en
porte-à-faux vis-à-vis de la loi…
Ce qui était une manière polie de me dire qu’il était inutile de venir le voir et que cela ne changerait
rien.
J’avais cependant, depuis le début, prévu de considérer notre séjour du mois de novembre à la mi-décembre, comme
une espèce de voyage de noces prolongé et de revenir passer les vacances de Noël à Nabeul avec Alia ; et je décidai de ne rien changer à mon programme initial.
En débarquant au ministère, trois semaines après, j’appris que ma lettre à l’attaché de cabinet avait provoqué
l’effet d’une bombe et que ce malheureux avait présenté sa démission à Si Foued parce que celui-ci refusait de me faire traduire en conseil de discipline pour outrage à fonctionnaire et
encore moins pour abandon de poste et que Si Foued avait refusé la démission de son attaché de cabinet, en lui présentant ses excuses personnelles pour l’avoir ainsi exposé à mes
railleries, lui disant que j’étais trop bien éduqué pour ne pas venir lui présenter les miennes, aussitôt que je serais de retour…
Effectivement, la première chose que me demandera Si Foued en me recevant promptement en son bureau, ce fut de
présenter mes excuses à son attaché de cabinet qui n’était pour rien dans cette affaire et qui n’avait fait qu’exécuter les instructions de son ministre qui, lui-même était tenu de se
conformer à l’avis du Premier Ministère qui avait refusé de me considérer comme étant en stage et avait fait opposition à sa décision de ne pas suspendre le versement de mon salaire…
Je lui répondis que si je voulais bien présenter mes excuses pour le ton vindicatif et railleur de ma lettre,
j’estimais que sur le fond, le ministère était dans son tort de vouloir me considérer en situation d’études et non de stage, et de me forcer à présenter une demande de mise en disponibilité,
uniquement pour se couvrir et éviter de me verser mon salaire… et que je trouvais cela particulièrement mesquin de la part de l’Etat, qui voulait faire des économies de bouts de chandelle, dans
une affaire de formation de cadres dont il était le premier bénéficiaire…
Il me répliqua que sur le plan juridique pur, cela pouvait se discuter et que j’étais libre de me lancer dans une
affaire en justice…mais que sur le plan administratif concret, je devais faire un choix : soit obtempérer et rédiger la demande requise, soit refuser de le faire, et courir le risque de
sanctions graves, qu’il m’appartiendra par la suite d’essayer de faire casser par le tribunal administratif...Il ajouta que quel que soit mon choix, il le respecterait et qu’il me garderait son
estime, mais que pour le moment, je devais d’abord présenter mes excuses…
Il fit appeler l’attaché de cabinet qu’il accueillit avec le sourire, en lui disant d’emblée : Si
Taoufik est venu, comme je m’y attendais, pour s’excuser de la manière un peu trop abrupte, avec laquelle il s’est adressé à vous…Et je ne pus qu’enchaîner, en me levant et en
adressant des excuses polies, qui furent reçues poliment par le monsieur, qui continuait visiblement à s’estimer comme offensé dans cette triste affaire de petits sous de l’Etat…Ce en quoi, il
avait parfaitement raison et à la mine qu’il affichait en partant, je ne pus résister au besoin d’aller le voir en son bureau, avant de quitter le ministère, pour m’excuser auprès de lui, de
façon plus chaleureuse et plus convaincante…
Avant de me laisser prendre congé de lui, Si Foued me recommanda de prendre l’attache d’un avocat pour me faire
conseiller, avant toute prise de décision qui pourrait me valoir des préjudices ; et de bien calculer les risques que je déciderais éventuellement de prendre. En me reconduisant jusqu’à la
porte de son bureau, il me dit ne pouvoir attendre, plus d’un mois supplémentaire, ma réponse officielle…
En quittant le ministère, je me rendis coup sur coup chez deux brillants avocats de ma connaissance avec les
documents que j’avais en ma possession ; et l’un comme l’autre, ces deux juristes me firent la même réponse :
Avec l’accord écrit de mon ministère à ma demande et la décision officielle de stage, j’avais deux pièces
importantes, mais l’injonction écrite de l’administration, qui m’avait été faite depuis, réduisait quelque peu la valeur de ces documents premiers, et dans l’hypothèse de refus d’obtempérer et
une fois que j’aurais subi des préjudices importants, tels que rétrogradation de grade ou radiation des cadres, je n’aurais alors que 50% de chances de gagner un procès contre l’Etat et obtenir
réparation de ces préjudices…
Devant ce tableau grisâtre, je me dis que, si cette affaire était survenue, avant mon remariage, j’aurais
peut-être couru le risque de braver l’administration et de l’attaquer en justice, même en n’étant pas sûr d’avoir gain de cause, mais je venais d’épouser une jeune femme de bonne famille que je
ne pouvais me permettre d’entraîner dans une entreprise aussi périlleuse, avec le risque de me retrouver à la recherche de travail…
Aussi, trois jours plus tard, je revins au ministère avec une demande de mise en disponibilité pour
études que je déposai au bureau d’ordre, puis me rendis au secrétariat du ministre où j’appris que Si Foued serait absent pour la journée.
La secrétaire, que je connaissais de longue date, se chargea volontiers de lui transmettre mes salutations ainsi
que l’information relative au dépôt de à ma demande…
Et le lendemain matin, mon ancien coursier vint m’annoncer que le ministre avait téléphoné à l’inspection
régionale et demandé que je l’appelle à son bureau ; et lorsque je l’eus au bout du fil, il me fit savoir qu’il était content de voir que j’avais pris la bonne décision, il me dit de
nouveau, qu’il était sincèrement désolé d’avoir dû revenir sur son engagement et qu’il serait toujours prêt à me donner un coup de pouce en cas de besoin.
Six mois plus tard, je ressentis le besoin impérieux de ce coup de pouce, je devais en effet, collecter une foule
de données précises, concernant la situation du sport fédéral et de l’éducation physique scolaire dans toutes les régions tunisiennes, pour les besoins de mon mémoire de fin de stage.
J’avais calculé que, si j’avais à recueillir ces renseignements par mes propres moyens, il m’aurait fallu passer
six mois à les quémander auprès des clubs, auprès des municipalités et des établissements scolaires, sans aucune garantie d’obtenir in fine, les données fiables que je devais intégrer dans un
système informatisé qui venait d’être conçu par un expert espagnol du Conseil de l’Europe…
J’élaborai donc trois fiches, une pour chaque secteur concerné (municipalités, clubs sportifs et établissements
scolaires), avec divers et nombreux espaces à remplir par les chiffres dont j’avais besoin. Je rédigeai ensuite une requête à Si Foued où, lui expliquant
l’intérêt qu’aurait son département à profiter de l’étude exhaustive que je prévoyais de faire dans le cadre de mon mémoire de stage, je lui demandais s’il pouvait m’aider à collecter ces
précieuses données pour dresser la carte sportive du pays et faire ressortir ses points forts éventuels, ses manques et ses distorsions…
Je savais que Si Foued était un homme intelligent et qu’il verrait l’intérêt de procéder à pareille étude (à un
moment où il n’y avait encore en Tunisie, ni carte sanitaire, ni autres données sectorielles exhaustives) ; j’espérais par ailleurs que, même si cette entreprise ne l’intéressait pas trop,
il me donnerait le coup de pouce qu’il m’avait promis, mais je n’avais jamais rêvé recevoir de lui, réponse aussi enthousiaste ni promesse aussi ferme, …promesse qu’il tînt au-delà de ce
à quoi je pouvais aspirer :
Dans un premier temps, Si Foued me répondit, en se félicitant du choix de mon objet d’étude et en me
promettant de faire le nécessaire pour m’aider dans mon entreprise, à laquelle il conféra peu après, le caractère d’étude quasi-officielle ; il fit en effet dupliquer mes fiches par
centaines et chargea les 23 inspecteurs régionaux de son département de les distribuer, d’insister pour qu’elles soient remplies avec soin et célérité, puis collectées et renvoyées au
ministère.
C’est ainsi qu’au début du mois de juillet suivant, je trouvais plusieurs boîtes d’archives contenant quelques
milliers de fiches dûment remplies qui m’attendaient au ministère et que je pus les collationner tranquillement durant mes vacances estivales, en me faisant d’ailleurs aider par deux jeunes
professeurs chargés d’inspection à Nabeul.
L’assistance logistique déterminante dont me fit bénéficier Si Foued, me fit gagner un temps précieux et conféra
une crédibilité et une efficacité accrues à ma recherche, et mes deux encadreurs, du CNRS et de l’INSEP, furent ravis de m’aider à alimenter l’ordinateur mis à ma disposition, de toutes les
données nécessaires pour les diverses analyses multifactorielles alors récemment mathématisées par les experts du Conseil de l’Europe, en vue de calculer le niveau sportif atteint par
les différents pays de la communauté européenne.
Mais pour le moment revenons à Alia et à la Maison de Tunisie, en cette année de grâce 1977/78…